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HISTOIRE
DE PARIS
DEPUIS LE TEMPS DES GAULOIS JUSQU'A NOS JOURS
PAR
THÉOPHILE LAVALLÉE
DEUXIÈME ÉDITION
«Paris a mon coeur dez mon enfance, et m'en est advenu comme des
choses excellentes. Plus j'ay veu depuis d'autres villes belles, plus
la beauté de cette-cy peult et gaigne sur mon affection. Je l'ayme
tendrement jusques à ses verrues et à ses taches. Je ne suis François
que par cette grande cité, grande en peuples, grande en félicité de
son assiette, mais surtout grande et incomparable en variété et
diversité de commodités, la gloire de la France et l'un des plus
nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions!»
MONTAIGNE.
PREMIÈRE PARTIE
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS.
1857
Paris.--Impr. CARION, rue Bonaparte, 64.
HISTOIRE DE PARIS <p.001>
PREMIÈRE PARTIE
HISTOIRE GÉNÉRALE
LIVRE PREMIER.
PARIS DANS LES TEMPS ANCIENS ET SOUS LA MONARCHIE.
(53 av. J.-C.--1789.)
§ I.
Paris sous les Gaulois et les Romains.--Première bataille de
Paris.--Julien proclamé empereur à Lutèce.--Saint-Denis et sainte
Geneviève.
L'origine de Paris est inconnue. Un siècle avant la naissance de
Jésus-Christ ce n'était encore qu'un misérable amas de huttes de
paille, enfermé dans une petite île, «qui avait, dit Sauval, la forme
d'un navire enfoncé dans la vase et échoué au fil de l'eau.» La Seine
servait de défense à cette bourgade, qui était unie à deux rives par
quelques troncs d'arbres formant deux ponts grossiers. Les Gaulois la
nommaient _Loutouhezi_, c'est-à-dire habitation au milieu des eaux,
_Lucotecia_, suivant Ptolémée, _Leutekia_, suivant Julien. C'était le
chef-lieu du petit canton des _Parisiens_, peuple de bateliers et de
pêcheurs, qui, dans les grandes circonstances, pouvait mettre sur pied
8,000 hommes armés, et de qui la ville a pris le vaisseau qui figure
dans ses armoiries[1].
[Note 1: «Les armoiries de la ville de Paris sont, dit
Piganiol de la Force, de gueule à un navire frété et voilé
d'argent, flottant sur les ondes de même, au chef semé de
France.» (_Descript. histor. de la ville de Paris_, t. Ier,
p. 48.)]
Il fallut que César vînt faire la conquête de la Gaule pour que <p.002>
l'existence de la pauvre _Lutèce_ et le nom des Parisiens fussent
révélés au monde: en l'an 53 avant Jésus-Christ, «il convoqua,
raconte-t-il lui-même, l'assemblée des Gaulois à Lutèce, ville des
Parisiens[2].» Et voilà les premiers mots que l'histoire prononce sur
la métropole de la civilisation! De sorte que, par une fortune
singulière, l'acte de naissance de la cité qui semble avoir
l'initiative des grands mouvements de l'humanité nous est fourni par
le génie qui ferme les temps anciens et ouvre les temps modernes.
Alors ces bords de la Seine, où s'entassent aujourd'hui tant de
palais, où gronde tant de bruit, où fourmille une population si
ardente, étaient couverts de longs marécages, de tristes bruyères,
d'épaisses forêts qui allaient couronner les hauteurs voisines,
immense solitude coupée à peine par quelques cultures, habitée à peine
par quelques centaines de sauvages.
[Note 2: _Guerre des Gaules_, liv. VI, ch. III.]
Ces sauvages surent pourtant défendre héroïquement leur patrie contre
l'invasion romaine. Dans la grande insurrection dont Vercingétorix fut
le chef, les Parisiens prirent les armes, et ils essayèrent bravement
de barrer le chemin à un lieutenant de César, qui, avec quatre
légions, cherchait à rejoindre son général. A son approche, ils
brûlèrent leur ville et ses ponts, et, aidés de leurs voisins, ils se
retranchèrent dans les marais fangeux que formait la Bièvre. Mais les
Romains tournèrent le camp parisien en passant la Seine devant les
hauteurs de Nimio (Chaillot); et alors s'engagea dans la plaine, dite
aujourd'hui de Grenelle, un combat où les Gaulois furent vaincus, et
dans lequel les soldats de Lutèce périrent presque tous. C'est la
première bataille de Paris! On sait quelle a été la dernière!... Entre
ces deux défaites, que de fortunes diverses avaient courues la
puissante Rome et l'humble Lutèce! Dans la première, un Romain conquérait
la Gaule pour s'en faire un marchepied au suprême pouvoir, <p.003>
à l'empire du monde; dans la deuxième, le César de l'histoire moderne
perdait avec la Gaule, à qui il avait donné une grandeur digne de la
grandeur romaine, avec l'Italie, conquise à son tour par la Gaule, la
fortune de cet enfant de Paris proclamé dans son berceau roi de Rome!
Pendant 400 ans, on n'entend plus parler de la petite Lutèce jusqu'à
Julien l'Apostat, ce Voltaire couronné du IVe siècle, qui habita
durant deux hivers le palais des Thermes, bâti, dit-on, par Constance,
et dont quelques ruines existent encore. Il y avait rassemblé quelques
savants: l'un deux, Oribase, y rédigea un abrégé de Galien; et voilà
le premier ouvrage publié dans une ville dont les livres ont changé la
face du monde! Julien aimait la cité des Parisiens, qu'il appelle _sa
chère Lutèce_. Il vante son climat, ses eaux, même ses figuiers et ses
vignobles; il vante, par-dessus tout, ses habitants et leurs moeurs
austères. «Ils n'adorent Vénus, dit-il, que comme présidant au
mariage; ils n'usent des dons de Bacchus que parce que ce dieu est le
père de la joie et qu'il contribue avec Vénus à donner de nombreux
enfants; ils fuient les danses lascives, l'obscénité et l'impudence
des théâtres, etc.»
Sous Julien, Paris eut sa première grande scène militaire: c'est là
que les soldats romains, refusant d'obéir aux ordres de Constance qui
les appelait en Orient, proclamèrent le jeune philosophe empereur. «A
minuit, raconte Ammien Marcellin, les légions se soulèvent,
environnent le palais des Thermes et, tirant leurs épées à la lueur
des flambeaux, s'écrient: Julien Auguste! Julien fait barricader les
portes: elles sont forcées; les soldats le saisissent, le portent à
son tribunal avec des cris furieux; en vain il les prie, il les
conjure; tous déclarent qu'il s'agit de l'empire ou de la mort. Il
cède: une acclamation le salue empereur; on l'élève sur un bouclier,
et on lui met le collier d'un soldat en guise de diadème.» Pour <p.004>
trouver un second exemple d'un empereur couronné à Paris, il faut
traverser 1,444 ans et passer de Julien à Napoléon!
