CHANT V.

_LE SONGE._

Amour, Amour! je ressens ta divine fureur. Je répéterai mille fois ton

nom, il n'en est point de plus beau. Tu seras toujours sur mes levres

comme tu es dans mon cœur. L'ame fatiguée de desirs, je ne puis me

refuser au tourment délicieux d'en éprouver de nouveaux. J'aime mieux

souffrir que de ne plus rien sentir. Ismene me seroit plutôt odieuse

que de m'être indifférente.

J'avois passé près d'elle un jour heureux. Un tel jour est bientôt

écoulé. Dans un cercle nombreux, je n'avois vu qu'Ismene, je n'avois

entendu que sa voix touchante. Les flambeaux du ciel brilloient au

firmament. L'heure fatale du départ étoit arrivée. Ismene étoit plus

belle, plus séduisante, plus adorable que jamais, & il falloit

la quitter, lorsque la nuit ne sembloit étendre ses voiles que pour

favoriser les entreprises de l'amour, & étouffer dans ses ombres les

derniers combats d'une trop sévere pudeur. Il falloit la quitter!

Dieux, que la nuit étoit belle! Que les berceaux étoient frais!

L'encens de la volupté étoit répandu dans les airs. J'aurois donné

de mon sang pour ne point m'éloigner d'elle. Vingt fois je voulus

partir, vingt fois je restai. O cruelle décence! tristes loix ennemies

de l'amour! c'est vous qui privez un amant des plus doux instans

que préparent à la fois le mystere & la nature. Age d'or, âge du

bonheur, où l'on ne connoissoit pas tant de chaînes cruelles, hélas,

qu'êtes-vous devenu!

J'étois triste, pensif. Je m'arrachai avec peine de ces lieux

enchantés, où je laissois Ismene; mon cœur étoit oppressé, mes

larmes coulerent. Je m'arrêtai sur le seuil de la porte, je tournai mes

regards dans l'ombre épaisse des arbres. Je sus encore y distinguer

mon amante. Je la vis qui s'enfonçoit à pas lents dans un

bocage sombre. Je fus tenté vingt fois de revenir sur mes pas, de

la surprendre.... Mais sa gloire m'étoit mille fois plus chere que

l'intérêt de mon amour.

Je rentre chez moi. Quelle affreuse solitude! Je marchois rêveur,

entendant encore sa voix, voyant tous ses traits, lui souriant, lui

parlant comme si elle eût été présente. Revenu de mon illusion, la

douleur s'empara de mon ame. J'étois loin de chercher le repos. Dors,

aimable Ismene, dors, tandis que j'entretiendrai dans la nuit sombre

ton image. Goûte la douceur du sommeil & sa fraîcheur bienfaisante,

tandis que tes charmes embrasent & consument ton amant malheureux.

Un autre moins délicat souhaiteroit que l'Amour vînt interrompre

ton repos; pour moi, je consens à être moins aimé, pourvu que tu

sois exempte de toute inquiétude. Dors, mon aimable Ismene, dors,

& je m'occuperai de toi dans le calme silencieux de la nuit. Que

rien n'altere ton paisible sommeil: que le souffle impur d'un orage,

même passager, ne vienne point flétrir les fleurs de ton doux

printems. Ce n'est pas à toi de gémir & de soupirer. Tu es née pour

recevoir nos hommages, & nous, pour obtenir d'un regard le bonheur de

contribuer à embellir les instans de ta vie. Si tu daignois un instant

penser à moi, à ma constance, à ma fidélité, à l'excès de mon amour,

aux tourmens qui l'accompagnent; si tu daignois me plaindre, ou si

ton beau sein, oppressé de l'image de mes maux, laissoit échapper un

léger soupir qui répondroit aux soupirs brûlans de mon cœur; si....

Insensiblement le sommeil gagna tous mes sens. Le sommeil est le miroir

de la vie. Les cœurs homicides font des rêves cruels. Ils sentent

des chaînes pesantes, ils voient les prisons, l'échafaud. Regardez un

enfant dans son berceau: tous ses traits sont rians, sa petite paupiere

est tranquille; l'innocence est peinte sur son front uni comme une

glace. Moi, je rêvois d'Ismene; je dormois, & j'entendois sa voix. Son

portrait, si bien gravé dans mon cœur, se retraçoit sans peine à mes

esprits; mais, ô mes dieux, en quel lieu, en quel tems, sur-tout

en quel état je la vis!

