homme ou une femme que la modestie des moeurs, c'est-à-dire la
stérilité. «Ce garçon-là est si rangé! Cette fille n'a jamais fauté!»
Quand on a dit cela on a tout dit; les portes s'ouvrent, les salaires
montent; la confiance se donne et l'avenir est sûr. Dans le cas
contraire, la jeune fille voit se fermer devant elle à peu près toutes
les maisons, sauf les maisons de tolérance où la police la conduit par
la main. Veut-elle être maîtresse d'école? buraliste? télégraphiste?
Les administrations exigent d'elle au préalable un certificat de bonne
vie et moeurs, et, comme elle ne peut en produire, on biffe sa
candidature.
Encore lui pardonnera-t-on quelquefois si sa vie intime est discrète et,
dans tous les cas, inféconde. Mais dès que sa conduite aboutit à sa
conséquence naturelle, qui est la grossesse, alors tout est perdu.
Il n'y a pas un ménage sur cent, capable de supporter le service d'une
bonne enceinte. Voilà cette fille dans la rue. Presque toujours son
amant l'abandonne. Elle n'a pas de gîte, pas de ressources. Si elle
demande du travail on la traite de gueuse et si elle mendie on la
flanque en prison.
Oui, je sais bien, l'Assistance Publique la recueille. Savez-vous quand?
Trois jours avant son accouchement. Et savez-vous quand on la met
dehors? Le huitième jour si elle n'a pas de fièvre. Elle ne peut pas
marcher? Qu'elle se couche! Il y a des bancs dans les avenues.
Maintenant, mettons les choses au mieux. Elle guérit à la belle étoile;
par miracle son enfant ne meurt pas, et par miracle aussi, elle trouve
un moyen d'existence, dans l'extrême faiblesse où elle est. Ce métier
lui permettra-t-il de transporter du matin au soir un bébé à la mamelle?
Presque jamais. Que fera l'État de cet enfant? A Paris, la mère peut se
présenter aux Enfants Assistés; si elle n'a pas dix mois de séjour on la
mettra simplement à la porte en lui promettant un pied de terre au
cimetière de Bagneux dès que son petit sera mort de faim; si elle a dix
mois de séjour, on examinera sa demande: il y a une chance pour qu'on
l'admette, quatre ou cinq pour qu'on la repousse, et dans ces derniers
cas, c'est toujours Bagneux qui reste l'unique assistance.
Mais en province, dans une population qui comprend les onze douzièmes
des Français, le soin d'assister les femmes en couches est presque
partout laissé à l'initiative des voisines, qui s'en délivrent bien
souvent quand elles peuvent donner pour prétexte que l'accouchée n'est
pas mariée. Elle est malheureuse, mais c'est une gourgandine,
puisqu'elle a un enfant, et les commères ajoutent: «C'est bien fait!
Elle n'avait qu'à se mieux conduire!»
Se mieux conduire, vous l'entendez bien, c'est toujours vivre stérile.
* * * * *
On me répond: «Non. C'est se marier.» Vraiment? Dites donc cela aux
innombrables filles qui n'ont jamais trouvé de mari! Voilà qui paraît
tout simple: se marier. Mariez-vous, c'est votre affaire. Mais les
laides, les pauvres, les filles de condamnés, toutes celles dont
personne ne demande la main, et qui trouveraient peut-être encore une
heure d'amour, mais non pas une vie d'affection, pourquoi les
condamnez-vous, vous l'État, a cette stérilité dont vous souffrez le
premier? Pourquoi, le jour où elles conçoivent, ne les protégez-vous
contre aucune avanie, aucun renvoi, aucune misère? Elles avaient rêvé le
mariage; on ne le leur a pas accordé; elles vous donnent des fils quand
même et le jour où elles sollicitent une modeste place dans un bureau de
poste, vous les refusez sans examen?
