L'Amour, c'est un érysipèle,

Quand ça démange il faut s'gratter.

C'est com' le chien de Jean d' Nivelle

Qui se sauv' quand on veut l'app'ler.

Ça vous fait l'effet d'un clystère,

Ça fait du mal et puis du bien.

Pour s'en guérir, y a rien à faire,

Ça vous tient bien quand ça vous tient.

Oh! oui! l'amour est un clystère.

Voilà.--C'est l'auteur de ces vers qui est chargé d'expurger Edmond de

Goncourt et de surveiller Paul Hervieu lequel ne saurait faire jouer une

pièce sans la soumettre au préalable à ce juge.

Le couplet que je viens de copier a reçu le visa de la Censure. Parbleu!

Anastasie avait eu pour lui toutes les indulgences d'Oronte. Cette

poésie était signée d'elle.--Et dès lors, comment les sympathies de la

vieille dame n'iraient-elles pas tout droit à ses confrères les plus

proches, ou, pour mieux dire, à ses maîtres?

Réformer cela? Changer les hommes? Il est inutile d'y songer. Ceux-là

valent leurs prédécesseurs et vaudraient leurs remplaçants. On perdrait

son temps à vouloir réformer une institution qui est traditionnellement

incompétente et malfaisante. La Censure royale a combattu Molière,

Racine, Sedaine et Beaumarchais. La Révolution interdit _Horace_,

_Andromaque_, _Phèdre_, _Macbeth_, _Henri VIII_ et brûle la partition de

_Richard Coeur de Lion_, suspecte de royalisme. Dès la Renaissance

romantique on arrête _Marion Delorme_, _le Roi s'amuse_ et même

_Hernani_ dont l'interdiction n'est levée que sur un ordre formel du

roi. On persécute _le Chevalier de Maison-Rouge_, _les Effrontés_, _les

Lionnes pauvres_, _Diane de Lys_ et _la Dame aux Camélias_. Depuis moins

d'un siècle la Censure s'est battue contre Victor Hugo, Dumas père,

Dumas fils, Émile Augier, Ponsard (Ponsard lui-même!) Legouvé, Balzac,

Déroulède, Erckmann-Chatrian, Meilhac et Halévy, Jules Claretie,

Victorien Sardou, Paul Adam, Edmond Haraucourt;--Voilà ceux contre qui

la censure fait usage des armes qu'on lui a données.

Depuis son origine jusqu'à l'heure actuelle, son histoire n'est qu'une

lutte acharnée contre les meilleurs de nos écrivains. Parmi ceux que je

viens de citer, tous les morts ont déjà leur statue. Ils sont vengés,

dira-t-on? Il est bien temps! Que savons-nous si les tracasseries, si

les persécutions qui les arrêtèrent n'ont pas étouffé dans leur cerveau

l'idée du chef-d'oeuvre qui était en eux et qu'ils ont renoncé à

écrire devant la certitude du _veto_? Que savons-nous si cette espèce de

tiédeur que nous reprochons aujourd'hui à Ponsard, Augier ou Scribe,

n'est pas due pour une part à l'influence stérilisante qu'exerça la

contrainte officielle sur leurs esprits? Qui nous dira le drame

prodigieux que Victor Hugo aurait pu écrire en 1855, s'il n'avait été

pour longtemps excommunié de la scène française?

Ceci est inexplicable: vers le milieu du siècle, notre littérature,

livresque, est à son apogée; elle est faible au théâtre. Pourquoi?

* * * * *

Il y a eu près de nous une école dramatique étrangère, qui fut illustre

et qui a cessé de l'être. L'exemple que donne son histoire vaut mieux

que toutes les théories, car son développement a procédé par révolutions

brusques et sa montée comme sa chute sont nettement déterminées par des

causes très bien connues.

Sous le règne d'Élisabeth, le théâtre anglais était libre, en fait. Il

dut sa grandeur à cette liberté. Shakespeare naît au milieu d'un

mouvement dramatique considérable, qui n'a pas d'égal chez les peuples

contemporains et qui ne semble pas avoir été dépassé, même par nous.

Libre, ce théâtre l'est de toutes façons: les pièces de Beaumont et

Fletcher, de Marlowe, Massinger, Webster ont une franchise de langage

qui n'offusque pas alors le public, mais dont nos censeurs actuels

seraient horrifiés. Leurs auteurs les concevaient ainsi. On leur laissa

la bride sur le cou. La gloire littéraire de leur pays grandit dans

cette indépendance qui est la bonne terre des écrivains.

