tranchantes, sa bouche délicieuse et fraîche comme le vin après le
sommeil.
Le cou est droit comme le cou d'un jeune animal, et il est ferme sous la
main. C'est là que le baiser commence:
Les parfums sont plus odorants sur la nuque d'une belle fille aux
joues éclatantes.
Mais la beauté du visage ne serait que peu de chose si celle du corps ne
se révélait par un triple caractère que tous les poètes arabes
s'accordent à louer: fermeté des seins, finesse de la taille, ampleur de
la croupe.
Les jeunes filles:
Elles cherchent à cacher leurs seins gonflés qui ressemblent aux
grenades.
Une chanteuse:
Par la fente large de sa robe elle montre à l'amant qui la touche
une mamelle grasse et toute blanche.
Une maîtresse:
Elle a pris mon coeur avec ses yeux... avec ses seins magnifiques
où se pose un collier de corail.
Pour faire en quelque sorte équilibre avec la puberté triomphante de la
poitrine, le poète admire
Une croupe faite pour se poser sur un coussin.
Il est fier de son amie, parce que:
Sa croupe ressemble à une dune de sable et la naissance de ses
cuisses est grassement plissée.
Ces poésies s'adressent, il est vrai, à des amoureuses de douze à quinze
ans, mais qui sont, comme on le voit, des fillettes assez dodues.
* * * * *
Enfin, s'il faut aller jusqu'où les écrivains orientaux achèvent leurs
descriptions, un court fragment pourra suffire à compléter ce tableau
sommaire:
Si tu la touches, tu prends à pleine main un sexe solide et
saillant qui remplit presque toute la paume[17].
Parfois le poète est plus concis, et au lieu de décrire une à une les
beautés de sa maîtresse, il la peint en une seule phrase, mais avec
quelle intense et profonde poésie:
Je charme les jours de pluie (bien que la pluie à elle seule me
soit agréable) sous une tente soutenue par des pieux, avec une
fille délicate qui porte des anneaux et des bracelets suspendus à
ses membres comme des fruits.
Les métaphores ont presque toujours une extrême simplicité de termes
dans leur magnification même. Elles sont prises de la nature, du ciel et
du sable, des fleurs et des eaux. Elles n'ont pas, ou rarement, la
complexité précieuse et pénible des métaphores persanes qui seraient
souvent incompréhensibles sans les traités de rhétorique par lesquels
les Persans expliquent leurs poètes[18]. Si l'on n'emploie guère en
arabe que cinq métaphores courantes pour désigner les sourcils, les
Persans se vantent d'en former treize[19]. Si le visage est symbolisé de
huit manières en arabe, les Persans prétendent pouvoir le comparer à
quarante-cinq objets[20]. Ce n'est pas que leur langue soit plus riche,
au contraire; mais leur poésie plus cérébrale que réellement passionnée,
s'abandonne aux divertissements.
L'Arabe, lui, pourrait se passer de la métaphore, puisqu'il a le
synonyme, grâce à l'immensité de son vocabulaire. Chaque mot qu'il
emploie fait image et néglige son épithète comme un vêtement inutile à
sa splendeur; mais parfois il la ramasse, l'accumule, s'en pare et s'en
glorifie, et revêt en passant la métaphore classique avec une sorte de
respect pour ce très ancien costume consacré par les âges.
Tel décrit simplement:
Ses cheveux bouclent... Au milieu des tresses roulées, ou
flottantes disparaissent les peignes.
Tel autre qualifie avec exubérance:
Je connais une dame au ventre étroit: elle a des cheveux embaumés
d'ambre, noirs comme les corbeaux, abondants, nattés.
S'ils reprennent indéfiniment les figures traditionnelles, ils savent à
merveille renouveler leur charme. Après avoir cent fois comparé à des
perles les dents de son amie, Abi-Ouardi nous enchante par cette simple
tournure de phrase:
Ton collier le plus beau est celui de tes dents.
S'ils inventent c'est avec prudence et logique. El Ançari compare deux
yeux à des lacs languissants bordés par la rive noire de la paupière;
et, dans sa langue, la métaphore est toute naturelle puisque le mot
[mot arabe: 'ain] signifie à la fois «oeil» et «source». Abi Ouardi parle
de «paupières en larmes, gonflées comme des mamelles pleines»--et nous
ne songeons pas à trouver l'image hyperbolique, tant elle est juste.