A cette époque (360), Lutèce s'était embellie. Ses deux ponts
(Pont-au-Change et Petit-Pont) avaient été rétablis, fortifiés de deux
grosses tours (les deux Châtelets) et unis par une voie tortueuse, la
plus ancienne de la ville, qui suivait l'emplacement des rues de la
Barillerie, de la Calandre et du Marché-Palu. Il y avait dans la Cité,
à la pointe occidentale, un _palais_ ou forteresse dont l'origine est
inconnue; à la pointe orientale, un temple ou un autel de Jupiter qui
avait été élevé du temps de Tibère par les _nautes_ ou bateliers
parisiens. Sur la rive droite se trouvait un faubourg composé de
_villas_; sur l'emplacement du Palais-Royal, un vaste réservoir
destiné à des bains; sur l'emplacement de la rue Vivienne et du marché
Saint-Jean, deux champs de sépultures. Sur la rive gauche beaucoup
plus peuplée et plus riche en monuments, outre le palais des Thermes
qui couvrait, avec ses jardins, une partie des quartiers Saint-Jacques
et Saint-Germain, il y avait deux grandes voies bordées de
constructions, de vignobles et de tombeaux, un Champ de Mars vers
l'emplacement de la Sorbonne, un temple de Mercure sur le mont
_Locutitius_ (mont Sainte-Geneviève), des arènes dans le faubourg
Saint-Victor, etc. De plus, Lutèce était devenue l'une des cités
principales de la Gaule et la station de la flottille romaine qui
gardait la Seine. D'ailleurs elle avait pris une nouvelle existence
par la conversion d'une partie de ses habitants au christianisme:
saint Denis et ses deux compagnons, Rustique et Éleuthère, y étaient
venus, vers le milieu du IIIe siècle, prêcher l'Évangile, et ils y
avaient reçu la couronne du martyre. Enfin, si l'on en croit Grégoire
de Tours, il y avait sur cette ville des traditions merveilleuses:
«elle était sacrée, le feu n'avait pas prise sur elle, les serpents ne
pouvaient l'habiter, etc.»
Valentinien et Gratien firent quelque séjour à Lutèce: trois de <p.005>
leurs lois, datées de 365, ont été publiées dans cette ville. Ce fut
près de ses murs que ce dernier, en 383, fut trahi par ses troupes et
perdit l'empire. Maxime, qui le vainquit, fit élever à ce sujet un
monument triomphal dont on a retrouvé les ruines dans l'île de la Cité.
Après eux, on n'entend plus parler de Lutèce que dans les pieuses
légendes de ses évêques ou de ses saints. L'une d'elles racontait que
l'un des successeurs de saint Denis, Marcel, enfant de Paris, avait
précipité dans la Seine un dragon qui répandait la terreur dans la ville;
ce dragon, c'était l'idolâtrie que le saint évêque avait détruite en
jetant les idoles dans le fleuve. Une autre, pleine de grâce et de
poésie, racontait qu'une bergère de Nanterre, sainte Geneviève, avait
deux fois sauvé la ville: la première en lui amenant, dans un temps de
famine, douze bateaux de blé tiré de la Champagne; la seconde en
détournant de ses murs par ses prières le dévastateur Attila.
§ II.
Paris sous les rois de la première race.
Les Francs envahissent la Gaule: avec eux la fortune de Lutèce, qui
prend le nom de _Paris_, commence à changer, et l'une des plus humbles
cités du monde romain tend à devenir la capitale d'un grand empire.
Childéric en fit la conquête; Clovis y fixa sa résidence; la plupart
de ses successeurs l'imitèrent et séjournèrent dans le Palais. Alors
la ville fut enceinte d'une muraille, dont on a retrouvé les restes en
plusieurs endroits de la Cité, et elle se peupla de nouvelles églises
qui n'existent plus: _Saint-Christophe_, _Saint-Jean-le-Rond_,
_Saint-Denis-du-Pas_, _Saint-Germain-le-Vieux_,
_Saint-Denis-de-la-Chartre_, etc. Elle continua aussi à s'étendre sur
les deux rives de la Seine, et jeta sur les hauteurs ou dans les
plaines voisines de grandes basiliques ou d'humbles chapelles qui <p.006>
devaient engendrer les rues, les quartiers, les faubourgs modernes:
c'étaient des jalons marqués à son ambition et qu'elle devait
dépasser. Ainsi furent bâties sur la rive gauche, les abbayes
_Sainte-Geneviève_ et _Saint-Germain-des-Prés_, les chapelles
_Saint-Julien_, _Saint-Severin_, _Saint-Étienne-des-Grès_,
_Saint-Marcel_; sur la rive droite, l'église _Saint-Germain-l'Auxerrois_,
l'abbaye _Saint-Martin-des-Champs_, les chapelles _Saint-Gervais_,
_Saint-Paul_, _Sainte-Opportune_[3], etc. Tous ces édifices, la
plupart fort petits, construits en bois, couverts de chaume ou de
branches d'arbres, donnaient alors au bassin de Paris bordé de
hauteurs toutes boisées, rempli de massifs de vieux chênes, traversé à
peine par quelques sentiers, l'aspect le plus pittoresque.
[Note 3: Nous parlerons de chacune de ces églises dans
_l'Histoire des quartiers de Paris_.]
Paris joua un grand rôle sous les rois de la première race: c'était la
capitale d'un des quatre royaumes de la Gaule franque; les Francs
Saliens ou Neustriens la regardaient comme le chef-lieu de leur
domination, et elle excitait la convoitise et la haine des Francs
Ripuaires ou Austrasiens. Aussi, en 574, Sigebert, roi de Metz, dans
la guerre qu'il fit à son frère Chilpéric, roi de Soissons, brûla
Paris.
Cette ville n'eut pas moins à souffrir de la tyrannie des rois
barbares qui y faisaient leur résidence. Ainsi, lorsque Chilpéric
maria l'une de ses filles à un roi des Visigoths, il voulut lui faire
un grand cortége pour l'envoyer en Espagne (584); alors «il ordonna de
prendre dans les maisons de Paris beaucoup de familles et de les
mettre dans des chariots, sous bonne garde. Plusieurs, craignant
d'être arrachés à leurs familles, s'étranglèrent; d'autres personnes
de grande naissance firent leur testament, demandant qu'il fût ouvert,
comme si elles étaient mortes, dès que la fille du roi entrerait en
Espagne. Enfin, la désolation fut si grande dans Paris qu'elle fut <p.007>
comparée à celle de l'Égypte[4].»
