Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images available at the Bibliothèque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
PIERRE LOUYS
ARCHIPEL
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1906
Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
à 3 fr. 50 le volume
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
* * * * *
DERNIÈRES PUBLICATIONS
* * * * *
ANDRÉ BEAUNIER
Le Roi Tobol 1 vol.
ALBERT BOISSIÈRE
Clara Bill, danseuse 1 vol.
FÉLICIEN CHAMPSAUR
L'Orgie Latine 1 vol.
JULES CLARETIE
Brichanteau célèbre 1 vol.
MICHEL CORDAY
Les Demi-Fous 1 vol.
LÉON-DAUDET
Le Partage de l'Enfant 1 vol.
DOSTOÏEVSKI
Les Frères Karamazov
(Tr. BIENSTOCK
et TORQUET) 1 vol.
GABRIEL FAURE
L'Amour sous les Lauriers-roses 1 vol.
GUSTAVE GEFFROY
L'Apprentie 1 vol.
YVES GUYOT
La Comédie protectionniste 1 vol.
JULES HURET
En Amérique: De New-York à
la Nouvelle-Orléans 1 vol.
-- De San Francisco au Canada 1 vol.
GEORGES LECOMTE
Les Hannetons de Paris 1 vol.
PIERRE LOUYS
Archipel 1 vol.
MAURICE MAETERLINCK
Le Double Jardin 1 vol.
CATULLE MENDÈS
Le Carnaval fleuri 1 vol.
OCTAVE MIRBEAU
Sébastien Roch (Illustrations
de H. G. IBELS) 1 vol.
MICHEL PROVINS
Nos Petits Coeurs 1 vol.
ÉDOUARD ROD
L'Indocile 1 vol.
LÉON TOLSTOÏ
Le Grand Crime 1 vol.
ÉMILE ZOLA
Vérité 1 vol.
ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT
331.--L.-Imprimeries réunies, rue Saint Benoît, 7, Paris.
ARCHIPEL
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
PARIS
* * * * *
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
à 3 fr. 50 le volume.
=Astarté=, poèmes, épuisé.
=Les Chansons de Bilitis= 1 vol.
=Aphrodite= 1 vol.
=La Femme et le Pantin= 1 vol.
=Les Aventures du roi Pausole= 1 vol.
=Sanguines= 1 vol.
SOUS PRESSE
=Le Crépuscule des Nymphes.=
* * * * *
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
50 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.
15 exemplaires numérotés sur papier du Japon.
10 exemplaires numérotés sur papier Whatman.
PIERRE LOUYS
=ARCHIPEL=
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1906
Tous droits réservés.
A
M. LE PROFESSEUR LANDOUZY
_Hommage de reconnaissance
et d'affection profondes._
P. L.
PREMIÈRE PARTIE
LA NUIT DE PRINTEMPS
Assise dans son manteau léger, derrière la porte du jardin, Néphélis
parée attendait.
La nuit sous les arbres était si profonde, que les yeux ne voyaient pas
la main, et que seule la senteur des feuilles révélait leur présence
obscure. Tout dormait, les hommes lointains, les oiseaux cachés, les
ramures invisibles. Le silence de la terre était pur comme le noir de
l'ombre. Néphélis immobile se tenait les doigts unis sous le genou, et
la tête droite.
Elle ne voulait pas bouger. En épouse inaccoutumée aux artifices des
séductions, elle ne remuait pas un pli de son manteau, de peur que les
parfums de son corps ne se perdissent au souffle du geste. Et sachant
bien qu'elle était venue trop tôt, elle attendait avec patience,
satisfaite d'être là, enivrée d'espoir.
* * * * *
Doucement, un doigt frappa la porte au dehors.
--Déjà!
Sans bruit, elle ôta la lourde barre et fit tourner la porte sur ses
gonds huilés. Elle entendit un pas sur la grève, mais ne vit rien, que
la nuit noire.
--Ne me cherche pas, murmura-t-elle, je suis là. Je te précède, viens
vite, j'ai peur des esclaves et qu'on ne nous épie. Suis-moi. Au sortir
des fourrés, tu verras un peu mon ombre.
Elle marcha sur la pointe du pied. Ses petites sandales se posaient à
peine sur le sable ou la mosaïque. Une branche qu'elle effleura la fit
frémir; ce ne fut qu'un bruissement furtif entre deux vastes silences,
et les fleurs remuées secouèrent leur parfum.
La première, elle entra dans la chambre, courut jusqu'à la niche où elle
avait mis un rhyton sur la lampe de terre pour la voiler sans l'étouffer
et dès qu'elle eut un peu de lumière, elle se retourna:
--Dieux! fit-elle. Dieux! Dieux! Dieux! ce n'est pas lui!
* * * * *
L'homme s'était avancé jusqu'au milieu de la pièce. Elle recula vers le
mur que son dos frappa brusquement et ses mains retournées errèrent sur
la paroi.
--Qui es-tu?
--Je ne suis pas _lui_, tu viens de le dire. N'es-tu pas assez
renseignée? Il y a _lui_, n'est-ce pas, et le reste du monde. Moi, je
suis le reste, l'humanité, la foule, ce dont on ne veut pas.
Néphélis le regardait, presque défaillante. C'était un homme osseux,
hirsute et barbu, et d'autant plus barbu qu'il était maigre. Sa tête
semblait faite de poils. Quatre grandes dents manquaient à sa mâchoire
supérieure, si bien que sa barbe avalait sa moustache et ce détail était
horrible. Son cou étroit sortait d'un manteau de bonne laine, assez
malpropre et bizarrement drapé. Ses jambes paraissaient plus courtes que
le torse. Il n'était ni grand, ni petit, mais la lampe posée sur le sol
doublait son corps d'une ombre immense, dont la moitié couvrait la
muraille et l'autre le plafond.
Il se croisa les bras violemment, en fourrant les mains sous les
aisselles.
--Ha! dit-il, le lit parfumé! des pétales de roses! une amphore de vin
frais! On attendait quelqu'un, si l'on ne m'attendait pas! Quand le mari
fait la guerre, la femme fait la débauche... Ha! ha! Des couronnes
fleuries!... Mais je sens une odeur de myrrhe qui est à donner la
nausée.... Et cette lampe qui a fumé noir... Cela sent la prostitution
chez toi, m'entends-tu?... Holà! quille ta robe et fais ton métier!
Voilà une drachme.
Lancée a travers la chambre, la pièce d'arpent frappa Néphélis au
ventre. Elle étouffa un cri.