Après une réaction puritaine qui dura peu, la Restauration anglaise

rendit aux auteurs dramatiques la liberté. Une nouvelle école naquit,

presque aussi remarquable que son aînée, possédant même certaines

qualités de finesse et d'esprit que la précédente n'avait pas au même

degré, et cette fois poussant à l'extrême les hardiesses de parole et de

situation. Congreve et Wycherley ne pourraient être joués à notre époque

sur aucune scène parisienne, mais on connaît assez le rang élevé qu'ils

occupent dans leur littérature nationale.

Tel était l'éclat de la scène britannique, lorsqu'un brave homme, un

honnête protestant nommé Jeremy Collier, publia une simple brochure sur

l'immoralité des spectacles, une _Courte Vue_, comme il l'intitulait

lui-même sans ironie. Son intention était excellente: il ne voulait pas

éloigner, mais réformer les dramaturges, et remplacer les bonnes pièces

licencieuses par des pièces morales non moins bonnes.

Il tua le théâtre anglais.

L'effet de la brochure fut immense. Toutes les libertés de la scène

disparurent, et avec elles le talent des auteurs. Ceux-ci renoncèrent

bientôt à la lutte, cessèrent d'écrire, et pour la grande école

théâtrale qui depuis cent cinquante ans faisait l'orgueil de Londres, ce

fut la mort sans autre phrase.--Elle ne devait jamais renaître.

* * * * *

Nous n'en sommes pas là. Néanmoins l'exemple vaut qu'on le médite un

instant.

Une école dramatique n'est vraiment grande que si elle a devant elle la

libre expansion. L'expurger, c'est l'appauvrir. La gouverner, même de

loin, c'est encore nuire à sa beauté.

Que la Censure meure donc du coup qu'elle a reçu. Puisse le théâtre

éprouver à son tour le bienfait des libertés plus larges dont la

littérature ressent l'heureux effet depuis un quart de siècle. Et qui

pourrait se plaindre de voir certains auteurs hausser le ton de leur

dialogue? Personne n'est forcé d'aller les entendre. Si l'on y va, c'est

qu'on le veut bien. Le lendemain du jour où la Censure serait abolie,

une scission diviserait tout naturellement les scènes parisiennes. Les

unes prendraient soin d'avertir les familles que les petites filles sont

reçues à l'entrée. Pour les autres, celles où l'on représenterait

Shakespeare sans coupures, chacun serait libre de s'en écarter.

On verrait pourtant, je le sais bien, des gens s'y rendre tout exprès,

pour être scandalisés, et pour en gémir. Grévin qui était si bon

psychologue nous a laissé un dessin où se cache toute la moralité de ces

petites pudibonderies.--Une dame et une jeune fille s'accoudent sur un

balcon. A l'extrémité de la rue se passe vaguement une scène banale qui

pourrait être légère:

--De si loin, ma chère enfant, je ne crois pas que cela puisse vous

choquer.

--Oh! si, madame, avec une lorgnette.

LE BOULEVARD

Le soir où Tortoni ferma ses portes, j'assistais à cette fin célèbre.

J'étais venu là en curieux, pour voir disparaître le vieux romantique.

Comme je sortais le dernier, quand l'heure fatale sonna, le propriétaire

de l'établissement m'offrit (en souvenir du défunt) le carton de lecture

qui avait enveloppé l'_Illustration_, et qui portait en lettres d'or sur

le plat de molesquine noire ces deux mots historiques: «Café Tortoni».

Puis, comme un homme qui prononce une phrase définitive, il dit en

versant des larmes:

--Monsieur, le Boulevard est mort.

Le pauvre vieillard blasphémait, car le Boulevard est immortel et son

caractère principal est justement la persistance. Il est à l'épreuve du

temps et des hommes. Les démolisseurs eux-mêmes ne réussissent pas à le

défigurer. On a jeté bas la moitié de ses maisons pour construire des

hôtels modernes, des théâtres, des maisons de banque ou d'assurance; on

a renouvelé toutes ses boutiques, changé ou supprimé tous ses

restaurants et il semble que cette transformation perpétuelle soit

nécessaire à son existence comme le labourage régulier est nécessaire à

la vie d'un champ. Plus on le bouleverse et mieux nous comprenons que sa

personnalité est invulnérable.

