CHANT VI.

_LE PLAISIR._

O Plaisir, vie précieuse de l'ame, toi sans qui le bonheur n'est qu'un

vain nom, goutte d'ambroisie que les dieux ont mêlée par pitié dans

le calice amer de la vie, ô plaisir! être aimable & fugitif, si pour

te peindre mieux, nous devons te sentir, c'est à moi de te chanter.

Que mon pinceau sans dessein & sans art, soit pur & libre comme toi;

apprends-moi à intéresser, à plaire, & que la sagesse elle-même avoue

mes accens. Ma plume abhorre les scenes honteuses de la débauche; mais

elle se plait à rendre cette joie innocente, fille du sentiment, qui,

loin de produire le désordre de l'ame, enfante ce calme, cette harmonie

où l'ame se contemple & se replie voluptueusement sur elle-même.

Et si mon pinceau ne répondoit pas à la délicatesse de ton cœur, ô

Ismene! favorise-moi d'un regard: c'est là que je puiserai l'expression

du plus bel ouvrage. L'amour qui a formé ton œil aime à s'y peindre:

c'est là que je le verrai tel qu'il est, ou plus touchant encore, tel

que tu l'inspires.

Oui, j'ai connu le plaisir: il brûle dans mon cœur, comme le feu

sacré sur les autels de la chaste Vesta. Il ne s'éteindra jamais.

Il est un amour inséparable des soins fâcheux, des soucis cuisans,

des inquiétudes dévorantes, des impatiences impétueuses, des sombres

jalousies, & de mille autres sentimens désordonnés; ce n'est pas

celui que j'éprouve. Je m'applaudis d'aimer. Je me condamnerois, si

je cessois d'être sensible. Je me trouve heureux d'être percé de tous

les traits de l'amour; je goûte une volupté qui appartient à l'ame,

qui l'éleve au-dessus des objets terrestres. Ce ne sont point des

émotions passageres, de vaines illusions que l'on reconnoît trop tard,

après qu'elles nous ont trompés. Ismene m'a appris à aimer; je l'aime

parfaitement; & le plaisir que ressent mon cœur, est aussi supérieur

aux plaisirs vulgaires, qu'Ismene est supérieure aux surprises des sens.

Je ne forme plus aucun desir dont je puisse rougir. Je jouis d'un calme

qui m'avoit été jusqu'alors inconnu. Un regard d'Ismene a dissipé la

tempête qui grondoit dans mon sein. Ce n'est plus tant le feu de ses

yeux, ni les attraits de son visage que j'idolâtre; c'est moins son

esprit qui me charme, que son cœur aimant. Nous passons souvent

des heures entieres à nous entretenir ensemble; & la douceur de nos

entretiens n'est altérée, ni par les fades & basses complaisances, ni

par les transports & les emportemens d'une passion effrénée.

Laissez-moi, mes amis; en vain vous me parlez de notre Sophocle, en

vain vous m'annoncez le nouveau chef-d'œuvre dont il va enrichir la

scene. Ismene m'attend. Autrefois j'aurois pu vous écouter; aujourd'hui

Melpomene & son diadême, Thalie & sa gaieté, Armide & ses palais

enchantés ne valent point un sourire d'Ismene. Ne me demandez point

quelles sont les délices qui m'attendent. Elles sont au-dessus de toute

expression. Aimez comme moi, mes amis, & il n'y aura plus qu'un plaisir

pour vous.

Il est une déesse jeune, aimable, au front ouvert, à l'œil radieux,

qui tient en main une chaîne de roses. Le contentement brille sur tous

ses traits, l'aisance l'accompagne; elle éclaire l'amour; elle le rend

ingénu, facile, adorable. Cette déesse est la Confiance: elle s'avance

d'un pied léger, elle s'assied entre nous deux, elle préside à nos

entretiens, elle entrelace nos bras de sa guirlande de fleurs. Les

sentimens naïfs de la plus belle ame coulent à mon cœur, comme une

onde pure coule au fond des vallons fleuris. Ismene! on doit élever des

autels à l'amour, non comme à un dieu redoutable, mais comme à un

dieu bienfaisant. Il nous rend meilleurs, plus doux, plus sensibles;

sans lui je n'aurois pas connu les plus rares vertus. Autrefois mes

transports étoient impétueux; ils ont acquis quelque chose de modéré.

C'est ton ame, Ismene, c'est ton ame douce qui a versé le calme dans la

mienne.

