Reposons-nous plutôt devant la magnifique image qui était l'idéal de

l'athlétique grecque. Notre sport gagnerait à s'inspirer d'elle. Nos

coureurs, attirés par l'appât des prix, s'entraînent constamment au même

exercice. Ils deviennent semblables à des ténors qui donneraient sans

cesse l'_ut_ de poitrine et qui ne sauraient pas chanter «Au clair de la

Lune» dans le médium.

Le sport ainsi compris est tout le contraire d'un art.

Puisque nous avons en France des sociétés puissantes qui règlent à leur

gré l'ordre des fêtes et la nature des récompenses, pourquoi ne

s'uniraient-elles pas pour offrir le plus grand prix de l'année au

champion général des «cinq arts athlétiques»? Je sais qu'on a tenté

l'expérience dans notre pays et que les premiers résultats n'ont pas été

satisfaisants. Ils ne pouvaient l'être si tôt. On ne réforme pas ainsi

l'entraînement de toute une génération. A une formule nouvelle, il faut

des hommes nouveaux. Ceux-ci viendraient en foule s'ils étaient prévenus

que leurs efforts dussent être récompensés plus que ceux de leurs rivaux

spécialistes. Il semble bien que ce soit surtout une question d'argent.

Créons l'émulation par la prime et nous aurons, peu à peu, un concours

national annuel qui, sans éclipser les autres réunions sportives,

tiendra néanmoins parmi elles le premier rang, et le plus digne.

C'est en formant des athlètes complets que nous servirons le mieux le

développement de la vigueur adolescente et l'intérêt supérieur de la

beauté française.

LESBOS D'AUJOURD'HUI

La terre de Daphnis et de la petite Chloé, la vieille île éolienne

devant laquelle l'amiral Caillard va mettre en batterie ses monstrueux

canons, Lesbos est aussi mal connue qu'elle est célèbre.

Des paquebots européens la contournent sans y faire relâche. Les

touristes visitent Chio, Smyrne et les grands souvenirs de la Troade.

Très peu de voyageurs récents peuvent compter, parmi leurs excursions,

un séjour à Mytilène. L'un d'eux est un Français, M. de Launay, chargé

de mission par le gouvernement. Avant lui, deux Allemands, Conze[5] et

Koldewey, ont reconnu les ruines antiques échappées aux ravages des

Turcs et aux boulets des Vénitiens. Enfin, un habitant de l'île, M.

Georgeakîs, a recueilli les traditions, les contes, les chansons

populaires de son pays dans un intéressant travail auquel l'un de nos

plus savants _folk-loristes_, M. Pineau, collabora[6]. Mais ces études

n'ont pas dépassé le cercle restreint des hellénistes et nos curiosités

d'aujourd'hui leur donnent inopinément un intérêt général qu'elles ne

prétendaient pas éveiller.

L'heure est venue de leur demander une causerie familière sur la vie

intime de ces paisibles gens auxquels nos cuirassés vont rendre visite

avec le cérémonial de la guerre.

* * * * *

Lesbos, île séparée de l'Asie par la mer éclatante de l'Archipel bleu,

est encore habitée par une peuplade grecque, de moeurs à demi

orientales, comme au temps où les Lydiens lui envoyaient leurs étoffes

de soie et passaient dans ses ports en faisant voile vers Athènes. La

vie, de nos jours, y est peut-être plus modeste, plus secrète et plus

retirée, mais elle a gardé ce caractère de paix tranquille, de bonheur

naïf et doux, que Longus lui donnait il y a deux mille ans et que les

voyageurs contemporains ont retrouvé intact dans l'âme de son peuple.

Une montagne de marbre blanc, un Olympe devenu Saint-Elie, que l'hiver

couvre parfois d'une neige éblouissante; quelques collines rocheuses;

des golfes d'azur sombre, unis comme des lacs; un paysage d'un vert très

frais, analogue, dit M. de Launay, à celui des montagnes de France: des

chênes, des peupliers longs, des noyers çà et là, des haies de mûriers

sauvages, des forêts dont le sol est couvert par un tapis d'anémones

rouges; puis, en descendant vers la mer, des fleurs de toutes les

nuances, des épis, des pâturages et d'innombrables oliviers: tel est le

pays de Sapho. Sur les plages, on trouve le murex, le coquillage de la

pourpre.

