_LE SONGE._
Amour, Amour! je ressens ta divine fureur. Je répéterai mille fois ton
nom, il n'en est point de plus beau. Tu seras toujours sur mes levres
comme tu es dans mon cœur. L'ame fatiguée de desirs, je ne puis me
refuser au tourment délicieux d'en éprouver de nouveaux. J'aime mieux
souffrir que de ne plus rien sentir. Ismene me seroit plutôt odieuse
que de m'être indifférente.
J'avois passé près d'elle un jour heureux. Un tel jour est bientôt
écoulé. Dans un cercle nombreux, je n'avois vu qu'Ismene, je n'avois
entendu que sa voix touchante. Les flambeaux du ciel brilloient au
firmament. L'heure fatale du départ étoit arrivée. Ismene étoit plus
belle, plus séduisante, plus adorable que jamais, & il falloit
la quitter, lorsque la nuit ne sembloit étendre ses voiles que pour
favoriser les entreprises de l'amour, & étouffer dans ses ombres les
derniers combats d'une trop sévere pudeur. Il falloit la quitter!
Dieux, que la nuit étoit belle! Que les berceaux étoient frais!
L'encens de la volupté étoit répandu dans les airs. J'aurois donné
de mon sang pour ne point m'éloigner d'elle. Vingt fois je voulus
partir, vingt fois je restai. O cruelle décence! tristes loix ennemies
de l'amour! c'est vous qui privez un amant des plus doux instans
que préparent à la fois le mystere & la nature. Age d'or, âge du
bonheur, où l'on ne connoissoit pas tant de chaînes cruelles, hélas,
qu'êtes-vous devenu!
J'étois triste, pensif. Je m'arrachai avec peine de ces lieux
enchantés, où je laissois Ismene; mon cœur étoit oppressé, mes
larmes coulerent. Je m'arrêtai sur le seuil de la porte, je tournai mes
regards dans l'ombre épaisse des arbres. Je sus encore y distinguer
mon amante. Je la vis qui s'enfonçoit à pas lents dans un
bocage sombre. Je fus tenté vingt fois de revenir sur mes pas, de
la surprendre.... Mais sa gloire m'étoit mille fois plus chere que
l'intérêt de mon amour.
Je rentre chez moi. Quelle affreuse solitude! Je marchois rêveur,
entendant encore sa voix, voyant tous ses traits, lui souriant, lui
parlant comme si elle eût été présente. Revenu de mon illusion, la
douleur s'empara de mon ame. J'étois loin de chercher le repos. Dors,
aimable Ismene, dors, tandis que j'entretiendrai dans la nuit sombre
ton image. Goûte la douceur du sommeil & sa fraîcheur bienfaisante,
tandis que tes charmes embrasent & consument ton amant malheureux.
Un autre moins délicat souhaiteroit que l'Amour vînt interrompre
ton repos; pour moi, je consens à être moins aimé, pourvu que tu
sois exempte de toute inquiétude. Dors, mon aimable Ismene, dors,
& je m'occuperai de toi dans le calme silencieux de la nuit. Que
rien n'altere ton paisible sommeil: que le souffle impur d'un orage,
même passager, ne vienne point flétrir les fleurs de ton doux
printems. Ce n'est pas à toi de gémir & de soupirer. Tu es née pour
recevoir nos hommages, & nous, pour obtenir d'un regard le bonheur de
contribuer à embellir les instans de ta vie. Si tu daignois un instant
penser à moi, à ma constance, à ma fidélité, à l'excès de mon amour,
aux tourmens qui l'accompagnent; si tu daignois me plaindre, ou si
ton beau sein, oppressé de l'image de mes maux, laissoit échapper un
léger soupir qui répondroit aux soupirs brûlans de mon cœur; si....
Insensiblement le sommeil gagna tous mes sens. Le sommeil est le miroir
de la vie. Les cœurs homicides font des rêves cruels. Ils sentent
des chaînes pesantes, ils voient les prisons, l'échafaud. Regardez un
enfant dans son berceau: tous ses traits sont rians, sa petite paupiere
est tranquille; l'innocence est peinte sur son front uni comme une
glace. Moi, je rêvois d'Ismene; je dormois, & j'entendois sa voix. Son
portrait, si bien gravé dans mon cœur, se retraçoit sans peine à mes
esprits; mais, ô mes dieux, en quel lieu, en quel tems, sur-tout
en quel état je la vis!
