Quand ça démange il faut s'gratter.
C'est com' le chien de Jean d' Nivelle
Qui se sauv' quand on veut l'app'ler.
Ça vous fait l'effet d'un clystère,
Ça fait du mal et puis du bien.
Pour s'en guérir, y a rien à faire,
Ça vous tient bien quand ça vous tient.
Oh! oui! l'amour est un clystère.
Voilà.--C'est l'auteur de ces vers qui est chargé d'expurger Edmond de
Goncourt et de surveiller Paul Hervieu lequel ne saurait faire jouer une
pièce sans la soumettre au préalable à ce juge.
Le couplet que je viens de copier a reçu le visa de la Censure. Parbleu!
Anastasie avait eu pour lui toutes les indulgences d'Oronte. Cette
poésie était signée d'elle.--Et dès lors, comment les sympathies de la
vieille dame n'iraient-elles pas tout droit à ses confrères les plus
proches, ou, pour mieux dire, à ses maîtres?
Réformer cela? Changer les hommes? Il est inutile d'y songer. Ceux-là
valent leurs prédécesseurs et vaudraient leurs remplaçants. On perdrait
son temps à vouloir réformer une institution qui est traditionnellement
incompétente et malfaisante. La Censure royale a combattu Molière,
Racine, Sedaine et Beaumarchais. La Révolution interdit _Horace_,
_Andromaque_, _Phèdre_, _Macbeth_, _Henri VIII_ et brûle la partition de
_Richard Coeur de Lion_, suspecte de royalisme. Dès la Renaissance
romantique on arrête _Marion Delorme_, _le Roi s'amuse_ et même
_Hernani_ dont l'interdiction n'est levée que sur un ordre formel du
roi. On persécute _le Chevalier de Maison-Rouge_, _les Effrontés_, _les
Lionnes pauvres_, _Diane de Lys_ et _la Dame aux Camélias_. Depuis moins
d'un siècle la Censure s'est battue contre Victor Hugo, Dumas père,
Dumas fils, Émile Augier, Ponsard (Ponsard lui-même!) Legouvé, Balzac,
Déroulède, Erckmann-Chatrian, Meilhac et Halévy, Jules Claretie,
Victorien Sardou, Paul Adam, Edmond Haraucourt;--Voilà ceux contre qui
la censure fait usage des armes qu'on lui a données.
Depuis son origine jusqu'à l'heure actuelle, son histoire n'est qu'une
lutte acharnée contre les meilleurs de nos écrivains. Parmi ceux que je
viens de citer, tous les morts ont déjà leur statue. Ils sont vengés,
dira-t-on? Il est bien temps! Que savons-nous si les tracasseries, si
les persécutions qui les arrêtèrent n'ont pas étouffé dans leur cerveau
l'idée du chef-d'oeuvre qui était en eux et qu'ils ont renoncé à
écrire devant la certitude du _veto_? Que savons-nous si cette espèce de
tiédeur que nous reprochons aujourd'hui à Ponsard, Augier ou Scribe,
n'est pas due pour une part à l'influence stérilisante qu'exerça la
contrainte officielle sur leurs esprits? Qui nous dira le drame
prodigieux que Victor Hugo aurait pu écrire en 1855, s'il n'avait été
pour longtemps excommunié de la scène française?
Ceci est inexplicable: vers le milieu du siècle, notre littérature,
livresque, est à son apogée; elle est faible au théâtre. Pourquoi?
* * * * *
Il y a eu près de nous une école dramatique étrangère, qui fut illustre
et qui a cessé de l'être. L'exemple que donne son histoire vaut mieux
que toutes les théories, car son développement a procédé par révolutions
brusques et sa montée comme sa chute sont nettement déterminées par des
causes très bien connues.
Sous le règne d'Élisabeth, le théâtre anglais était libre, en fait. Il
dut sa grandeur à cette liberté. Shakespeare naît au milieu d'un
mouvement dramatique considérable, qui n'a pas d'égal chez les peuples
contemporains et qui ne semble pas avoir été dépassé, même par nous.
Libre, ce théâtre l'est de toutes façons: les pièces de Beaumont et
Fletcher, de Marlowe, Massinger, Webster ont une franchise de langage
qui n'offusque pas alors le public, mais dont nos censeurs actuels
seraient horrifiés. Leurs auteurs les concevaient ainsi. On leur laissa
la bride sur le cou. La gloire littéraire de leur pays grandit dans
cette indépendance qui est la bonne terre des écrivains.