Peut-on appeller plaisir ce qui n'est pas l'amour, ou ce qui sert à

le détruire? Qu'on a mal défini les momens les plus enchanteurs de la

vie! Je ne parle point de ces transports qui égarent & qui trompent;

je parle de cette tendresse pure, de ces goûts exquis qui distillent

dans les cœurs la volupté goutte à goutte, comme le baume découle

de l'arbre odoriférant de l'Inde; je parle de cette ivresse douce qui

remplit toute la capacité de l'ame, qui se suffit à elle-même, qui ne

desire rien que ce qu'elle sent. Ismene! il n'appartenoit qu'à toi de

donner ainsi le change aux desirs. Je suis pénétré d'une douceur divine

qui ne me permet pas de sentir une autre façon d'être heureux: oui,

j'ai vu des momens où m'élevant au-dessus des voluptés sensuelles,

Ismene m'auroit fait mépriser dans ses bras des faveurs qu'un cœur

délicat eût dédaignées de lui-même.

Non, jusqu'à cet instant je n'avois point connu l'amour. Je t'entends;

tu me dis: «Goûtons en paix, sans mêlange & sans remords, un bien-être

si grand, si parfait. Quel autre plaisir ne corromproit pas notre

bonheur?»

Tant d'amour fait couler des larmes de mes yeux, larmes délicieuses!

O quel cœur je possede! Jugez si je cesserai un moment de l'aimer.

Ismene, es-tu contente? ton amant est-il digne de toi? Son cœur

s'est-il épuré au feu de ton amour? S'il n'a pas toutes les vertus, il

sait les connoître.

Que de délices je ressens! Mon œil la contemple; dans ma prunelle

vient se peindre l'image de sa beauté. Admirable organe, source féconde

de plaisirs, puisses-tu te fermer avant que je voie une autre qu'Ismene

avec le même ravissement! Si je respire le parfum des fleurs qui

sont sur son sein, si j'entends sa voix douce & harmonieuse, ce n'est

point mon odorat, ce n'est point mon oreille qui sont frappés; c'est

mon cœur, c'est lui seul qui est ému lorsque ma bouche baise sa main.

Si je quitte Ismene, le plaisir ne m'abandonne point. Je lui dis adieu

avec une tristesse passionnée. Je ne perds rien de l'impression de ses

charmes; je me rappelle chaque mot qu'elle a prononcé. Je me plonge

dans une douce mélancolie, je m'y plais, je m'y livre tout entier. Tout

se peint autour de moi sous des images riantes; heureux de conserver la

précieuse émotion de mon ame. Ainsi, quand la cymbale éclatante a cessé

de retentir dans les airs, elle conserve encore un frémissement sonore

qui plait à l'oreille attentive.

Amis! je ne sens que le plaisir d'aimer. Je jouis à la fois du passé,

du présent, de l'avenir; l'avenir doit porter un nouveau degré de

sentiment dans le cœur d'Ismene; l'image de mes maux passés

rendra mon bonheur plus vif; mon ame voit l'univers en beau; la

philosophie l'endormoit, c'est l'amour qui la réveille. Pas un moment

de vuide ou d'indifférence: quel état plus délicieux! Prolonge-le,

chere Ismene; j'adore tes rigueurs, filles du devoir; & lorsqu'elles me

chagrinent, l'Amour en souriant me montre dans le lointain le temple de

l'Hymen.

Arrive, arrive, moment enchanteur, où je la conduirai aux autels pour y

recevoir ma foi! Ah! les dieux qui lisent dans mon cœur pourroient

me dispenser des sermens. Que dis-je! non, je veux les faire aux yeux

de toute la terre; ce sera l'instant le plus glorieux de ma vie.

Alors.... Ma vue se trouble, ma main tremble, mon cœur palpite avec

violence. Alors.... Il n'est plus de termes pour m'exprimer.

Ah, que ce que le cœur accorde doit être préférable à ce qu'arrache

un transport indiscret! Il n'est point de volupté, si elle n'est

partagée. C'est l'aveu du bonheur dans la bouche d'une amante,

qui touche un amant délicat; & ce bonheur lui est plus sensible que le

sien propre. Amour, plaisir! car vous êtes synonymes, ah! retirez vos

faveurs, si votre main fortunée, en me couronnant de myrte, ne rend

pas Ismene encore plus heureuse que moi. Je ne conçois pas un plus

beau moment que celui de cette douce victoire; & cependant je puis le

dédaigner, si dans cet instant même son cœur ne s'applaudit point

d'avoir fait un amant heureux.

_FIN._

L'homme sauvage · 第 44 / 45 题