On me dit encore: «Nous donnons des privilèges au mariage, dans
l'intérêt même de la natalité, parce que la famille organisée est le
milieu le plus favorable aux naissances nombreuses». C'est une erreur
absolue. Le chiffre des naissances est en raison directe du degré de
promiscuité: très faible dans les ménages bourgeois, très élevé dans les
quartiers pauvres, et considérable chez les vagabonds. Loin de favoriser
la conception des femmes, le mariage n'est souvent qu'une école mutuelle
de stérilité volontaire. Mais j'admets que cette école soit en même
temps une occasion quotidienne d'heureuses méprises, fût-ce au besoin
par l'adultère furtif qui nous donne une bonne part des naissances
légitimes. J'admets aussi qu'on puisse trouver d'autres raisons sociales
de conseiller l'union régulière, bien que, sur ce point même, il y ait
beaucoup à dire.--Vous souhaitez, que les jeunes gens se marient?
Pourquoi faites-vous tout ce qu'il faut pour qu'ils ne se marient pas?
Avant d'établir un impôt sur le célibat, on pourrait commencer par
supprimer l'impôt sur le mariage: tous les frais d'actes, de timbre,
d'enregistrement et de légalisation qui précèdent l'union civile.
Déclarer que le pays a un intérêt capital à multiplier ses familles, et
d'abord refuser d'unir tous les malheureux qui ne peuvent pas payer, ce
n'est peut-être pas très intelligent. Le total des frais est peu élevé,
sans doute, mais il n'y a pas de petites dépenses pour les bourses
vides. Trente francs versés à l'État, cela ait cent pains de moins sur
la planche: trois mois de nourriture, pour beaucoup. Comment s'étonner
que le peuple s'abstienne?
Et non seulement ces actes sont coûteux, mais leur nombre est si grand,
les démarches indispensables à leur réunion sont si compliquées et si
diverses qu'on ne peut songer à posséder la liasse complète avant six
semaines de patients efforts. L'État réclame en effet:
Les deux actes de naissance des futurs époux, ou, à leur défaut, des
actes de notoriété dressés devant le juge de paix et homologués par le
tribunal du lieu où sera célébré le mariage. S'ils sont nés à
l'étranger: une double légalisation par les autorités du pays et par le
ministre des affaires étrangères; la traduction de la pièce par un
traducteur juré; le timbre du bureau d'enregistrement de
l'arrondissement.--Deux certificats établissant le temps du dernier
domicile des futurs époux.--La légalisation de ces deux pièces par le
commissaire de police de chaque quartier.--Les consentements notariés
des quatre parents s'ils sont absents.--Les deux enregistrements de ces
deux consentements.--Si les parents n'existent plus, leurs actes de
décès, ceux des aïeuls décédés, et les consentements des aïeuls
survivants qui donnent lieu aux mêmes formalités d'enregistrement.--Le
livret militaire du futur époux.--Le certificat de contrat délivré par
le notaire.--Enfin (et je ne compte pas la permission de l'autorité
militaire si le fiancé fait partie l'armée, ni s'il est veuf l'acte de
décès de sa première femme, ni, s'il est divorcé, la copie de la
transcription du jugement qui a prononcé le divorce), enfin, un délai de
onze jours au moins et parfois de dix-sept jours pour les publications,
et le certificat de non-opposition délivré par la mairie qui n'est pas
celle du mariage!
Quand on pense que l'intérêt de l'État est de voir les mariages se
multiplier, on se demande ce que l'administration pourrait inventer de
plus si elle préférait qu'on ne se mariât point.
Parmi les dispositions qui précèdent, certaines brillent par une
absurdité remarquable. Entre autres, celle qui concerne le livret
militaire. J'entends bien qu'on espère ainsi aider à la recherche des
insoumis; mais on serait naïf d'escompter, n'est-ce pas, leur
dénonciation personnelle. En demandant un livret à ceux qui n'en ont
point, on les met dans l'alternative, ou de rester célibataires, ou
d'aller fonder une famille à l'étranger. Dans l'un et l'autre cas l'État
se prive d'un foyer; il est sa propre victime, et loin de retrouver un
soldat, il perd par-dessus le marché toute une escouade de marmots.
Certaines pièces ont pour but d'établir l'identité des fiancés et de
prévenir par là les bigamies éventuelles, comme si la menace des travaux
forcés qui punissent encore chez nous cette variété rare de l'adultère,
ne suffisait pas à faire réfléchir les maris trop ambitieux. Toutes ces
protections naissent d'un bon sentiment; on pourrait peut-être ne pas
les rendre obligatoires, admettre que dans la plupart des cas elles sont
parfaitement inutiles[25], qu'elles peuvent être inefficaces, et que
d'ailleurs la bigamie est un crime moins grave que jadis depuis que le
divorce a fait du mariage civil un engagement transitoire où l'erreur
est prévue et toujours réparable.