D'où vient donc cette suprématie qu'il exerce depuis un demi-siècle sur

l'opinion de Paris et sur les esprits de tous ceux que l'âme parisienne

inspire et domine? D'où vient qu'en un temps où la vie mondaine s'est

éloignée d'une lieue vers l'ouest et environne le bois de Boulogne,

l'arbitre des élégances reste immuablement à sa place, entre la

Madeleine et la Bourse?

* * * * *

Qu'est-ce que le Boulevard? Est-ce le cerveau de Paris? Non, certes.

Paris enferme une cité intellectuelle qui s'étend de l'Institut vers le

Panthéon, et du Palais de justice à l'Observatoire. Ses habitants ne

passent les ponts qu'en voyage. Ils vont parfois jusqu'aux musées du

Louvre, jusqu'à la Bibliothèque nationale; mais le Boulevard ne leur

appartient pas. Ils s'y promènent en étrangers, comme s'ils venaient de

plus loin que New-York, et avec un sentiment de défiance à l'égard des

passants qu'ils croisent. Leur costume est exotique, leur barbe date

d'un autre âge, leur voix n'est rien dans la voix ambiante, qui

s'inquiète rarement de leurs idées, plus rarement encore de leurs

personnes. Et cependant le cerveau de Paris est fait de leur multitude.

Il faut chercher ailleurs notre définition.

Qu'est-ce que le Boulevard? Est-ce le centre du mouvement et de la vie?

Pas davantage.

Pris en bloc, Paris a deux foyers, d'où sa force rayonne: la place du

Châtelet, qui doit au voisinage des Halles sa prodigieuse circulation,

et la place de la République, qui est le forum industriel de l'immense

ville. Ici Paris travaille, là il se nourrit; Les manufactures se sont

groupées par une élection naturelle entre les grandes gares du Nord, de

l'Est, du Paris-Lyon Méditerranée et d'Orléans. Les Halles ont grandi où

elles devaient croître, au point central de la ville. Le boulevard de

Sébastopol et la rue de Turbigo sont donc, et peut-être à jamais, nos

deux artères vitales. L'exode de la société riche vers les quartiers

occidentaux n'a presque rien attiré sur ses pas. Il faudrait des

événements extraordinaires, comme la création du port maritime projeté à

Saint-Ouen, pour faire dévier par influence les grands courants actifs

de la force parisienne... Mais le Boulevard est bien loin de ces fleuves

nourriciers. Où prend-il la source de son énergie?

Est-il situé,--comme s'exprimait une annonce fameuse,--au centre des

affaires et des plaisirs?

Des affaires, assurément non. La Bourse des valeurs est à l'extrême

limite de son parcours, et la Bourse de commerce lui échappe tout à

fait, de même que la Banque de France, les Finances et l'Hôtel de Ville.

Des plaisirs? c'était vrai jadis. Aujourd'hui, les Champs-Élysées,

Montmartre et le bois de Boulogne offrent des plaisirs plus nouveaux, et

souvent plus recherchés que les siens. D'ailleurs, il est singulier que

l'animation du Boulevard atteigne son maximum vers cinq heures du soir,

heure où tous les théâtres sont clos, et où il n'est pas d'usage de se

jeter dans la vie joyeuse...

Ainsi, voilà un coin de ville que rien ne paraissait destiner à sa

fortune éclatante, une avenue étroite et médiocre, plutôt laide, assez

mal bâtie, plantée de mauvais arbres, éloignée de tous les parcs et

jardins publics, privée même du moindre square où ses promeneurs

pourraient chercher l'ombre et les bancs de leurs rendez-vous,--et c'est

là que palpite le coeur de Paris. Cette avenue quelconque, c'est le

Boulevard tout court, la voie la plus illustre qui soit au monde. Qui à

fait le miracle?

La Presse.

* * * * *

Car si le Boulevard n'est le centre ni de la pensée, ni du mouvement, ni

de la vie, ni des affaires, ni des plaisirs parisiens, il est le centre

des nouvelles, et voilà pourquoi la ville y afflue.

En un siècle où les journaux disposent d'une puissance formidable, le

quartier où ils s'impriment est devenu sans autre effet le premier

quartier ce Paris.

