Mais l'État ne s'en inquiète point. L'État règne. Même sur les questions

qui le regardent le moins, il entend faire accepter non ses avis, mais

ses ordres. Jusque dans la ruelle du lit, il faut qu'il exerce ou

délègue son autorité stérilisante. Souveraine est sa morale nuptiale, et

peu lui importe de savoir sur quelle routine il l'établit. Épousez une

actrice, décorée ou non, Paris trouvera cela tout naturel; on en a

d'illustres et de charmants exemples; mais si vous êtes receveur des

contributions dans un trou d'Auvergne ou de Savoie, n'espérez pas

obtenir de votre chef de service qu'il vous laisse épouser Agnès ni

Chimène. L'administration en est restée là-dessus aux idées du

dix-septième siècle. Il faut se soumettre ou se démettre, rester

célibataire ou perdre son emploi. Pour beaucoup d'hommes, c'est le choix

forcé entre le désespoir et la misère.

Par contre, quand le supérieur accorde son consentement, comme s'il

prétendait lui donner l'auréole de l'infaillibilité papale, tout doit

courber le front devant sa parole sainte. Voyez ce qui s'est passé à

Melun. Un officier demande à épouser une femme divorcée; si son chef

avait rédigé un rapport défavorable, on aurait contraint le malheureux à

donner sa démission, à briser sa carrière, plutôt que de lui laisser

prendre la femme de son choix. Mais le hasard veut que le rapport ne

conclue pas au rejet de la demande, et, du jour au lendemain, il faut

que toutes les maisons s'ouvrent. Les femmes des officiers sont en

service commandé quand elles font des parties de tennis sur la pelouse

de leur jardin.

Pour les seconds mariages comme pour les premiers, l'État ne semble

préoccupé que d'interdire l'union partout où il le peut. Il trouve bon

que les maris prennent des dispositions testamentaires en vue de

déshériter leurs femmes le jour de leurs secondes noces. Bien plus: il

donne l'exemple, en privant de tout secours si elles se remarient, les

veuves qui obtiennent un bureau de tabac. Il défend à la femme adultère

d'épouser jamais son complice, c'est-à-dire de fonder enfin une famille

féconde et saine, avec le seul homme qu'elle aime, avec le père de ses

enfants.

Ceci exposé sommairement et d'ailleurs connu de tout le monde, nous

pouvons donc répondre à l'État qu'il est mal venu à reporter ses propres

fautes sur la conscience des citoyens. En frappant d'un petit impôt les

célibataires âgés de plus de trente ans, le Parlement voterait une loi

dérisoire et inefficace que certains trouvent même injuste, mais qui se

condamne assez par son impuissance, pour qu'on ne l'accable pas d'autres

arguments.

Je ne suis ici qu'un porte-parole. Croyez que je ne plaide pas pour ma

cause, puisque je n'ai pas encore trente ans et que je ne suis plus

célibataire; mais si mon insistance est désintéressée, elle n'en sera

que plus ardente, et plus libre.

* * * * *

Les familles sont trop peu nombreuses. Comment les multiplier?

* * * * *

Le Sénat répond:--En persécutant les gens qui ne veulent pas se marier.

Et il n'entend pas les milliers de voix jeunes qui lui ont crié de

toutes parts:

--En nous accordant le mariage, à nous qui ne demandons que cela!

9 décembre 1900.

III

PLAIDOYER POUR ROMÉO ET JULIETTE

En France, nous sommes traditionnels. Nous avons le respect, non des

choses établies, mais de la forme originelle sous laquelle ces choses

demeurent à travers les siècles. C'est l'extérieur des institutions, et

non leur essence, qui possède chez nous le privilège de l'inviolabilité.

--Qu'est-ce que le mariage? l'union d'un homme et d'une femme sous

serment.--Ajoutez-y les cérémonies civiles ou religieuses qu'il vous

plaira: tout le reste n'est qu'ornement et accessoire. L'Église même se

défend de «marier» au propre sens du terme: elle bénit à l'avance le

mariage futur des fiancés, celui qui se consommera dans la chambre

nuptiale. Si l'on peut établir plus tard que la rencontre n'a pas eu

lieu, que le mariage n'a pas été physiologiquement consommé, l'Église

constate la nullité de l'union qu'elle avait préparée sans prétendre la

conclure, moins présomptueuse en cela que l'état-civil. Et, pour que

cette union soit qualifiée de nuptiale, il ne faut, devant le maire

comme devant l'autel, qu'un serment.--Eh bien, nous trouvons, en France,

toute naturelle la rupture de cette foi jurée. L'adultère est

sympathique, cela est assez connu pour qu'il soit inutile d'apporter là

une démonstration. Tout Paris pour le jeune amant, a les yeux de la

femme mariée. Mettez-les tous les deux en scène, et une salle de deux

mille personnes, de tout âge et de toute classe, applaudira, n'en doutez

point.

