CHANT II.

_LA MÉDITATION._

Je cherchois la solitude si douce à un cœur blessé des traits de

l'amour. Je me promenois à pas lents, non plus pour rêver à de vains

systêmes, mais pour mieux penser à Ismene. Ismene! je te portois

dans mon cœur. J'avois fermé les yeux pour n'être point distrait

de ta chere image. Je redoutois le vol d'un oiseau & le murmure d'un

feuillage; ils auroient pu m'enlever un plaisir.

J'entrai sous un berceau où le jour expiroit. Mon ame est toute à la

tendresse, lorsqu'elle songe à Ismene. Heureux dans ces momens où je me

dérobe à tout ce qui m'obsede, pour me livrer entiérement à elle! La

contrainte, la froide bienséance enchaînent ma langue en sa présence;

les mouvemens de mon cœur sont gênés par de cruels témoins: mais ici

mon imagination la voit seule. Ismene! je te parle, je te peins ma

flamme, j'intéresse ta pitié; ah! pardonne; j'ose te voir sensible; tu

m'écoutes, & ton œil n'est plus sévere. Je pleure à tes genoux; je

baise tes mains. Ismene, que tu es belle! Oui, ce sont là tes yeux, ta

bouche, ton sourire. Je te presse dans mes bras... Coulez, mes larmes,

coulez, & soulagez le feu qui me dévore.

Je m'apperçus que j'étois dans l'illusion, & je ne voulus pas en

sortir. Elle m'étoit si chere! Ismene, non, tu ne sais pas à quel

point je t'aime. Je t'apperçois dans tout objet enchanteur. Tu me suis

dans l'ombre des forêts, dans le tumulte des villes; la pompe des

spectacles, la fraîcheur matinale d'une riante campagne, rien ne peut

m'arracher ton image. Si Euphrosine danse, si Aglaé chante, si Cyane

pince le luth harmonieux, c'est toi que je vois, que j'entends; c'est

toi qui me ravis; enfin tout ce qui est beau est toi!

Si je suis digne de tes charmes, c'est seulement par mon amour;

c'est ma tendresse qui mérite ton cœur. Dis, que faut-il faire pour

le posséder? L'amour est le plus beau chemin qui conduise aux vertus;

c'est une flamme divine qui éleve l'ame. Je lirai mon devoir écrit dans

tes yeux. Ordonne, j'obéis. Alors à ma pensée s'offrirent trois dieux.

Le premier avoit un air inquiet & avide; ses regards étoient durs, sa

physionomie commune. Il marchoit d'un pas lourd, & tenoit pour sceptre

un lingot d'or. A sa robe de pourpre & d'hermine que surchargeoient

de gros diamans, je reconnus _Plutus_. Mon siecle l'adore, & moi je

le méprise. Il est le pere des forfaits & des bassesses. «Dieu du vil

intérêt, ferois-tu le bonheur d'un amant? S'il me falloit des trésors

pour plaire à Ismene, mon cœur ne l'aimeroit point. Achete-t-on

l'amour, le plaisir, la volupté? M'avilirois-je devant l'idole de la

fortune, moi qu'honorent les regards d'Ismene? Serois-je esclave des

richesses, moi qui toujours me suis trouvé au-dessus d'elles?

Fuis, fuis, dieu trompeur! J'outragerois l'Amour, en songeant à son

plus cruel ennemi.»

Un dieu plus fier s'avance. Son front est ceint d'un casque que

surmonte un panache ondoyant. Son bras est armé d'une lance, il porte

un vaste bouclier. Son œil animé respire les combats; il allume un

courage guerrier dans les cœurs; il me présente une épée.... A cette

vue, mon sang bouillonne. J'allois saisir l'arme fatale. Ismene chérira

le héros vengeur de la patrie. Je reviendrai triomphant & couvert de

nobles blessures..... Mais l'image d'Ismene en pleurs m'arrêta. «Quoi,

tu pourrois me quitter pour aller verser le sang des hommes! Instrument

de carnage & de destruction, tu endurcirois ton cœur aux horreurs

de la guerre!... Ah! l'humanité proscrit ces bourreaux héroïques, de

quelques beaux noms qu'ils soient revêtus. Que nous importent, les

tristes querelles des rois? Qu'est-ce que cette gloire qui trempe ses

ailes dans des torrens de sang humain? Ne me ramene point un amant

ensanglanté... Sois tendre, sois fidele: c'est tout ce que veut Ismene.»

Aussi-tôt un dieu brillant, paré d'une jeunesse immortelle, à l'air

noble, aux cheveux blonds, au front ceint de lauriers toujours verds,

entrelacés de roses éclatantes, s'avance d'un pas doux & majestueux. Il

touche une lyre d'or; les chantres des airs suspendent leur ramage, &

jusqu'aux êtres inanimés, tout semble prendre une ame. L'extase repose

sur son front radieux. Son œil étincele de la flamme sacrée du

génie.... C'est Apollon, m'écriai-je, c'est le dieu que j'adorai dès

l'enfance; & je m'élançai pour saisir sa lyre divine. L'Amour m'arrête

en souriant. Eh quoi, triste ambitieux, la vanité te domine encore? Que

sont de stériles lauriers? Vois les plus beaux empoisonnés du venin

de l'envie. Quel est donc ce bonheur qu'enfante la gloire? Insensé

qui cours après un fantôme, tu te consumes follement dans de

vains travaux. Renonce à ces jeux fatigans; la renommée est un son qui

s'éteint. Sers la beauté; ne chante qu'Ismene. Il est une récompense

qui vaut mieux que l'immortalité! Est-ce d'Apollon que tu dois recevoir

des loix, foible maître! Ecoute l'Amour, écoute ton cœur & écris.

Un myrte parut; je pris un de ses rameaux, que je taillai en forme de

plume, & soudain tous les lauriers d'Apollon pâlirent.

L'homme sauvage · 第 40 / 45 题