_LA MÉDITATION._
Je cherchois la solitude si douce à un cœur blessé des traits de
l'amour. Je me promenois à pas lents, non plus pour rêver à de vains
systêmes, mais pour mieux penser à Ismene. Ismene! je te portois
dans mon cœur. J'avois fermé les yeux pour n'être point distrait
de ta chere image. Je redoutois le vol d'un oiseau & le murmure d'un
feuillage; ils auroient pu m'enlever un plaisir.
J'entrai sous un berceau où le jour expiroit. Mon ame est toute à la
tendresse, lorsqu'elle songe à Ismene. Heureux dans ces momens où je me
dérobe à tout ce qui m'obsede, pour me livrer entiérement à elle! La
contrainte, la froide bienséance enchaînent ma langue en sa présence;
les mouvemens de mon cœur sont gênés par de cruels témoins: mais ici
mon imagination la voit seule. Ismene! je te parle, je te peins ma
flamme, j'intéresse ta pitié; ah! pardonne; j'ose te voir sensible; tu
m'écoutes, & ton œil n'est plus sévere. Je pleure à tes genoux; je
baise tes mains. Ismene, que tu es belle! Oui, ce sont là tes yeux, ta
bouche, ton sourire. Je te presse dans mes bras... Coulez, mes larmes,
coulez, & soulagez le feu qui me dévore.
Je m'apperçus que j'étois dans l'illusion, & je ne voulus pas en
sortir. Elle m'étoit si chere! Ismene, non, tu ne sais pas à quel
point je t'aime. Je t'apperçois dans tout objet enchanteur. Tu me suis
dans l'ombre des forêts, dans le tumulte des villes; la pompe des
spectacles, la fraîcheur matinale d'une riante campagne, rien ne peut
m'arracher ton image. Si Euphrosine danse, si Aglaé chante, si Cyane
pince le luth harmonieux, c'est toi que je vois, que j'entends; c'est
toi qui me ravis; enfin tout ce qui est beau est toi!
Si je suis digne de tes charmes, c'est seulement par mon amour;
c'est ma tendresse qui mérite ton cœur. Dis, que faut-il faire pour
le posséder? L'amour est le plus beau chemin qui conduise aux vertus;
c'est une flamme divine qui éleve l'ame. Je lirai mon devoir écrit dans
tes yeux. Ordonne, j'obéis. Alors à ma pensée s'offrirent trois dieux.
Le premier avoit un air inquiet & avide; ses regards étoient durs, sa
physionomie commune. Il marchoit d'un pas lourd, & tenoit pour sceptre
un lingot d'or. A sa robe de pourpre & d'hermine que surchargeoient
de gros diamans, je reconnus _Plutus_. Mon siecle l'adore, & moi je
le méprise. Il est le pere des forfaits & des bassesses. «Dieu du vil
intérêt, ferois-tu le bonheur d'un amant? S'il me falloit des trésors
pour plaire à Ismene, mon cœur ne l'aimeroit point. Achete-t-on
l'amour, le plaisir, la volupté? M'avilirois-je devant l'idole de la
fortune, moi qu'honorent les regards d'Ismene? Serois-je esclave des
richesses, moi qui toujours me suis trouvé au-dessus d'elles?
Fuis, fuis, dieu trompeur! J'outragerois l'Amour, en songeant à son
plus cruel ennemi.»
Un dieu plus fier s'avance. Son front est ceint d'un casque que
surmonte un panache ondoyant. Son bras est armé d'une lance, il porte
un vaste bouclier. Son œil animé respire les combats; il allume un
courage guerrier dans les cœurs; il me présente une épée.... A cette
vue, mon sang bouillonne. J'allois saisir l'arme fatale. Ismene chérira
le héros vengeur de la patrie. Je reviendrai triomphant & couvert de
nobles blessures..... Mais l'image d'Ismene en pleurs m'arrêta. «Quoi,
tu pourrois me quitter pour aller verser le sang des hommes! Instrument
de carnage & de destruction, tu endurcirois ton cœur aux horreurs
de la guerre!... Ah! l'humanité proscrit ces bourreaux héroïques, de
quelques beaux noms qu'ils soient revêtus. Que nous importent, les
tristes querelles des rois? Qu'est-ce que cette gloire qui trempe ses
ailes dans des torrens de sang humain? Ne me ramene point un amant
ensanglanté... Sois tendre, sois fidele: c'est tout ce que veut Ismene.»
Aussi-tôt un dieu brillant, paré d'une jeunesse immortelle, à l'air
noble, aux cheveux blonds, au front ceint de lauriers toujours verds,
entrelacés de roses éclatantes, s'avance d'un pas doux & majestueux. Il
touche une lyre d'or; les chantres des airs suspendent leur ramage, &
jusqu'aux êtres inanimés, tout semble prendre une ame. L'extase repose
sur son front radieux. Son œil étincele de la flamme sacrée du
génie.... C'est Apollon, m'écriai-je, c'est le dieu que j'adorai dès
l'enfance; & je m'élançai pour saisir sa lyre divine. L'Amour m'arrête
en souriant. Eh quoi, triste ambitieux, la vanité te domine encore? Que
sont de stériles lauriers? Vois les plus beaux empoisonnés du venin
de l'envie. Quel est donc ce bonheur qu'enfante la gloire? Insensé
qui cours après un fantôme, tu te consumes follement dans de
vains travaux. Renonce à ces jeux fatigans; la renommée est un son qui
s'éteint. Sers la beauté; ne chante qu'Ismene. Il est une récompense
qui vaut mieux que l'immortalité! Est-ce d'Apollon que tu dois recevoir
des loix, foible maître! Ecoute l'Amour, écoute ton cœur & écris.
Un myrte parut; je pris un de ses rameaux, que je taillai en forme de
plume, & soudain tous les lauriers d'Apollon pâlirent.