O trop flatteuse illusion! C'étoit dans le doux sanctuaire des amours,
dans cet asyle étroit & charmant, où mon imagination seule avoit
jusqu'alors osé pénétrer. Je retenois mon souffle, je n'osois presque
respirer & faire un pas dans ce séjour où reposoit l'objet de mes
tendres feux, où voloit l'essain de mes desirs, où étoit Ismene. Etonné
de me voir dans ce lieu redoutable & cher à mon cœur, je frissonnois
de surprise & de joie. Peu accoutumé au bonheur, je ne me livrois qu'en
tremblant au spectacle enchanteur qui séduisoit mes regards. Ismene,
mollement étendue sur un lit parsemé de fleurs, étoit prête à se livrer
aux douceurs de Morphée. Elle dévoloit lentement les trésors de ses
adorables charmes, ses levres étoient plus fraîches que les roses du
matin. Ses bras sembloient abandonnés au charme de la volupté. Sa
taille enchanteresse, un voile qui couvre mille trésors, & qui paroît
prêt à s'échapper, une rougeur divine empreinte sur son front, &
qui paroît pêtrie des mains du plaisir, tout porte l'ivresse dans le
cœur d'un amant. Invisible à ses yeux, ses yeux étoient jusqu'alors
demeurés baissés. Ils se leverent sur moi. Quel moment! J'y vis la
douce modestie; mais je n'y découvris ni honte, ni colere. Je crus même
y appercevoir ce rayon de l'amour.... Je volai vers Ismene, & le plus
doux baiser fut pris sur sa bouche de rose; mon ame erra long-tems sur
ses levres divines, & j'y puisai un feu vif & subtil dont je ne fus
plus maître. Je ne sais d'où me vint tant d'audace: je pris Ismene
entre mes bras. Le courroux vouloit animer ses yeux, un doux nuage
vint les obscurcir. Mes transports augmenterent, la volupté alluma
soudain son flambeau, & je devins le dieu des plaisirs. La vivacité de
mon bonheur servit à l'éteindre. Trompé que j'étois, & à demi heureux,
je détestois l'instant de mon réveil; je refermois les yeux, je
poursuivois les restes d'une volupté évanouie.
Désabusé, j'étois honteux, je rougissois de la crédule erreur de
mon imagination. Ah, seroit-ce plutôt un pressentiment!... Je ne sais,
depuis ce jour, je ne sépare plus Ismene de ma propre existence; je
crois toujours la sentir contre mon sein, embrasant mes sens & mon ame.
Ces plaisirs, dont je n'ai goûté que l'ombre, égarent ma raison. Une
ardeur invincible consume ma jeunesse; je meurs, si la cruelle Ismene
rejette mes vœux & mes transports. Mais, que dis-je! j'amollirai son
cœur, j'en jure par l'amour. Je l'aime trop pour enfin n'être point
aimé.
O Ismene! ô souveraine de mon cœur! ô toi qui peux faire le charme
de ma vie! vois ton amant épuisé d'amour, languissant à tes genoux,
implorer à tes pieds le bonheur. Va, ses transports ne sont point
l'ouvrage des sens; ils sont l'effet du plus tendre amour. Il t'adore,
parce que son cœur, par une sympathie secrete, répond au tien; il
est altéré de tes charmes, parce que tes charmes sont toi. Une flamme
brûlante, que tes regards ont attisée, le consume & le tue. De
quoi lui serviront sa jeunesse, son amour, sa fidélité, si tu es
insensible? Vois les jours qui s'écoulent, l'âge du bonheur qui fuit,
le tems, le tems irréparable qui vole. L'instant où je te prie est
perdu pour la tendresse. Ismene! l'amour est la récompense de l'amour.
Quand deux cœurs n'en forment qu'un, on ne vit plus en soi, ni pour
soi; on vit pour l'objet aimé.... Tu m'entends: ah!... osons être
heureux. C'est sur ta bouche que l'Amour veut que j'expire. Voilà toute
mon ambition, & c'est là le trône de ma gloire. Alors je verrai tous
les mortels au-dessous de moi; & lorsque les glaçons de la vieillesse
viendront blanchir mes cheveux, lorsque mes yeux affoiblis chercheront
dans la nature & sa pompe & ses vives couleurs, le froid des années ne
passera pas jusqu'à mon cœur. Echauffé du souvenir de ta tendresse
& de tes appas, je dirai à la mort: Frappe! j'ai connu le bonheur; que
peux-tu m'ôter? J'ai été l'amant d'Ismene, j'en ai été aimé. Frappe!...
j'emporte au tombeau & son image & son cœur.