_LE PLAISIR._
O Plaisir, vie précieuse de l'ame, toi sans qui le bonheur n'est qu'un
vain nom, goutte d'ambroisie que les dieux ont mêlée par pitié dans
le calice amer de la vie, ô plaisir! être aimable & fugitif, si pour
te peindre mieux, nous devons te sentir, c'est à moi de te chanter.
Que mon pinceau sans dessein & sans art, soit pur & libre comme toi;
apprends-moi à intéresser, à plaire, & que la sagesse elle-même avoue
mes accens. Ma plume abhorre les scenes honteuses de la débauche; mais
elle se plait à rendre cette joie innocente, fille du sentiment, qui,
loin de produire le désordre de l'ame, enfante ce calme, cette harmonie
où l'ame se contemple & se replie voluptueusement sur elle-même.
Et si mon pinceau ne répondoit pas à la délicatesse de ton cœur, ô
Ismene! favorise-moi d'un regard: c'est là que je puiserai l'expression
du plus bel ouvrage. L'amour qui a formé ton œil aime à s'y peindre:
c'est là que je le verrai tel qu'il est, ou plus touchant encore, tel
que tu l'inspires.
Oui, j'ai connu le plaisir: il brûle dans mon cœur, comme le feu
sacré sur les autels de la chaste Vesta. Il ne s'éteindra jamais.
Il est un amour inséparable des soins fâcheux, des soucis cuisans,
des inquiétudes dévorantes, des impatiences impétueuses, des sombres
jalousies, & de mille autres sentimens désordonnés; ce n'est pas
celui que j'éprouve. Je m'applaudis d'aimer. Je me condamnerois, si
je cessois d'être sensible. Je me trouve heureux d'être percé de tous
les traits de l'amour; je goûte une volupté qui appartient à l'ame,
qui l'éleve au-dessus des objets terrestres. Ce ne sont point des
émotions passageres, de vaines illusions que l'on reconnoît trop tard,
après qu'elles nous ont trompés. Ismene m'a appris à aimer; je l'aime
parfaitement; & le plaisir que ressent mon cœur, est aussi supérieur
aux plaisirs vulgaires, qu'Ismene est supérieure aux surprises des sens.
Je ne forme plus aucun desir dont je puisse rougir. Je jouis d'un calme
qui m'avoit été jusqu'alors inconnu. Un regard d'Ismene a dissipé la
tempête qui grondoit dans mon sein. Ce n'est plus tant le feu de ses
yeux, ni les attraits de son visage que j'idolâtre; c'est moins son
esprit qui me charme, que son cœur aimant. Nous passons souvent
des heures entieres à nous entretenir ensemble; & la douceur de nos
entretiens n'est altérée, ni par les fades & basses complaisances, ni
par les transports & les emportemens d'une passion effrénée.
Laissez-moi, mes amis; en vain vous me parlez de notre Sophocle, en
vain vous m'annoncez le nouveau chef-d'œuvre dont il va enrichir la
scene. Ismene m'attend. Autrefois j'aurois pu vous écouter; aujourd'hui
Melpomene & son diadême, Thalie & sa gaieté, Armide & ses palais
enchantés ne valent point un sourire d'Ismene. Ne me demandez point
quelles sont les délices qui m'attendent. Elles sont au-dessus de toute
expression. Aimez comme moi, mes amis, & il n'y aura plus qu'un plaisir
pour vous.
Il est une déesse jeune, aimable, au front ouvert, à l'œil radieux,
qui tient en main une chaîne de roses. Le contentement brille sur tous
ses traits, l'aisance l'accompagne; elle éclaire l'amour; elle le rend
ingénu, facile, adorable. Cette déesse est la Confiance: elle s'avance
d'un pied léger, elle s'assied entre nous deux, elle préside à nos
entretiens, elle entrelace nos bras de sa guirlande de fleurs. Les
sentimens naïfs de la plus belle ame coulent à mon cœur, comme une
onde pure coule au fond des vallons fleuris. Ismene! on doit élever des
autels à l'amour, non comme à un dieu redoutable, mais comme à un
dieu bienfaisant. Il nous rend meilleurs, plus doux, plus sensibles;
sans lui je n'aurois pas connu les plus rares vertus. Autrefois mes
transports étoient impétueux; ils ont acquis quelque chose de modéré.
C'est ton ame, Ismene, c'est ton ame douce qui a versé le calme dans la
mienne.