Après une réaction puritaine qui dura peu, la Restauration anglaise
rendit aux auteurs dramatiques la liberté. Une nouvelle école naquit,
presque aussi remarquable que son aînée, possédant même certaines
qualités de finesse et d'esprit que la précédente n'avait pas au même
degré, et cette fois poussant à l'extrême les hardiesses de parole et de
situation. Congreve et Wycherley ne pourraient être joués à notre époque
sur aucune scène parisienne, mais on connaît assez le rang élevé qu'ils
occupent dans leur littérature nationale.
Tel était l'éclat de la scène britannique, lorsqu'un brave homme, un
honnête protestant nommé Jeremy Collier, publia une simple brochure sur
l'immoralité des spectacles, une _Courte Vue_, comme il l'intitulait
lui-même sans ironie. Son intention était excellente: il ne voulait pas
éloigner, mais réformer les dramaturges, et remplacer les bonnes pièces
licencieuses par des pièces morales non moins bonnes.
Il tua le théâtre anglais.
L'effet de la brochure fut immense. Toutes les libertés de la scène
disparurent, et avec elles le talent des auteurs. Ceux-ci renoncèrent
bientôt à la lutte, cessèrent d'écrire, et pour la grande école
théâtrale qui depuis cent cinquante ans faisait l'orgueil de Londres, ce
fut la mort sans autre phrase.--Elle ne devait jamais renaître.
* * * * *
Nous n'en sommes pas là. Néanmoins l'exemple vaut qu'on le médite un
instant.
Une école dramatique n'est vraiment grande que si elle a devant elle la
libre expansion. L'expurger, c'est l'appauvrir. La gouverner, même de
loin, c'est encore nuire à sa beauté.
Que la Censure meure donc du coup qu'elle a reçu. Puisse le théâtre
éprouver à son tour le bienfait des libertés plus larges dont la
littérature ressent l'heureux effet depuis un quart de siècle. Et qui
pourrait se plaindre de voir certains auteurs hausser le ton de leur
dialogue? Personne n'est forcé d'aller les entendre. Si l'on y va, c'est
qu'on le veut bien. Le lendemain du jour où la Censure serait abolie,
une scission diviserait tout naturellement les scènes parisiennes. Les
unes prendraient soin d'avertir les familles que les petites filles sont
reçues à l'entrée. Pour les autres, celles où l'on représenterait
Shakespeare sans coupures, chacun serait libre de s'en écarter.
On verrait pourtant, je le sais bien, des gens s'y rendre tout exprès,
pour être scandalisés, et pour en gémir. Grévin qui était si bon
psychologue nous a laissé un dessin où se cache toute la moralité de ces
petites pudibonderies.--Une dame et une jeune fille s'accoudent sur un
balcon. A l'extrémité de la rue se passe vaguement une scène banale qui
pourrait être légère:
--De si loin, ma chère enfant, je ne crois pas que cela puisse vous
choquer.
--Oh! si, madame, avec une lorgnette.
LE BOULEVARD
Le soir où Tortoni ferma ses portes, j'assistais à cette fin célèbre.
J'étais venu là en curieux, pour voir disparaître le vieux romantique.
Comme je sortais le dernier, quand l'heure fatale sonna, le propriétaire
de l'établissement m'offrit (en souvenir du défunt) le carton de lecture
qui avait enveloppé l'_Illustration_, et qui portait en lettres d'or sur
le plat de molesquine noire ces deux mots historiques: «Café Tortoni».
Puis, comme un homme qui prononce une phrase définitive, il dit en
versant des larmes:
--Monsieur, le Boulevard est mort.
Le pauvre vieillard blasphémait, car le Boulevard est immortel et son
caractère principal est justement la persistance. Il est à l'épreuve du
temps et des hommes. Les démolisseurs eux-mêmes ne réussissent pas à le
défigurer. On a jeté bas la moitié de ses maisons pour construire des
hôtels modernes, des théâtres, des maisons de banque ou d'assurance; on
a renouvelé toutes ses boutiques, changé ou supprimé tous ses
restaurants et il semble que cette transformation perpétuelle soit
nécessaire à son existence comme le labourage régulier est nécessaire à
la vie d'un champ. Plus on le bouleverse et mieux nous comprenons que sa
personnalité est invulnérable.