--Misérable! dit-elle d'une voix blanche. Tu sauras ce qu'il en coûte de
me parler ainsi: Oui, j'ai un mari, et j'ai un amant; mais la porte du
jardin s'est rouverte, mon amant est là, dans l'allée, il vient, il
approche, et s'il te trouve ici, tu seras tué comme un ver.
--Il me tuera? fit l'inconnu. Qu'est-ce que cela me fait? Je suis mort
depuis cent ans. Tu me demandais mon nom? Je suis le Roi d'Égypte,
embaumé.
* * * * *
Néphélis se passa lentement la main sur le visage comme pour y sentir le
long froid de la Peur...
--Je suis perdue, se dit-elle. C'est un fou.
* * * * *
L'homme, la voyant pâlir, reprit en souriant:
--Ne crie pas, belle amie, où je te tue toi-même; et pour toi qui n'es
pas morte, ce sera bien autre chose que pour un cadavre comme le mien.
Regarde ma chair de momie.
D'un mouvement brusque, il détacha, tous ses vêtements, et se dressa nu.
--Tu disais tout à l'heure, que la porte s'était rouverte. C'est
impossible. La barre est mise. Personne n'est dans le jardin, personne
dans l'allée. Fais ton métier, ma fille, je t'ai donné une drachme. Et
ne crie pas, ou, par Dzeus! je te tue immédiatement.
La mort, Néphélis l'eût acceptée en cet instant. Son effroi dépassait de
beaucoup celui qu'éveille chez les mourants la vision de l'éternel
Léthé... Mais la mort par cet homme, oh! c'était pire que tout!
Elle ne cria pas.
Dans un effort de tout son être, et se souvenant qu'il ne fallait pas
contrarier les insensés, elle exhala quelques phrases, à peine
articulées par sa langue sèche et froide:
--Oui, tu es le Roi d'Égypte... tu es couvert de bandelettes... Mais il
n'est pas digne de toi, Seigneur, de t'arrêter chez ta servante...
Veux-tu que je te montre la route?... Tes reines, plus belles que des
femmes, chantent aux portes du jardin.
Le fou bondit:
--Roi! Roi! Billevesée! Roi! Qui a dit que j'étais Roi? Est-ce que je
ressemble à un homme? Ne voit-on pas que je suis dieu? Et comment
serais-je entré ici, pauvre sotte, si je n'étais pas dieu? La porte est
fermée, je te l'ai dit, la barre est dans les crochets. Je ne suis pas
entré par la porte. Je suis l'émanation de cette amphore noire. Je suis
Bakkhos! Bakkhos! Bakkhos!
Il campa sur sa tête la couronne de roses et se mit à danser avec
frénésie.
Insensiblement Néphélis se glissait le long de la muraille, essayait de
gagner l'endroit où elle pourrait s'enfuir. Le fou ne la voyait plus, il
tournait sur lui-même en s'étourdissant dans l'ivresse de sa bacchanale;
mais, comme elle se penchait vers la serrure, elle sentit la main
osseuse qui s'abattait sur son épaule. Pour la première fois il la
touchait. Elle recula de nouveau jusqu'au fond de la chambre.
--Hé! dit-il en s'arrêtant. Ta peau est fraîche, ma fille. Comment
n'es-tu pas encore dévêtue? Quitte ta robe! Je t'ai payée.
Il marcha vers elle, et de la robe lâche et fine il dégagea un sein.
Néphélis s'acculait au mur. Elle voulait parler, mais pas un mot ne
sortait du tremblement de ses lèvres épouvantées... Le fou prit en ses
doigts l'admirable sein, et pressa: quelques minces fusées de lait
jaillirent.
A cette vue, il pâlit. Sa voix s'altéra et devint celle d'un petit
enfant.
--Maman! s'écria-t-il. Maman! Pourquoi depuis cent ans ne m'as-tu pas
nourri? Que t'ai-je fait pour que tu donnes ton sein à un autre, à un
autre que tu attends dans un lit de roses et d'aromates? Est-ce parce
que je n'ai plus de dents que tu ne veux plus nourrir ma bouche? Maman!
pourquoi m'as-tu quitté?
Et, paralysant des deux mains les bras de Néphélis éperdue, il jeta ses
lèvres sur le mamelon, il suça comme un altéré.
Un sursaut d'horreur souleva la poitrine de la jeune femme:
--Monstre! c'est à mon enfant, ce lait que tu bois!
Elle se dégagea et prit l'homme à la gorge; mais, en un instant, elle
fut domptée.
--Hé! hé! dit-il. Je t'avais prévenue qu'on ne pouvait pas tuer un
mort. Au contraire tu vas voir comme il est facile de faire mourir une
femme vivante... Ha! ha! Non! ne crie pas. Je ne te tuerai point. C'est
un jeu, c'est une fête. Donne-moi ton bandeau.
Il arracha, en effet, le bandeau de la longue chevelure qui tomba
silencieusement, et saisissant en arrière les deux poignets de Néphélis,
il les garrotta fortement sur les reins.
La jeune femme claquait des dents. Encore une fois, elle aurait voulu
crier, mais un dernier espoir la soutenait... La porte du jardin n'était
pas bien fermée... _Il_ allait venir, l'amant, le sauveur; _il_ la
délivrerait... Ah! comme elle l'attendait! Dans quel élan désespéré
toutes les énergies de son désir faisaient-elles effort vers lui!
Cependant le fou avait dénoué la ceinture et détaché sur l'épaule droite
l'agrafe de la boucle d'argent. Le vêtement s'affaissa. En vain,
Néphélis serrait les genoux. L'homme arracha la robe, et empoignant
l'infortunée par le milieu du corps, il la jeta de loin sur le lit où
elle tomba en gémissant.
Une bouffée de parfums monta de la couche remuée.
* * * * *
--Ah! cette odeur de myrrhe! dit encore le fou. Ta loge est empestée,
fille de joie! Ha! chasse la myrrhe! A bas! A bas!... Je suis
Psammétique, fils du Soleil. La myrrhe est l'odeur de la Nuit. Je suis
le Roi vainqueur, le Très-Haut, le Roi! le Roi! La myrrhe est l'odeur
des bouges... Chasse la myrrhe, fille de la Nuit! Par les cornes
d'Hathor et par la gueule de Pascht! A bas! A bas! A bas! A bas!
* * * * *
Il s'affaissa, la tête renversée.
Néphélis, blottie à l'extrémité de la couche, le regardait avec des yeux
immenses.
Un grand calme suivit. L'homme s'était tu. Au dehors, la même paix
nocturne planait sur le jardin désert. _Il_ ne viendrait donc pas!