Mais:

Devant le même public et dans le même théâtre, introduisez un

conférencier qui propose de porter atteinte au mariage, non plus dans ce

qu'il a de sacré, d'universel et de nécessaire, mais dans ce qu'il offre

de variable selon le temps et de particulier selon les nations,--l'âge

requis, les formalités, le consentement paternel,--aussitôt on

interpellera, l'orateur, on l'accusera de «toucher à l'institution de la

famille» et de compromettre par là l'équilibre de la société.

* * * * *

Voilà donc une opinion reçue: sympathiser avec l'adultère, ce n'est pas

«toucher à l'institution de la famille», mais vanter, par exemple, les

droits du mariage à vingt ans sans le consentement des ancêtres, c'est

«toucher...» etc.

Et l'importance de cette expression se déduit du principe connu: la

société repose sur la famille.

Soit. Admettons ce dernier axiome pour juger de la thèse tout entière.

Les théoriciens ne s'entendent point sur les caractères de la famille

idéale; mais tout le monde est d'accord sur la valeur relative des

sociétés, puisque le concours des peuples se poursuit au grand jour,

depuis le commencement de l'Histoire. Les sociétés saines, comme les

individus sains, se reconnaissent à leur survivance et à leur

développement. Si donc, et je le veux bien, la société repose sur la

famille, on peut juger par évidence que la famille la mieux organisée

est celle qui a permis le développement de la société la plus prospère.

Celle-là, tout le monde la peut nommer. Britannique ou américaine, la

race anglo-saxonne possède le monde depuis cent cinquante ans; nulle

part nous ne pourrons trouver un aussi parfait exemple d'une société à

succès; nulle part il ne sera donc plus intéressant d'étudier

l'organisation de la famille et son recrutement par le mariage,

considéré comme institution fondamentale de la société.

Si, du premier coup d'oeil, nous constatons que les Anglais et les

Américains accordent à la cérémonie nuptiale toute les facilités que nos

lois lui dénient, il faudra bien en conclure que notre Code civil a été

limité par des précautions vaines, puisque les codes voisins, plus

libres, ont permis en même temps une croissance nationale et une

activité universelle que nous n'avons pu dépasser.

Or, aux États-Unis et en Écosse, les libertés du mariage sont telles

qu'on ne pourrait les rêver plus grandes. Un homme et une femme

échangent leur serment devant un témoin, quel que soit ce témoin, et la

loi les regarde comme mariés.

Selon la volonté des parties, le mariage est laïc ou religieux, civil ou

familial, clandestin ou public: il est toujours valable. Il est toujours

légitime.

Aucune pièce n'est exigée. Aucune preuve écrite du mariage ne le sera

plus tard. La parole du témoin suffit; et, si ce témoin est mort, la

parole des époux.

D'ailleurs, toutes les garanties civiles peuvent être données aux

conjoints, mais seulement sur leur demande et dans la limite de leurs

désirs.

Un mariage secret, immédiat, gratuit et sans entraves,--le mariage de

Roméo et de Juliette,--est considéré comme inattaquable, d'Édimbourg à

San-Francisco, et on ne nous dit pas que la solidité du lien familial en

soit compromise, ni qu'Aberdeen croupisse dans l'anarchie, ni que

l'abomination de la désolation soit l'état moral de Louisville

(Kentucky).

Un peu moins libérale que l'Écosse et la plupart des États-Unis,

l'Angleterre a donné, vers 1836, quelques formes obligatoires à l'union

légale, mais avec quelle réserve encore, et quelle largeur de vues.

A quatorze ans, un petit Anglais peut épouser sa meilleure amie, qui en

a douze. La loi n'y voit aucun inconvénient, et si les pères de ces

enfants croient devoir protester, ne croyez pas qu'il leur suffise de

prononcer un simple _veto_, comme en France. On leur demande leurs

motifs; on les interroge, au besoin, devant les tribunaux, où les

enfants ont le droit d'attaquer le refus mal justifié qui les sépare.