Le costume des femmes est d'un éclat tout asiatique; il se compose d'une

culotte bouffante, serrée à la cheville, d'une chemisette blanche à

raies roses, et d'un boléro très ouvert qui laisse la poitrine libre

dans la mince étoffe. Les cheveux sont ornés d'un mouchoir de couleur

qui fait parfois le tour du visage; on y pique des aigrettes, des

fleurs, des mousselines transparentes ou des rubans multicolores, selon

les villages. Les jeunes filles sont très fières de leurs cheveux noirs,

qu'elles portent en nattes tombantes. Plus les nattes sont longues, plus

les filles se disent belles, et une vieille superstition veut que la

veille du premier mai elles frappent leurs dos nus avec des orties pour

faire pousser leur chevelure.

Chaque année, ce jour-là aussi, elles s'en vont, par groupes d'amies, le

soir, en chantant, dans la campagne nocturne. Elles cueillent autant de

fleurs qu'elles en peuvent rapporter, et celle qui la première entend le

coucou est dite avoir reçu le plus heureux présage. Elles rentrent dans

leurs maisons quand le village est endormi, et là elles tressent des

couronnes, des guirlandes, des gerbes fleuries, qu'elles suspendent aux

fenêtres et aux portes fermées. Le lendemain, quand le soleil se lève,

tout le printemps de la terre est venu, entre leurs doigts, envahir les

cités de ses corolles et de ses parfums.

C'est la première aube de mai; le village s'éveille avec elle, et chacun

s'habille en hâte. Toutes les femmes ont des anémones dans les cheveux

en signe de joie. Tous les hommes sont en habit de fête, portant le

gilet noir boutonné en losange, la ceinture écarlate et le bonnet cassé

neuf. Une vieille dame, dans chaque quartier, parcourt les rues, portant

une coupe de miel où elle trempe son doigt, et elle touche de ce doigt

les vierges au front pour les faire paraître douces comme le miel aux

yeux de leurs fiancés.

A douze ans, les filles se marient, si toutefois elles ont un trousseau

complet; autrement, les partis ne se présenteraient pas. Ce trousseau,

il faut qu'elles le fassent elles-mêmes; la plus habile est la mieux

ornée. Toutes les pièces du linge et des vêtements sont tissées au

métier par la candidate: chemises, chemisettes, pantalons bouffants,

draps, serviettes, nappes et torchons, étoffe à trame lâche ou serrée,

unies ou rayée de couleurs pâles, sortent peu à peu de tous ces petits

doigts si pressés de s'unir à ceux d'un mari. Après cela, il faut

couper, ourler, broder, que sais-je? Les mois et mois passent dans ce

long travail d'enfant, qui porte sa récompense au terme de sa tâche.

Les accordailles se font toujours entre le jeune homme et la jeune

fille, les parents n'étant consultés que par la suite. S'ils ne refusent

pas leur consentement, les deux familles se réunissent, et le prêtre a

mission de rédiger le contrat, afin que la félicité matérielle des époux

reçoive par là une sorte de bénédiction religieuse, comme leur bonheur

intime et leur union chrétienne.

A la veille du mariage, toutes les amies de la fiancée se donnent

rendez-vous dans sa chambre, et font elles-mêmes la toilette de noces.

Le trousseau est déployé, exposé sur les murailles. La jeune fille est

lavée par ses petites voisines, qui lui teignent les ongles en rouge.

C'est pour elle, en effet, que la fête se donne. C'est elle qui épouse

et elle qui possède; le mari ne vient qu'au second plan. Une très

ancienne coutume qui remonte au delà des Grecs, jusqu'aux premiers temps

de la civilisation égéenne, veut qu'à Lesbos, la femme soit chef de la

famille, la fille seule héritière au détriment des fils. Elle hérite

même du vivant de ses parents, car, en dehors de la dot qu'elle reçoit,

et du trousseau qu'elle s'est tissé, la fille aînée prend possession de

la maison paternelle le jour de son mariage, et le père va porter son

foyer autre part.

Après la cérémonie à l'église, les assistants se réunissent chez les

nouveaux mariés. Une jeune fille se tient à la porte, et chaque fois

qu'un invité se présente, elle lui met dans la bouche une cuillerée de

confitures, en symbole des douces pensées qu'il lui faut apporter en

passant le seuil nuptial.

