qui le regardent le moins, il entend faire accepter non ses avis, mais
ses ordres. Jusque dans la ruelle du lit, il faut qu'il exerce ou
délègue son autorité stérilisante. Souveraine est sa morale nuptiale, et
peu lui importe de savoir sur quelle routine il l'établit. Épousez une
actrice, décorée ou non, Paris trouvera cela tout naturel; on en a
d'illustres et de charmants exemples; mais si vous êtes receveur des
contributions dans un trou d'Auvergne ou de Savoie, n'espérez pas
obtenir de votre chef de service qu'il vous laisse épouser Agnès ni
Chimène. L'administration en est restée là-dessus aux idées du
dix-septième siècle. Il faut se soumettre ou se démettre, rester
célibataire ou perdre son emploi. Pour beaucoup d'hommes, c'est le choix
forcé entre le désespoir et la misère.
Par contre, quand le supérieur accorde son consentement, comme s'il
prétendait lui donner l'auréole de l'infaillibilité papale, tout doit
courber le front devant sa parole sainte. Voyez ce qui s'est passé à
Melun. Un officier demande à épouser une femme divorcée; si son chef
avait rédigé un rapport défavorable, on aurait contraint le malheureux à
donner sa démission, à briser sa carrière, plutôt que de lui laisser
prendre la femme de son choix. Mais le hasard veut que le rapport ne
conclue pas au rejet de la demande, et, du jour au lendemain, il faut
que toutes les maisons s'ouvrent. Les femmes des officiers sont en
service commandé quand elles font des parties de tennis sur la pelouse
de leur jardin.
Pour les seconds mariages comme pour les premiers, l'État ne semble
préoccupé que d'interdire l'union partout où il le peut. Il trouve bon
que les maris prennent des dispositions testamentaires en vue de
déshériter leurs femmes le jour de leurs secondes noces. Bien plus: il
donne l'exemple, en privant de tout secours si elles se remarient, les
veuves qui obtiennent un bureau de tabac. Il défend à la femme adultère
d'épouser jamais son complice, c'est-à-dire de fonder enfin une famille
féconde et saine, avec le seul homme qu'elle aime, avec le père de ses
enfants.
Ceci exposé sommairement et d'ailleurs connu de tout le monde, nous
pouvons donc répondre à l'État qu'il est mal venu à reporter ses propres
fautes sur la conscience des citoyens. En frappant d'un petit impôt les
célibataires âgés de plus de trente ans, le Parlement voterait une loi
dérisoire et inefficace que certains trouvent même injuste, mais qui se
condamne assez par son impuissance, pour qu'on ne l'accable pas d'autres
arguments.
Je ne suis ici qu'un porte-parole. Croyez que je ne plaide pas pour ma
cause, puisque je n'ai pas encore trente ans et que je ne suis plus
célibataire; mais si mon insistance est désintéressée, elle n'en sera
que plus ardente, et plus libre.
* * * * *
Les familles sont trop peu nombreuses. Comment les multiplier?
* * * * *
Le Sénat répond:--En persécutant les gens qui ne veulent pas se marier.
Et il n'entend pas les milliers de voix jeunes qui lui ont crié de
toutes parts:
--En nous accordant le mariage, à nous qui ne demandons que cela!
9 décembre 1900.
III
PLAIDOYER POUR ROMÉO ET JULIETTE
En France, nous sommes traditionnels. Nous avons le respect, non des
choses établies, mais de la forme originelle sous laquelle ces choses
demeurent à travers les siècles. C'est l'extérieur des institutions, et
non leur essence, qui possède chez nous le privilège de l'inviolabilité.
--Qu'est-ce que le mariage? l'union d'un homme et d'une femme sous
serment.--Ajoutez-y les cérémonies civiles ou religieuses qu'il vous
plaira: tout le reste n'est qu'ornement et accessoire. L'Église même se
défend de «marier» au propre sens du terme: elle bénit à l'avance le
mariage futur des fiancés, celui qui se consommera dans la chambre
nuptiale. Si l'on peut établir plus tard que la rencontre n'a pas eu
lieu, que le mariage n'a pas été physiologiquement consommé, l'Église
constate la nullité de l'union qu'elle avait préparée sans prétendre la
conclure, moins présomptueuse en cela que l'état-civil. Et, pour que
cette union soit qualifiée de nuptiale, il ne faut, devant le maire
comme devant l'autel, qu'un serment.--Eh bien, nous trouvons, en France,
toute naturelle la rupture de cette foi jurée. L'adultère est
sympathique, cela est assez connu pour qu'il soit inutile d'apporter là
une démonstration. Tout Paris pour le jeune amant, a les yeux de la
femme mariée. Mettez-les tous les deux en scène, et une salle de deux
mille personnes, de tout âge et de toute classe, applaudira, n'en doutez
point.