Peut-on appeller plaisir ce qui n'est pas l'amour, ou ce qui sert à
le détruire? Qu'on a mal défini les momens les plus enchanteurs de la
vie! Je ne parle point de ces transports qui égarent & qui trompent;
je parle de cette tendresse pure, de ces goûts exquis qui distillent
dans les cœurs la volupté goutte à goutte, comme le baume découle
de l'arbre odoriférant de l'Inde; je parle de cette ivresse douce qui
remplit toute la capacité de l'ame, qui se suffit à elle-même, qui ne
desire rien que ce qu'elle sent. Ismene! il n'appartenoit qu'à toi de
donner ainsi le change aux desirs. Je suis pénétré d'une douceur divine
qui ne me permet pas de sentir une autre façon d'être heureux: oui,
j'ai vu des momens où m'élevant au-dessus des voluptés sensuelles,
Ismene m'auroit fait mépriser dans ses bras des faveurs qu'un cœur
délicat eût dédaignées de lui-même.
Non, jusqu'à cet instant je n'avois point connu l'amour. Je t'entends;
tu me dis: «Goûtons en paix, sans mêlange & sans remords, un bien-être
si grand, si parfait. Quel autre plaisir ne corromproit pas notre
bonheur?»
Tant d'amour fait couler des larmes de mes yeux, larmes délicieuses!
O quel cœur je possede! Jugez si je cesserai un moment de l'aimer.
Ismene, es-tu contente? ton amant est-il digne de toi? Son cœur
s'est-il épuré au feu de ton amour? S'il n'a pas toutes les vertus, il
sait les connoître.
Que de délices je ressens! Mon œil la contemple; dans ma prunelle
vient se peindre l'image de sa beauté. Admirable organe, source féconde
de plaisirs, puisses-tu te fermer avant que je voie une autre qu'Ismene
avec le même ravissement! Si je respire le parfum des fleurs qui
sont sur son sein, si j'entends sa voix douce & harmonieuse, ce n'est
point mon odorat, ce n'est point mon oreille qui sont frappés; c'est
mon cœur, c'est lui seul qui est ému lorsque ma bouche baise sa main.
Si je quitte Ismene, le plaisir ne m'abandonne point. Je lui dis adieu
avec une tristesse passionnée. Je ne perds rien de l'impression de ses
charmes; je me rappelle chaque mot qu'elle a prononcé. Je me plonge
dans une douce mélancolie, je m'y plais, je m'y livre tout entier. Tout
se peint autour de moi sous des images riantes; heureux de conserver la
précieuse émotion de mon ame. Ainsi, quand la cymbale éclatante a cessé
de retentir dans les airs, elle conserve encore un frémissement sonore
qui plait à l'oreille attentive.
Amis! je ne sens que le plaisir d'aimer. Je jouis à la fois du passé,
du présent, de l'avenir; l'avenir doit porter un nouveau degré de
sentiment dans le cœur d'Ismene; l'image de mes maux passés
rendra mon bonheur plus vif; mon ame voit l'univers en beau; la
philosophie l'endormoit, c'est l'amour qui la réveille. Pas un moment
de vuide ou d'indifférence: quel état plus délicieux! Prolonge-le,
chere Ismene; j'adore tes rigueurs, filles du devoir; & lorsqu'elles me
chagrinent, l'Amour en souriant me montre dans le lointain le temple de
l'Hymen.
Arrive, arrive, moment enchanteur, où je la conduirai aux autels pour y
recevoir ma foi! Ah! les dieux qui lisent dans mon cœur pourroient
me dispenser des sermens. Que dis-je! non, je veux les faire aux yeux
de toute la terre; ce sera l'instant le plus glorieux de ma vie.
Alors.... Ma vue se trouble, ma main tremble, mon cœur palpite avec
violence. Alors.... Il n'est plus de termes pour m'exprimer.
Ah, que ce que le cœur accorde doit être préférable à ce qu'arrache
un transport indiscret! Il n'est point de volupté, si elle n'est
partagée. C'est l'aveu du bonheur dans la bouche d'une amante,
qui touche un amant délicat; & ce bonheur lui est plus sensible que le
sien propre. Amour, plaisir! car vous êtes synonymes, ah! retirez vos
faveurs, si votre main fortunée, en me couronnant de myrte, ne rend
pas Ismene encore plus heureuse que moi. Je ne conçois pas un plus
beau moment que celui de cette douce victoire; & cependant je puis le
dédaigner, si dans cet instant même son cœur ne s'applaudit point
d'avoir fait un amant heureux.
_FIN._