Ceci se passe tous les jours à Londres, à Melbourne, à Bombay et à

Liverpool, cités qui ne paraissent pas encore en décadence, et où le

sentiment filial est aussi développé, dit-on, qu'à Montmartre ou à La

Villette. La loi anglaise n'a jamais pensé que ce fût porter atteinte à

aucune institution que de discuter la volonté d'un père le jour où son

fils veut, à son tour, fonder une _famille nouvelle_.

* * * * *

Car c'est là le noeud de la question.

Quel est le parangon de la famille française?--La famille antique...

réunion de familles groupées sous la main d'un Aïeul.

Et la famille antique n'est plus.

Nous ne sommes plus au temps où la descendance d'un homme s'abritait

tout entière sous les peaux de bouc de la tente, assemblée autour du

foyer, protégée par son Chef, son Maître, son Père.

Alors, en effet, et justement! le maître de la tente avait le droit de

dire: «J'admets chez moi cette femme et non cette autre. Je gouverne

ceux que je défends.»--Ce qu'un tel état social devait engendrer à

l'époque moderne, on le voit aujourd'hui par le spectacle des sociétés

nomades de l'Asie ou des pays maures qui sont tombées, une à une, sous

la main des peuples libres. De même qu'au sommet de l'échelle nous

avions trouvé les libertés nuptiales, de même, au dernier point de la

décadence, nous trouvons la puissance paternelle à son comble: et cela

n'est pas moins frappant.

Aujourd'hui, la famille se désagrège dès la naissance. Dans les milieux

bourgeois, l'enfant vit jusqu'à sept ans avec ses bonnes, jusqu'à seize

ans avec ses pions et, ensuite, avec... qui vous savez. De quel droit

ceux qui l'ont exilé d'abord dans la lingerie, puis emprisonné dans

l'atroce internat, avec la menace des maisons de correction, s'il

résiste, de quel droit viendraient-ils, ensuite, non pas même discuter,

mais briser d'un seul geste l'inclination de cet enfant, devenu homme,

lorsqu'elle se manifeste si naturelle, si tendre, et vraiment si morale

au sens vulgaire du mot? Où est le foyer patriarcal, la tente et le

piquet, le troupeau commun? L'un habite Montluçon et l'autre Paris, si

ce n'est Tananarive. Comment l'intérêt de l'aîné prétend-il balancer

celui du plus jeune, celui de l'homme qui engage sa propre existence et

peut, seul, décider de la valeur de son choix? Si le fils se marie

sottement, le père en rougira; d'accord; mais le fils se sentira bien

autrement atteint si le père, veuf, se remarie avec une femme indigne,

et la loi ne lui donne nul recours[27]. D'ailleurs, demande-t-on au père

de juger les projets de son fils? En aucune façon. Le silence suffit. Ce

silence tient lieu de raisons. Ce silence vaut un arrêt. Cette

abstention est un vote.

* * * * *

Eh bien, peut-être est-ce beaucoup avancer dans le sens de l'indulgence

et de l'affection humaines, mais j'imagine que d'excellents pères, aussi

bien parmi ceux qui cèdent que parmi ceux qui s'opposent, ne seraient

pas fâchés de s'abstenir, purement et simplement, dans certains cas

matrimoniaux. En exigeant leur consentement public et solennel, on les

charge d'une responsabilité qui n'est pas toujours acceptée de bonne

grâce. On les oblige à laisser de leur assentiment une preuve écrite et

formelle qui est bien souvent gênante, et pour des raisons qui ne

touchent point aux questions d'honneur. Certains Capulets aimeraient

assez leur fille pour consentir à sa joie, s'il ne fallait ensuite

avouer à tout Vérone qu'ils ont fait alliance avec la famille ennemie.

La question qui leur est posée n'est pas:--«Autorisez-vous votre fille à

se marier selon son goût?»--mais, aux yeux de tout le monde,

celle-ci:--«Vous, Monsieur A..., député bonapartiste, prenez-vous pour

gendre M. B..., fils d'un préfet du 4 Septembre?»--Tel qui répondrait

oui à la première question répondra non à la seconde, et la loi qui la

pose lui dicte son refus.