Enfin la Loi, opposant avec une insistance maniaque des obstacles
toujours nouveaux à des maternités possibles, interdit pendant un laps
de temps considérable les mariages les plus jeunes, les plus sains, les
plus féconds si le consentement paternel fait défaut à l'un des fiancés.
Ainsi nous avons, dans les campagnes du Midi et dans toutes les
populations urbaines du Nord, des jeunes filles qui deviennent nubiles à
l'âge de douze ou treize ans et qui ne peuvent à dix-huit ans fonder une
famille où il leur semble bon, si leur père prétend avoir ses raisons de
leur interdire le mariage. Personne n'a le droit de discuter les motifs
de l'opposition. Le père invoque des raisons d'argent: c'est fort bien.
Il se croit d'une meilleure famille que celle du prétendant: il n'y a
rien à dire. Il préfère garder sa fille malgré elle, sans autres raisons
à l'appui: c'est encore parfait. La jeune fille, si elle est amoureuse,
peut choisir ce qu'elle aime le mieux, ou de s'enfuir ou de se suicider.
Très souvent elle fait l'un ou l'autre. Et ici, comme tout à l'heure, je
ne distingue pas très bien l'intérêt de l'État.
Mieux encore: le jeune homme n'est libre qu'à vingt-cinq ans. Nous
touchons aux limites de l'absurde. On estime qu'à vingt-deux ans, un
homme est assez mûr pour porter les galons de lieutenant. On lui confie
quatre-vingt-quinze hommes avec la permission de les envoyer--sans le
consentement de son père--se faire massacrer. Et sans ce même
consentement on ne lui confie pas une femme qui l'aime assez pour le
suivre? Il peut fonder une maison de commerce, une usine, une société,
une colonie, mais non une famille? Il peut être médecin, professeur,
architecte, chef de mission ou diplomate, mais on lui interdit d'être
«mari» si tel est le caprice de ses ascendants?
* * * * *
Il est trop clair que les lois en vigueur n'ont pas été conçues
spécialement pour favoriser la croissance de la natalité publique. On ne
saurait s'en étonner. Ceux qui les ont codifiées au commencement de ce
siècle n'avaient pas les mêmes raisons que nous de regarder l'avenir
avec appréhension. En outre, l'organisation de la famille française
s'est achevée sous l'influence du droit canon et du droit romain qui
revêtaient hier encore un aspect d'éternité et qui nous surprennent
aujourd'hui par l'imminence de leur déclin.
L'avenir est à ceux qui savent le prédire. Se réformer, c'est se
conformer à l'évolution irrésistible et lente des sociétés en marche
vers le but inconnu. Au milieu du siècle dernier, on traitait de
songe-creux et de lunatiques ceux qui prétendaient aplanir les
hiérarchies traditionnelles et renverser même la personne du Roi.
Cependant la jeune Amérique n'a pas eu besoin d'un chef héréditaire pour
dépasser en quelques années vingt nations vieilles de quinze siècles.
Ainsi peut-être on reconnaîtra bientôt que la famille elle-même, telle
qu'elle est ordonnée aujourd'hui n'est pas la base intangible qu'on ne
puisse alléger sans que tout s'écroule sur elle. On admettra qu'une
nation vit par le nombre de ses nationaux plutôt que par l'équilibre de
ses coutumes: c'est une pépinière, ce n'est pas un édifice. On saura
qu'il vaut mieux pour elle créer des fils bâtards que de mourir stérile.
On proclamera que nul, pas même l'État, pas même un père, n'a le droit
de séparer deux êtres jeunes et sains lorsqu'ils ont exprimé la volonté
de s'unir.
Si j'ose prévoir (et souhaiter) les mesures qu'on adoptera un jour dans
cet esprit de justice et de liberté féconde, j'imagine qu'elles sont
contenues dans les propositions du programme suivant:
I.--Combattre par l'enseignement moral l'opinion abominable qui
représente la maternité comme pouvant être, dans une circonstance
quelconque, une faute contre l'honneur, un état illégitime et infamant.