* * * * *

N'est-ce pas que les petits détails de ces coutumes populaires éveillent

l'idée d'une république heureuse, où tout serait inconnu de ce qui

assombrit les peuples d'Europe? Et réellement Lesbos est une île

fortunée. Personne n'y est très riche, ni très pauvre non plus. La

terre, partagée entre les familles, offre un morcellement à peu près

régulier. Nul homme qui n'ait là son bout de champ, ses oliviers

précieux et son pain sur la planche. Un climat d'une égalité

paradisiaque y rend les cultures faciles et les repos délicieux. Sous

leurs toits couverts de roseaux, les maisons peintes de couleurs

diverses présentent des pièces vastes où s'étendent des tapis en poil de

chèvre tissés par les femmes. Le long des murs blanchis à la chaux,

quelques divans sont allongés, et l'on y fait asseoir les hôtes en leur

donnant du café turc, des sucreries roses et des fruits confits.

Mytilène, la capitale de l'île, est construite dans une position qui

rappelle exactement celle d'Alexandrie moderne. Elle s'étageait

autrefois en amphithéâtre sur une presqu'île à demi détachée, qui

n'était reliée à la terre que par des ponts de pierre blanche. De chaque

côté de ces ponts, deux ports symétriques se creusaient, ainsi que le

Vieux-Port et l'Eunoste à gauche et à droite de l'Heptastade. Puis leur

fond bas s'est ensablé. Un isthme lentement émergé s'est élargi entre

les anses et la ville nouvelle y est descendue. Il ne reste rien de la

cité antique.

C'est aujourd'hui une petite ville propre et tortueuse, coupée d'une

quantité de ruelles et d'impasses, bariolée, grouillante et cosmopolite

comme les moindres ports de la Méditerranée. Ses maisons bleu clair,

rose pâle et jaune léger couvrent des teintes les plus tendres les

premières pentes de la citadelle, et une forêt d'oliviers la coiffe de

sa chevelure sombre. Les paysans de l'intérieur apportent là et vendent

aux marchands étrangers l'huile de leurs olives et le vin de leurs

vignes, ce vin de Lesbos jadis si fameux et toujours si recherché des

Grecs. D'autres y vendent de la soie, des figues, des peaux tannées, du

miel, des moutons descendants des troupeaux qui entourèrent Daphnis, des

brebis filles de celle qui allaita Chloé. Ces modestes échanges

suffisent à la vie pastorale du pays, et, n'imaginant pas d'autre

superflu que les richesses des bois et des plaines, les Mytiléniens

n'amassent pour trésors que le miel de leur abeilles: ils en ont fait le

symbole du bonheur.

* * * * *

Soyons doux pour ce peuple innocent et simple que les Turcs laissent en

paix depuis soixante-dix ans. Si mous débarquons dans ses ports

merveilleux, s'il nous faut quelque temps nous substituer à ses maîtres,

et surtout si notre établissement dans l'île doit se prolonger au delà

de nos ambitions, montrons-nous discrets et faciles à l'égard de ces

villageois qui ne sont pas responsables des fautes du sultan. Ils

ignorent la question des quais et les écoles de Syrie. La créance

Lorando n'est pas à leur compte. Allons chez eux comme des amis. Notre

cause est déjà gagnée auprès d'eux puisque leurs aversions et nos

hostilités s'adressent pour l'instant au même personnage.

Enfin, soyons respectueux pour le sol où reposent leurs glorieux

ancêtres. C'est là, c'est dans l'île de Lesbos que les premiers lyriques

ont chanté leurs premiers vers dans une langue européenne. C'est de là

qu'ont jailli les sources de l'ode et les larmes de l'élégie. Tous ceux

qui ont trouvé dans les strophes d'un poète le rythme de leurs

enthousiasmes où la consolation de leurs désespoirs doivent regarder

cette île comme le lieu privilégié de leur pèlerinage intime: elle est

sacrée pour toujours. Le sang ne peut plus être répandu sur les rives où

la légende veut que les vagues aient un soir jeté, avec leur écume

divine, la tête et la lyre d'Orphée.

5 novembre 1901.

[Le jour où cet article paraissait, l'escadre de la Méditerranée

venait de quitter Toulon pour une destination inconnue, après la

rupture des relations diplomatiques entre la France et la Turquie.

On pensait qu'elle se dirigeait vers Lesbos et elle y aborda en

effet quelques jours plus tard. Cet événement est encore trop près

de nous pour qu'on ait oublié comment l'amiral Caillard leva

l'ancre après une courte démonstration navale qui ne souffrit

aucune résistance.]