Dieux! peut-être _il_ était venu, _il_ avait frappé, _il_ n'avait pas
franchi la porte, _il_ était parti... parti... Une angoisse atroce
étreignit la poitrine de Néphélis.
Et le fou s'était relevé.
--Tu es belle, dit-il doucement. Depuis quand es-tu ma femme? Tu n'étais
pas ainsi du temps que j'étais roi. Tes cheveux blonds sont devenus
noirs. Tes flancs étroits se sont élargis... Et tes jambes... Oh! que
tes jambes sont grandes!... Ouvre-les!...
* * * * *
De plus près encore, il lui parla, en posant la main sur une tablette de
marbre où il y avaient des fioles de parfums.
--Ne crains rien, dit-il, je suis vieux. Tu vois, ma fille; je suis un
vieux... Je suis mort depuis cent ans! Ne te détourne pas d'une momie.
Je ne veux que baiser ta bouche, et dormir, dormir sur ton sein, ô
mère!
Il avança ses mains maigres, lentement, comme pour implorer. Mais une
secousse nerveuse l'ébranla tout entier, des pieds à la tête. Il sauta
sur le lit, par-dessus la jeune femme et retomba de l'autre côté.
--Aaaah!
Enfin elle avait crié! un cri long comme une agonie, un déchirement de
toute son âme, une plainte désespèrée vers le secours, les dieux, le
miracle, la vie!
--A moi! A moi! glapissait le fou. Ne lutte pas, fille de la Nuit! Ne
serre pas ainsi les dents, mon baiser te pénétrera! Ha! la myrrhe! la
myrrhe! la myrrhe! Tu concevras, sache-le bien! Les étoiles sortiront de
ton sein comme les abeilles de la ruche! Ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha!
ha! Car je veux...
Néphélis avait dégagé sa main droite et, d'un geste si prompt que le fou
n'en vit rien, elle l'avait assommé à la tempe avec un objet lourd, pris
sur la tablette.
Elle se dressa tout debout sur le lit, la bouche ouverte, les deux mains
en avant de la face, avec une sorte de rire plus affreux qu'un
gémissement. L'homme était tombé sur le coup, mais pour elle il n'était
pas mort. Elle saisit vivement dans un vase à col fin ses longues
épingles de coiffure, dix ou douze pointes acérées dont chacune était
mortelle, et vingt fois elle les plongea toutes dans la poitrine maigre,
entre les côtes saillantes, dans l'estomac, le ventre, les yeux et les
joues; et quand les esclaves éveillés accoururent à ses hurlements, ils
la trouvèrent foulant aux pieds le cadavre, pleine de sang, toute nue et
les mains vers le ciel, comme une Andromède inouïe, qui marcherait sur
le Monstre.
27 décembre 1905.
L'ILE MYSTÉRIEUSE
Les dernières fouilles exécutées en Orient par les savants occidentaux
ont amené des découvertes d'un intérêt tout à fait neuf, inattendu, et
singulier.
Jusqu'ici, les patients coups de pioche donnés dans les terres antiques
avaient eu pour objet et pour résultat de confirmer nos connaissances
livresques sur les personnages dont l'histoire nous parle, ou sur leurs
contemporains. On avait exhumé le palais des Césars, celui des Xerxès,
celui des prêtres d'Ammon et, si les travaux accomplis avaient été
féconds en trouvailles, du moins ils ne transportaient pas les esprits
on dehors ni au delà de l'histoire authentique. Ils creusaient dans le
réel et cherchaient dans le connu.
Maintenant, on entre dans la fable.
Sur tous les points à la fois, en Troade, en Crète, en Égypte, en
Argolide, à Rome même, les êtres et les pierres légendaires apparaissent
à ceux qui niaient leur existence et reviennent à la lumière dans leurs
tombeaux véritables, dans leurs murs encore debout. Pendant vingt-cinq
ans, l'_Iliade_ fut seule à nous livrer ses personnages et ses décors:
on retrouva le palais de Priam et celui d'Agamemnon. Mais depuis
quelques années les civilisations fabuleuses sortent du sol toutes
ensemble comme si l'heure de la résurrection venait de sonner sur leurs
mystères.
La première dynastie de l'Égypte était regardée comme apocryphe et comme
n'ayant jamais vécu que dans l'imagination des prêtres: on a déterré
aujourd'hui presque tous ses rois dans leurs cercueils individuels
marqués de leurs noms exacts.
Bien plus: on retrouve des rois antérieurs, dont les Égyptiens eux-mêmes
avaient perdu la mémoire. Nous sommes mieux renseignés sur leurs
origines qu'ils ne le furent jamais, et nous savons aujourd'hui que,
loin de placer des souverains fictifs au début je leurs annales, comme
on les en accusait, ils méconnaissaient, au contraire, l'extrême
antiquité de leurs monarchies.
Et voici maintenant, que les fouilles de Crète nous entraînent
définitivement dans des siècles chimériques. Le palais de Minos et de
Pasiphaë, le labyrinthe construit par Dédale, la terrasse d'Icare,
l'appartement de Phèdre, l'antre monumental du Minotaure viennent d'être
déblayés, mesurés et parcourus: toute la mythologie redescend dans
l'histoire.
Quelle légende, en effet, quelle vieille fable humaine était plus que
celle-ci fantastique et surnaturelle? Minos est fils de Zeus et
d'Europe; il est le demi-frère de Pallas, d'Hercule, d'Hélène et de
Persée. Il s'entretient avec les dieux, il ressuscite les morts, il est
juge aux enfers. Qu'il aime l'étonnante Procris, qu'il fasse la guerre à
Nisos ou qu'il soit trompé par sa femme, c'est toujours au milieu de
circonstances magiques dont la variété est immense. Les _Mille et une
Nuits_, ne nous rapportent rien qui témoigne d'une imagination mythique
aussi riche que celle d'où est née la légende crétoise. Et désormais, le
roi Minos est dépouillé de sa légende mieux encore que Charlemagne. Nous
respirons où il a vécu, nos pas sonnent sur les dalles où fut son trône
royal, nous possédons quatre-vingts inscriptions relatives à son époque:
c'est la lumière. Bientôt, nous pourrons reconstituer sa figure, son
règne et son temps. Nous verrons Minos tel qu'il fut: roi de Cnosse,
ennemi d'Athènes et grand constructeur de palais. Sans doute, la
découverte intéresse d'abord l'historien; mais le peintre et le poète
pourront imaginer, d'autre part, qu'elle fait tout aussi bien revivre le
vieux conte si cher à leurs maîtres anciens.