[Note 4: Grégoire de Tours, liv. IV, ch. XLV.]
Le clergé imposait seul un frein aux passions brutales, aux volontés
tyranniques des rois francs; les évêques de Paris ne manquèrent pas à
cette tâche, et presque tous firent les plus grands efforts pour
soulager leur troupeau: ainsi, saint Germain arrêta les débordements
et les crimes du roi Caribert; saint Landry vendit tous ses biens, et
jusqu'aux vases sacrés de son église, pour nourrir les pauvres pendant
une famine.
Lorsque les rois francs tombèrent sous la domination des maires du
palais, ils habitèrent les grands manoirs des bords de l'Oise et
cessèrent de séjourner à Paris. Cependant, ils y venaient quelquefois
«pour s'asseoir sur le trône, dit Eginhard, et faire les monarques;»
mais dans ces temps rustiques, leurs entrées n'étaient pas celles de
Louis XIV ou de Napoléon: «Ils étaient montés, dit le même historien,
sur un chariot traîné par des boeufs, qu'un bouvier conduisait.»
§ III.
Paris sous les rois de la deuxième race.--Siége de Paris par les
Normands.
La ville ne s'agrandit pas sous Charlemagne et ses successeurs. Ces
rois, de race germanique, n'y résidèrent point et ne la traversèrent
que rarement; aussi, son histoire, à cette époque, est-elle
entièrement nulle. Cependant, elle garde sa renommée, et si un
écrivain la nomme «la plus petite des cités de la Gaule,» un autre
l'appelle «le trésor des rois et le grand marché des peuples.» Elle
est célèbre par ses fabriques d'armes et d'étoffes de laine, par ses
orfèvres qui se glorifient d'avoir eu dans leur corporation saint
Éloi, enfin, par son école de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui a laissé
son nom à une place de la ville. Quant à son gouvernement, c'était <p.008>
celui que Charlemagne avait donné à toutes les parties de son empire,
c'est-à-dire que Paris était administré par un _comte_ chargé de lever
des troupes, de rendre la justice, de percevoir les impôts, et qui
avait pour assesseurs des _scabini_ ou _échevins_. Le premier comte de
Paris se nommait Étienne. «Les Capitulaires lui furent signifiés, dit
un contemporain, pour qu'il les fît publier dans une assemblée
publique et en présence des échevins. L'assemblée déclara qu'elle
voulait toujours conserver ces Capitulaires; et tous les échevins, les
évêques, les abbés, les comtes les signèrent de leur propre main[5].»
Et voilà la première assemblée nationale qui ait voté dans Paris une
première constitution!
[Note 5: _Capitul. de Baluze_, t. Ier, col. 391.]
La ville était encore réduite à son île et aux chétifs faubourgs de
ses deux rives; elle avait même laissé ruiner ses murailles et ses
tours, quand les hommes du Nord vinrent, pendant près d'un
demi-siècle, la mettre à de rudes épreuves. En 841 eut lieu leur
première incursion; les habitants s'enfuirent avec leurs richesses; la
ville fut pillée; Charles le Chauve accourut et acheta le départ des
barbares. En 856 eut lieu la deuxième incursion. «Les Danois, disent
les Annales de saint Bertin, envahissent la Lutèce des Parisiens et
brûlent la basilique du bienheureux Pierre et celle de Sainte-Geneviève;
d'autres basiliques, telles que celles de Saint-Étienne (Notre-Dame),
Saint-Vincent et Saint-Germain (Saint-Germain-des-Prés), Saint-Denis
(Saint-Denis-de-la-Chartre), se rachetèrent de l'incendie à prix d'or.
Les marchands transportèrent leurs richesses sur des bateaux pour
s'enfuir; mais les barbares prirent les bateaux et les marchands et
brûlèrent leurs maisons.» En 861, troisième incursion: l'église
Saint-Germain-des-Prés fut dévastée et incendiée. Alors Charles le
Chauve releva la muraille de la Cité, fit reconstruire le grand pont
qui avait été brûlé, rétablit les tours et les portes des deux <p.009>
ponts, tant du côté de la Cité qu'au delà des deux bras de la rivière;
enfin il fit bâtir la grosse tour du Palais. Aussi quand les Normands
vinrent une quatrième fois en 885, la ville était prête à résister:
elle avait de nombreux défenseurs, et, pour les commander, l'évêque
Gozlin, le comte Eudes et Hugues, «le premier des abbés.» Toutes les
églises voisines y avaient envoyé leurs richesses et leurs reliques.
Le siége dura un an: les Normands, au nombre de trente mille, se
ruèrent vainement contre les murailles et la grosse tour des
Parisiens. Enfin le roi Charles le Gros arriva avec une armée; mais,
au lieu de combattre pour délivrer la ville, il acheta la retraite des
pirates. Cette lâcheté le fit tomber du trône et remplacer par le
fondateur d'une dynastie nouvelle, le comte Eudes, sous lequel Paris
ne revit plus les hommes du Nord. Nous les avons revus, nous, après
dix siècles d'intervalle, et traînant derrière eux toute l'Europe en
armes! Que d'événements entre les deux invasions de 885 et de 1814;
entre le comte Eudes, défendant la grosse tour de bois du Palais, et
les maréchaux Marmont et Moncey, noirs de poudre, l'épée sanglante,
couvrant les barrières de Belleville et de Clichy; entre la déposition
de Charles le Gros et l'abdication de Napoléon!
§ IV.
Paris sous les Capétiens, jusqu'à Louis VII.--Écoles de
Paris.--Abélard.--Hanse parisienne.
Le Xe siècle est l'époque la plus triste de l'histoire de Paris comme
de l'histoire de toute la France: les famines et les pestes sont
continuelles; la guerre n'a point de relâche; on se croit près de la
fin du monde. Aussi la ville ne prend aucun accroissement, et l'on n'y
voit bâtir dans la Cité que les petites églises de <p.010>
_Saint-Barthélémy_, de _Saint-Landry_, de _Saint-Pierre-des-Arcis_.