LA FEMME

DANS LA POÉSIE ARABE

Si l'on demandait à un lecteur occidental comment il se représente

l'héroïne d'un poème arabe où il est parlé d'amour, j'imagine que le

lecteur serait d'abord surpris de s'entendre interroger sur le cours

élémentaire de ses connaissances générales; qu'ensuite, et pressé de

répondre, il décrirait sommairement la silhouette d'une jeune femme âgée

de vingt-cinq ans, vêtue de huit robes impénétrables, recluse dans un

harem aussi fortifié qu'une prison et traitée comme une esclave.

Or ce portrait serait justement à l'opposé de l'exactitude, et presque

le plus faux que l'on pût offrir: on premier lieu, parce qu'à vingt-cinq

uns une femme arabe est plusieurs fois grand'mère, et ne saurait plus

(du moins physiquement) inspirer les poètes lyriques... Arrêtons-nous

dès le début sur cette question d'âge où nous trouverons la clef de

toute poésie orientale.

I

La jeune fille arabe a de dix à douze ans.

Ceci est capital.

Elle a douze ans comme la jeune fille grecque. C'est la [mots grecs:

dôdeketis nymphê] des poètes de l'Anthologie. Nubile depuis plusieurs

années, elle est femme par le corps et par la beauté; mais les

transformations de sa poitrine et de ses hanches ne sauraient faire

qu'elle ne soit restée, cérébralement, une petite fille. A Corinthe

ainsi qu'à Bagdad elle joue encore aux osselets, une heure avant de

suivre son premier amant; il n'y a pas de transition pour elle entre les

jeux de la chambre et ceux du lit, rien de ce que nous appelons en

Europe la «jeunesse», qui sépare l'enfance de la maternité. La jeune

fille arabe est toujours un enfant, et c'est par là qu'elle donne le ton

(de même que la vierge Hellène) à la poésie amoureuse toute naïve qui

refleurit depuis trois mille ans autour des mers levantines.

Volontairement naïve est cette poésie, et sincèrement, et à propos. Que

de sottises critiques n'avons-nous pas lues sur la «fausse naïveté», sur

la «mièvrerie» de Daphnis et Chloé,--pour prendre cet exemple d'amours

orientales. Mais Chloé a treize ans![7] et comment une petite bergère

éolienne de treize ans s'exprimerait-elle selon la vraisemblance, si

elle ne montrait pas ses façons puériles de sentir, de pleurer, de

parler ou de se taire?

Les amantes qui sont nées dans nos pays froids, où tous les printemps

sont en retard, même celui de la jeunesse humaine, éprouvent leurs

premières passions à l'âge où leur éducation intellectuelle est

terminée. Il est tout naturel qu'elles mêlent le monde abstrait au

nouveau monde physique dont l'éveil bouleverse leurs âmes déjà grandes.

Qu'une Mecklembourgeoise de vingt-quatre ans réponde «Infini» à qui lui

dit «Amour», et personne ne s'en étonnera; elle peut disserter comme il

lui plaît sur les affinités mystérieuses des êtres et même établir une

corrélation raisonnable entre le mouvement circulaire des planètes et le

manège du lieutenant qui gravite autour de sa blonde personne. Elle a eu

tout le temps d'apprendre sa philosophie. Souvent même elle a fait le

tour des vanités psychologiques et, vierge comme la Rosalinde de

Shakespeare, elle pourrait dire comme celle-ci, lisant son premier

billet doux: «Love is merely a madness.»

Mais une enfant de douze ans! A quoi peut-elle comparer les premières

voluptés de son corps si ce n'est aux premières joies matérielles et

simples qu'elle a pu goûter? Dira-t-elle que le désir est plus amer que

le regret? non, mais «doux comme le miel» parce qu'elle est à l'âge où

l'on aime le miel, et parce que la douceur des lèvres sur les lèvres,

sensualité mal connue d'elle encore, ne lui rappelle guère que sa

gourmandise.

Et voilà pourquoi le Cantique des Cantiques chante ainsi le bonheur

d'aimer: «Il y a, sous ta langue, du miel et du lait[8].» Voilà comment,

dans la plupart des poèmes arabes que l'on va lire, les métaphores même

les plus complexes ne quitteront jamais le champ des réalités pour celui

des abstractions. Ce n'est point que les poètes orientaux ne puissent

briser le cercle des images visuelles; c'est que, lorsqu'ils parlent

d'amour, ils doivent se refaire une âme d'enfant, par la nécessité même

du sujet.