Mais:
Devant le même public et dans le même théâtre, introduisez un
conférencier qui propose de porter atteinte au mariage, non plus dans ce
qu'il a de sacré, d'universel et de nécessaire, mais dans ce qu'il offre
de variable selon le temps et de particulier selon les nations,--l'âge
requis, les formalités, le consentement paternel,--aussitôt on
interpellera, l'orateur, on l'accusera de «toucher à l'institution de la
famille» et de compromettre par là l'équilibre de la société.
* * * * *
Voilà donc une opinion reçue: sympathiser avec l'adultère, ce n'est pas
«toucher à l'institution de la famille», mais vanter, par exemple, les
droits du mariage à vingt ans sans le consentement des ancêtres, c'est
«toucher...» etc.
Et l'importance de cette expression se déduit du principe connu: la
société repose sur la famille.
Soit. Admettons ce dernier axiome pour juger de la thèse tout entière.
Les théoriciens ne s'entendent point sur les caractères de la famille
idéale; mais tout le monde est d'accord sur la valeur relative des
sociétés, puisque le concours des peuples se poursuit au grand jour,
depuis le commencement de l'Histoire. Les sociétés saines, comme les
individus sains, se reconnaissent à leur survivance et à leur
développement. Si donc, et je le veux bien, la société repose sur la
famille, on peut juger par évidence que la famille la mieux organisée
est celle qui a permis le développement de la société la plus prospère.
Celle-là, tout le monde la peut nommer. Britannique ou américaine, la
race anglo-saxonne possède le monde depuis cent cinquante ans; nulle
part nous ne pourrons trouver un aussi parfait exemple d'une société à
succès; nulle part il ne sera donc plus intéressant d'étudier
l'organisation de la famille et son recrutement par le mariage,
considéré comme institution fondamentale de la société.
Si, du premier coup d'oeil, nous constatons que les Anglais et les
Américains accordent à la cérémonie nuptiale toute les facilités que nos
lois lui dénient, il faudra bien en conclure que notre Code civil a été
limité par des précautions vaines, puisque les codes voisins, plus
libres, ont permis en même temps une croissance nationale et une
activité universelle que nous n'avons pu dépasser.
Or, aux États-Unis et en Écosse, les libertés du mariage sont telles
qu'on ne pourrait les rêver plus grandes. Un homme et une femme
échangent leur serment devant un témoin, quel que soit ce témoin, et la
loi les regarde comme mariés.
Selon la volonté des parties, le mariage est laïc ou religieux, civil ou
familial, clandestin ou public: il est toujours valable. Il est toujours
légitime.
Aucune pièce n'est exigée. Aucune preuve écrite du mariage ne le sera
plus tard. La parole du témoin suffit; et, si ce témoin est mort, la
parole des époux.
D'ailleurs, toutes les garanties civiles peuvent être données aux
conjoints, mais seulement sur leur demande et dans la limite de leurs
désirs.
Un mariage secret, immédiat, gratuit et sans entraves,--le mariage de
Roméo et de Juliette,--est considéré comme inattaquable, d'Édimbourg à
San-Francisco, et on ne nous dit pas que la solidité du lien familial en
soit compromise, ni qu'Aberdeen croupisse dans l'anarchie, ni que
l'abomination de la désolation soit l'état moral de Louisville
(Kentucky).
Un peu moins libérale que l'Écosse et la plupart des États-Unis,
l'Angleterre a donné, vers 1836, quelques formes obligatoires à l'union
légale, mais avec quelle réserve encore, et quelle largeur de vues.
A quatorze ans, un petit Anglais peut épouser sa meilleure amie, qui en
a douze. La loi n'y voit aucun inconvénient, et si les pères de ces
enfants croient devoir protester, ne croyez pas qu'il leur suffise de
prononcer un simple _veto_, comme en France. On leur demande leurs
motifs; on les interroge, au besoin, devant les tribunaux, où les
enfants ont le droit d'attaquer le refus mal justifié qui les sépare.