Mais avec les rois de la troisième race, Paris reprend un peu de vie:
de capitale du duché des Capétiens, elle devient capitale du royaume
et profite de sa position géographique pour centraliser autour d'elle
la plus grande partie de la France. Cependant son influence n'est pas
d'abord politique: heureuse d'être ville royale et affranchie de la
turbulente vie des communes, protégée par des franchises et des
coutumes qui dataient du temps des Gaulois, vivant paisible à l'ombre
du sceptre de ses maîtres, elle se contente d'avoir sur les provinces
l'influence des idées, du savoir, de l'intelligence. Ainsi, au XIe
siècle, commence la renommée de ses écoles, foyer de lumières où le
monde venait déjà s'éclairer, centre des mouvements populaires,
sources intarissables de grandes pensées et de joyeux propos,
d'actions généreuses et de tumultueux plaisirs. Paris s'appelle déjà
la _ville des lettres_. «Les savants les plus illustres, dit un
contemporain, y professent toutes les sciences; on y accourt de toutes
les parties de l'Europe; on y voit renaître le goût attique, le talent
des Grecs et les études de l'Inde[6].» L'_école épiscopale_, qui avait
déjà jeté quelque éclat sous Charlemagne, devient la lumière de
l'Église sous les maîtres Adam de Petit-Pont, Pierre Comestor, Michel
de Corbeil, Pierre-le-Chantre et surtout Guillaume de Champeaux. Mais
elle est bientôt éclipsée par l'école qu'ouvre dans la Cité, près de
la maison du chanoine Fulbert, Abélard, le grand homme du siècle, qui,
malgré les persécutions dont il fut l'objet, traîne à sa suite, dans
tous les lieux où il pose sa chaire, trois mille écoliers, et qui, ne
trouvant pas d'édifice suffisant à les contenir, prêche en plein air:
il finit par planter le _camp de ses écoles_, comme il l'appelle
lui-même, sur la montagne Sainte-Geneviève, et alors cette partie <p.011>
de la ville commença à se peupler. «Grâce à lui, dit un contemporain,
la multitude des étudiants surpassa dans Paris le nombre des habitants,
et l'on avait peine à y trouver des logements[7].» Paris est aussi
déjà la ville des plaisirs. «Ô cité séduisante et corruptrice! dit un
autre historien, que de piéges tu tends à la jeunesse, que de péchés
tu lui fais commettre!» Et pourtant c'était le Paris de Louis VI
comprenant, outre la Cité, vingt ou trente ruelles fétides, fangeuses,
obscures, auquel on venait de donner pour la première fois une
enceinte[8]! Mais que de passions et de rires dans ces maisons de bois
basses, sombres, humides! Que de joyeux rendez-vous et de douces
causeries à la place _Baudet_, sous l'_ourmeciau_ Saint-Gervais, au
_Puits d'amour_ de la rue de la Truanderie! Que de sagesse dans
l'humble manoir voisin de l'église Saint-Merry, d'où l'abbé Suger, «ce
Salomon chrétien, ce père de la patrie, armé du glaive temporel et du
glaive spirituel,» gouvernait le royaume! Que de poésie et d'ivresse
dans la chétive maison de la rue du Chantre, où Héloïse et Abélard,
«sous prétexte de l'étude, vaquaient sans cesse à l'amour! Les livres
étaient ouverts devant nous, raconte celui-ci, mais nous parlions plus
de tendresse que de philosophie; les baisers étaient plus nombreux que
les sentences, et nos yeux étaient plus exercés par l'amour que par la
lecture de l'Écriture sainte.» Que de douces aventures, de naïfs
ébats, d'amoureuses chansons (les chansons d'Abélard «qui
retentissaient dans toutes les rues, dit Héloïse, et rendirent mon <p.012>
nom célèbre par toute la France!») dans ces clos cultivés, ces
_courtilles_, où les vignobles ont succédé aux marécages, ou bien dans
ces bourgs qui poussent autour des abbayes, à l'ombre de leurs
clochers protecteurs, dans les _champeaux_ Saint-Honoré, le
_Beau-Bourg_, le _Bourg-l'Abbé_, le _Riche-Bourg_ ou bourg
Saint-Marcel, le bourg Saint-Germain-des-Prés, etc. Hélas! que sont
devenus ces champs de verdure et ces frais ombrages? Des forêts de
maisons les ont remplacés; les existences y sont moins grossières,
moins sauvages, y sont-elles plus heureuses?
[Note 6: Citation de l'abbé Lebeuf, dans sa _Dissertation sur
l'état des sciences_, t. II, p. 20.]
[Note 7: _Hist. littér. de France_, t. IX, p. 78.]
[Note 8: L'enceinte de Paris sous Louis VI est mal connue:
elle allait probablement, au nord, de l'église
Saint-Germain-l'Auxerrois à l'église Saint-Gervais, en
passant par l'emplacement des rues aujourd'hui détruites ou
transformées des Fossés-Saint-Germain, Béthizy, des
Deux-Boules, des Écrivains, d'Avignon, Jean-Pain-Mollet, de
la Tixeranderie; au sud, de la place Maubert au couvent des
Augustins, en passant par l'emplacement des rues des Noyers,
des Mathurins, du Paon, etc.]
Le nombre des églises ou fondations religieuses continue aussi à
s'accroître: sous Louis VI sont fondées l'abbaye _Saint-Victor_,
_Sainte-Geneviève-des-Ardents_, _Saint-Pierre-aux-Boeufs_, qui
n'existent plus; _Saint-Jacques-la-Boucherie_, dont la tour subsiste
encore; la léproserie de _Saint-Lazare_, devenue une prison, etc.;
sous Louis VII, _Saint-Jean-de-Latran_, _Saint-Hilaire_, qui
n'existent plus.
A cette époque, l'administration de Paris commence à prendre une forme
régulière. Un _prévôt_, officier du roi, remplace le _comte_ et se
trouve chargé de gouverner la ville, de faire la police, de commander
les gens de guerre et de rendre la justice civile et criminelle non à
tous les habitants, mais à ceux seulement qui appartenaient au domaine
royal, les autres ayant leurs justices particulières, seigneuriales ou
ecclésiastiques. La cour féodale du prévôt était au Châtelet, et ce
tribunal acquit bientôt une grande célébrité.
