CHANT III.

_LE PRÉSENT._

Je devois un présent à la maîtresse de mon cœur. Un présent est

un tribut de l'amour, un gage de notre attachement. Mais que donner

à Ismene, qui soit digne d'elle? Si le présent est riche, il est

orgueilleux. L'amour embellit un rien plutôt qu'un don magnifique.

Ferai-je pour elle des vers? Non, il y entre de l'art; on veut briller;

on est poëte, on n'est plus amant. Si je prenois le pinceau pour

représenter Ismene, ce portrait, quoique non achevé, seroit sans doute

le plus beau présent que je pusse lui offrir; mais l'art est impuissant

à saisir le vrai caractere de sa beauté: l'art pourra la flatter; mais

l'art ne pourra jamais la rendre.

Je lui ferai un présent simple comme mon cœur; des fleurs, images

de son teint, des fleurs, filles aimables du printems, voilà ce que

je lui offrirai. Je choisirai les fleurs écloses sur le bord des

fontaines, & non celles qui croissent au pied des rochers. Celles-ci,

dit-on, impriment la fureur, le soupçon, la jalousie effrénée, tyrans

destructeurs de l'amour. Celles-là au contraire inspirent les sentimens

tendres & naïfs qui font céder les bergeres & rendent les bergers plus

fortunés que les rois.

O dons de la nature! allez, volez sur le sein d'Ismene. Mais quelle

fleur choisirai-je? Toutes les fleurs sont passageres; il n'en

est point d'immortelles ainsi que mon amour. La nature peint

l'œillet de mille couleurs; mais l'œillet annonce la légéreté,

l'inconstance. Le pâle narcisse est chéri des Nymphes; mais il peint

l'amour-propre; l'amour-propre, vice affreux aux yeux du tendre amour!

L'éclat du jasmin, l'odeur de l'humble violette désignent cette

modestie, cette timidité qui accompagnent les desirs naissans & qui

sont dans mon cœur. Mais dois-je les montrer, ou dois-je les taire?

Si Ismene ne m'a point entendu, il est inutile que je me déclare. Le

plus cruel des tourmens est d'avouer une tendresse que l'objet de nos

feux ne partage pas. Mais que vois-je? La rose! La rose est faite pour

Ismene; elle exhale le plus doux parfum; elle représente le coloris

de ses joues; elle peint la flamme qui me consume: mais la rose a des

épines..... O mes dieux! écartez-les de la beauté que j'adore. C'est

à moi d'éprouver tous les tourmens attachés à l'amour. Qu'Ismene n'en

goûte que les douceurs.

O rose, adoucis la vivacité de tes parfums! Garde-toi d'offenser

l'extrême sensibilité de son odorat; ne porte à son cerveau qu'une

douce émanation. Si l'adorable Ismene doit se pâmer, ce ne doit être

que dans les bras de l'amour.

Je cueillis une rose environnée de plusieurs boutons naissans; son

calice étoit à peine ouvert, l'abeille n'avoit jamais sucé ses feuilles

odorantes; les pleurs de la rosée la couvroient encore. Je volai chez

Ismene. Ah, comme le cœur me battoit! Amour! tu inspires plus de

défiance que d'orgueil. Je lui présentai cette rose en tremblant, & mon

front coloré égaloit sa vive rougeur. Ismene, la charmante Ismene me

sourit, prit la rose & la mit sur son sein. Rose heureuse, tu penchois

ta tige pour mieux presser les lis éblouissans de ce sein d'albâtre.

Un frémissement délicieux se répandit dans mes veines. Entraîné par un

mouvement vainqueur, je me penchai, & j'osai un instant respirer sur

son sein l'odeur de cette rose. Dieux immortels, savourez l'ambroisie,

je n'en suis point jaloux! Mes regards errerent & moururent. Téméraire,

j'allois imprimer mes levres.... Le bras de la sévere Ismene

m'arrêta; mais ma bouche & mes yeux lui dirent: O Ismene!... je meurs

de mon amour.... Je ne pus en dire davantage. Je ne prononçai que ces

trois mots; mais je les prononçai d'un ton qui émut son cœur.

Son silence fut l'instant le plus heureux de ma vie. Je respirois,

libre d'un fardeau cruel, aussi triste que douloureux: mon cœur,

jusqu'alors oppressé, léger comme l'air, éprouvoit un repos inconnu. Il

ne pouvoit contenir, il ne pouvoit exprimer les sentimens délicieux qui

l'agitoient. Alors je surpris un de ses regards: quel regard! Il fut à

mon ame, ce qu'est la vie rendue à un malheureux au moment qu'il alloit

la perdre. L'aurore du bonheur sourit à mes yeux. La douce espérance,

charme de nos jours, vint dorer l'avenir de ses rayons fortunés &

m'enivrer de ses délices. Seroient-elles trompeuses? O mes dieux! si

vous voulez abuser un tendre cœur, ne m'offrez pas des amorces

si séduisantes.

Depuis cet heureux instant, que l'univers me paroît beau! C'est Ismene

qui l'embellit. Le séjour qu'elle habite est un séjour enchanté: l'air

y est toujours pur, le ciel toujours serein, la terre toujours fleurie.

Ah, qu'il est doux d'aimer! Ce sont nos feux qui animent la nature;

elle expire loin du dieu qui la vivifie; mon ame enchaîne ses pensées

volages dans les bornes charmantes de son séjour. Un sourire d'Ismene

est le calme des airs & l'arbitre de mon bonheur.

Ecoute-moi, chere Ismene: c'est la félicité du cœur qui fait la paix

& la santé de l'ame; & c'est alors seulement que l'on vit & que notre

existence nous devient chere. Les passions factices nous abusent, mais

l'amour ne nous trompe pas. Il est le pere des plaisirs. C'est sa main

bienfaisante qui déchire le voile qui nous cachoit un riant Elysée.

Alors tout enchante sur la terre, tout intéresse. On prête l'oreille

au chant matinal des oiseaux; on respire une fleur avec volupté;

on ouvre son sein au souffle délicieux du zéphyr. Abandonne-toi toute

entiere au charme de l'amour, mon Ismene! L'éclat de tes yeux en

deviendra plus vif; le doux coloris, empreint sur tes joues, aura de

nouveaux charmes. Pourquoi le ciel te fit-il belle? C'est pour faire un

heureux. Le bonheur d'être aimé de toi me donnera un nouvel être; je

connoîtrai l'orgueil de posséder ton cœur; & contemplant de loin le

faste des rois, la gloire des génies du siecle, l'opulence des favoris

de la fortune, je dirai: Je ne suis point jaloux; ils ont la puissance,

la renommée, les richesses; moi, j'ai le cœur d'Ismene.

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L'homme sauvage · 第 41 / 45 题