Ceci se passe tous les jours à Londres, à Melbourne, à Bombay et à
Liverpool, cités qui ne paraissent pas encore en décadence, et où le
sentiment filial est aussi développé, dit-on, qu'à Montmartre ou à La
Villette. La loi anglaise n'a jamais pensé que ce fût porter atteinte à
aucune institution que de discuter la volonté d'un père le jour où son
fils veut, à son tour, fonder une _famille nouvelle_.
* * * * *
Car c'est là le noeud de la question.
Quel est le parangon de la famille française?--La famille antique...
réunion de familles groupées sous la main d'un Aïeul.
Et la famille antique n'est plus.
Nous ne sommes plus au temps où la descendance d'un homme s'abritait
tout entière sous les peaux de bouc de la tente, assemblée autour du
foyer, protégée par son Chef, son Maître, son Père.
Alors, en effet, et justement! le maître de la tente avait le droit de
dire: «J'admets chez moi cette femme et non cette autre. Je gouverne
ceux que je défends.»--Ce qu'un tel état social devait engendrer à
l'époque moderne, on le voit aujourd'hui par le spectacle des sociétés
nomades de l'Asie ou des pays maures qui sont tombées, une à une, sous
la main des peuples libres. De même qu'au sommet de l'échelle nous
avions trouvé les libertés nuptiales, de même, au dernier point de la
décadence, nous trouvons la puissance paternelle à son comble: et cela
n'est pas moins frappant.
Aujourd'hui, la famille se désagrège dès la naissance. Dans les milieux
bourgeois, l'enfant vit jusqu'à sept ans avec ses bonnes, jusqu'à seize
ans avec ses pions et, ensuite, avec... qui vous savez. De quel droit
ceux qui l'ont exilé d'abord dans la lingerie, puis emprisonné dans
l'atroce internat, avec la menace des maisons de correction, s'il
résiste, de quel droit viendraient-ils, ensuite, non pas même discuter,
mais briser d'un seul geste l'inclination de cet enfant, devenu homme,
lorsqu'elle se manifeste si naturelle, si tendre, et vraiment si morale
au sens vulgaire du mot? Où est le foyer patriarcal, la tente et le
piquet, le troupeau commun? L'un habite Montluçon et l'autre Paris, si
ce n'est Tananarive. Comment l'intérêt de l'aîné prétend-il balancer
celui du plus jeune, celui de l'homme qui engage sa propre existence et
peut, seul, décider de la valeur de son choix? Si le fils se marie
sottement, le père en rougira; d'accord; mais le fils se sentira bien
autrement atteint si le père, veuf, se remarie avec une femme indigne,
et la loi ne lui donne nul recours[27]. D'ailleurs, demande-t-on au père
de juger les projets de son fils? En aucune façon. Le silence suffit. Ce
silence tient lieu de raisons. Ce silence vaut un arrêt. Cette
abstention est un vote.
* * * * *
Eh bien, peut-être est-ce beaucoup avancer dans le sens de l'indulgence
et de l'affection humaines, mais j'imagine que d'excellents pères, aussi
bien parmi ceux qui cèdent que parmi ceux qui s'opposent, ne seraient
pas fâchés de s'abstenir, purement et simplement, dans certains cas
matrimoniaux. En exigeant leur consentement public et solennel, on les
charge d'une responsabilité qui n'est pas toujours acceptée de bonne
grâce. On les oblige à laisser de leur assentiment une preuve écrite et
formelle qui est bien souvent gênante, et pour des raisons qui ne
touchent point aux questions d'honneur. Certains Capulets aimeraient
assez leur fille pour consentir à sa joie, s'il ne fallait ensuite
avouer à tout Vérone qu'ils ont fait alliance avec la famille ennemie.
La question qui leur est posée n'est pas:--«Autorisez-vous votre fille à
se marier selon son goût?»--mais, aux yeux de tout le monde,
celle-ci:--«Vous, Monsieur A..., député bonapartiste, prenez-vous pour
gendre M. B..., fils d'un préfet du 4 Septembre?»--Tel qui répondrait
oui à la première question répondra non à la seconde, et la loi qui la
pose lui dicte son refus.