* * * * *
Ainsi, les demi-dieux et les héros grecs sortent l'un après l'autre de
leurs linceuls de songe pour nous apparaître au delà des âges, au delà
des temps explorés.
Cependant, la plupart demeurent mystérieux. Même parmi les héros
d'Homère, si Hélène, Pâris et Agamemnon sont faciles à entrevoir sur
leurs murs délivrés de la terre, on ne saurait en dire autant de celui
qui est sans doute le principal personnage des épopées archaïques, celui
qui, dans l'_Iliade_, joue le rôle le plus fin, celui qui remplit
l'_Odyssée_ de son intelligente figure: le roi d'Ithaque, Ulysse le
Prudent.
Plus la lumière se répand sur les premiers âges de la Grèce, plus le
vieil Ulysse se dérobe aux chasseurs de tombes. Il nous cache son palais
comme il cachait aux siens le fond de sa pensée; il reste impénétrable;
il sera peut-être le dernier à livrer le secret dont nous sommes si
curieux. On le poursuit depuis plus d'un an. On ne trouve rien. Et bien
des esprits commencent à se passionner autour de cette lutte engagée.
A l'heure actuelle, on cherche non seulement le roi lui-même, sa tombe,
son palais, sa ville capitale, mais la petite île d'Ithaque qui a,
paraît-il, disparu.
Nous avons appris en classe qu'Ithaque était un modeste îlot entre
Céphalonie et Sainte-Maure, un rocher portant quelques herbes, quelques
maisons, quelques pêcheurs. Je l'ai longé, il y a six mois, d'un bout à
l'autre, à bord d'un paquebot qui revenait d'Égypte, et j'imaginerais
difficilement un plus petit royaume sous le ciel. Or, nous nous
trompions tous; Ithaque n'est pas Ithaque. On n'y a pas retrouvé le
palais d'Ulysse pour la raison bien naturelle qu'il n'y fut jamais
construit; c'est du moins ce que soutient M. Doerpfeld, le directeur
de l'Institut allemand d'Athènes, et sa théorie suscite des discussions
de plus en plus animées.
Sans développer ici dans tous leurs détails les arguments de M.
Doerpfeld, disons simplement que plusieurs vers de l'_Odyssée_
paraissent incompréhensibles si l'île d'Ulysse n'était pas toute proche
du continent et réunie a lui par un gué praticable. Ainsi, Télémaque
demande à Mentor s'il est venu à pied ou sur un bateau. Une partie des
troupeaux d'Ulysse paît sur la rive de l'île et l'autre sur un
promontoire du continent. On ne comprendrait guère un berger breton qui
garderait ses bêtes à Dinard et enverrait vingt-cinq brebis brouter de
l'herbe à Guernesey...
De ces remarques et de plusieurs autres que je n'exposerai pas ici, M.
Doerpfeld a conclu que la seule des îles Ioniennes qui répondît aux
descriptions d'Homère était la grande île de Leucade, aujourd'hui
Santa-Maura. Et non content d'affirmer son opinion, il a voulu en avoir
le coeur net: il a commencé des fouilles.
C'était là qu'on l'attendait. Du côté de l'École française, on ne
croyait guère à sa réussite. M. Reinach n'affirmait rien. M. Victor
Bérard niait absolument. M. Migeon exprimait son scepticisme d'une façon
presque irrévérencieuse. Jusqu'ici, les résultats des travaux semblent
leur donner raison, car on n'a rien trouvé du tout, pas plus à Leucade
qu'à Ithaque, et M. Doerpfeld revient les mains vides, de sa première
tentative.
Aussitôt, chacun l'abandonne, même ses collaborateurs et ses partisans
du début, et, lorsqu'il émet l'hypothèse que le palais du roi Ulysse
pouvait bien être construit en bois et n'avoir laissé aucune trace, on
pense généralement que c'est là une façon spirituelle de se tirer
d'affaire. Néanmoins, la question a intéressé quelques riches amateurs
qui font les frais des travaux. M. Doerpfeld à Leucade et M. Preuner à
Ithaque vont reprendre cet hiver des recherches concurrentes, et nous
saurons peut-être bientôt dans quelle île encore mystérieuse, Pénélope
espéra dix ans, fidèle et seule, le retour de celui que retenait
Calypso[1].
* * * * *
Que ces nouvelles directions de la curiosité humaine sont donc
significatives! Pendant des siècles, les voyageurs ont parcouru la
terre, à la recherche des Eldorados, des vallées paradisiaques et des
îles fortunées. Maintenant, la terre habitable est connue; la carte en
est faite. On a résolu tous les grands problèmes. Le dernier grand
fleuve, le dernier grand lac ont été découverts, et gravés à leur place
sur nos atlas désormais suffisants. Mais l'activité de l'homme a besoin
d'un prétexte, et voici que les explorateurs s'avancent dans les glaces
polaires avec l'ardeur et l'émotion de leurs pères devant les merveilles
équatoriales.
De même, pendant quatre cents ans, nous avons parcouru l'histoire. Comme
l'espace terrestre, le temps passé est sorti de l'inconnu, pierre à
pierre, année par année. Sauf peut-être celle de l'Inde antique, il n'y
a plus de grande civilisation morte que nous ne puissions reconstituer
sur des données historiques et certaines. Presque partout, le détail est
encore livré au zèle des chercheurs; mais les grands siècles ne nous
réservent plus de surprises extraordinaires. Et alors, comme les
voyageurs vers les pôles, les historiens se rejettent sur les origines.
C'est là, dans cette nuit des temps où leurs prédécesseurs ne
s'aventuraient point, c'est là que les historiens nouveaux attaquent les
derniers mystères. Ils sont entrés jusque dans la fable. Ils ont été
même au delà: une petite plaque de schiste trouvée en Égypte et quelques
tombes au bord du Nil les ont transportés par-dessus les traditions les
plus lointaines. Il n'est pas interdit de penser qu'ils atteindront un
jour le pôle de leur domaine, l'origine exacte de l'histoire,
c'est-à-dire l'endroit du monde où jadis, pour la première fois, un
homme dessina son nom sur la pierre.
Octobre 1901.
LES
CHERCHEURS DE TRÉSORS
A deux lieues de Séville, une vaste colline verte recouvre de sa terre
et de ses prairies les ruines d'Italica, ville considérable. C'est de là
que partirent jadis Trajan, puis Hadrien, tous deux nés dans ces murs
d'une province lointaine, et qui devaient posséder le monde.
Il y a quelque temps, comme j'étais là-bas, un laboureur de la colline
verte ébrécha le soc de sa petite charrue contre une pierre trop lourde
pour être soulevée. Le soir il revint avec deux amis, bêcha tout autour
de l'obstacle, déterra la pierre pesante, qui se trouva être taillée de
main d'homme, parfaitement rectangulaire et propre à servir de table.