D'où vient donc cette suprématie qu'il exerce depuis un demi-siècle sur
l'opinion de Paris et sur les esprits de tous ceux que l'âme parisienne
inspire et domine? D'où vient qu'en un temps où la vie mondaine s'est
éloignée d'une lieue vers l'ouest et environne le bois de Boulogne,
l'arbitre des élégances reste immuablement à sa place, entre la
Madeleine et la Bourse?
* * * * *
Qu'est-ce que le Boulevard? Est-ce le cerveau de Paris? Non, certes.
Paris enferme une cité intellectuelle qui s'étend de l'Institut vers le
Panthéon, et du Palais de justice à l'Observatoire. Ses habitants ne
passent les ponts qu'en voyage. Ils vont parfois jusqu'aux musées du
Louvre, jusqu'à la Bibliothèque nationale; mais le Boulevard ne leur
appartient pas. Ils s'y promènent en étrangers, comme s'ils venaient de
plus loin que New-York, et avec un sentiment de défiance à l'égard des
passants qu'ils croisent. Leur costume est exotique, leur barbe date
d'un autre âge, leur voix n'est rien dans la voix ambiante, qui
s'inquiète rarement de leurs idées, plus rarement encore de leurs
personnes. Et cependant le cerveau de Paris est fait de leur multitude.
Il faut chercher ailleurs notre définition.
Qu'est-ce que le Boulevard? Est-ce le centre du mouvement et de la vie?
Pas davantage.
Pris en bloc, Paris a deux foyers, d'où sa force rayonne: la place du
Châtelet, qui doit au voisinage des Halles sa prodigieuse circulation,
et la place de la République, qui est le forum industriel de l'immense
ville. Ici Paris travaille, là il se nourrit; Les manufactures se sont
groupées par une élection naturelle entre les grandes gares du Nord, de
l'Est, du Paris-Lyon Méditerranée et d'Orléans. Les Halles ont grandi où
elles devaient croître, au point central de la ville. Le boulevard de
Sébastopol et la rue de Turbigo sont donc, et peut-être à jamais, nos
deux artères vitales. L'exode de la société riche vers les quartiers
occidentaux n'a presque rien attiré sur ses pas. Il faudrait des
événements extraordinaires, comme la création du port maritime projeté à
Saint-Ouen, pour faire dévier par influence les grands courants actifs
de la force parisienne... Mais le Boulevard est bien loin de ces fleuves
nourriciers. Où prend-il la source de son énergie?
Est-il situé,--comme s'exprimait une annonce fameuse,--au centre des
affaires et des plaisirs?
Des affaires, assurément non. La Bourse des valeurs est à l'extrême
limite de son parcours, et la Bourse de commerce lui échappe tout à
fait, de même que la Banque de France, les Finances et l'Hôtel de Ville.
Des plaisirs? c'était vrai jadis. Aujourd'hui, les Champs-Élysées,
Montmartre et le bois de Boulogne offrent des plaisirs plus nouveaux, et
souvent plus recherchés que les siens. D'ailleurs, il est singulier que
l'animation du Boulevard atteigne son maximum vers cinq heures du soir,
heure où tous les théâtres sont clos, et où il n'est pas d'usage de se
jeter dans la vie joyeuse...
Ainsi, voilà un coin de ville que rien ne paraissait destiner à sa
fortune éclatante, une avenue étroite et médiocre, plutôt laide, assez
mal bâtie, plantée de mauvais arbres, éloignée de tous les parcs et
jardins publics, privée même du moindre square où ses promeneurs
pourraient chercher l'ombre et les bancs de leurs rendez-vous,--et c'est
là que palpite le coeur de Paris. Cette avenue quelconque, c'est le
Boulevard tout court, la voie la plus illustre qui soit au monde. Qui à
fait le miracle?
La Presse.
* * * * *
Car si le Boulevard n'est le centre ni de la pensée, ni du mouvement, ni
de la vie, ni des affaires, ni des plaisirs parisiens, il est le centre
des nouvelles, et voilà pourquoi la ville y afflue.
En un siècle où les journaux disposent d'une puissance formidable, le
quartier où ils s'impriment est devenu sans autre effet le premier
quartier ce Paris.