Cinq heures. Les feuilles du soir paraissent. Les feuilles du lendemain

se composent. La foule arrive. Elle lit et elle interroge. Ce que Paris

saura le lendemain, le Boulevard le sait la veille. Il a cette force: le

renseignement. Et dès qu'il tient un fait, il le juge. Il est à lui seul

l'opinion publique pendant la soirée tout entière.

Tous ceux qui, par intérêt, par crainte ou par désir sont anxieux de la

nouvelle imminente et de l'opinion qui l'accueillera, ceux qui espèrent

et ceux qui appréhendent, les confiants et les timorés, tous les curieux

et les ardents appartiennent à ce trottoir gris où la manne des

nouvelles se quémande, se donne ou s'échange, se vend et s'achète

perpétuellement. Le Boulevard, c'est la Bourse des potins,--et de

l'histoire.

Il a les privilèges de savoir d'abord, et de savoir mieux; car tout se

dit, si tout ne se publie pas. Pour lui, les initiales n'ont pas de

mystères. Il sait qui est M. G..., M. N... et Mme de X. Il connaît le

nom et l'adresse du «haut personnage compromis», comme aussi de la «dame

voilée». Si les journaux suppriment les détails d'une affaire par

prudence ou par pudeur, le Boulevard les rétablit. Si un financier

suspect s'attribue, à coups de réclame, une prospérité factice, le

Boulevard le démasque, et s'abstient. Pas une campagne qu'il ne

pressente, pas un mouvement d'opinion qu'il n'ait d'avance mesuré dans

son étendue et ses conséquences. Il est l'observatoire du monde

invisible.

De toutes parts la Presse l'entoure et l'envahit: c'est sa conquête.

Elle possède la place et l'avenue de l'Opéra, la rue Richelieu, la rue

du Croissant, la rue Montmartre et le faubourg Montmartre, la rue du

Helder et la rue Drouot, la rue Réaumur et la rue Lafayette. Sur le

Boulevard elle est dans ses murailles. C'est là qu'elle se retranche et

se concerte. Le reste de la ville n'est que son champ d'action; le

Boulevard est sa forteresse. Elle l'a voulu à son image. Dans le langage

contemporain, elle et lui sont synonymes. Elle lui a donné son

caractère, ses moeurs, presque sa physionomie. Elle seule l'a créé tel

qu'il est; elle seule pourrait le tuer, en l'abandonnant.

De là vient que le Boulevard se transforme selon les jours et non selon

les années. Tel il était, il y a vingt ans, tel nous le revoyons

aujourd'hui, mais dans l'espace d'une nuit, il se métamorphose. Il a ses

marées et ses tempêtes.

La monotonie générale des autres voies parisiennes est une règle à

laquelle il ne se soumet point. Une rue est toujours semblable à

elle-même. Lui, jamais. Certaines avenues connaissent leurs jours de

fête, les Champs-Élysées ont leurs Grands Prix, les boulevards

extérieurs leurs semaines de foire; mais cela aussi est une monotonie

que chaque année ramène à des dates prévues. Lui, il change tout, à

coup, comme la mer, sous une rafale.

Ce soir, il est calme. Il se promène et s'amuse. En l'absence des

inquiétudes, il joue à l'esprit. Il invente des mots. Les passantes

l'intéressent. Les modes l'occupent. La voiture nouvelle d'une actrice

est l'événement de la soirée. Une femme qui passe avec un inconnu fait

hausser les têtes des hommes et chacun raconte son histoire ou développe

sa légende. On entoure les colonnes Morris, on considère les étalages,

on lirait presque les affiches tant cette fin de jour est désoeuvrée.

Et puis, voici un remous de la foule; des gens se pressent, des crieurs

hurlent, les transparents des journaux s'allument: une dépêche grave, un

événement. C'est l'orage. En un instant, le Boulevard est devenu noir.

Alors toute la ville accourt vers lui, inquiète, furieuse ou

enthousiaste. Les trottoirs débordent, la voie est envahie. Les

camelots, suants et haletants, jettent à la foule des centaines de

feuilles blanches, imprimées d'encre fraîche et pas même pliées: on les

voit voler de groupe en groupe comme des oiseaux annonciateurs. Les

petites baraques des journaux sont assaillies, cernées, vidées. Mille

têtes levées guettent le transparent où apparaîtra le second télégramme.

La Presse tient cette multitude dans sa main. Pendant ces heures-là,

elle est investie d'une puissance souveraine. Un article écrit sur un

coin de table, composé à la hâte et livré au peuple, soulèverait la

ville, d'un seul cri.