Il la fit transporter chez lui.
En la nettoyant, il découvrit que sa face la plus lisse portait une
inscription: il allait donc être obligé de la faire polir par un maçon
avant de la monter sur pattes: et cela n'irait pas sans frais. Aussi
accepta-t-il gaîment de céder sa trouvaille pour cinq pesetas à
l'instituteur du village, qui savait quelque peu de latin.
Peu de jours après, un voyageur, moitié touriste, moitié marchand, vit
l'inscription, la déchiffra, et, après des pourparlers qui durèrent
pendant plusieurs heures, il en devint propriétaire, en échange d'une
bonne somme: cent francs.
Je vous laisse à penser si le maître d'école se vanta de son bénéfice et
plus encore de sa science. Pendant une semaine, il fut l'homme le plus
respecté du canton. Les journaux de la ville s'occupèrent de lui. Et
puis, ce fut à son tour de porter l'oreille un peu basse lorsque le
bruit courut que son acheteur avait vendu la fameuse table vingt-sept
mille francs au musée de Madrid.
A cette nouvelle, une émotion générale s'empara des villageois. C'était
donc une table magique? Une relique de la Sainte Vierge? Non: c'était
tout simplement le premier document connu sur les courses de taureaux en
terre espagnole, un décret romain organisant des tauromachies à Italica.
Le musée de Madrid n'avait pas voulu abandonner aux collectionneurs une
inscription désormais célèbre sur l'origine antique du jeu national.
Je ne jurerais pas que tous les paysans comprirent quel intérêt trouvait
l'État à posséder un pareil trésor, ni que l'un d'eux eût donné
vingt-sept mille francs de sa poche (à supposer qu'il les comptât) pour
conserver cette table dans la maison de ses pères. Mais dès qu'ils
surent qu'on trouvait, dans le pays, des pierres qui valaient leurs
poids d'or, bon nombre d'entre eux renoncèrent brusquement à
l'agriculture, bâtirent un petit mur autour de leur champ, et se mirent
à fouiller le sol en mettant soigneusement tous les cailloux de côté.
Trouvèrent-ils quelque chose? Oui, sans doute: des colonnes, des bustes,
des statues brisées, des fragments de poteries. Au moment où je quittai
Séville, on venait de mettre à jour, et presque au ras du sol, une
mosaïque à personnages, peut-être sans grande beauté, mais remarquable
par ses dimensions et par son état de fraîcheur conservée.--Cependant on
ne pourra pas dire que cette ville immense et mystérieuse, avec toutes
ses merveilles que nous ne connaissons pas, soit vraiment sur le point
de nous être révélée, tant que des archéologues intelligents n'auront
pas pris en main le travail des fouilles.
Pour creuser une terre antique et en tirer ce qu'elle renferme, il faut
un peu de science et beaucoup de flair. L'un sans l'autre ne sert de
rien. C'est pourquoi l'on ne peut conseiller, ni d'une part à tous les
propriétaires de retourner leur petit enclos, ni d'autre part à tous les
professeurs d'appliquer sur le terrain leur expérience des
bibliothèques. Il n'est pas donné, même aux plus savants, d'être un J.
de Morgan ou un Flinders Petrie, et de ressusciter un monde en tombant
sur la bonne cachette. On le verra curieusement par l'anecdote que
voici; elle est tout à fait récente et je ne la crois connue que par les
gens du métier:
Un petit champ inculte, dans la plaine de Pompéi, avait été choisi par
la direction des fouilles pour recevoir l'amas des terres provenant des
excavations; car il faut bien qu'on jette cela quelque part, et la mer
est un peu trop loin pour qu'on puisse le lui porter. Certain jour, un
savant italien, M. Sogliano, se promenant dans la campagne du Vésuve,
vit ce petit champ, et ce qu'on en faisait. Il examina le site et les
lieux, le tracé de la route antique, la conformation du terrain; puis il
se rendit auprès de ses confrères qui dirigeaient les travaux, leur dit
qu'ils agissaient au rebours du sens commun et qu'au lieu d'apporter des
terres en cet endroit du paysage ils devraient fouiller précisément là.
On lui fit observer qu'on était en pleine campagne, qu'il n'y avait pas
de raison pour supposer qu'un Pompéien eût bâti jadis une villa
solitaire sur cet emplacement; que d'ailleurs le terrain n'appartenait
pas à l'État et qu'il faudrait mille démarches pour en obtenir
l'acquisition.
Les démarches, il les fit, ou les fit faire, je ne sais. Toujours est-il
que le terrain fut acquis. On cessa de l'ensevelir. On le fouilla: M.
Sogliano, outre son flair et sa science, possède encore sans doute le
don de la persuasion.--Et si l'on eut raison de porter la pioche dans
cette prairie, c'est ce dont personne ne douta plus des qu'on eut touché
le sol ancien; il y avait là les murs, les salles et les fours d'une
fonderie gréco-romaine, et dans les cendres une merveilleuse statue de
bronze et d'argent: un éphèbe nu, intact jusqu'aux extrémités des
doigts, ouvrant ses yeux d'émail au milieu d'un visage admirablement
pur.
J'ai vu à Naples, le mois dernier, ce chef-d'oeuvre inconnu qui allait
être enfoui dans une tombe éternelle quand, par un instinct supérieur,
un passant l'a senti vivant sous la terre et l'a sauvé pour notre joie.
Athènes n'a rien enfanté de plus charmant que sa forme simple et calme.
Est-ce un dieu? est-ce un portrait? nul n'ose encore se prononcer. Il
est debout, si complètement nu qu'il a les mains vides. Pas un ornement.
Pas un attribut. Il a quinze ans et il se montre, la bouche entr'ouverte
et l'oeil grave, comme s'il avait le sentiment que sa contemplation
est sacrée.
Quels que soient les efforts, les sommes dépensées, les existences
humaines usées à la tâche, jamais ou ne saura trop faire pour retrouver
de pareils modèles. L'art de tous les pays du monde attend chacune de
ces découvertes pour s'instruire à son enseignement, se purifier aux
grands exemples et s'élever peu à peu jusqu'à cette perfection antique
que nous atteindrons peut-être un jour.
Il semble qu'en Italie même, on commence à le comprendre depuis que M.