II

Cette très jeune amante, cette femme-enfant, où et comment le poète la

rencontre-t-il?

Est-ce à travers tous les dangers, au moyen de tous les artifices,

ruses, fourberies et stratagèmes, dont la légende accréditée chez nous

charge les moeurs orientales? est-ce dans cette forêt de mystères et

d'embûches que les aventures d'amour poursuivent là-bas leurs fins

naturelles?

Non; ceci n'est vrai que d'Alger, du Caire ou de Bagdad, cités

exceptionnelles de ce grand peuple errant et libre qui est la famille

arabe. Et même là, tant de secrets et de luttes insidieuses autour de

la femme ne sont ordinairement que les péripéties, de l'adultère: sujet

de contes et non de poèmes. L'innombrable littérature musulmane[9] où

les complexités de l'adultère forment si souvent la trame du récit,

excuse l'erreur où nous tombons lorsque nous nous imaginons volontiers

l'amant arabe à cheval en pleine nuit sur un mur de harem avec un

coutelas entre les dents et deux pistolets à la ceinture. Une telle

posture n'est pas habituelle aux poètes, et si elle est encore ici

romantique et byronienne elle ne pourrait pas servir d'illustration aux

moeurs pastorales de la vieille Arabie.

Pastoral est en effet, essentiellement, le peuple arabe. Les Maures et

les Mauresques des villes forment un rameau si différent de la souche

originelle qu'il en semble presque étranger. Si les poètes terminent

souvent leur vie chargée de gloire à la cour du Khalife, la plupart sont

nés dans les plaines où la vie antique reste simple et à peu près

immuable depuis les origines. Si quelques-uns, comme Abou-Nouas,

célèbrent sur commande les maîtresses du souverain, la plupart

continuent de chanter, avec le frisson de leur jeunesse lointaine, les

jeunes filles de leur patrie, Yémen tout en fleurs, Liban couronné

d'ombres, bords du Nil éblouissant et silencieux.

Là, et surtout en Arabie, si la femme mariée est sévèrement tenue, la

jeune fille l'est beaucoup moins; non pas qu'on lui pardonne une faute

éventuelle, mais parce qu'on la croit moins capable de la commettre et

parce que le mariage précoce ne lui permet pas souvent d'égarer ses

premiers désirs.

Ce n'est pas pour elle sans doute que le Koran édicte son fameux verset

sur la décence des femmes[10], car elle est à peine vêtue d'une chemise,

et dans bien des contrées, jusqu'au XIXe siècle, cette chemisé même

ne lui est pas donnée avant son mariage.

Gabriel Sionite, savant religieux des Maronites du Liban, qui devint, en

1614, professeur d'arabe au Collège de France, nous dit son étonnement

d'avoir rencontré dans les rues du Caire «des jeunes filles de 14 à 15

ans qui n'éprouvaient pas de pudeur à se promener sans aucune chemise,

sans aucun voile, absolument nues»[11]. Il ajoute qu'aux environs du

Caire et surtout sur la route de Jérusalem, cette nudité était la tenue

ordinaire des jeunes filles au-dessous de quinze ans. Les caravanes

chrétiennes voyaient sortir des villages cinquante jeunes personnes

extrêmement honnêtes, mais toutes dans le costume d'Ashtoret, et comme

il fallait bien s'adresser à elles pour acheter des provisions, cela

n'allait pas sans péril de faiblesse pour les bons Maronites pèlerins.

Deux siècles plus tard, le grand ethnographe de l'Égypte, E. W. Lane,

fait la même observation. «J'ai vu maintes fois dans ce pays, écrit-il,

des femmes dans toute la fleur de la jeunesse et d'autres d'un âge plus

avancé, n'avoir rien sur le corps qu'une étroite bande d'étoffe autour

des hanches[12].»

Si même nous quittons l'Égypte pour l'Arabie propre, où la race est

pure, nous trouvons çà et là une simplicité de costume qui n'est plus

individuelle, mais ethnique. Le témoignage de Bruce est net. Entre

l'Hedjaz et l'Yémen, au berceau même de la poésie arabe, il note en ces

termes ce qu'il a vu: «Les femmes vont nues, comme les hommes. Celles

qui sont mariées portent pour la plupart une espèce de pagne qui leur

ceint les reins; mais quelques-unes n'ont rien du tout. Les filles de

tout âge sont entièrement sans habits[13].»