Dans ce même temps, quelques actes nous révèlent le commerce et la
richesse de Paris. Pour la première fois, nous entendons parler de ces
_nautes_ parisiens si célèbres au temps de la domination romaine, de
cette corporation des _marchands de l'eau_ qui avait traversé en
silence les âges et les révolutions et qui nous apparaît tout à coup
riche, puissante, craintive et favorisée des rois, aussi tyrannique
que les seigneuries féodales, exerçant sur la navigation de la <p.013>
Seine l'autorité la plus despotique, la plus jalouse, la plus avide,
soumettant à ses volontés les marchands de la Bourgogne et de la
Normandie. Nul bateau ne pouvait entrer dans la ville si le maître de
la _nautée_ n'était un bourgeois _hansé_ de Paris, ou s'il n'avait
pris dans cette hanse un compagnon avec lequel il devait partager les
bénéfices. La hanse parisienne, qu'on appelait aussi la _marchandise_,
devint à cette époque la municipalité de Paris.
§ V.
Paris sous Philippe-Auguste.--Deuxième enceinte de la ville.
A mesure que le royaume s'étend et s'arrondit, la capitale s'accroît
et s'embellit. Sous Philippe-Auguste, on construit les premiers
_aqueducs_ qui aient été faits depuis la domination romaine, ceux qui
amènent sur la rive droite les eaux de Belleville et du pré
Saint-Gervais; on bâtit les premières _halles_; on établit le premier
_pavé_. «Le roi, dit Rigord, historien de Philippe-Auguste, s'approcha
des fenêtres du Palais où il se plaçait quelquefois pour regarder la
Seine. Des voitures traînées par des chevaux traversaient alors la
Cité, et remuant la boue, en faisaient exhaler une odeur
insupportable. Philippe en fut suffoqué et conçut dès lors un grand
projet qu'aucun des rois précédents n'avait osé entreprendre. Il
convoqua les bourgeois et le prévôt et leur ordonna de paver avec de
forts et durs carreaux de pierre toutes les rues et voies de la
ville.» Mais cette entreprise ne s'effectua qu'avec beaucoup de
lenteur: on ne pava dans la Cité que la rue qui joignait les deux
ponts, et hors de la Cité le commencement des rues Saint-Denis et
Saint-Jacques[9]. Les autres rues, larges à peine de huit pieds, <p.014>
restèrent des cloaques pleins d'immondices, parcourus à toute heure
par des animaux domestiques, surtout par des cochons[10].
[Note 9: Sous Louis XIII, il n'y avait encore de pavé que la
moitié de la ville.]
[Note 10: Le fils aîné de Louis VI, en passant rue du
Martrois, près de la place de Grève, fut jeté à bas de son
cheval par un de ces cochons, et mourut de sa chute.]
Paris commence aussi à devenir une ville monumentale: on y ouvre trois
colléges et les deux hôpitaux de la _Trinité_ et de _Sainte-Catherine_;
on y construit les églises des _Saints-Innocents_, de
_Saint-Thomas-du-Louvre_, de _Sainte-Madeleine_, de
_Saint-André-des-Arts_, de _Saint-Côme_, de _Saint-Jean-en-Grève_, de
_Saint-Honoré_, aujourd'hui détruites, de _Saint-Gervais_, de
_Saint-Nicolas-des-Champs_, de _Saint-Étienne-du-Mont_, qui
existent encore, le couvent des _Mathurins_, l'abbaye
_Saint-Antoine-des-Champs_, enfin la grande _Notre-Dame_, oeuvre de
l'évêque Maurice de Sully, et qui ne fut achevée qu'au bout de deux
siècles[11]. Le roi agrandit le château du _Louvre_, commencé par ses
prédécesseurs, au moyen d'un terrain acheté aux religieux de
Saint-Denis-de-la-Chartre: il l'achète pour une rente annuelle de
trente sous qui était encore payée en 1789, et il y fait bâtir la
grosse _Tour_, qui devint le symbole de la suzeraineté royale et la
prison des vassaux rebelles. Quant aux maisons du peuple, elles
restent ce qu'elles étaient depuis des siècles, des tanières de boue
et de chaume, où les familles s'entassent sans meubles, presque sans
vêtements, soumises à toutes les misères, à toutes les humiliations,
mais pleines de résignation et de foi. «Le peuple s'inquiétait peu des
bouges obscurs et infects où il couchait, pourvu qu'elle fût grande,
riche, magnifique, cette église où il passait la moitié de ses jours,
où tous les actes de sa vie étaient consacrés, où il trouvait
l'égalité bannie des autres lieux, où il repaissait son coeur et ses
yeux du plus grand des spectacles. La cathédrale avec sa flèche <p.015>
pyramidale, sa forêt de colonnes, ses balustres ciselées, sa foule de
statues, sa musique majestueuse, ses pompeuses cérémonies, ses
cierges, ses tentures, ses prêtres, c'était là sa gloire et sa
jouissance de tous les jours: c'était sa propriété, son oeuvre, sa
demeure aussi, car c'était la maison de Dieu[12].»
[Note 11: Nous donnerons l'histoire et la description de
chacune de ces églises dans l'_Histoire des quartiers de
Paris_.]
[Note 12: _Histoire des Français_, 11e édition, t. Ier, p.
321.]
A cette époque, le _Parloir aux Bourgeois_, qui, dans les siècles
précédents, était situé près de la porte Saint-Jacques, fut transféré
près du grand Châtelet, sur le quai de la Mégisserie. Les écoles de
Paris furent réunies en _Université_, et celle-ci prit le titre de
fille aînée des rois. Les vingt mille écoliers qui la composaient
obtinrent de si grandes franchises qu'ils formèrent un monde à part
dans la ville, exempt de toute juridiction municipale, libre jusqu'à
la licence, insolent, tumultueux, réceptacle de toutes les subtilités
et de toutes les débauches. Des querelles incessantes, des rixes
interminables éclatèrent entre les clercs et les bourgeois; la
royauté, embarrassée devant l'autorité ecclésiastique, intéressée
d'ailleurs à garder cette jeunesse venue de toutes les provinces, se
prononça toujours en faveur des premiers et força souvent les prévôts
de Paris à des réparations humiliantes envers l'Université; enfin, une
ordonnance de Philippe-Auguste, confirmée par tous les rois jusqu'au
XVIe siècle, interdit aux officiers royaux de mettre la main sur un
clerc, hors le cas de flagrant délit, et dans ce cas, leur prescrivit
de livrer immédiatement le délinquant aux juges ecclésiastiques. Aussi
les bourgeois trouvèrent plus court et plus sûr de se faire justice
eux-mêmes, et, si l'on en croit un contemporain, dans la lutte qu'ils
eurent avec les écoliers, en l'année 1223, ils en tuèrent trois cent
vingt et les jetèrent à la rivière.