Baccelli a été deux fois ministre. Les fouilles de Pompéi, qui depuis
cent cinquante ans n'ont encore déblayé que la moitié de la ville, sont
reprises avec une activité toute nouvelle. On explore cette année la
cinquième région, dans la direction de la porte de Nola, et chaque pas
en avant est une précieuse conquête. L'an dernier on mettait à jour la
maison dite «du Gladiateur», suite de pièces entourant un grand jardin
central où le parterre intérieur est bordé d'un petit mur peint à
fresque représentant une chasse fantastique. Cette année même la maison
de Marcus Lucretius Fronto était exhumée à son tour: celle-là tout à
fait remarquable, et la plus belle qu'on ait ouverte depuis celle des
Vettii. Outre un jardin où l'on admire, comme dans le domaine précédent,
une vaste peinture de chasse, l'édifice nouveau possède de nombreuses
chambres ornées de tableaux mythologiques et de paysages d'une
conservation parfaite. Quatre vues représentent des villas romaines et
des palais à vol d'oiseau, d'une exactitude architecturale minutieuse;
elles seront, pour les archéologues, d'inestimables documents.
Ce n'est pas tout. A Rome même, un homme énergique et intelligent, M.
Boni, a obtenu qu'on lui livrât le Forum avec les fonds nécessaires
pour le fouiller méthodiquement. Et là, non seulement sous les maisons
voisines, sous les vieilles églises en bordure, qu'on lui permettait de
démolir, il a retrouvé des palais et des temples, des colonnes et des
statues, mais au milieu même de la place, devant l'arc de triomphe de
Septime Sévère, sous une poussière foulée par des millions de touristes,
il a découvert la Pierre Noire elle-même, le dallage sacré que Rome
vénérait comme la tombe de son fondateur.--Romulus fut-il vraiment mis
en terre à cet endroit? La tradition seule le prétend. Et pourtant M.
Boni a soulevé le marbre; il a regardé ce qu'il cachait. Un sépulcre de
douze pieds carrés apparut, entouré de cendres, d'ex-voto et d'ossements
de victimes. On en tira des vases très anciens, des statuettes
archaïques, une tête de Gorgone. Et plus loin on déblaya une petite
pyramide ornée d'une inscription que personne ne put comprendre. La
seule chose que l'on sache sur elle, c'est qu'elle nous donne
incontestablement le plus ancien texte connu de la langue latine; mais
M. Maspero me disait récemment qu'on avait proposé déjà soixante-quatre
lectures différentes de cette page écrite sur le tuf, et qu'il ne se
hasardait pas à donner la clef du mystère.
Un peu plus loin, devant la maison des Vestales, M. Boni trouva encore,
sous la pioche de ses ouvriers, la fontaine sainte de Juturne où l'on
dit que les chevaux de Castor et Pollux, un jour, se sont abreuvés. La
fontaine était demeurée là, dans sa cuve de marbre blanc, étouffée par
la terre depuis plus de mille années, mais toujours ornée de ses
charmants bas-reliefs, et si parfaitement revenue à la vie des sources,
qu'à peine affranchie de la sépulture elle recommença de couler.
UNE FÊTE A ALEXANDRIE
La fête au milieu de laquelle se déroulera dans quelques heures le
triomphe d'un souverain oriental[2] est, dit-on, la plus somptueuse que
Paris se soit donnée depuis quatre-vingt-dix ans. Celles même de 1867 et
de 1889 n'avaient pas à ce point inondé ses rues de fleurs, d'étoffes,
de clartés en guirlande et d'architectures éphémères, toutes choses qui
enchantent le grand enfant populaire et déplaisent aux parcimonieux.
Il est clair que nous manquons de points de comparaison. De siècle en
siècle, le sens des fêtes se perd chez les nations modernes. On suppute
le prix d'une colonne, on marchande l'épaisseur des dorures, bientôt, il
ne sera plus permis d'allumer une rampe au fronton de l'Élysée, sans
entendre crier quelque part qu'un mètre de gaz coûte vingt centimes, et
que vingt centimes donnés à un pauvre eussent été de meilleur emploi.
Jadis, on comprenait les besoins de la foule, sa soif de lumières, d'or,
de rouge, et de clairons. On lui donnait moins chichement ce pain de
joie et ce souvenir. Peut-être serait-il intéressant de comparer ici à
la fête actuelle dont on blâme déjà l'éclat, la Fête telle qu'elle
pourrait être si on lui accordait vraiment des «crédits illimités». Nous
remonterons au delà de vingt et un siècles pour en trouver l'exemple,
mais celui-là du moins mérite d'être conté.
* * * * *
Voici quoi fut le cortège, qui traversa la ville d'Alexandrie, soixante
ans après sa fondation, cortège si considérable que la Bannière de
l'Étoile du Matin en ouvrit la marche au lever de cet astre et que la
Bannière de l'Étoile du Soir la ferma au soleil couchant.
On observera qu'il ne s'agit pas là d'un conte, ni d'une rêverie, mais
que nous possédons sur cette fête un document historique[3] qui a tous
les caractères d'une relation officielle.
En outre, on notera qu'elle ne fut pas ordonnée par un prince de
décadence, épris de faste et de débauches, mais par le plus sage, le
plus pacifique et le plus éclairé des souverains de l'antiquité, par
Ptolémée Philadelphe, celui-là même qui fit traduire la Bible par les
Septante, et qui attira dans sa capitale tout ce que le monde comptait
d'artistes, de philosophes, de poètes et de savants.
Le pavillon d'où partit le défilé triomphal, et où le banquet fut servi,
était assez grand pour contenir cent trente lits de table rangés en
cercle. Quatorze colonnes de bois, hautes de vingt-trois mètres,
tendaient au-dessus de la salle un ciel d'étoffe écarlate; quatre de ces
colonnes simulaient des palmiers; les autres étaient sculptées en
thyrses. On avait suspendu, dans les intervalles, des peaux de
monstrueux fauves; cent animaux de marbre soutenaient les
piliers.--Au-dessus, des boucliers d'or, des tissus à sujets, des
tableaux de grands peintres se succédaient ornementalement, parfois
embrumés par les parfums qui brûlaient dans les trépieds d'or, tandis
que la voûte semblait borner le vol de huit aigles d'or hauts de sept
mètres. Les cent trente lits étaient d'or, couverts de tapis de Perse et
d'étoffes de pourpre.
La vaisselle et les vases étaient d'or comme le reste, et, dit
l'historien, enrichis de pierreries d'un travail admirable. Autour du
pavillon qu'on avait entièrement jonché de fleurs rares, une forêt
d'arbres plantés en une nuit rafraîchissait la terre d'une ombre
continue.