Moins voluptueux (ou d'autre façon) que les Hindous, ils s'attardent
moins qu'eux à peindre la femme transfigurée par le plaisir passé,
abattue par la lassitude des sens. C'est debout et prête à les vaincre,
c'est fière et vierge qu'ils l'admirent, comme si leur amour était un
combat où le plaisir de lutter est à plus haut prix que la victoire
elle-même.
Ils aiment à figurer l'héroïne de leurs poèmes tantôt comme une
«gazelle» qu'on poursuit à la chasse, tantôt sous la forme d'une «lance»
que l'on saisit, flexible et fine.
Ses yeux belliqueux menacent ceux qu'ils regardent sous les «petites
épées noires» qui sont les cils; et les longues mèches de sa chevelure
sont les «serpents» qui la défendent: les serpents protecteurs de sa
virginité.
IV
Telle est, fleurie de métaphores et d'hyperboles, la beauté de la femme
arabe vue par son poète; mais nous n'aurions même pas esquissé le groupe
formé par les deux amants si nous n'admirions pas, en terminant, la
vénération que la femme inspire et qu'on ne le lui dénie jamais,--du
moins dans le style poétique.
Nous parlions plus haut de la familiarité patriarcale qui rapproche
nécessairement les jeunes gens d'une même tribu. Elle s'arrête au
premier amour.
Quel que soit le rang du poète, fils d'esclave comme Antar, ou Khalife
comme Yazid, et quelle que soit la femme dont il se dise épris, l'amour
monte de l'un à l'autre; il reste un hymne même lorsqu'il est une
chanson.
L'amant respecte cet amour. Il l'honore et d'abord il le cache.
Presque jamais nous ne savons quelle est la jeune fille aimée. On ne
nous dit rien qui la désigne. A partir d'une certaine époque, on la
travestit sous un nom d'homme; et entendez bien que cela est par pudeur,
non du tout par perversité. Dans les premiers âges de la poésie arabe,
l'auteur déroutait les curiosités en disant toujours: c'est une veuve.
Entendez bien aussi que cela n'était jamais vrai.
Mille délicatesses de sentiments naissent de cette passion qui connaît
le secret. On ne lira pas sans étonnement l'un des plus sensuels poètes
de l'école d'Ebn-el-Farid écrire ce vers pétrarquisant:
Je demande où elle est: et elle est en moi[21].
On admirera cette très jolie expression d'une jalousie qui ne veut pas
douter:
Donne-moi ta fidélité, puisque tu ne peux pas me donner ta
présence[22].
On lira pour la première fois, chez un poète du VIIe siècle, cet
enfantillage charmant et qui semble du XIXe:
J'aime le nom de Leila. J'aime les noms qui ressemblent au
sien[23].
On verra partout la passion se hausser jusqu'à la tendresse, jusqu'à
l'avènement du baiser: «L'étreinte rapproche-t-elle vraiment davantage?»
dit Ebn-el-Roumi[24].
Partout enfin on reconnaîtra ce respect de la vierge et de l'amante,
sous la forme à la fois pompeuse et discrète, ardente et chaste, qui est
restée celle de nos moeurs françaises et que nous appelons d'un mot
inconnu des anciens: la galanterie.
En effet, qu'on y prenne garde; il ne s'agit pas ici d'un rapprochement;
il y a filiation entre cet esprit et le nôtre.
La plus belle époque de la littérature arabe est celle qui précède le
siècle des croisades. Nos premiers chevaliers sont entrés en Orient au
milieu de la splendeur dont elle témoignait, car la littérature est le
miroir des temps. Haroun-el-Raschid était mort depuis plusieurs siècles
déjà. La civilisation musulmane s'affinait à son apogée. _Feros victores
cepit._ Si l'on ne fait pas remonter plus avant dans l'histoire la
noblesse française, c'est qu'en vérité elle n'existait point avant que
la noblesse arabe ne lui eût donné sa forme, son incomparable modèle. Le
caractère français dans sa forme actuelle date de cette Renaissance
suscitée par les croisés. Beaucoup des qualités dont nous sommes le plus
fiers sont dues à l'influence durable des mécréants vaincus sur ces
victorieux. Il est certain qu'en particulier si le mot «galanterie» est
presque intraduisible dans les langues germaniques, s'il exprime une
nuance d'égards qui est purement française ou espagnole, c'est que les
deux grands peuples à l'Occident du Rhin se sont trouvés encore presque
barbares, sous le resplendissement de la civilisation sarrasine. Dans
cette longue marche à travers le monde, du foyer de Hunding aux palais
de Saladin, nous avons changé d'exemples et de vertus traditionnelles:
il y a cette distance entre le nom de Frank et celui de Français.