* * * * *

En 1792, le jurisconsulte Muraire, qui mourut plus tard premier

président de cassation, écrivait:

Les droits du père ont leurs limites... Disons-le, messieurs, trop

souvent les pères ne consultent que l'ambition dans le

consentement qu'ils donnent au mariage de leurs enfants ou dans

l'empêchement qu'ils y mettent. Si vous voulez que les mariages

soient heureux, laissez la liberté des choix. Ainsi, en facilitant

les mariages, vous les multiplierez, et vous ferez le bien de la

société. En livrant l'homme plus tôt à lui-même, vous hâterez les

progrès de sa raison.

Depuis un siècle, et davantage, ces paroles ne sont pas entendues. Il

faut, je le crois, désespérer de les voir jamais obéies. On continuera,

en France, à conclure les mariages à peu près selon la mode de quelques

peuplades nègres: par voie d'achat entre deux familles. La volonté des

jeunes amants restera chose négligeable, et impuissante contre celle

d'autrui. Des milliers de couples charmants, en qui la nature avait mis

ses affinités mystérieuses, n'oseront jamais joindre leur lèvres

par-dessus la barrière des lois. Que de larmes! Que de sanglots à venir!

Et chaque année, régulièrement, l'an prochain comme l'an dernier,

quatre ou cinq cents jeunes filles de France se jetteront dans

l'inconnu, la corde au cou, le poison à la bouche ou les bras vers la

rivière, pour avoir entendu, un soir, le:

«Non! tu ne l'épouseras pas.»

18 décembre 1900.

UNE RÉFORME DANGEREUSE

Pour faire plaisir à quelques-uns de ses subordonnés, le ministre de

l'Instruction publique avait institué l'année dernière une Commission

chargée d'examiner comment et dans quelle mesure l'orthographe pourrait

être simplifiée.

Cette Commission vient d'achever ses travaux. Son président rapporteur,

M. Paul Meyer, soumet un projet qui a l'ambition de métamorphoser 20 000

mots français et qui les rend pour la plupart méconnaissables.

Dans ses grandes lignes, la proposition ramène de huit siècles en

arrière l'orthographe de notre langue et revient aux principes du moyen

âge le plus archaïque.--C'est l'esprit du projet.--Je ne discuterai pas

ses dix-sept articles mot à mot. Le rapport a été publié, et bien que

l'importance du bouleversement soit partout dissimulée sous des

artifices, elle ne saurait échapper à personne.

Écrire KEUR pour _choeur_, FAZE pour _phase_, JÈME pour _gemme_, ÈLE

AN UT pour _elle en eut_ et ainsi de suite pour 20 000 mots du

dictionnaire, ce n'est pas réformer, c'est créer de toutes pièces une

orthographe aussi barbare que celle de la _Chanson de Roland_, et

destinée à être, comme elle, lettre morte pour les soixante millions

d'hommes qui ont appris notre langue moderne en France ou à

l'étranger.--Or, c'est ici que je voudrais appeler l'attention du

lecteur; il n'y a pas de réforme plus facile a réaliser que la réforme

de l'orthographe; c'est la plus agréable à un ministre parce que c'est

la seule qui ne risque pas de soulever un incident à la commission du

budget; et néanmoins il n'y en a guère qui puissent avoir de plus

désastreuses conséquences pour notre mouvement intellectuel, et pour

notre influence extérieure. La raison en est simple.

* * * * *

A qui n'est-il pas arrivé de prendre dans sa bibliothèque un Montaigne

ou un Amyot, d'en montrer une page à un ami (ingénieur, architecte,

officier... qui sait? littérateur peut-être) et de voir aussitôt un

mouvement de recul, une main qui se lève, un visage qui s'écarte: «Non.

C'est de l'ancienne orthographe. Je n'y comprends rien.» Dès

aujourd'hui, le seizième siècle n'est plus connu que des curieux. La

langue a peu changé depuis Mathurin Régnier; mais la masse du public ne

sait plus traduire «_Iay ueu_» en «_J'ai vu_». Une réforme de

l'orthographe à creusé ce fossé entre nos pères et nous.