Après la Bannière de l'Étoile, celles des Rois et celles des Dieux
formaient la tête du cortège. La Pompe Dionysiaque suivait: c'étaient
des Silènes ventrus, les uns couverts de pourpre sombre et les autres de
pourpre claire; puis des Satyres élevant des torches ornées de feuilles
de lierre d'or; des Victoires aux ailes dorées portant des lances de
trois mètres, au bout desquelles s'arrondissaient des cassolettes de
parfums; un autel d'or suivi de cent vingt enfants qui tenaient des
plats d'or chargés de myrrhe, de crocos et d'encens en fumées.
Ensuite, un char long de sept mètres sur quatre, traîné par cent
quatre-vingts hommes, supportait la statue de Dionysos faisant une
libation avec un vase d'or. Cette statue était haute de cinq mètres.
Devant elle, un autre vase d'or, colossal, contenait six cents litres de
vin. Des pampres, du lierre, des couronnes, des guirlandes, des thyrses,
des bandelettes, des masques, des tambourins, s'ordonnaient avec
symétrie sur les quatre parois du char; et derrière, marchait en criant
la troupe des Bacchantes aux cheveux défaits, couronnées de serpents et
de branches verdoyantes.
Un autre char, traîné par soixante hommes, portait la statue de Nisa,
ornée de raisins d'or et de pierres précieuses.
Un troisième char, roulé par trois cents hommes, long de neuf mètres et
large de sept, représentait un pressoir élevé de onze mètres au-dessus
de la plate-forme, et où soixante Satyres foulaient le raisin en
chantant au son de la flûte la chanson du pressoir. Et le vin doux
ruisselait sur toute la route.
Un quatrième char, tiré par soixante hommes et long de douze mètres,
portait une outre faite de peaux de panthères cousues, qui contenait
cent vingt mille litres de vin, et qu'on vidait peu à peu en fontaine.
Un cinquième char figurait un antre envahi par les lierres, d'où
s'échappèrent, tout le jour, des tourterelles et des pigeons qui avaient
de longs rubans aux pattes, pour que la foule pût les saisir au vol.
Cinq cents hommes traînaient cette montagne.
J'en passe...
Seize cents enfants portaient des fruits d'or. Six cents esclaves
traînaient un prodigieux kratêr d'argent, sculpté d'animaux en relief.
Puis, ce fut un char de Bakkhos, monté sur un éléphant harnaché d'or,
suivi de cinq cents petites filles et de cent vingt Satyres. Puis, cinq
troupes d'ânes aux frontaux d'or, vingt-quatre chars d'éléphants,
soixante de boucs, d'autres de boeufs, d'autruches, de chameaux.
Ceux-ci portaient l'encens, le safran, l'iris et le cinnamome. Puis, des
Indiennes vêtues en captives, six cent défenses d'éléphants, deux mille
troncs d'ébène, deux mille quatre cents chiens, cent cinquante hommes
portant des arbres, d'où pendaient des perroquets, des paons, des
pintades, des faisans dorés. Puis, quatre cent cinquante moutons
exotiques, vingt-six boeufs blancs des Indes, vingt-quatre lions, un
ours blanc, quatorze léopards, seize panthères, quatre lynx, trois
petits ours, une girafe et un rhinocéros!
J'en passe encore; il faudrait un volume. Ce furent les statues de
Priape, de la Vertu, de Héra, d'Alexandre, de Ptolémée et de la ville de
Corinthe, toutes décorées d'or et de pourpre. Puis trois chariots, dont
le premier traînait un thyrse d'or de quarante et un mètres; le second,
une lance d'argent de vingt-sept mètres; le troisième (j'en demande
pardon à mes lectrices), un phallos d'or, long de cinquante-cinq mètres,
et qui portait un astre à son extrémité.
Six cents choristes suivaient, avec trois cents joueurs de cithare; puis
deux mille taureaux aux cornes dorées et portant des frontaux d'or.
Parmi les autres objets d'or, et pour ne citer que ceux-là, on vit une
couronne colossale, trois mille deux cents couronnes plus petites,
dix-huit trépieds, sept palmiers de quatre mètres, un caducée et une
foudre l'un et l'autre de dix-huit mètres, des aigles, une égide, une
cuirasse, vingt boucliers, soixante-quatre armures, douze bassins, douze
urnes, cinquante corbeilles, cinq buffets, une corne d'Abondance haute
de quatorze mètres; puis quatre cents chariots portant des plats d'or,
et huit cents portant des parfums.
Le long de ce cortège, la haie fut faite par cinquante-sept mille six
cents fantassins, et par vingt-trois mille deux cents cavaliers: en
tout, plus de quatre-vingt mille hommes.
Telle fut donc cette fête antique. Si nous en connaissons les détails,
nous savons aussi le prix qu'elle coûta. Bien que la plupart des
richesses qui y furent montrées au peuple eussent été _données_ par les
pays tributaires ou par les nations alliées, le roi paya néanmoins pour
l'organisation du cortège et la décoration générale, quatre-vingt-un
mille kilogrammes d'argent, somme qui, en tenant compte de la
dépréciation du métal[4], équivaut à _quatre cents millions_ de notre
monnaie.
* * * * *
Je ne pense pas que la fête d'aujourd'hui grève le budget d'une pareille
somme. A côté de cet amoncellement d'or, nos fleurs en papier, nos
globes de gaz et nos treillages de bois vert sont d'un luxe moins
véritable. Sans atteindre, même de loin, le faste des fêtes antiques,
peut-être pourrait-on laisser à ceux qui dirigent les cérémonies
nationales une liberté plus grande, et des ressources moins comptées.
On s'imagine que l'argent ainsi dépensé serait ravi aux besoins du
peuple. Il y répondrait, au contraire. Le peuple, qui n'est pas seul à
payer les fêtes, est seul à y prendre plaisir, et il le sait bien.
SPORTS ANTIQUES
Les Grecs vivaient au grand air. Ils ne connaissaient ni le Salon ni le
Cercle, et bien qu'ils eussent élevé au rang des déesses la
personnification du Foyer, ils se trouvaient bien partout, excepté chez
eux.
Leurs lieux de réunion, cela est assez connu, étaient des places
publiques, généralement voisines de portiques ou colonnades où l'on se
réfugiait en cas de pluie. Même dans les maisons particulières, il n'y
avait pas de pièce destinée aux réceptions, à part la salle à manger. Ce
qui est pour nous le fumoir, ou ce qui était pour nos pères la
bibliothèque, n'a pas d'équivalent dans l'antiquité. On recevait ses
amis dans l'atrium, ou plus souvent encore au jardin, entre les arbres
et les statues.