DEUXIÈME PARTIE
LA DÉSESPÉRÉE
Ce logement d'ouvriers comprenait deux pièces et une toute petite
cuisine, mais aucune des chambres n'était assez large pour contenir à la
fois les deux lits de la famille. Dans la première couchaient les
parents avec le dernier-né. Dans la seconde était l'autre lit, pour le
fils et les petites filles: Julien, dix-huit ans; Berthe, quatorze, et
Sylvanie, neuf ou dix.
Depuis plus d'une heure tous étaient couchés. Dix heures venaient de
sonner à l'église de Grenelle. L'air lumineux et doux de la lune et de
la nuit descendait par la fenêtre ouverte, dans la chambre des
«enfants». Tous trois reposaient sur le côté, Julien tournant le dos à
la petite qui dormait au bord du matelas; et Berthe s'allongeait en face
de son frère, la joue sur le bras, les yeux grands ouverts.
Julien lui toucha la jambe:
--Tu ne dors pas?
Elle fit nerveusement:
--Et toi?
Il fixa quelque temps ses yeux sur les siens et reprit en lui serrant le
genou dans sa main affectueuse:
--Tu penses à lui?
Elle ricana:
--Et toi, tu penses à elle?
Soulevé sur un coude, il secoua très doucement la tête avec un regard
plein de pitié aimante, un regard de grand frère qui a déjà vécu et qui
sait ce que c'est qu'un premier amour. Berthe, serrant les dents pour ne
plus parler, avait pris le bout de sa natte entre ses doigts et elle
ajustait machinalement le petit noeud, fait d'une ganse noire, qui
étranglait la mèche blonde.
--Pauvre gosse, reprit-il, pauvre petite gosse, sais-tu comme tu as
changé depuis l'autre mois? Tu ne dors plus de la nuit, tu ne manges
plus, tu n'as plus de couleurs ni de santé. Est-ce que ça va durer
longtemps, cette vie-là?
Elle répondit avec tranquillité:
--Probable que non. Je me suicide demain.
D'un seul mouvement, il l'empoigna par les épaules et la maintint en
tremblant des deux bras:
--Tu te... Qu'est-ce que tu dis? Qu'est-ce que tu as dit? Es-tu folle?
D'abord, elle se blottit la tête, comme si elle craignait d'être giflée,
puis, perdant soudain toute contenance, elle ne put retenir ses joues de
se contracter, ses larmes de jaillir, et ce fut en sanglotant qu'elle
répéta tout bas dans le silence de la chambre:
--Oui, je me tue, Julien; oui, je me tue... On n'entendra plus parler de
moi... Ça sera fini de Berthe une bonne fois et maman sera contente,
puisque je suis si vicieuse, qu'elle dit, si potée à mal tourner... Le
bon Dieu sait pourtant que c'est pas vrai, que j'ai rien fait de mal
avec personne, même avec mon petit ami... Je me tue comme ça, je ne peux
plus durer, j'ai trop de malheurs dans la vie... Depuis que je suis au
monde, j'ai eu que des coups, tout le temps des coups, et des mots comme
à la dernière des dernières... Je travaille mes douze heures par jour,
je fais tout ce que je peux d'ouvrage, et le samedi, quand je rapporte
mes quatre francs cinquante de ma semaine, maman ne rate pas de me dire
que ça ne paie pas ma nourriture et les bottines que j'use en courses...
Eh bien! voilà, quand je serai noyée, je ne coûterai plus rien à
personne et ça sera tout débarras. J'irai demain à l'île des Cygnes, on
n'a qu'à se faisser glisser, j'aurai plus de courage qu'à me jeter d'un
pont. C'est bien décidé, va, Julien, on peut se dire adieu jusqu'à
demain la Morgue.
* * * * *
Julien comprit que cette grande douleur devait avoir une autre cause. Il
prit sa petite soeur dans ses bras, et quand sa propre émotion lui
permit d'articuler deux mots, il lui dit à l'oreille:
--Et Jean?
Alors les sanglots redoublèrent.
Mon petit Jeannot, mon petit Jean, pleurait-elle; mon _beau_ petit Jean!