Cinq heures. Les feuilles du soir paraissent. Les feuilles du lendemain
se composent. La foule arrive. Elle lit et elle interroge. Ce que Paris
saura le lendemain, le Boulevard le sait la veille. Il a cette force: le
renseignement. Et dès qu'il tient un fait, il le juge. Il est à lui seul
l'opinion publique pendant la soirée tout entière.
Tous ceux qui, par intérêt, par crainte ou par désir sont anxieux de la
nouvelle imminente et de l'opinion qui l'accueillera, ceux qui espèrent
et ceux qui appréhendent, les confiants et les timorés, tous les curieux
et les ardents appartiennent à ce trottoir gris où la manne des
nouvelles se quémande, se donne ou s'échange, se vend et s'achète
perpétuellement. Le Boulevard, c'est la Bourse des potins,--et de
l'histoire.
Il a les privilèges de savoir d'abord, et de savoir mieux; car tout se
dit, si tout ne se publie pas. Pour lui, les initiales n'ont pas de
mystères. Il sait qui est M. G..., M. N... et Mme de X. Il connaît le
nom et l'adresse du «haut personnage compromis», comme aussi de la «dame
voilée». Si les journaux suppriment les détails d'une affaire par
prudence ou par pudeur, le Boulevard les rétablit. Si un financier
suspect s'attribue, à coups de réclame, une prospérité factice, le
Boulevard le démasque, et s'abstient. Pas une campagne qu'il ne
pressente, pas un mouvement d'opinion qu'il n'ait d'avance mesuré dans
son étendue et ses conséquences. Il est l'observatoire du monde
invisible.
De toutes parts la Presse l'entoure et l'envahit: c'est sa conquête.
Elle possède la place et l'avenue de l'Opéra, la rue Richelieu, la rue
du Croissant, la rue Montmartre et le faubourg Montmartre, la rue du
Helder et la rue Drouot, la rue Réaumur et la rue Lafayette. Sur le
Boulevard elle est dans ses murailles. C'est là qu'elle se retranche et
se concerte. Le reste de la ville n'est que son champ d'action; le
Boulevard est sa forteresse. Elle l'a voulu à son image. Dans le langage
contemporain, elle et lui sont synonymes. Elle lui a donné son
caractère, ses moeurs, presque sa physionomie. Elle seule l'a créé tel
qu'il est; elle seule pourrait le tuer, en l'abandonnant.
De là vient que le Boulevard se transforme selon les jours et non selon
les années. Tel il était, il y a vingt ans, tel nous le revoyons
aujourd'hui, mais dans l'espace d'une nuit, il se métamorphose. Il a ses
marées et ses tempêtes.
La monotonie générale des autres voies parisiennes est une règle à
laquelle il ne se soumet point. Une rue est toujours semblable à
elle-même. Lui, jamais. Certaines avenues connaissent leurs jours de
fête, les Champs-Élysées ont leurs Grands Prix, les boulevards
extérieurs leurs semaines de foire; mais cela aussi est une monotonie
que chaque année ramène à des dates prévues. Lui, il change tout, à
coup, comme la mer, sous une rafale.
Ce soir, il est calme. Il se promène et s'amuse. En l'absence des
inquiétudes, il joue à l'esprit. Il invente des mots. Les passantes
l'intéressent. Les modes l'occupent. La voiture nouvelle d'une actrice
est l'événement de la soirée. Une femme qui passe avec un inconnu fait
hausser les têtes des hommes et chacun raconte son histoire ou développe
sa légende. On entoure les colonnes Morris, on considère les étalages,
on lirait presque les affiches tant cette fin de jour est désoeuvrée.
Et puis, voici un remous de la foule; des gens se pressent, des crieurs
hurlent, les transparents des journaux s'allument: une dépêche grave, un
événement. C'est l'orage. En un instant, le Boulevard est devenu noir.
Alors toute la ville accourt vers lui, inquiète, furieuse ou
enthousiaste. Les trottoirs débordent, la voie est envahie. Les
camelots, suants et haletants, jettent à la foule des centaines de
feuilles blanches, imprimées d'encre fraîche et pas même pliées: on les
voit voler de groupe en groupe comme des oiseaux annonciateurs. Les
petites baraques des journaux sont assaillies, cernées, vidées. Mille
têtes levées guettent le transparent où apparaîtra le second télégramme.
La Presse tient cette multitude dans sa main. Pendant ces heures-là,
elle est investie d'une puissance souveraine. Un article écrit sur un
coin de table, composé à la hâte et livré au peuple, soulèverait la
ville, d'un seul cri.
