_LA PROMENADE._
Le printems étoit descendu sur la terre: l'Amour est par-tout, mais
il est caché; il est avec cette épine qui fleurit; il coule avec ce
ruisseau qui murmure; il est dessous cette mousse voluptueuse qui, pour
certains yeux, n'est qu'un amas d'herbes. Douce saison des amours, je
t'avois vue, mais jamais si belle, si fraîche & si pure! O Vénus, ne
rejette point ma priere! Une force inconnue fait couler mes pleurs.
Quelle volupté de conduire en silence la beauté sous ces ombrages
solitaires, de respirer avec elle le parfum des fleurs, de soupirer
avec le zéphyr qui caresse mollement son sein!
Que dis-je! je ne pouvois me livrer à toute ma tendresse. De tristes
témoins gênoient mon cœur. Je tenois Ismene par la main, & toutes
les facultés de mon ame se réunissoient sous ce toucher délicieux.
Je ne pouvois parler, & ma main plus hardie, plus expressive peut-être
que ma bouche, lui disoit ce que ma voix n'osoit exprimer. En amour,
tout sort de l'ordre commun des choses, tout sert de langage, chaque
mot a un sens, le moindre geste signifie, l'assurance la plus légere
est un serment, la moindre faute un parjure. On nous peint le dieu de
l'Olympe ébranlant d'un clin-d'œil les poles du monde; c'est ainsi
qu'Ismene, d'un léger mouvement de paupiere, m'éleve aux cieux ou me
plonge au Tartare. Que de desirs, que de soupirs, que de plaisirs
échappent à mon pinceau! Quel désordre régneroit dans mes chants, si je
représentois tout ce que j'ai pu sentir! J'aurois voulu que, sous les
pas d'Ismene, tout eût pris une voix pour lui attester qu'il falloit
aimer.
Je marchois à ses côtés; je soupirois & n'osois la regarder. Je
marchois sur le même gazon qu'elle fouloit d'un pied léger; nous
traversions les mêmes routes fleuries, nous avions les mêmes
pensées, peut-être les mêmes desirs, peut-être, ah!... Je déguisois
les miens, & ils s'en enflammoient davantage. Ismene sensible aux
tourmens secrets qu'elle me voyoit étouffer, laissoit échapper un peu
de tendresse pour me consoler; heureux d'un regard, & jamais satisfait.
Le ciel n'eut jamais un plus brillant azur. Le char du soleil
paroissoit plus radieux, roulant sur la tête d'Ismene. Les bois, les
côteaux, les vergers avoient des charmes nouveaux. Je la vis s'asseoir
au pied d'un rosier. Sa seve plus animée, plus vive, se précipita
dans les extrêmités des branches qui touchoient ma déesse, & l'on vit
plusieurs boutons prêts à donner des roses enfermées sous un tissu qui
ne les comprimoit qu'avec peine.
Je vis Zéphyr qui caressoit Flore, quitter la déesse en appercevant
Ismene. Jalouse, elle répandit les plus doux parfums pour rappeller
le volage. Il les rapporta tous à Ismene. Flore le voyoit, & un dépit
secret faisoit pâlir son front.
Zéphyr voltigeoit sans cesse autour d'Ismene; il touchoit
impunément cette bouche où voloit mon cœur. Son haleine amoureuse
baisoit ses cheveux. Il se jouoit parmi ses tresses flottantes, il
caressoit ce sein que mon œil ébloui n'osoit fixer. Il prit une
boucle entre ses levres & la posa sur sa gorge d'albâtre. O boucle
fortunée, tu semblois t'y coller, y prendre vie, & frissonner de
plaisir! D'un regard furtif j'embrassai les contours de cette gorge
divine. Tous les points lançoient la flamme. Je fus jaloux de Zéphyr.
J'avertis l'Amour, dont il usurpoit les droits. L'Amour blessa Zéphyr
du trait le plus aigu. Loin de retourner à Flore, il devint plus
empressé auprès d'Ismene. Pere des dieux, s'écria le fils de Vénus,
descends, juge entre Zéphyr & moi! Les cieux s'ouvrirent. Le maître du
tonnerre vit Ismene. Il prononça qu'elle étoit faite pour l'Amour.
Et cependant le papillon entr'ouvroit les roses naissantes; & la vaste
solitude des bois qu'animoit le concert amoureux des oiseaux, &
ces asyles sombres qui, au milieu des plus beaux jours, formoient les
plus charmantes nuits, & le tendre gazon qui sert de lit aux Amours, &
la nature renaissante dans toute sa pompe, & la présence d'Ismene, &
plus encore mon cœur, tout présentoit à mon imagination des plaisirs
qui, hélas! fuyoient loin de moi. Non, ce n'étoit point l'ivresse
& le délire des sens, c'étoit la pure volupté qui régnoit dans mon
ame. La triste connoissance des amertumes de la vie prêtoit un charme
inexprimable aux courts instans que je passois près d'Ismene.
Deux moineaux s'abattirent sur un rameau pliant; le frémissement de
leurs ailes exprimoit toute la vivacité de leurs transports & de leurs
plaisirs. Je les fis remarquer à Ismene. Qu'ils sont heureux! Rien ne
contraint leur ardeur, ils sont libres comme l'air. L'homme seul a
corrompu son propre bonheur!
Ismene, tu m'entends soupirer, mais tu ne connois pas tout le feu
qu'allument tes beaux yeux. Tu m'enivres d'amour; l'amour est dans
l'air que ta bouche respire; il se peint dans ton sourire; il anime
ton esprit brillant & facile. Partage le sentiment que tu m'inspires,
& je n'aurai plus rien à demander aux dieux. Si je n'avois pas connu
la douceur de t'aimer, j'aurois vécu dans une tranquille indifférence.
Mais te voir, t'adorer, te connoître, & ne pas goûter le bonheur,
non, il n'est plus possible! Unique objet de mes pensées, tu me fais
éprouver une alternative continuelle de crainte & d'espérance, de
douceur & d'amertume, de repos & d'agitation, de plaisir & de tourment.
Acheve, décide mon sort.... Je pressois la main d'Ismene; mon cœur
étoit descendu dans ma main; il lui faisoit cent protestations d'un
amour éternel, cent sermens d'une constance inaltérable. O trop cruelle
Ismene! Une larme douloureuse vint mouiller le bord de ma paupiere.
Ismene me jeta un de ces regards qui fondent mon ame toute entiere, &
je fus consolé. La main d'Ismene m'apporteroit la mort, que mes levres
expirantes baiseroient cette main chere & barbare. C'est peu:
Ismene seroit perfide; je lui pardonnerois & je mourrois.