--Voyons, raconte-moi, Berthe, il faut dire tout, maintenant; depuis
quand vous connaissez-vous?
--Depuis le 14 de l'autre mois.
--Où est-ce que tu l'as rencontré?
--Boulevard Montparnasse.
--Comment ça?
--Sur un banc.
Et, de question en question, il parvint à savoir, mais lentement et à
grand effort, tout le secret de cette pauvre petite existence qui
voulait déjà s'anéantir.
«Jean» était un ouvrier de seize ans, à peine sorti de l'apprentissage
et bon ouvrier autant qu'on pouvait croire celle qui parlait de lui. (Il
avait toutes les qualités.) Lui et elle s'étaient rencontrés par un de
ces hasards de Paris, qui, parmi trois millions d'hommes, réunissent
deux amoureux. Il l'avait trouvée gentille, elle était devenue folle de
lui et tout de suite ils étaient montés jusqu'à ces grandes passions
sentimentales, qui transforment si vite deux enfants en personnages de
tragédie.
Le jeune homme n'avait nullement essayé de séduire cette modiste de
quatorze ans à la façon d'un bourgeois qui l'eût suivie sur le
trottoir. Très honnêtement il lui avait demandé sa main, comme on la
demande dans le peuple de Paris, entre fiancés qui ont déjà l'âge du
travail indépendant, sans avoir atteint l'âge des noces. C'est-à-dire
qu'il lui avait offert la vie commune, l'entrée en ménage et le serment
de s'aimer toujours. Plusieurs soirs de suite il vint la prendre à la
sortie de l'atelier pour causer avec elle tout le long du chemin sans
trop retarder l'heure de son retour, et tout fut décidé entre eux,
jusqu'à la chambre qu'ils loueraient, jusqu'au budget de leur avenir. Il
gagnait quatre francs par jour, elle soixante-quinze centimes; c'était
assez pour vivre tranquillement, et même pour avoir un bébé. Une fois ou
deux ils s'attardèrent dans les squares écartés, derrière les massifs,
sans échanger d'autres voluptés que celles du bras autour de la taille
et de la bouche sur la bouche; mais cela seul suffisait bien à les
empêcher de dormir la nuit suivante.
Ils en étaient là, quand la petite Berthe commit l'imprudence de se
laisser surprendre par une voisine, à la limite de son quartier. La mère
en fut vite avertie; la scène qui suivit, je la laisse à penser. La
pauvre fillette fut battue pendant vingt minutes, et, à chaque coup, sa
mère lui criait un des innombrables mots qui désignent les prostituées,
ou une des phrases qui expriment le plus crûment l'emploi de leur temps.
A dater de là, elle alla chaque soir prendre sa fille à l'atelier,
quitte à lui reprocher le long de la route l'heure que cela lui faisait
perdre; et ce fut, entre Berthe et Jean, la séparation brutale.
* * * * *
Julien écoutait la petite désespérée qui pleurait à chaque mot, à chaque
souvenir, et frémissait de la bouche comme une agonisante. Il y avait
des larmes partout, sur le traversin, sur la chemise, au bord du drap,
tout le long du bras et des mains.
Gronder les fillettes qui parlent de suicide, les traiter de sottes et
les intimider par la menace ou la violence, c'est la première idée qui
vient à l'esprit. Mais Julien connaissait bien le caractère de sa petite
soeur; il savait qu'elle ferait comme elle avait dit et qu'il n'y
avait pas deux moyens de lui rendre le goût à la vie.
--Tu le reverras, dit-il, je m'en charge. Tu le reverras demain, et pas
pour un moment. File avec lui, ma Berthe, ils ne vous trouveront pas
quand vous serez montés a Belleville...
De nouveaux sanglots l'interrompirent:
--On se reverra plus... Il part, demain, au matin... Il m'a écrit à
l'atelier... Il s'est mis dans l'idée que j'ai un autre amoureux, parce
que j'ai pas trouvé moyen qu'on soit ensemble depuis quinze jours... Il
me dit qu'il m'attendra ce soir à l'île des Cygnes jusqu'à minuit, sous
le pont du chemin de fer en cas qu'il pleuvrait, et que si je n'arrive
pas, qu'il part à Saint-Étienne où que son oncle l'emploiera... Je peux
pas sortir d'ici la nuit, mais j'irai demain à la même place et je serai
contente de mourir juste à l'endroit qu'il m'attendait.