Paris prit tant d'accroissement sous Philippe-Auguste, qu'il fallut
lui construire une nouvelle enceinte, laquelle fut fortifiée. <p.016>
Cette enceinte formait sur la rive droite un demi-cercle qui commençait
par la _tour qui fait le coin_ (près du pont des Arts) et finissait par
la _tour Babel_ (près du port Saint-Paul), en ayant pour points
principaux: porte _Saint-Honoré_ (rue Saint-Honoré, près de
l'Oratoire); _porte Coquillière_ (au coin des rues Coquillière et
Grenelle); porte _Montmartre_ (rue Montmartre, au-dessus de la rue du
Jour); porte _Saint-Denis_ (rue Saint-Denis, près de l'impasse des
Peintres); porte _Saint-Martin_ (rue Saint-Martin, près de la rue
Grenier Saint-Lazare); porte de _Braque_ (rue de Braque, près de la
rue du Chaume); porte _Barbette_ (vieille rue du Temple, au coin de la
rue des Francs-Bourgeois); porte _Baudet_ (rue Saint-Antoine, près de
la rue Culture-Sainte-Catherine). L'enceinte formait aussi sur la rive
gauche un demi-cercle, dont la direction est facile à suivre, puisque
la clôture s'est conservée jusqu'au XVIIe siècle et que les rues qui
ont été construites sur ses _fossés_ en portent encore le nom: ce sont
les rues des _Fossés_-Saint-Bernard, _Fossés_-Saint-Victor,
_Fossés_-Saint-Jacques, _Fossés_-Monsieur-le-Prince,
_Fossés_-Saint-Germain-des-Prés, _Fossés_-de-Nesle ou Mazarine. Ce
demi-cercle commençait par la tour de _Nesle_ (près de l'Institut) et
finissait par la _Tournelle_ (quai de la Tournelle, près de la rue des
Fossés-Saint-Bernard), en ayant pour points principaux: porte _Bucy_
(rue Saint-André-des-Arts, près de la rue Contrescarpe); porte des
_Cordeliers_ (rue de l'École-de-Médecine, près de la rue du Paon);
porte _Gibart_ ou d'_Enfer_ (place Saint-Michel); porte
_Saint-Jacques_ (rue Saint-Jacques, au coin de la rue
Saint-Hyacinthe); porte _Bordet_ (rue Descartes, près de la rue de
Fourcy); porte _Saint-Victor_ (rues Saint-Victor et des
Fossés-Saint-Victor). L'enceinte entière avait donc quatorze portes,
outre plusieurs poternes. La muraille, qui avait huit pieds
d'épaisseur, était garnie de tours rondes et espacées de vingt toises
en vingt toises, outre celles qui défendaient les portes. Toute <p.017>
cette construction fut faite de 1190 à 1220.
§ VI.
Paris sous Louis IX.--Règlements des métiers--Guet.
Sous Louis IX, Paris se complaît dans ses nouvelles murailles et ne
cherche pas à les franchir; mais il continue à se couvrir de
fondations pieuses et charitables, oeuvres des modestes _maçons_ du
moyen âge, que nous avons presque toutes transformées en poussière.
Ainsi, le couvent des _Augustins_, qui servit pendant des siècles aux
assemblées du clergé et du parlement, est devenu le marché à la
volaille: le couvent de l'_Ave-Maria_, une caserne; le couvent des
_Cordeliers_, une partie de l'École de médecine; le collége
_Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers_, un marché; le couvent des
_Filles-Dieu_, un passage; le collége de _Cluny_, une rue; le couvent
des _Jacobins_, une caserne; le couvent des _Chartreux_, l'avenue du
Luxembourg; le couvent des _Prémontrés_, un café; le couvent de
_Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie_, un passage; l'hospice des
_Quinze-Vingts_, des rues aujourd'hui détruites, etc. Heureusement, de
toutes ces créations si regrettables, il en reste une que la main des
démolisseurs n'a pas atteinte et qu'on vient de splendidement
restaurer, c'est la _Sainte-Chapelle_[13].
[Note 13: Voir, pour chacun de ces monuments, l'_Histoire des
quartiers de Paris_.]
Sous ce règne, la royauté commence à appuyer son sceptre sur la
robuste main du peuple de Paris. Le roi et sa mère étaient en guerre
avec les barons qui leur fermaient le chemin de la capitale. Ils
appelèrent à leur défense les habitants «de la ville avec laquelle,
dit Pasquier, les rois de France ont perpétuellement uni leur
fortune.» Les Parisiens sortirent en armes «en si grande quantité, <p.018>
dit Joinville, que, depuis Montlhéry jusqu'à Paris, le chemin était
plein et serré de gens d'armes et autres gens.» Ils délivrèrent le
monarque et le ramenèrent en triomphe dans leurs murs.
Cet amour des Parisiens pour le pieux roi se manifesta dans plusieurs
autres circonstances: ainsi, lorsqu'il partit pour sa première
croisade, toute la ville l'accompagna jusqu'à Saint-Marcel en le
comblant de bénédictions; de même, lorsqu'on apprit sa captivité en
Égypte, les petits, les serfs, les pastoureaux songèrent à le
délivrer; et il se fit dans Paris, à la voix d'un aventurier, dit le
maître de Hongrie, des rassemblements menaçants pour les prêtres et
les seigneurs; enfin, lorsque saint Louis, accompagné de ses frères et
des gens de sa cour, nu-pieds, nu-tête, vêtu d'une simple tunique,
s'en alla à plusieurs lieues de la ville chercher la sainte couronne
d'épines et la porta par le faubourg Saint-Antoine à la
Sainte-Chapelle, jamais roi n'eut un triomphe plus populaire.
En récompense, Louis IX s'occupa du bien-être de sa maîtresse ville
avec la plus ardente sollicitude. Il fonda, outre les nombreux
couvents dont nous avons parlé, la _Sorbonne_, qui devint l'école de
théologie la plus fameuse de la chrétienté; il enrichit l'Université
de nouveaux priviléges; il ordonna que sa cour ou son _parlement_ se
réunît désormais en lieu fixe à Paris; il y fit entrer, à côté des
barons, des _conseillers_, tirés la plupart de la bourgeoisie, lui
donna la direction supérieure de la police de la ville, et dota ainsi
cette capitale de l'institution la plus importante, la plus féconde de
l'État, qui fut pour elle une source de richesses et de puissance. Il
accorda la liberté à tous les serfs de Paris qui étaient de son
domaine, et cet exemple fut suivi par l'abbé de Saint-Germain-des-Prés,
le plus riche des seigneurs ecclésiastiques, qui, en exemptant de la
servitude les serfs de son bourg, se réserva seulement les droits
_utiles_, c'est-à-dire ceux de justice et de seigneurie, les <p.019>
rentes et les redevances, les droits perçus au four banal, au
pressoir, aux vendanges.