LE CAPITAINE AUX GUIDES
Le vieux Professeur Chartelot se redressa de toute sa haute taille comme
s'il allait prédire la vie ou la mort d'un malade; il tira sa montre et,
la considérant avec ses yeux de presbyte:
--J'ai le temps de vous raconter cela, dit-il; mais ne me laissez pas
manquer mon train. Je dois parler demain à l'Académie.
* * * * *
Nous l'entourions dans un coin de parc devant une maison de campagne où
nos amis l'avaient appelé en consultation. Un diagnostic très rassurant
nous laissait l'esprit assez libre pour apprécier le talent du causeur
après avoir admiré la perspicacité du savant; et nous l'écoutions avec
un vif sentiment de l'honneur qu'il nous faisait en nous racontant ses
souvenirs.
* * * * *
--Oui, fit-il, j'ai toujours pensé que le véritable confident des
femmes, c'est le médecin et non l'abbé. Sur chacune de nos clientes, sur
tout ce que le monde ignore d'elle, nous en savons beaucoup plus que le
directeur de sa conscience. Les moeurs ont marché depuis les Grecs,
chez qui tant de malheureuses mouraient en couches, parce que les
sages-femmes étaient interdites par la loi et parce que les femmes
honnêtes ne voulaient pas toujours se montrer aux accoucheurs.
Aujourd'hui... je ne veux pas dire que toute pudeur ait disparu, ce
serait absurde; mais si, devant un médecin, le sentiment des
convenances fait encore baisser les yeux, il ne fait plus baisser la
chemise, et c'est en cela que nos contemporaines ne ressemblent pas
exactement à la femme de Xénophon.
Autant la santé du corps est un bien plus réel, plus pressant et (pour
quelques-unes) plus certain que le salut éternel, autant les femmes
viennent à nous avec un désir plus sincère, et plus ardent d'être
exaucé. On nous permet tous les examens; on nous pardonne toutes les
questions. Le confesseur ne pénètre pas dans le secret de la vie
conjugale: ce détail n'étant pas le péché, n'est pas soumis à la
pénitence; mais, comme il est la santé, il est soumis à la médecine. A
d'autres égards le confesseur doutera toujours au milieu des aveux
incomplets qu'il entend. La preuve n'est pas admise au confessionnal.
Sur le lit de la malade, elle est entre nos mains. Ce n'est pas pour
nous qu'est écrit le fameux verset de Salomon sur la trace invisible de
l'aigle dans les cieux et du jeune homme chez la jeune femme. «La femme
mange, et s'essuie la bouche, puis elle dit:--Je n'ai point fait de
mal.» Elle le dit à d'autres qu'à son médecin.
* * * * *
Somme toute, il ne nous manque guère que l'aveu de la faute en soi, du
péché en tant que péché. Cet aveu-là serait, en apparence, identique à
celui que nous entendons, puisqu'il est d'abord l'exposé du même acte et
puisque, au surplus, c'est toujours la crainte qui le provoque. Qu'il
s'agisse de sa guérison physique ou de son salut, la femme redoute la
mort dans le premier cas, l'enfer dans le second, et c'est un égal
sentiment d'épouvante qui la pousse à livrer son secret. Eh bien, en
fait, les deux aveux sont assez différents de caractère, néanmoins. Si
laconique que soit celui dont nous ne sommes pas les confidents, il
est, comment dirai-je? plus joli. La pénitente ne s'avoue pas qu'elle
est contrainte et forcée par l'idée des peines éternelles. La chère
petite sait qu'elle doit se repentir, et, pendant une minute, l'illusion
du remords se fait réalité. Je vous en parle ici en connaissance de
cause, car le hasard a voulu que je fusse, un jour, et médecin et
confesseur: _doctor in utroque_, comme disaient nos pères.
* * * * *
Il y a une vingtaine d'années, j'étais appelé d'urgence dans une famille
protestante pour soigner une femme de trente ans que j'avais vue naître,
ou à peu près. J'entre. Je trouve une maladie à début dramatique: 40° de
fièvre, trois heures après le frisson et le claquement de dents. Un
point de côté devint bientôt sensible. Dans la soirée, il avait beaucoup
augmenté. La toux était forte, la respiration haletante et rapide, les
crachats visqueux et sanguinolents: bref, une belle pneumonie.