Julien sauta du lit:
--Veux-tu bien t'habiller tout de suite! En voilà des histoires de
l'autre monde pour une nuit de plus ou de moins que tu resteras chez
nous! Les onze heures ne sont pas sonnées. Tu vas te nipper en cinq
minutes, et, comme je ne veux pas te laisser seule faire la rue de Javel
à cette heure-ci, je descends avec toi, ma gosse, on ne te dira pas de
boniments.
Berthe, égarée de surprise et soulevée de joie, se laissa glisser du
lit, courut vers la chaise, prit ses bas, ses jarretières, sa chemise...
Elle ne quittait pas son frère du regard, et se frottait les yeux, l'un
après l'autre, un peu pour essuyer ses larmes, mais surtout pour être
sûre qu'elle avait bien vu, bien compris, que son Julien ne se moquait
pas d'elle, qu'elle allait sortir, partir, ne plus se tuer, ne plus
avoir de peines et entrer de toutes ses forces dans tous les bonheurs de
la vie.
Elle était haletante et légère; un sourire continuel lui laissait la
bouche ouverte dans un épanouissement de joie. Elle ne savait plus bien
ce qu'elle faisait; après avoir mis ses bas, elle les jeta, en prit
d'autres, atteignit dans l'armoire sa belle chemise, avec un petit
pantalon neuf qu'elle s'était festonné elle-même. Avant de s'habiller,
elle empoigna une éponge humide, la frotta sur son corps, de la tête aux
pieds, et s'essuya d'un torchon propre. Elle avait caché au fond d'un
tiroir pour un sou de poudre de riz; elle s'en mit sur le bout du nez,
sur le front et sur les joues. Se coiffer, maintenant! elle avait
oublié. En trois tours de doigta sa tresse fut dénattée, peignée d'un
coup de peigne si hâtif qu'elle arracha quarante cheveux; les épingles
de fer et de celluloïd étaient là au coin de la cheminée; bien vite,
tout fut relevé, fixé, bouffé, lustré, arrondi. Elle attrapa sa jupe du
dimanche, sa chemisette à pois rouges toute fraîche empesée, sa ceinture
de cuir et sa cravate rose, puis son unique paire de bottines, son
canotier, son parapluie, tout ce qu'elle possédait enfin.
--Tu n'es pas prêt encore! dit-elle à Julien.
Il ne s'en fallait que d'un instant.
Comme ils allaient franchir la porte, elle aperçut, dormant toujours au
bord du matelas, sa petite soeur Sylvanie que rien n'avait éveillée.
--Pauvre Ninie, dit Berthe en penchant la tête. Il n'y a qu'elle que je
regrette le jour que je pars d'ici. Toi, tu viendras me voir, dis,
Julien? On s'écrira, poste restante?... Mais qu'est-ce que maman va te
dire, quand elle verra que suis filée? Tu n'as pas fini d'en entendre!
--Je ne rentrerai pas non plus, fit Julien plus tristement. Tu avais
raison, tout à l'heure. Si tu penses à Lui, je pense a Elle.
LIBERTÉ POUR L'AMOUR
ET POUR LE MARIAGE
C'est une des superstitions de l'esprit humain d'avoir imaginé que
la virginité pouvait être une vertu.
VOLTAIRE.
I
LIBERTÉ POUR L'AMOUR ET POUR LE MARIAGE
Ou vient de publier la statistique de la natalité française pendant
l'année dernière. Les chiffres baissent d'année en année. La
dépopulation suit sa marche avec une constance désormais certaine.
Depuis treize ans, il naît en France 800,000 enfants par an. Il en naît
1,600,000 en Allemagne. M. Bertillon, par une opération mathématique du
genre le plus simple, en conclut que dans sept ans d'ici chacun de nos
soldats aura deux adversaires. Le présage est à retenir.
Pendant quelques jours, comme tous les ans à pareille époque, nous
allons entendre une lamentation bruyante dans la presse et à la tribune.
Des gens ouvriront de larges bras, baisseront la barbe et secoueront le
front. On soupirera: «Pauvre France!» On dira aussi: «Décadence des
moeurs!» Et la Chambre, par l'organe d'un orateur complaisant,
accusera l'imprévoyance et l'égoïsme de chaque citoyen en particulier,
sans se demander si elle n'a pas une part de responsabilité dans la
situation qu'elle déplore.