LE CAPITAINE AUX GUIDES

Le vieux Professeur Chartelot se redressa de toute sa haute taille comme

s'il allait prédire la vie ou la mort d'un malade; il tira sa montre et,

la considérant avec ses yeux de presbyte:

--J'ai le temps de vous raconter cela, dit-il; mais ne me laissez pas

manquer mon train. Je dois parler demain à l'Académie.

* * * * *

Nous l'entourions dans un coin de parc devant une maison de campagne où

nos amis l'avaient appelé en consultation. Un diagnostic très rassurant

nous laissait l'esprit assez libre pour apprécier le talent du causeur

après avoir admiré la perspicacité du savant; et nous l'écoutions avec

un vif sentiment de l'honneur qu'il nous faisait en nous racontant ses

souvenirs.

* * * * *

--Oui, fit-il, j'ai toujours pensé que le véritable confident des

femmes, c'est le médecin et non l'abbé. Sur chacune de nos clientes, sur

tout ce que le monde ignore d'elle, nous en savons beaucoup plus que le

directeur de sa conscience. Les moeurs ont marché depuis les Grecs,

chez qui tant de malheureuses mouraient en couches, parce que les

sages-femmes étaient interdites par la loi et parce que les femmes

honnêtes ne voulaient pas toujours se montrer aux accoucheurs.

Aujourd'hui... je ne veux pas dire que toute pudeur ait disparu, ce

serait absurde; mais si, devant un médecin, le sentiment des

convenances fait encore baisser les yeux, il ne fait plus baisser la

chemise, et c'est en cela que nos contemporaines ne ressemblent pas

exactement à la femme de Xénophon.

Autant la santé du corps est un bien plus réel, plus pressant et (pour

quelques-unes) plus certain que le salut éternel, autant les femmes

viennent à nous avec un désir plus sincère, et plus ardent d'être

exaucé. On nous permet tous les examens; on nous pardonne toutes les

questions. Le confesseur ne pénètre pas dans le secret de la vie

conjugale: ce détail n'étant pas le péché, n'est pas soumis à la

pénitence; mais, comme il est la santé, il est soumis à la médecine. A

d'autres égards le confesseur doutera toujours au milieu des aveux

incomplets qu'il entend. La preuve n'est pas admise au confessionnal.

Sur le lit de la malade, elle est entre nos mains. Ce n'est pas pour

nous qu'est écrit le fameux verset de Salomon sur la trace invisible de

l'aigle dans les cieux et du jeune homme chez la jeune femme. «La femme

mange, et s'essuie la bouche, puis elle dit:--Je n'ai point fait de

mal.» Elle le dit à d'autres qu'à son médecin.

* * * * *

Somme toute, il ne nous manque guère que l'aveu de la faute en soi, du

péché en tant que péché. Cet aveu-là serait, en apparence, identique à

celui que nous entendons, puisqu'il est d'abord l'exposé du même acte et

puisque, au surplus, c'est toujours la crainte qui le provoque. Qu'il

s'agisse de sa guérison physique ou de son salut, la femme redoute la

mort dans le premier cas, l'enfer dans le second, et c'est un égal

sentiment d'épouvante qui la pousse à livrer son secret. Eh bien, en

fait, les deux aveux sont assez différents de caractère, néanmoins. Si

laconique que soit celui dont nous ne sommes pas les confidents, il

est, comment dirai-je? plus joli. La pénitente ne s'avoue pas qu'elle

est contrainte et forcée par l'idée des peines éternelles. La chère

petite sait qu'elle doit se repentir, et, pendant une minute, l'illusion

du remords se fait réalité. Je vous en parle ici en connaissance de

cause, car le hasard a voulu que je fusse, un jour, et médecin et

confesseur: _doctor in utroque_, comme disaient nos pères.

* * * * *

Il y a une vingtaine d'années, j'étais appelé d'urgence dans une famille

protestante pour soigner une femme de trente ans que j'avais vue naître,

ou à peu près. J'entre. Je trouve une maladie à début dramatique: 40° de

fièvre, trois heures après le frisson et le claquement de dents. Un

point de côté devint bientôt sensible. Dans la soirée, il avait beaucoup

augmenté. La toux était forte, la respiration haletante et rapide, les

crachats visqueux et sanguinolents: bref, une belle pneumonie.