Le lendemain, la température se maintenait à 40º; le surlendemain, elle
approchait de 41º. Vous voyez d'ici le mari affolé, la vieille bonne en
larmes, et la mère s'accrochant à mes bras: «Sauvez-la! sauvez-la!» Je
ne sais si toute cette émotion avait été entendue par la malade, mais je
trouvai celle-ci dans un état d'abattement qui n'était pas seulement
causé par la fièvre.
* * * * *
Dès que je fus seul avec elle:
--Je vais mourir, n'est-ce pas, docteur?
--Allons donc! pour un accès de fièvre!
--Dites-moi la vérité, je vais mourir, n'est-ce pas? C'est pour
aujourd'hui?
--Vous n'êtes pas même en danger.
--Ah! vous ne me parlez pas sincèrement... Je sens bien que je m'en
vais... Je suis déjà plus qu'à moitié morte... Si ma fièvre continue
ainsi, je ne passerai pas la nuit, docteur, je n'ai plus la force de
respirer...
En péril, certes, elle l'était. J'essayai pourtant de la rassurer; ce
fut peine perdue. Elle se voyait mourante, et rien de ce que je pus lui
dire ne lui donna même un éclair d'espoir.
Plusieurs fois elle répéta, avec sa voix grave de calviniste résolue à
tous les courages:
--Je mourrai cette nuit... Je mourrai cette nuit.
* * * * *
Mais tout à coup sa vaillance l'abandonna. Elle poussa un soupir aussi
profond que l'état de ses poumons le lui permettait, et murmura en
levant les yeux:
--Les catholiques sont bien heureuses!
--Vous dites?
--Les catholiques sont plus heureuses que nous! Le jour où le Seigneur
les rappelle à lui; leurs derniers moments sont des instants de joie...
Elles sont lavées du péché... Elles sont délivrées du remords...
Voulait-elle se convertir?
--Vous aurez le temps d'y penser, lui dis-je, quand vous serez guérie.
--Guérie... Ah! mon Dieu!... Guérie!
Elle laissa retomber sa tête sur son oreiller, et presque aussitôt une
quinte violente suspendait une conversation que je ne tenais pas à
prolonger.
Je me levais... Elle parla encore.
--Oh! la joie d'avouer... d'avouer enfin!
--Des peccadilles!
--Un aveu terrible... vous ne savez pas.
--C'est de l'imagination!
--J'ai trompé mon mari.
* * * * *
Cette fois je me rassis, complètement égaré.
Au cours de ma carrière, je me suis trouvé être le témoin où l'acteur de
scènes bien singulières, mais celle-là est assurément l'une des plus
«fortes» dont j'aie conservé le souvenir.
* * * * *
Elle joignit les mains tout à coup, et les souleva au-dessus du lit.
--Oh! laissez-moi vous dire... vous dire tout... avouer ma faute...
pendant que je puis encore parler... Je ne sais pas si la religion
romaine est celle que j'aurais dû suivre... mais je sais du moins... je
_sens_ que si quelque chose peut racheter mon crime... si je puis
l'expier à ma dernière heure... c'est par la honte de cet aveu!
--Calmez-vous, je vous en conjure!
--Non, ne m'interrompez pas, je soulage mon âme, en vous parlant
ainsi... Je me sens moins criminelle de tout ce que j'ose vous dire.
--La plupart des femmes ont plus ou moins trompé leur mari, madame.
L'Évangile, lui-même, leur a pardonné...
--Aucune n'a trahi, comme moi dans la seule faute de ma vie, un mari si
bon, si parfait...
--Une seule faute? Ce n'est pas un péché, c'est à peine un instant
d'oubli.
--Écoutez-moi... Pendant la dernière année de l'Empire... Un de mes
cousins, capitaine aux guides...
--Un capitaine aux guides, madame! quelle circonstance atténuante!
* * * * *
J'essayais de l'apaiser ainsi par des arguments que je prenais moi-même
pour des balivernes, et qui n'arrêtèrent pas une fois le flot de ses
paroles imprudentes.
Elle parlait avec faiblesse, mais dans une exaltation qui s'amplifiait
de phrase en phrase... D'ailleurs, sa confession n'était pas bien grave.
Les effets du remords dépassaient de beaucoup les détails de la faute;
je regardais, plus que je ne l'écoutais, cette pénitente _in partibus_,
qui me prenait pour un vicaire.