* * * * *
En 1792, le jurisconsulte Muraire, qui mourut plus tard premier
président de cassation, écrivait:
Les droits du père ont leurs limites... Disons-le, messieurs, trop
souvent les pères ne consultent que l'ambition dans le
consentement qu'ils donnent au mariage de leurs enfants ou dans
l'empêchement qu'ils y mettent. Si vous voulez que les mariages
soient heureux, laissez la liberté des choix. Ainsi, en facilitant
les mariages, vous les multiplierez, et vous ferez le bien de la
société. En livrant l'homme plus tôt à lui-même, vous hâterez les
progrès de sa raison.
Depuis un siècle, et davantage, ces paroles ne sont pas entendues. Il
faut, je le crois, désespérer de les voir jamais obéies. On continuera,
en France, à conclure les mariages à peu près selon la mode de quelques
peuplades nègres: par voie d'achat entre deux familles. La volonté des
jeunes amants restera chose négligeable, et impuissante contre celle
d'autrui. Des milliers de couples charmants, en qui la nature avait mis
ses affinités mystérieuses, n'oseront jamais joindre leur lèvres
par-dessus la barrière des lois. Que de larmes! Que de sanglots à venir!
Et chaque année, régulièrement, l'an prochain comme l'an dernier,
quatre ou cinq cents jeunes filles de France se jetteront dans
l'inconnu, la corde au cou, le poison à la bouche ou les bras vers la
rivière, pour avoir entendu, un soir, le:
«Non! tu ne l'épouseras pas.»
18 décembre 1900.
UNE RÉFORME DANGEREUSE
Pour faire plaisir à quelques-uns de ses subordonnés, le ministre de
l'Instruction publique avait institué l'année dernière une Commission
chargée d'examiner comment et dans quelle mesure l'orthographe pourrait
être simplifiée.
Cette Commission vient d'achever ses travaux. Son président rapporteur,
M. Paul Meyer, soumet un projet qui a l'ambition de métamorphoser 20 000
mots français et qui les rend pour la plupart méconnaissables.
Dans ses grandes lignes, la proposition ramène de huit siècles en
arrière l'orthographe de notre langue et revient aux principes du moyen
âge le plus archaïque.--C'est l'esprit du projet.--Je ne discuterai pas
ses dix-sept articles mot à mot. Le rapport a été publié, et bien que
l'importance du bouleversement soit partout dissimulée sous des
artifices, elle ne saurait échapper à personne.
Écrire KEUR pour _choeur_, FAZE pour _phase_, JÈME pour _gemme_, ÈLE
AN UT pour _elle en eut_ et ainsi de suite pour 20 000 mots du
dictionnaire, ce n'est pas réformer, c'est créer de toutes pièces une
orthographe aussi barbare que celle de la _Chanson de Roland_, et
destinée à être, comme elle, lettre morte pour les soixante millions
d'hommes qui ont appris notre langue moderne en France ou à
l'étranger.--Or, c'est ici que je voudrais appeler l'attention du
lecteur; il n'y a pas de réforme plus facile a réaliser que la réforme
de l'orthographe; c'est la plus agréable à un ministre parce que c'est
la seule qui ne risque pas de soulever un incident à la commission du
budget; et néanmoins il n'y en a guère qui puissent avoir de plus
désastreuses conséquences pour notre mouvement intellectuel, et pour
notre influence extérieure. La raison en est simple.
* * * * *
A qui n'est-il pas arrivé de prendre dans sa bibliothèque un Montaigne
ou un Amyot, d'en montrer une page à un ami (ingénieur, architecte,
officier... qui sait? littérateur peut-être) et de voir aussitôt un
mouvement de recul, une main qui se lève, un visage qui s'écarte: «Non.
C'est de l'ancienne orthographe. Je n'y comprends rien.» Dès
aujourd'hui, le seizième siècle n'est plus connu que des curieux. La
langue a peu changé depuis Mathurin Régnier; mais la masse du public ne
sait plus traduire «_Iay ueu_» en «_J'ai vu_». Une réforme de
l'orthographe à creusé ce fossé entre nos pères et nous.