Pourtant, auprès de la réforme artificielle et totale que médite M. Paul

Meyer, les lentes transformations naturelles, qui ont évolué depuis

trois siècles «ne sont que jeux de petits enfants». Si d'un trait de

plume nous changeons, comme on le propose, l'_s_ en _z_, le _g_ en _j_,

le _ph_ en _f_, le _ch_ en _k_, l'_x_ en _s_, etc.;--si, sous prétexte

de simplicité, nous supprimons la moitié des lettres qui forment les

mots les plus anciens et les plus usuels de la langue, nous obtiendrons

une langue nouvelle en apparence, une sorte d'idiome factice, moins

logique et plus difficile que l'esperanto. Il faudra choisir entre le

français nouveau et le français d'aujourd'hui. Le peuple n'aura pas le

temps d'apprendre à lire les deux. Les étrangers encore bien moins.

Dès lors, les générations de 1925, les hommes qui auront appris à écrire

exclusivement avec la nouvelle orthographe pourront choisir entre deux

solutions:--ou bien ils apprendront tout à la fois l'orthographe de M.

Meyer et la nôtre;--dans ce cas, je ne vois pas comment la réforme

projetée simplifierait les études;--ou bien ils se trouveront aussi

dépaysés, aussi complètement impuissants devant un livre de 1904 que

nous le sommes nous-mêmes devant une chanson de geste. L'espèce

d'effarement que nous éprouvons devant le mot _faze_ écrit par M. Meyer,

notre mot _phase_ le leur donnera en sens inverse, c'est l'évidence

même.

Et alors l'immense patrimoine de science et d'érudition amassé par les

deux derniers siècles et légué par eux à celui-ci, les millions et les

millions de livres français qui représentent l'effort national jusqu'à

l'heure actuelle et qui ont en puissance l'énergie pensante de la

génération future, ces livres qui sont toute la fortune de l'instruction

publique et le capital intellectuel de la France, nous les verrons

bientôt interdits virtuellement à la jeunesse entière ou réservés à

quelques chartistes qui joueront le rôle d'interprètes entre nous et nos

petits-neveux.

M. Meyer ne mesure pas lui-même les conséquences de la réforme qu'il

soumet et cela est assez naturel: toutes les orthographes lui sont

familières; son métier est de déchiffrer. C'est pour cela qu'il a été

créé, comme disent les bonnes gens, et mis au monde. Lire la même phrase

écrite de deux façons, c'est un jeu pour lui; mais c'est une tâche, pour

le commun des hommes, et comme nul n'accepte de lire en épelant, comme

les deux tiers d'une lecture se passent à parcourir les pages inutiles

pour arriver tout droit à la page nécessaire, l'obstacle de _notre_

orthographe sera invincible pour ceux qui n'auront appris que la

nouvelle et on ne le franchira pas. Je le répète, le trésor de nos

bibliothèques publiques, tel qu'il est aujourd'hui amassé, perdra toute

valeur pour la nation. Nos livres _ne seront plus des instruments de

travail_.

On réimprimera, dit-on? Mais c'est une rêverie. On ne réimprimera pas la

millième partie de ce qui est nécessaire à un travailleur. Quel que soit

le champ de l'activité individuelle, quelle que soit notre profession,

elle suppose toute une catégorie d'ouvrages fondamentaux, de «Dalloz»,

impossibles à remettre sous presse et qu'il est indispensable de

connaître sous peine de rester plus médiocre. Si l'on ne peut plus les

lire, ces ouvrages de fonds, il faudra bien se contenter des

compilations hâtives que l'on fabriquera commercialement pour la

circonstance et qui auront à peu près la valeur de manuels à l'usage des

classes. La science française n'y résistera pas.

L'influence française non plus. Notre gloire à l'étranger est faite de

notre passé. Montesquieu y tient plus de place que tous les auteurs

vivants réunis. Si nous adoptons une orthographe radicalement différente

de la sienne au point d'être méconnaissable, laquelle enseignera-t-on

dans les lycées allemands? Je crois bien qu'il faut répondre: aucune.

Les hommes qui dirigent l'enseignement à l'étranger voient dans l'étude

du français un double avantage: une littérature ancienne utile à

connaître, une langue moderne utile à parler. Le jour où ils seront

forcés de faire choix entre l'une et l'autre, ils trouveront facilement

ailleurs en Europe cette double qualité que nous aurons perdue à leurs

yeux. Nulle part, est-il besoin de le dire, on n'enseignera les deux

orthographes, celle de Voltaire et celle de M. Meyer. Ce jour-là, ce

sera la fin de notre expansion intellectuelle.

Et pourquoi risque-t-on une si grosse partie? dans quel but? quel est le

dessein des initiateurs?