Ainsi, pas de représentations privées, hors quelques danses ou
pantomimes devant un festin; peu ou point de jeux dans l'appartement;
aucun prétexte pour réunir les éléments de ce qu'on appelle aujourd'hui
une «matinée» ou une «soirée».
Cependant, l'homme a besoin de distractions et les Grecs goûtaient comme
nous ces plaisirs en commun qui sont une des nécessités de la vie; mais
ils les prenaient au dehors, et comme les spectacles au grand soleil
s'accommodent des proportions les plus variées, ils étaient quatre
autour d'un flûtiste, cent mille autour d'un discobole. Telles étaient
leurs «matinées».
Il est singulier que, dans notre langue où les inventions les plus
modernes portent des noms grecs, nous ayons pris un mot anglais pour
désigner ce qui est essentiellement hellénique: le Sport.
* * * * *
L'Athlétique (ainsi le nommait-on) était jadis un des Beaux-Arts, et non
le moindre. On élevait des statues aux athlètes vivants. Ils étaient
comblés d'honneurs et de richesses, non par des entrepreneurs de
spectacles, mais par l'État et la Cité. Si nous suivions scrupuleusement
la tradition antique en matière de goût, on enseignerait la gymnastique
à la Villa Médicis, et qui sait si les quatre arts ne trouveraient pas
un réel profit à considérer ce nouveau venu?
L'athlète, en effet, et sans paradoxe, est un artiste. Il modèle son
corps comme le chanteur forme sa voix. Il est sa propre statue.
Lui seul a reçu le don des attitudes souples et droites, des mouvements
puissants et doux. Lui seul réalise ce tour de force qui est la légèreté
dans l'énergie. Notre admiration pour l'artiste augmente devant
l'aisance incompréhensible avec laquelle il résout des problèmes de
beauté qui seraient, pour nous, extraordinaires; mais l'athlète a le
même secret. Méditons la gloire que lui décernaient si respectueusement
les Athéniens.
A vrai dire, ils comprenaient l'athlète dans un sens qui n'est pas tout
à fait le nôtre. Détenir un record n'était nullement leur idéal sportif.
Sans doute, le vainqueur au javelot était l'homme qui lançait son
projectile le plus loin, et le vainqueur à la course était toujours le
premier; mais tout au contraire de nous, les Grecs n'estimaient qu'à
demi les spécialistes de la force. L'athlète, pour eux, était l'être
invincible par quelque moyen que ce fût. Ils auraient hué un coureur,
si les muscles de ses bras n'avaient été aussi robustes que ceux de ses
jarrets, et si, au lendemain de sa victoire, le premier venu parmi les
lutteurs eût pu lui faire toucher les épaules. Aussi, en disant que le
Sport est essentiellement hellénique, je ne prétends pas que Périclès
eût été saisi d'admiration à l'aspect d'un de nos jockeys. Les Grecs ne
séparaient pas à ce point l'idée Force et l'idée Beauté. Ils pensaient
que les peintres et les sculpteurs cherchent le Beau à leur manière, et
que les athlètes le réalisent en eux-mêmes: leur Esthétique admettait
donc parmi les arts l'exercice physique; mais ici, elle ne pouvait
distinguer l'homme de l'oeuvre, puisque le résultat du sport est le
développement du sportsman: c'est pourquoi elle formait l'athlète selon
les mêmes lois d'harmonie et de proportion que Phidias imposait à ses
cavaliers nus.
Dans ce but, ils avaient institué le fameux concours du pentathle, qui
n'était pas autre chose qu'un vaste championnat en cinq manches.
Tous les concurrents se mettaient d'abord en ligne pour le _saut_:
épreuve éliminatoire pour laquelle l'espace à franchir était réglé
d'avance. Ceux qui réussissaient prenaient part à un deuxième concours:
le lancement du _javelot_, et cette fois les quatre meilleurs «lanciers»
étaient seuls retenus pour les épreuves suivantes. La _course_ éliminait
le quatrième concurrent. Le _disque_ éliminait le troisième...
Comme on le voit, les premières épreuves et les demi-finales se
répétaient symétriquement: le saut et la course prouvant la vigueur des
jambes, le javelot et le disque, celle des bras.
Les deux vainqueurs s'avançaient alors l'un vers l'autre et entraient en
_lutte_, corps à corps.
Mais tandis que chez nous, et chez les Turcs (comme autrefois chez les
japonais), les lutteurs sont des colosses obèses qui écrasent
l'adversaire sous leur masse, jamais, chez les Grecs, un lutteur de
foire n'eût été admis aux Jeux Olympiques. L'épreuve du saut l'eût
écarté dès le début. Est-ce à dire que les plus agiles étaient seuls
admis à lutter? Non pas. La course à pied ne départageait que les
vainqueurs du saut et du javelot: épreuves de force par excellence. Les
deux derniers concurrents étaient donc les plus agiles parmi les plus
vigoureux: c'étaient des athlètes complets. On ne saurait trop admirer
avec quelle intelligence étaient graduées les séries du «Grand Prix»
antique. Le triomphateur de la finale était digne d'avoir sa statue dans
le bois sacré d'Olympie, car on pouvait dire de lui à coup sûr qu'il
était le premier guerrier de la Grèce.
* * * * *
Par la suite, ces jeux admirables dégénérèrent. Athènes avait tous les
ans des courses de chars et de cavaliers à l'époque des Panathénées.
Olympie à son tour eut un hippodrome célèbre. Quand Rome et Byzance
recueillirent la succession d'Hellas à la tête des peuples, le Cirque
finit par absorber en lui tous les jeux et toutes les fêtes. Les chars
des cochers hurlants chassèrent les athlètes de l'arène.
Dès lors, il serait puéril de le nier, le sport antique devient moins
intéressant pour nous, d'abord parce qu'il rappelle de loin les courses
auxquelles nous sommes habitués, ensuite parce que, sur un pareil
terrain, nous n'avons rien à lui envier. De nombreux documents figurés
nous apprennent que la haute école était connue des anciens dans toutes
ses subtilités: mais il n'est pas vrai qu'à Rome les courses, attelées
ou non, aient jamais égalé la perfection des nôtres. Celles-là étaient
des cohues galopantes, mal réglées, presque barbares,--dignes, en un
mot, de cette longue décadence artistique où Rome fit sombrer l'héritage
athénien. On y courait la charge, comme en guerre. Nulle discipline
entre les conducteurs. Il fallait arriver à tout prix, fût-ce en crevant
ses chevaux ou en versant le char du rival. Plaisirs de sauvages, que
Longchamps ou Vincennes laissent loin derrière eux.
* * * * *