Pourtant, auprès de la réforme artificielle et totale que médite M. Paul
Meyer, les lentes transformations naturelles, qui ont évolué depuis
trois siècles «ne sont que jeux de petits enfants». Si d'un trait de
plume nous changeons, comme on le propose, l'_s_ en _z_, le _g_ en _j_,
le _ph_ en _f_, le _ch_ en _k_, l'_x_ en _s_, etc.;--si, sous prétexte
de simplicité, nous supprimons la moitié des lettres qui forment les
mots les plus anciens et les plus usuels de la langue, nous obtiendrons
une langue nouvelle en apparence, une sorte d'idiome factice, moins
logique et plus difficile que l'esperanto. Il faudra choisir entre le
français nouveau et le français d'aujourd'hui. Le peuple n'aura pas le
temps d'apprendre à lire les deux. Les étrangers encore bien moins.
Dès lors, les générations de 1925, les hommes qui auront appris à écrire
exclusivement avec la nouvelle orthographe pourront choisir entre deux
solutions:--ou bien ils apprendront tout à la fois l'orthographe de M.
Meyer et la nôtre;--dans ce cas, je ne vois pas comment la réforme
projetée simplifierait les études;--ou bien ils se trouveront aussi
dépaysés, aussi complètement impuissants devant un livre de 1904 que
nous le sommes nous-mêmes devant une chanson de geste. L'espèce
d'effarement que nous éprouvons devant le mot _faze_ écrit par M. Meyer,
notre mot _phase_ le leur donnera en sens inverse, c'est l'évidence
même.
Et alors l'immense patrimoine de science et d'érudition amassé par les
deux derniers siècles et légué par eux à celui-ci, les millions et les
millions de livres français qui représentent l'effort national jusqu'à
l'heure actuelle et qui ont en puissance l'énergie pensante de la
génération future, ces livres qui sont toute la fortune de l'instruction
publique et le capital intellectuel de la France, nous les verrons
bientôt interdits virtuellement à la jeunesse entière ou réservés à
quelques chartistes qui joueront le rôle d'interprètes entre nous et nos
petits-neveux.
M. Meyer ne mesure pas lui-même les conséquences de la réforme qu'il
soumet et cela est assez naturel: toutes les orthographes lui sont
familières; son métier est de déchiffrer. C'est pour cela qu'il a été
créé, comme disent les bonnes gens, et mis au monde. Lire la même phrase
écrite de deux façons, c'est un jeu pour lui; mais c'est une tâche, pour
le commun des hommes, et comme nul n'accepte de lire en épelant, comme
les deux tiers d'une lecture se passent à parcourir les pages inutiles
pour arriver tout droit à la page nécessaire, l'obstacle de _notre_
orthographe sera invincible pour ceux qui n'auront appris que la
nouvelle et on ne le franchira pas. Je le répète, le trésor de nos
bibliothèques publiques, tel qu'il est aujourd'hui amassé, perdra toute
valeur pour la nation. Nos livres _ne seront plus des instruments de
travail_.
On réimprimera, dit-on? Mais c'est une rêverie. On ne réimprimera pas la
millième partie de ce qui est nécessaire à un travailleur. Quel que soit
le champ de l'activité individuelle, quelle que soit notre profession,
elle suppose toute une catégorie d'ouvrages fondamentaux, de «Dalloz»,
impossibles à remettre sous presse et qu'il est indispensable de
connaître sous peine de rester plus médiocre. Si l'on ne peut plus les
lire, ces ouvrages de fonds, il faudra bien se contenter des
compilations hâtives que l'on fabriquera commercialement pour la
circonstance et qui auront à peu près la valeur de manuels à l'usage des
classes. La science française n'y résistera pas.
L'influence française non plus. Notre gloire à l'étranger est faite de
notre passé. Montesquieu y tient plus de place que tous les auteurs
vivants réunis. Si nous adoptons une orthographe radicalement différente
de la sienne au point d'être méconnaissable, laquelle enseignera-t-on
dans les lycées allemands? Je crois bien qu'il faut répondre: aucune.
Les hommes qui dirigent l'enseignement à l'étranger voient dans l'étude
du français un double avantage: une littérature ancienne utile à
connaître, une langue moderne utile à parler. Le jour où ils seront
forcés de faire choix entre l'une et l'autre, ils trouveront facilement
ailleurs en Europe cette double qualité que nous aurons perdue à leurs
yeux. Nulle part, est-il besoin de le dire, on n'enseignera les deux
orthographes, celle de Voltaire et celle de M. Meyer. Ce jour-là, ce
sera la fin de notre expansion intellectuelle.
Et pourquoi risque-t-on une si grosse partie? dans quel but? quel est le
dessein des initiateurs?