* * * * *
Le mal est simple et net: les naissances baissent. Le programme de
combat est simple également: influer de telle sorte sur les moeurs
publiques que le nombre des naissances s'accroisse. Jamais vous
n'obtiendrez un résultat sérieux avec des mesures latérales comme la
levée d'un impôt sur les célibataires et autres balivernes d'opéra
bouffe. Vous savez bien qu'ainsi vous frapperez M. N., qui a donné au
pays, par voie de bâtardise, quatre soldats vigoureux, et qu'en même
temps vous exempterez M. X., avec sa femme légitime qui pourrait être
féconde mais qui préfère ne l'être point.
Vous ne réussirez pas davantage en promettant 45 fr. par an aux
ouvrières qui voudront bien mettre sept enfants au monde, et elles vous
diront pourquoi, si vous les interrogez.
Enfin, je reconnais que le droit de vote est un droit important, bien
que je n'en use guère; mais il me semble que si j'étais mineur,
terrassier ou maçon, et si je n'avais pas d'autres raisons de créer sept
enfants misérables dans une petite chambre basse, l'honneur de voter
deux fois pour mon conseiller municipal ne m'éblouirait pus au point de
me rendre sept fois père.
Non. Agir sur la situation démographique d'un peuple, faire monter le
chiffre des naissances annuelles grâce à des mesures législatives aidées
de propagandes morales, ce n'est pas d'abord une question de primes, de
petits impôts, ni de vote plural, c'est, avant tout, en bonne raison:
1º Délivrer les jeunes gens de tout les entraves que la société apporte
au rapprochement des sexes;
2º Faire en sorte que la femme, âpres avoir conçu, ne soit pas amenée
bientôt à s'en repentir et à s'en cacher.
Or, s'il est vrai que le législateur et les classes dirigeantes exercent
une influence quelconque sur la natalité en France, ils l'exercent, on
le sait assez, précisément dans le sens contraire à celui-ci.
En effet, que se passe-t-il? On parle de propagande; quelle propagande
fait-on dans la campagne et dans les faubourgs? Celle de la virginité.
Chaque année, de vieilles personnes animées d'un esprit qu'elles croient
excellent, et confondant la vertu avec la continence selon l'équivoque
traditionnelle, lèguent des titres de rente aux communes rurales, à
charge pour les municipalités de couronner solennellement la jeune fille
la plus «vertueuse». Et de toutes les vertus, quelle est la plus
illustre aux yeux du donateur? Pourquoi le conseil municipal, la
fabrique et les pompiers vont-ils entourer sur la Grand'Place cette
jeune fille à glorifier comme une statue vivante? Est-ce parce qu'elle a
sauvé la vie de quelqu'un? Non. Est-ce parce qu'elle nourrit de son
travail ses petits frères ou ses vieux parents? Non; elle est seule et
orpheline. Est-ce parce qu'elle a donné des fils à la patrie? C'est
justement parce qu'elle lui en refuse! Si on l'acclame, si on
l'embrasse, si le préfet la montre au peuple, si on lui joue la
«Marseillaise», c'est parce que, belle, robuste et saine, elle
s'opiniâtre contre tous dans la stérilité volontaire.
On reproche aux Carmélites d'être célibataires et vierges, mais quand ce
même célibat, cette même virginité sont le fait d'une blanchisseuse, il
n'y a pas assez d'orphéons, de quinquets et de pétards pour annoncer aux
citoyens qu'on va leur présenter une fille dont la vie est un exemple.
Exemple qu'on peut suivre ou ne pas suivre, dira-t-on. Non pas!
En province, c'est-à-dire parmi 35 millions de Français sur 38, toute
fille qui devient amante «fait une faute»; le terme est significatif.
Les commères ne la reçoivent plus. On la fuit. Parfois on l'insulte. Si
elle est domestique, on la chasse. Si elle est institutrice, on la
dénonce, car la fornication est un péché mortel, même chez les
anticléricaux. Vous vous rappelez qu'il y a quatre ans on a décapité sur
la place de Rennes un petit vicaire de campagne, non parce qu'il avait
tué son curé (cela n'était nullement prouvé), mais parce qu'on l'avait
vu l'année précédente sortir d'un mauvais lieu avec un complet à
carreaux qui fut retrouvé dans sa chambre. Le jury a décidé que quand on
connaissait une fille de plaisir, on était par cela même capable de
jeter un octogénaire au fond d'un puits, et le ministère de la justice a
rejeté le recours en grâce, ce qui indiquait son assentiment.