Le lendemain, la température se maintenait à 40º; le surlendemain, elle

approchait de 41º. Vous voyez d'ici le mari affolé, la vieille bonne en

larmes, et la mère s'accrochant à mes bras: «Sauvez-la! sauvez-la!» Je

ne sais si toute cette émotion avait été entendue par la malade, mais je

trouvai celle-ci dans un état d'abattement qui n'était pas seulement

causé par la fièvre.

* * * * *

Dès que je fus seul avec elle:

--Je vais mourir, n'est-ce pas, docteur?

--Allons donc! pour un accès de fièvre!

--Dites-moi la vérité, je vais mourir, n'est-ce pas? C'est pour

aujourd'hui?

--Vous n'êtes pas même en danger.

--Ah! vous ne me parlez pas sincèrement... Je sens bien que je m'en

vais... Je suis déjà plus qu'à moitié morte... Si ma fièvre continue

ainsi, je ne passerai pas la nuit, docteur, je n'ai plus la force de

respirer...

En péril, certes, elle l'était. J'essayai pourtant de la rassurer; ce

fut peine perdue. Elle se voyait mourante, et rien de ce que je pus lui

dire ne lui donna même un éclair d'espoir.

Plusieurs fois elle répéta, avec sa voix grave de calviniste résolue à

tous les courages:

--Je mourrai cette nuit... Je mourrai cette nuit.

* * * * *

Mais tout à coup sa vaillance l'abandonna. Elle poussa un soupir aussi

profond que l'état de ses poumons le lui permettait, et murmura en

levant les yeux:

--Les catholiques sont bien heureuses!

--Vous dites?

--Les catholiques sont plus heureuses que nous! Le jour où le Seigneur

les rappelle à lui; leurs derniers moments sont des instants de joie...

Elles sont lavées du péché... Elles sont délivrées du remords...

Voulait-elle se convertir?

--Vous aurez le temps d'y penser, lui dis-je, quand vous serez guérie.

--Guérie... Ah! mon Dieu!... Guérie!

Elle laissa retomber sa tête sur son oreiller, et presque aussitôt une

quinte violente suspendait une conversation que je ne tenais pas à

prolonger.

Je me levais... Elle parla encore.

--Oh! la joie d'avouer... d'avouer enfin!

--Des peccadilles!

--Un aveu terrible... vous ne savez pas.

--C'est de l'imagination!

--J'ai trompé mon mari.

* * * * *

Cette fois je me rassis, complètement égaré.

Au cours de ma carrière, je me suis trouvé être le témoin où l'acteur de

scènes bien singulières, mais celle-là est assurément l'une des plus

«fortes» dont j'aie conservé le souvenir.

* * * * *

Elle joignit les mains tout à coup, et les souleva au-dessus du lit.

--Oh! laissez-moi vous dire... vous dire tout... avouer ma faute...

pendant que je puis encore parler... Je ne sais pas si la religion

romaine est celle que j'aurais dû suivre... mais je sais du moins... je

_sens_ que si quelque chose peut racheter mon crime... si je puis

l'expier à ma dernière heure... c'est par la honte de cet aveu!

--Calmez-vous, je vous en conjure!

--Non, ne m'interrompez pas, je soulage mon âme, en vous parlant

ainsi... Je me sens moins criminelle de tout ce que j'ose vous dire.

--La plupart des femmes ont plus ou moins trompé leur mari, madame.

L'Évangile, lui-même, leur a pardonné...

--Aucune n'a trahi, comme moi dans la seule faute de ma vie, un mari si

bon, si parfait...

--Une seule faute? Ce n'est pas un péché, c'est à peine un instant

d'oubli.

--Écoutez-moi... Pendant la dernière année de l'Empire... Un de mes

cousins, capitaine aux guides...

--Un capitaine aux guides, madame! quelle circonstance atténuante!

* * * * *

J'essayais de l'apaiser ainsi par des arguments que je prenais moi-même

pour des balivernes, et qui n'arrêtèrent pas une fois le flot de ses

paroles imprudentes.

Elle parlait avec faiblesse, mais dans une exaltation qui s'amplifiait

de phrase en phrase... D'ailleurs, sa confession n'était pas bien grave.

Les effets du remords dépassaient de beaucoup les détails de la faute;

je regardais, plus que je ne l'écoutais, cette pénitente _in partibus_,

qui me prenait pour un vicaire.

Archipel · 第 7 / 8 段