II.--Garantir pendant le temps de la grossesse et trois mois après
l'accouchement les ouvrières et les servantes à gages contre toute
possibilité de renvoi, à moins de faits délictueux ou criminels dûment
constatés.
III.--Décréter que le certificat de bonne vie et moeurs, dans le sens
où l'on entend généralement cette expression, ne pourra être en aucun
cas exigé à côté de l'extrait du casier judiciaire qui est déclaré
suffisant.
IV.--Créer, sur toute l'étendue du territoire, des Nourriceries
d'Enfants Assistés où l'on recueillera jusqu'à la deuxième année tout
enfant nouveau-né qui, par l'indigence de sa mère, se trouverait en
danger de mort.
V.--Accorder les droits du mariage à tout couple qui exprimera librement
la volonté de s'unir devant l'officier d'état civil, sans frais, sans
délai, sans production de pièces, et sans aucune soumission au
consentement d'un tiers.
24 novembre 1900.
II
HISTOIRE D'UN FIANCÉ
Célibataires, le Sénat vous menace d'un impôt égal au quinzième du
principal de vos contributions. C'est-à-dire qu'un ouvrier qui verse
trente francs par an à la recette de son quartier, sans compter les
centimes additionnels, devra désormais donner quarante sous de plus, si
la loi est votée.--Bien.
Votre voisin nourrit et habille six enfants. Vous, vous payerez deux
francs par an le droit de vous nourrir tout seul. Le Sénat appelle cela
«égaliser les charges» et conseiller le mariage aux citoyens français.
Je ne discute pas.
Lisez maintenant ce qu'il en a coûté à l'un de vos camarades pour avoir
voulu se marier dans notre doux pays.
L'histoire est typique; elle est complète; et, par-dessus le marché,
elle est vraie. Il ne lui manque rien pour servir d'exemple.
* * * * *
Au mois de juin dernier, M. D..., ouvrier mécanicien, ancien
sous-officier d'artillerie, rencontra Mme X..., qui accepta de
devenir sa femme.--Il avait trente ans; c'est un âge où l'on est, je
crois, majeur. D'ailleurs ses parents l'approuvaient. Quant à la jeune
femme elle était orpheline et divorcée, c'est-à-dire civilement aussi
libre que possible. Rarement un projet de mariage se présente dans des
conditions aussi favorables.
M. D... réunit les papiers nécessaires, prit son acte de naissance dans
son tiroir, son certificat de résidence chez sa concierge, il courut
chez le commissaire de police pour obtenir la légalisation de cette
dernière pièce, il se procura, mais à grands frais, les actes de décès
des parents de sa fiancée; les fit dûment enregistrer, enfin, n'oubliant
pas même son livret militaire, il se présenta, sûr de lui, à la mairie
de l'arrondissement.
* * * * *
«Monsieur, fit l'employé, votre acte de naissante est périmé. Depuis la
loi de 1897, aucun acte de l'état civil ne doit avoir plus de trois mois
de date. Faites-en faire un autre, et payez.
--Mais... l'État me demande quel jour je suis né. Je le lui dis. Je ne
peux pas le lui dire plus clairement une seconde fois. Le nouvel acte
que je vous apporterai sera identique au premier, puisqu'ils seront tous
les deux copiés sur la même page du même registre....
--Monsieur, la loi est la loi. Faites une pétition à la Chambre si vous
n'êtes pas content.»
L'ouvrier se retire docilement. Rentré chez lui, il écrit au maire de
son village natal, fait queue à la poste le lendemain matin pendant
vingt minutes pour expédier un mandat de 2 fr. 55, rogne son dîner comme
son déjeuner, et attend la réponse du maire.