La réponse est écrite en tête du rapport: «Direction de l'Enseignement

primaire.»

Si la Commission ne craint pas de jeter ce trouble irréparable dans les

développements de la pensée française, c'est pour qu'en rentrant chez

lui, après avoir conduit son école au certificat d'études, l'instituteur

puisse s'écrier: «Tous mes élèves ont fait leur dictée sans faute!» Il

n'y a pas d'autre motif sérieux. C'est afin d'améliorer l'orthographe

des écoliers qu'on se propose de rendre inintelligible pour eux tout ce

qui a été imprimé jusqu'à notre époque.--Mais supprimez donc la dictée

de ces bambins! Oui protesterait? Nous? certainement non. Eux?--Les

instituteurs restent seuls à conserver aujourd'hui la superstition de la

dictée correcte. Cette question de l'orthographe les hante, et avec eux,

les universitaires. Puisque d'un accord général on reconnaît qu'elle

fait perdre aux petits écoliers un temps qui pourrait être mieux

employé, à d'autres études, supprimez la dictée des examens primaires.

La réforme aura contre elle quelques maniaques, mais la France entière

l'approuvera.

* * * * *

On invoque une deuxième raison: avec une orthographe simplifiée, notre

langue serait plus facilement apprise par les étrangers. Je viens de

dire comment les étrangers ne l'apprendraient plus du tout, si facile

qu'elle fût. Terminons: il faut répondre à cet argument, non par une

théorie, mais par un exemple.--L'orthographe la plus simple et la plus

logique du monde, est celle de l'italien. La plus compliquée, la plus

irrégulière, la plus contraire à toutes les lois de ce qu'on pourrait

appeler la phonétique internationale de l'Europe, n'est-ce pas celle de

l'anglais?

Or, l'anglais, sans changer une lettre à son orthographe classique, est

parlé aujourd'hui par 180 000 000 d'hommes, dont 150 000 000 gagnés

depuis un siècle. L'italien n'est parlé nulle part en dehors de la

Méditerranée, et là même il perd du terrain; il en perd en Égypte, il en

perd dans le Levant, il en perd en Provence. Jadis compris par tous les

lettrés de France, l'italien nous est devenu inutile. Et à quoi lui sert

la simplicité de son orthographe, si personne ne prend plus la peine de

l'apprendre?

* * * * *

La réforme soutenue par M. Meyer a été accueillie par un _tolle_ chez

les écrivains. Je ne puis reproduire ici les noms de tous les

littérateurs qui ont voulu signer le manifeste de protestation et je

m'honore d'avoir été le premier à signaler dans la presse ce véritable

péril français.

Notre science est faite de tout un passé qui s'élève jusqu'à nous et qui

nous soutient par la masse énorme de ses travaux. C'est le sol sur

lequel vivra la France future. Deux siècles communiquent ensemble par le

Livre. Aucune raison ne peut justifier la rupture de cette communication

vitale. C'est là qu'est le danger, et c'est là le terrain sur lequel il

faut se placer pour résister à la dangereuse réforme que je ne sais

quelle coterie d'instituteurs et de paléographes nous propose.

1904.

LA VILLE PLUS BELLE QUE LE MONUMENT

Si l'informe Campanile qui vient de tomber en poussière n'avait jamais

existé dans le flamboyant décor vénitien et si un malheureux architecte

eût proposé de bâtir cette cheminée quadrangulaire entre la place

Saint-Marc et la Piazzetta, nous aurions en entendu de beaux cris chez

les amis de la vieille cité rouge: «C'est un crime! une infamie! c'est

un sacrilège artistique! on défigure Venise! on écrase San-Marco! on

écrase le Palais des Doges!...» Et alors nous comprendrions les clameurs

comme les grincements de dents. Rarement un édifice plus laid fut élevé

sur une place publique. Il était mal conçu, mal construit, mal placé. Il

avait trop peu de base et trop de couronnement. Il était surmonté d'un

ange en forme de cigogne qui ne symbolisait rien dans la ville du Lion.

Il haussait au hasard sa masse aveugle et sèche, avec une disproportion

déplorable par rapport aux monuments d'alentour. Enfin, il était

quelconque, dans une ville où rien n'est indifférent. Désormais, il

n'existe plus, et l'on parle déjà de le réédifier.

Pourquoi?

* * * * *

Archipel · 第 5 / 8 段