O trop flatteuse illusion! C'étoit dans le doux sanctuaire des amours,

dans cet asyle étroit & charmant, où mon imagination seule avoit

jusqu'alors osé pénétrer. Je retenois mon souffle, je n'osois presque

respirer & faire un pas dans ce séjour où reposoit l'objet de mes

tendres feux, où voloit l'essain de mes desirs, où étoit Ismene. Etonné

de me voir dans ce lieu redoutable & cher à mon cœur, je frissonnois

de surprise & de joie. Peu accoutumé au bonheur, je ne me livrois qu'en

tremblant au spectacle enchanteur qui séduisoit mes regards. Ismene,

mollement étendue sur un lit parsemé de fleurs, étoit prête à se livrer

aux douceurs de Morphée. Elle dévoloit lentement les trésors de ses

adorables charmes, ses levres étoient plus fraîches que les roses du

matin. Ses bras sembloient abandonnés au charme de la volupté. Sa

taille enchanteresse, un voile qui couvre mille trésors, & qui paroît

prêt à s'échapper, une rougeur divine empreinte sur son front, &

qui paroît pêtrie des mains du plaisir, tout porte l'ivresse dans le

cœur d'un amant. Invisible à ses yeux, ses yeux étoient jusqu'alors

demeurés baissés. Ils se leverent sur moi. Quel moment! J'y vis la

douce modestie; mais je n'y découvris ni honte, ni colere. Je crus même

y appercevoir ce rayon de l'amour.... Je volai vers Ismene, & le plus

doux baiser fut pris sur sa bouche de rose; mon ame erra long-tems sur

ses levres divines, & j'y puisai un feu vif & subtil dont je ne fus

plus maître. Je ne sais d'où me vint tant d'audace: je pris Ismene

entre mes bras. Le courroux vouloit animer ses yeux, un doux nuage

vint les obscurcir. Mes transports augmenterent, la volupté alluma

soudain son flambeau, & je devins le dieu des plaisirs. La vivacité de

mon bonheur servit à l'éteindre. Trompé que j'étois, & à demi heureux,

je détestois l'instant de mon réveil; je refermois les yeux, je

poursuivois les restes d'une volupté évanouie.

Désabusé, j'étois honteux, je rougissois de la crédule erreur de

mon imagination. Ah, seroit-ce plutôt un pressentiment!... Je ne sais,

depuis ce jour, je ne sépare plus Ismene de ma propre existence; je

crois toujours la sentir contre mon sein, embrasant mes sens & mon ame.

Ces plaisirs, dont je n'ai goûté que l'ombre, égarent ma raison. Une

ardeur invincible consume ma jeunesse; je meurs, si la cruelle Ismene

rejette mes vœux & mes transports. Mais, que dis-je! j'amollirai son

cœur, j'en jure par l'amour. Je l'aime trop pour enfin n'être point

aimé.

O Ismene! ô souveraine de mon cœur! ô toi qui peux faire le charme

de ma vie! vois ton amant épuisé d'amour, languissant à tes genoux,

implorer à tes pieds le bonheur. Va, ses transports ne sont point

l'ouvrage des sens; ils sont l'effet du plus tendre amour. Il t'adore,

parce que son cœur, par une sympathie secrete, répond au tien; il

est altéré de tes charmes, parce que tes charmes sont toi. Une flamme

brûlante, que tes regards ont attisée, le consume & le tue. De

quoi lui serviront sa jeunesse, son amour, sa fidélité, si tu es

insensible? Vois les jours qui s'écoulent, l'âge du bonheur qui fuit,

le tems, le tems irréparable qui vole. L'instant où je te prie est

perdu pour la tendresse. Ismene! l'amour est la récompense de l'amour.

Quand deux cœurs n'en forment qu'un, on ne vit plus en soi, ni pour

soi; on vit pour l'objet aimé.... Tu m'entends: ah!... osons être

heureux. C'est sur ta bouche que l'Amour veut que j'expire. Voilà toute

mon ambition, & c'est là le trône de ma gloire. Alors je verrai tous

les mortels au-dessous de moi; & lorsque les glaçons de la vieillesse

viendront blanchir mes cheveux, lorsque mes yeux affoiblis chercheront

dans la nature & sa pompe & ses vives couleurs, le froid des années ne

passera pas jusqu'à mon cœur. Echauffé du souvenir de ta tendresse

& de tes appas, je dirai à la mort: Frappe! j'ai connu le bonheur; que

peux-tu m'ôter? J'ai été l'amant d'Ismene, j'en ai été aimé. Frappe!...

j'emporte au tombeau & son image & son cœur.

L'homme sauvage · 第 43 / 45 题