* * * * *
Deux jours plus tard, coup de théâtre. Un événement imprévu, une lettre,
un cri de joie: ses parents sont devenus riches. Et alors, d'une heure à
l'autre, ces mêmes parents qui trouvaient Mme X... charmante tant
qu'ils étaient pauvres, s'opposent brusquement à son entrée dans la
famille. Un billet de loterie a fait le miracle. Ils n'ont rien à lui
reprocher que d'être restée, ce qu'ils étaient, mais c'est assez pour
qu'ils la refusent, comme une honteuse mésalliance. Supplications du
fils, discussions, arguments, scènes violentes, rien n'y fait. Il a
donné sa promesse: cela n'a aucune importance. Il aime: cela n'est pas
sérieux. Elle aime aussi: on s'en moque bien.
Le héros de cette histoire, un brave homme décidément, n'hésita pas. Non
seulement il n'alla point chercher ailleurs la belle dot que son père
voulait lui faire toucher, mais il renonça même à l'héritage promis: il
fit les sommations.
Savez-vous ce qu'il en coûte à un malheureux ouvrier pour faire établir,
qu'il est majeur à trente ans, et qu'il a le droit de se marier où il
aime? Soixante-quinze francs.
M. D... épuisa ce jour-là ses dernières économies, mais il paya. Il y
eut d'abord un mois de luttes, puis un mois de formalités. Sur ces
entrefaites, une convocation à passer vingt-huit jours sous l'uniforme
vint encore retarder le mariage.
Lorsqu'il fut de retour à Paris, notre mécanicien se crut sauvé. Enfin
tous ses actes étaient en règle, les sommations avaient touché: la voie
était libre, en un mot.
Il se rendit à la mairie avec sa liasse de papiers et exprima timidement
le désir de voir les publications affichées le dimanche suivant.
«Monsieur, répondit l'employé avec un gracieux sourire, si vous étiez
venu il y a huit jours, c'eût été parfait; mais ces pièces sont du mois
de juin, nous voici le 7 octobre, tous vos actes sont périmés.
--Comment, une seconde fois?
--Une seconde fois. Veuillez faire refaire tous les actes, ceux de
naissance comme ceux de décès, tous les certificats et toutes les
légalisations. Inutile d'ajouter que les formalités d'enregistrement
sont redevenues nécessaires comme en juin dernier.
--Et il faut tout payer encore?
--Bien entendu.»
Pour la troisième fois, l'ouvrier fit les quinze démarches et paya les
quinze additions. Je me demande comment il s'en est tiré; mais le
législateur ne se le demande pas, soyez-en sûrs. Partout où il se
présentait, on le saluait comme une vieille connaissance. «C'est encore
vous? Enchanté de vous revoir. Entrez donc.» Il n'avait plus que des
amis dans tous les greffes et dans tous les bureaux de Paris, et quand
il s'en allait on lui disait: «A bientôt!»
* * * * *
Un pâle jour de novembre, ce Juif-Errant de l'État-civil, qui n'avait
plus même en poche les cinq sous d'Ahasvérus, remonta lentement
l'escalier de la mairie où il avait toutes ses habitudes, et en entrant
dans le bureau des mariages, il demanda d'une voix résignée désormais à
tout:
«Voici mes papiers. Cette fois-ci, pourquoi ne sont-ils pas en règle?
--Mais il me semble qu'ils le sont.
--Ce n'est pas possible.
--Si fait. Nous allons procéder aux publications. Vous épousez donc
mademoiselle...
--Non: «Madame»... Elle est divorcée.
--Alors il manque une pièce, en effet: la copie de la transcription de
l'acte qui a prononcé le divorce. Courez au greffe du tribunal civil et
rapportez-moi cela.
--Ah! je vous le disais bien» soupira le malheureux.
Une heure après, il était au greffe, où on lui répondait qu'on serait
enchanté de copier pour lui la pièce dont il avait besoin, et que cela
coûterait une vétille: cent quatre-vingt-dix francs avec quelques
centimes.
* * * * *
«Cent quatre-vingt-dix francs! mais où voulez-vous que je les prenne!»
C'était le dernier coup.
Tout mariage devenait matériellement inaccessible.
* * * * *
Le sympathique ouvrier qui m'écrit cette longue histoire, «si triste et
si burlesque à la fois», comme il le dit lui-même, termine sa lettre
par ces mots:
«Il n'y a qu'une solution possible pour moi. Je mettrai dix francs
par mois de côté. Au bout de dix neuf mois, je pourrai peut-être
enfin me marier. Mais à ce moment-là tous mes actes seront périmés
pour la quatrième fois, et alors je recommencerai ma promenade dans
les greffes, bien heureux si l'impôt projeté ne vient pas me
frapper dans l'intervalle comme «célibataire endurci».