Gardons-nous de généraliser: nudité de la femme en pays arabe signifie

presque toujours indigence[14]. J'insiste néanmoins sur ce détail parce

qu'il pose dans une familiarité singulièrement «pastorale» en effet les

rapports entre jeunes gens.

Nue, ou à peine couverte d'une chemise flottante, c'est tout un, la

jeune fille des tribus arabes proprement dites n'a guère de secrets à

cacher devant les hommes même qui ne la courtisent point. Le seul

respect de sa virginité la protège, avec la crainte de son père, et

celle de Dieu.

Elle n'a pas, comme la mauresque, autour de sa personne précieuse, le

triple voile, les pantalons lacés, les robes abondantes, l'enceinte des

murailles et les ferrures des portes. Dès qu'on la touche elle est

prise, si l'on ose la toucher, et si elle le permet.

Elle marche avec ses soeurs par les sentiers des champs, elle parle

aux hommes qui passent, elle sait très bien entendre les vers d'amour et

elle sait aussi leur répondre.

Un orientaliste a écrit que l'Arabie Heureuse était le seul pays où l'on

pût mettre convenablement en scène la poésie bucolique[15].

III

Le type arabe est le chef-d'oeuvre de la grande famille sémitique, et

par certaines excellences de beauté, il passe, même le type grec,

orgueil de la famille rivale.

Incomparable par l'élégance de la stature, la force délicate et fine des

attaches, la souplesse, la grâce et la vigueur du torse, la noblesse de

la main, la lumière du regard, il se présente avec une majesté si

naturellement royale, qu'il semble seul créé pour se draper dans la

pourpre, apparaître à cheval et tirer l'épée.

Tel est l'homme de la race.

La femme, nous ne voulons pas la décrire ici avec ce que nous

apprennent nos yeux européens. D'ailleurs, que nous apprendraient-ils?

Les vierges arabes nous sont inconnues comme les femmes antiques, et le

voile qui les recouvre vaut la pierre du tombeau. Sur quelques visages

entrevus dans l'éclair de la surprise nous n'entreprendrons pas de juger

ceux qui sont restés cachés. Les poètes seuls sauront nous peindre ce

qu'ils ont pu seuls voir et chérir[16].

La première des beautés qui les attirent est la chevelure qu'ils

décrivent somptueusement.

Les tresses de ses longs cheveux descendant jusqu'à sa taille et

ressemblent à des grappes noires.

Ou bien:

Dans les boucles de ses cheveux, le peigne disparaît. Elle laisse

tomber ses cheveux, ils roulent dans la poussière.

Le Khalife Yâzid dit mieux encore:

Est-ce la nuit qui tombe, ou vos cheveux lisses et noirs?

Le visage est souvent représenté comme une apparition au milieu des

cheveux ou des voiles. Voici un vers magnifique de Tharafa:

Son visage est enveloppé par le manteau du soleil.

On la compare aussi à la lune, sur laquelle le voile passe comme un

nuage léger.

* * * * *

Les yeux sont découverts même quand le voile est posé. Leurs paupières

sont noires, poudrées de khôl; les sourcils peints étendent au-dessus du

regard leur ligne allongée; plus les yeux sont obscurs et plus ils sont

beaux.

J'ai vu des violettes dans un jardin; leurs feuilles étaient

brillantes de rosée. Et chacune était belle comme une jeune fille

aux yeux noirs qui a des larmes sur les paupières.

Ce regard humide est celui que les poètes rappellent le plus volontiers:

Elle m'a regardé langoureusement avec les paupières d'une femme qui

s'est mis de l'eau sur les yeux.

Et les yeux sont toujours «de gazelle» est-il besoin de la dire? Les

joues «de jeune gazelle brune» se rencontrent aussi, mais elles sont le

plus souvent roses et parfois même très colorées.

* * * * *

Rouge sombre, presque noire nous est peinte la bouche par antithèse avec

la blancheur des dents.

Elle rit de sa bouche sombre et montre des dents blanches comme des

fleur d'anthémis arrosées de soleil, et ses gencives sont poudrées

de khôl.

Quand les poètes parlent de bouche ils ne se bornent pas à la décrire

de loin. Nabiga dit d'une jeune femme:

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