La prévôté de Paris, pendant la régence de Blanche de Castille, était
devenue vénale et avait été acquise par des enchérisseurs cupides et
ignorants; aussi, «le menu peuple, dit un contemporain, désolé par les
tyrannies et les rapines, s'en alloit en d'autres seigneuries; la
terre du roi étoit si déserte que, lorsqu'il tenoit ses plaids, il n'y
venoit personne; en outre, la ville et ses environs étoient pleins de
malfaiteurs.» Louis fit des ordonnances contre les vagabonds, les
_truands_, les joueurs, les habitués des tavernes, «les folles femmes
qui font mestier de leur corps,» et auxquelles il assigna des
séjours[14] et des costumes particuliers; il assura les subsistances de
la ville en soumettant les boulangers à une surveillance rigoureuse et
en donnant la grande maîtrise de ce métier à son _panetier_; enfin, il
confia la prévôté de Paris à Étienne Boileau, bourgeois illustre par
son savoir et sa probité, qui fut le principal conseiller du saint roi
dans toutes ses oeuvres législatives; et, pour rehausser cet office,
il alla lui-même quelquefois au Châtelet siéger à côté de son prévôt.
Alors la prévôté devint la magistrature d'épée la plus utile et la
plus redoutable, surtout lorsqu'on lui eut adjoint plus tard huit
_conseillers_, chargés d'assister le prévôt, des _enquesteurs_ qui
devaient instruire les affaires et faire la police dans les quartiers;
enfin, deux compagnies de sergents, l'une à pied, l'autre à cheval
chargées de l'exécution des arrêts[15].
[Note 14: Les rues assignées aux prostituées étaient les rues
aujourd'hui détruites de Mâcon, Froidmantel, Tiron, Robert,
Baillehoi, Glatigny, du Grand-Heurleux, du Petit-Heurleux,
etc.]
[Note 15: De Lamare, _Traité de la police_, t. Ier, p. 210 et
suiv.]
Saint Louis avait en grande estime les bourgeois de Paris: il les
appela à son conseil, il leur fit signer ses ordonnances, il <p.020>
recueillit en un corps de lois les us et coutumes de métiers et leur
donna des règlements qui ont été pratiqués jusqu'à l'époque de
Colbert; il régularisa leurs corporations et confréries, dont
l'origine remontait au temps des Romains, et transforma définitivement
la _marchandise_ ou _hanse_ parisienne en une municipalité dont le
chef prit le titre de _prévôt des marchands_[16].
[Note 16: Voyez l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,
ch. I.]
A tous ces bienfaits il ajouta le droit pour les habitants de Paris de
se garder eux-mêmes. Jusque-là, la police de la ville avait été faite
par soixante sergents, dont vingt à cheval, que commandait un
_chevalier_: on appelait cette garde le _guet du roi_, et elle était
occupée uniquement à faire des rondes. On lui adjoignit le _guet des
mestiers_, ou guet _bourgeois_, origine de la garde nationale, qu'on
appelait encore _guet assis_, parce qu'il était sédentaire dans les
postes ou corps de garde, où il se tenait seulement pendant la nuit.
Il y avait ordinairement cinq de ces postes dans l'intérieur, outre
ceux des portes: ces postes étaient au Palais, au Châtelet, sur la
place de Grève, au cimetière des Innocents, près de l'église de
Sainte-Madeleine (dans la Cité). Chacun d'eux était de six hommes: ce
qui fait supposer que la force de la milice bourgeoise n'était, dans
l'origine, que de deux mille hommes, les exemptions étant
très-nombreuses. Cette milice était divisée en dizaines, quarantaines
et cinquantaines d'hommes qui avaient pour chef des officiers appelés
dizainiers, quaranteniers et cinquanteniers; elle était sous les
ordres du prévôt des marchands; mais le _chevalier du guet_, qui avait
le commandement de tous les postes bourgeois, relevait du prévôt de
Paris.
§ VII. <p.021>
Paris sous les successeurs de Louis IX jusqu'à Philippe VI.--Richesse
et population de la ville à cette époque.
Sous les successeurs de Louis IX, le progrès continue et se manifeste
principalement par des fondations de colléges: on en compte quatre
sous Philippe III, six sous Philippe IV, cinq sous les fils de
Philippe IV, quatorze sous Philippe VI. En outre, l'on voit fonder
l'abbaye des _Cordelières-Saint-Marcel_, devenue l'hôpital de
Lourcine, l'hôpital _Saint-Jacques_, le couvent de _Saint-Avoye_, les
églises du _Saint-Sépulcre_ et de _Saint-Julien-des-Ménétriers_, etc.
Mais avec ses écoles qui couvrent la moitié de son enceinte, avec son
Parlement qui enfante la confrérie turbulente ou le _royaume des
clercs de la Basoche_[17], avec sa bourgeoisie qui assiste aux États
généraux, Paris commence «à prendre de la superbe» et à s'inquiéter du
gouvernement. Ainsi, en 1306, lassé des tyrannies financières de
Philippe le Bel, il fait sa première émeute. Le roi, chassé du Palais,
poussé de rue en rue avec ses archers, se réfugie dans le forteresse
du Temple, située hors de la ville. Il y est assiégé, en sort
victorieux et fait pendre vingt-huit bourgeois aux quatre principales
portes (Saint-Antoine, Saint-Denis, Saint-Honoré, Saint-Jacques). Cinq
siècles après, un autre Capétien, chassé aussi de son palais par la
fureur populaire, entrait dans la sombre tour du Temple, mais c'était
en prisonnier; et il n'en sortit que pour être mené à l'échafaud par
les petits-fils de ces bourgeois que Philippe IV avait attachés à la
potence!
[Note 17: La juridiction de la Basoche fut établie en 1303;
elle s'étendait sur tous les clercs du Parlement et du
Châtelet, et connaissait de tous les différends des clercs
entre eux. Le chef s'appelait roi, et avait ses grands
officiers; chaque année il passait en revue ses sujets, et
c'était l'occasion d'une magnifique _montre_ dans Paris.]
Philippe, averti de ménager l'orgueil et l'argent des Parisiens, <p.022>
remplit ses coffres par d'autres voies qui ne lui valurent que des
applaudissements populaires. Ainsi, quelques jours après l'émeute, les
Juifs furent saisis dans leurs maisons, chassés de la ville et
dépouillés de leurs biens. L'année suivante, le roi fit arrêter les
Templiers et alla lui-même s'emparer de leur manoir et de leurs
trésors; l'Université et les bourgeois ayant été assemblés dans le
Palais, approuvèrent sa conduite, et lorsque les chevaliers du Temple
furent envoyés au bûcher, il y eut à peine quelques murmures.