Vraiment (et beaucoup de lecteurs sans doute devinent la phrase) je
trouve que M. D... est bien patient envers des lois aussi vexatoires que
les nôtres.
Si j'ai un conseil à lui donner, c'est de garder cette somme énorme--190
francs--pour la layette de son premier enfant qui en aura bien besoin,
le pauvre petit. Depuis six mois, on refuse de marier cet homme et cette
femme: qu'ils n'insistent pas. On les a ruinés: qu'ils arrêtent les
frais. Et s'ils tiennent absolument à porter un nom identique, j'offre
de leur faire faire, à mon compte; chez un graveur, deux cents billets
de part ainsi conçus:
«Madame X... et Monsieur D... ont l'honneur de vous informer qu'à partir
du 25 décembre 1900, ils se considéreront comme mariés.»
Tous les honnêtes gens du quartier, j'en réponds, leur donneront raison.
La moralité de cette anecdote s'inscrit logiquement à sa suite. M. Piot,
par son projet d'impôt, espère établir entre le célibat et le mariage un
parallèle avantageux pour la vie conjugale. Nous allons faire pour lui
la comparaison.
D'une part, voici M. A..., contribuable, taxé à 30 francs. Il est
célibataire; il n'a chez lui ni femme, ni maîtresse, ni enfants. Qu'au
dehors il soit chaste ou fréquente les filles, cela n'importe point:
dans les deux cas, il est infécond.
Pour prix de cette infécondité, M. Piot lui demande DEUX FRANCS.
Voici d'autre part M. D..., le héros des aventures qui précèdent. Je le
suppose lui aussi taxé à 30 francs. Il a voulu se marier selon le voeu
de l'État, et voici que l'État lui demande avant de le lui
permettre[26]:
Frais d'actes, correspondance et courses
(environ) 60 fr. 00
Trois nouvelles séries des mêmes frais
par suite de péremptions 180 fr. 00
Sommations respectueuses 75 fr. 00
Copie de la transcription d'un jugement
de divorce 190 fr. 00
----------
Total 505 fr. 00
Et le comble, c'est qu'on lui réclamera quand même 2 francs d'impôt par
an si sa femme est stérile malgré elle!
Ajoutez à cela les frais de la noce, puis toutes les dépenses de
logement, de vêtements et de nourriture que nécessitera son nouveau
foyer, et dites de quel côté descend la balance que M. Piot tient
suspendue à son doigt sénatorial.
La nature a donné des charges écrasantes aux familles nombreuses, et
l'État vient encore accabler ceux qui fléchissent déjà dans
l'appréhension des misères futures.
Majorité tardive, opposition des parents, refus d'autoriser venant de
l'administration ou des supérieurs militaires, nombre des démarches,
importance des frais, longs délais, péremption des pièces,--quoi encore?
les lois et les règlements amoncellent leurs barricades sur toutes les
routes qui mènent à l'union civile. La forteresse du mariage est une
place qu'il faut emporter contre tous. Avant d'obtenir la permission
d'être utile à son pays en fondant une famille de plus, il faut
satisfaire un Code suranné, un fisc aux cent bouches, une famille
égoïste, avare ou haineuse, une hiérarchie de supérieurs tracassiers ou
malveillants.
Combien succombent dans cette lutte, qui ne se marieront plus jamais,
après avoir passé à côté du bonheur! Dans l'amas des lettres que j'ai
reçues à l'appui de mon premier article, je trouve l'histoire d'un jeune
homme qui entendit ce mot d'un père: «Une femme en vaut bien une autre!»
Ah! vous croyez cela, vieillards! le jour où vous brisez la vie de votre
enfant, vous croyez qu'il se guérira, qu'il pardonnera, qu'il oubliera,
et que vous réussirez plus tard à jeter dans son lit une dinde grasse,
avec un portefeuille d'actions! Combien en pourrais-je citer qui sont
morts sans avoir voulu se laisser consoler ainsi!