La réponse est écrite en tête du rapport: «Direction de l'Enseignement
primaire.»
Si la Commission ne craint pas de jeter ce trouble irréparable dans les
développements de la pensée française, c'est pour qu'en rentrant chez
lui, après avoir conduit son école au certificat d'études, l'instituteur
puisse s'écrier: «Tous mes élèves ont fait leur dictée sans faute!» Il
n'y a pas d'autre motif sérieux. C'est afin d'améliorer l'orthographe
des écoliers qu'on se propose de rendre inintelligible pour eux tout ce
qui a été imprimé jusqu'à notre époque.--Mais supprimez donc la dictée
de ces bambins! Oui protesterait? Nous? certainement non. Eux?--Les
instituteurs restent seuls à conserver aujourd'hui la superstition de la
dictée correcte. Cette question de l'orthographe les hante, et avec eux,
les universitaires. Puisque d'un accord général on reconnaît qu'elle
fait perdre aux petits écoliers un temps qui pourrait être mieux
employé, à d'autres études, supprimez la dictée des examens primaires.
La réforme aura contre elle quelques maniaques, mais la France entière
l'approuvera.
* * * * *
On invoque une deuxième raison: avec une orthographe simplifiée, notre
langue serait plus facilement apprise par les étrangers. Je viens de
dire comment les étrangers ne l'apprendraient plus du tout, si facile
qu'elle fût. Terminons: il faut répondre à cet argument, non par une
théorie, mais par un exemple.--L'orthographe la plus simple et la plus
logique du monde, est celle de l'italien. La plus compliquée, la plus
irrégulière, la plus contraire à toutes les lois de ce qu'on pourrait
appeler la phonétique internationale de l'Europe, n'est-ce pas celle de
l'anglais?
Or, l'anglais, sans changer une lettre à son orthographe classique, est
parlé aujourd'hui par 180 000 000 d'hommes, dont 150 000 000 gagnés
depuis un siècle. L'italien n'est parlé nulle part en dehors de la
Méditerranée, et là même il perd du terrain; il en perd en Égypte, il en
perd dans le Levant, il en perd en Provence. Jadis compris par tous les
lettrés de France, l'italien nous est devenu inutile. Et à quoi lui sert
la simplicité de son orthographe, si personne ne prend plus la peine de
l'apprendre?
* * * * *
La réforme soutenue par M. Meyer a été accueillie par un _tolle_ chez
les écrivains. Je ne puis reproduire ici les noms de tous les
littérateurs qui ont voulu signer le manifeste de protestation et je
m'honore d'avoir été le premier à signaler dans la presse ce véritable
péril français.
Notre science est faite de tout un passé qui s'élève jusqu'à nous et qui
nous soutient par la masse énorme de ses travaux. C'est le sol sur
lequel vivra la France future. Deux siècles communiquent ensemble par le
Livre. Aucune raison ne peut justifier la rupture de cette communication
vitale. C'est là qu'est le danger, et c'est là le terrain sur lequel il
faut se placer pour résister à la dangereuse réforme que je ne sais
quelle coterie d'instituteurs et de paléographes nous propose.
1904.
LA VILLE PLUS BELLE QUE LE MONUMENT
Si l'informe Campanile qui vient de tomber en poussière n'avait jamais
existé dans le flamboyant décor vénitien et si un malheureux architecte
eût proposé de bâtir cette cheminée quadrangulaire entre la place
Saint-Marc et la Piazzetta, nous aurions en entendu de beaux cris chez
les amis de la vieille cité rouge: «C'est un crime! une infamie! c'est
un sacrilège artistique! on défigure Venise! on écrase San-Marco! on
écrase le Palais des Doges!...» Et alors nous comprendrions les clameurs
comme les grincements de dents. Rarement un édifice plus laid fut élevé
sur une place publique. Il était mal conçu, mal construit, mal placé. Il
avait trop peu de base et trop de couronnement. Il était surmonté d'un
ange en forme de cigogne qui ne symbolisait rien dans la ville du Lion.
Il haussait au hasard sa masse aveugle et sèche, avec une disproportion
déplorable par rapport aux monuments d'alentour. Enfin, il était
quelconque, dans une ville où rien n'est indifférent. Désormais, il
n'existe plus, et l'on parle déjà de le réédifier.
Pourquoi?
* * * * *