Cependant, la puissance de la ville et son influence politique
grandissaient sans cesse: ainsi, ce fut à sa haine que l'on sacrifia
le ministre Enguerrand de Marigny, qui fut conduit à Montfaucon au
milieu des cris de joie de tout le peuple; ce fut elle qui, deux fois,
fit décider, dans une grande assemblée aux halles, où assistaient les
barons et les clercs, «qu'à la couronne de France les femmes ne
succèdent pas;» ce fut encore elle qui fit résoudre, dans les États
généraux de 1335, «que le roy ne peut lever tailles en France sinon de
l'octroy des gens des Estats.» En même temps, le bien-être et le luxe
de Paris prenaient un égal accroissement. On en peut juger par les
fêtes que la ville donna à Philippe le Bel lorsque ses fils furent
armés chevaliers: outre les banquets qui se firent dans les hôtels des
princes, il y eut dans les rues des spectacles et des jeux de tout
genre. «Là vit-on, dit un contemporain, des hommes sauvages mener
grand rigolas, des ribauds en blanche chemise agacier par leur biauté,
liesse et gayeté, les animaux marcher en procession, des enfants
jouster en un tournoi, des dames carioler de biaux tours, des
fontaines de vin couler, le grand guet faire la garde en habits
uniformes, toute la ville baller, danser et se déguiser.» Dans les
carrefours, il y avait des tréteaux ornés de courtines où l'on vit
«Dieu manger des pommes, rire avec sa mère, dire des patenôtres avec
ses apôtres, susciter et juger les morts; les bienheureux chanter <p.023>
en paradis, les damnés pleurer dans un enfer noir et infect, etc.»
Enfin, il se fit, dans l'île Notre-Dame (Saint-Louis), laquelle avait
été jointe à la Cité par un pont de bateaux, une _montre du grand guet_,
où toute la population virile de Paris apparut en beaux habits et en
armes. Cette revue excita tant d'admiration qu'il fallut la répéter
quelques jours après pour le roi d'Angleterre dans le Pré-aux-Clercs.
Voici ce qu'en dit la chronique de Jean de Saint-Victor:
.....Esbahi si grandement
Furent Anglois plus qu'onques mès;
Car ils ne cuidassent jamès
Que tant de gent riche et nobile
Povist saillir de une ville.
A cheval bien furent _vingt mille_,
Et à pié furent _trente mille_;
Tant ou plus ainsi les trouvèrent
Cils qui de là les extimèrent....
_Cinquante mille_ hommes de _grand guet_ sont évidemment une
exagération poétique du chroniqueur, mais il n'en est pas moins
certain que la population de Paris, à cette époque, avait pris un
grand accroissement; il est pourtant presque impossible de l'évaluer
avec quelque certitude, les documents étant tout à fait insuffisants
ou contradictoires. Ainsi, le rôle de la taille levée en 1292 donne
15,200 contribuables et une somme de 12,218 l. 14 sous[18]. L'aide
levée en 1313 donne 5,955 contribuables et une somme de 13,021 l. 19
sous. Enfin, dans le rôle du subside levé pour «l'_ost_ de Flandres,»
en 1328, les villes de Paris et de Saint-Marcel figurent pour 35
paroisses et 61,091 feux. Paris avait alors en superficie à peu près
le dixième de sa superficie actuelle: il est probable que sa
population était aussi le dixième de la population d'aujourd'hui <p.024>
et qu'elle s'élevait à près de 100,000 habitants.
[Note 18: Le marc d'argent valait à cette époque 55 sous 6
deniers tournois.]
§ VIII.
Paris sous Jean et Charles V.--Troisième enceinte de Paris.--Étienne
Marcel.
Après la sédition de 1306, Paris resta pendant quelque temps soumis et
paisible; mais quand il vit la dynastie des Valois exposer le salut du
royaume dans les honteuses journées de Crécy et de Poitiers, il se
sentit appelé à suppléer le gouvernement, à se charger des fonctions
de la royauté et de la noblesse, à prendre en main les destinées de la
France. Son génie révolutionnaire allait pour la première fois se
manifester.
La ville commença par se transformer en une vaste forteresse, aussi
apte à se défendre contre les mauvais desseins des ennemis de la
bourgeoisie que contre les attaques des étrangers. Pour cela, on
scella, à l'entrée de chaque rue, une grosse chaîne de fer qui, tous
les soirs et au moindre signal de danger, était tendue et _bouclait_
chacun des trois cents défilés étroits, profonds dont se composait la
ville, lesquels se croisaient, se tordaient, s'entortillaient les uns
dans les autres et étaient hérissés de tourelles, de portes et
d'autres défenses. A l'approche de l'ennemi, on renforçait cette
chaîne avec des poutres, des pierres, des tonneaux, et la _barricade_
devenait imprenable, surtout pour les barons, avec leurs grands
chevaux et leurs lourdes armures. De plus, on reconstruisit la
muraille extérieure en l'appuyant de fortes tours; on l'enveloppa de
larges fossés; on la garnit de sept cent cinquante guérites et même de
canons. Enfin, l'enceinte septentrionale fut agrandie (1356): elle
partit alors de la tour _de Billy_ (près de l'Arsenal), et alla
jusqu'à la tour _du Bois_ (près du Louvres, entre les ponts des
Tuileries et du Carrousel), en passant non loin de la ligne <p.025>
actuelle des boulevards, depuis la Bastille jusqu'à la porte Saint-Denis,
et de là en suivant l'emplacement des rues Bourbon-Villeneuve,
Neuve-Saint-Eustache, Fossés-Montmartre, de la place des Victoires, de
l'hôtel de la Banque, du jardin du Palais-Royal, des anciennes rues du
Rempart, Saint-Nicaise, etc. Tout cela fut fait en quatre ans, coûta
182,500 livres tournois ou 742,000 francs de notre monnaie, et fut
l'oeuvre du prévôt des marchands, Étienne Marcel, homme aussi
énergique qu'éclairé dont on a fait tantôt un défenseur des libertés
populaires, tantôt un traître ou un factieux. «Ce fut grand fait, dit
Froissard, que environner de toute défense une telle cité comme Paris,
et vous dis que ce fust le plus grand bien qu'oncques prévost des
marchands fist.»