Le Jésuite me consoloit de son mieux & me parloit de certaines loix
religieuses dont je n'avois pas la moindre idée. Je ne concevois
pas comment une distance de lieux pouvoit mettre une si prodigieuse
différence dans les coutumes. J'étois condamné par ces loix terribles.
Je traitai d'abord ces loix de fables; mais bientôt je fus obligé de
m'y soumettre. J'avois beau m'emporter, menacer; tous mes mouvemens
étoient ceux d'un enfant auquel on a ravi un jouet. Je n'étois plus
fort & libre comme dans mon désert.
Une fois, m'étant échappé, je fis plusieurs lieues, & je courus autour
du monastere qui renfermoit Zaka. Ne pouvant y pénétrer, je poussai des
cris douloureux, afin qu'ils parvinssent du moins à son oreille. Je
m'imaginois que Zaka, se souvenant des montagnes de Xarico, soulageroit
ma profonde douleur, en jetant un cri semblable au mien. Hélas! je
ne savois pas alors qu'on s'étoit emparé de ses esprits; qu'on avoit
tourné sa grande sensibilité vers des êtres mystiques; que la mere
de Jésus & les saints étoient devenus les objets de son amour; qu'on
avoit abusé du principe religieux qui résidoit dans son ame, pour lui
faire embrasser des chaînes que rien ne pouvoit plus rompre. Cette ame
naïve & pure, fatiguée du malheur, s'étoit jetée dans l'asyle qui lui
étoit offert: chacun s'étoit empressé à la disposer à une conversion;
& dans le désordre où tant d'objets nouveaux avoient mis son esprit,
me croyant enseveli dans le fleuve des Amazones, elle avoit adopté
toutes les coutumes qui lui avoient paru les plus convenables pour
assurer son repos. La violente crise de la douleur lui avoit fait
parcourir, pour ainsi dire, en peu de jours, un siecle de souffrances;
& dans cet abandon général elle avoit saisi les secours que la religion
lui offroit. C'étoient les seuls qui se concilioient avec la fierté
naturelle & l'innocence de son ame. L'horrible perfidie de Lodever
avoit tué sa raison, & tous les hommes qui s'offroient à ses regards
lui sembloient capables des mêmes attentats. Son ame, violemment
ébranlée par un coup aussi subit, n'avoit plus assez de force pour
revenir vers ses premieres années; c'étoit un songe délectable, mais
effacé pour elle. Un sentiment trop vif lui avoit fait prendre en
aversion des mœurs étrangeres; tout ce qui la rapprochoit d'un état
concentré & d'une indifférence absolue lui tenoit lieu de la félicité
qu'elle avoit perdue; elle n'aspiroit plus qu'à une vie contemplative;
les frayeurs d'une autre vie la tourmentoient depuis le moment qu'ayant
vu une nation entiere appeller notre union un grand crime, elle s'étoit
persuadée que son ignorance ne la sauvoit pas du courroux céleste; car
on lui avoit fait lire distinctement dans des livres la réprobation que
toutes les loix attachoient à l'inceste.
Son imagination, troublée par les anathêmes qui résultoient de ce seul
mot, ne m'appercevoit plus que comme un objet qu'elle devoit
fuir; d'autant plus que je lui étois peut-être cher encore, ou du
moins qu'elle n'étoit pas parvenue à m'oublier entiérement, ainsi
que l'exigeoient ses nombreux & cruels instituteurs, qui avoient
pris le plus grand ascendant sur ses inclinations craintives. Où
auroit-elle puisé du courage au milieu de tant de personnes réunies
pour la condamner, & par quelle supériorité de raison auroit-elle pu
contrebalancer cette foule d'autorités qui la terrassoient?
Elle devint chrétienne par les mêmes raisons que je l'avois été.
Tout cœur droit & sensible embrassera avec transport la morale du
christianisme: il en sentira sans peine la pureté & la sublimité; car
il ne faut qu'être homme pour être chrétien. La sensible Zaka pleuroit
sur les maximes de l'Evangile. Eh! qui ne pleurera pas sur ce livre
divin qui, s'il étoit suivi, opéreroit la félicité universelle? Il est
fait pour soumettre à la longue tous les cœurs & tous les esprits.
Zaka, par une suite de la premiere impulsion, étoit devenue
catholique, puis religieuse; elle ne s'étoit point arrêtée dans
le chemin qui devoit la mener au ciel. Son esprit n'avoit point
d'objections, quand son cœur s'élançoit vers la béatitude céleste,
qu'elle appelloit: persuadée de l'existence du grand Être, tous les
échelons qu'on lui avoit indiqués, elle les avoit saisis; elle ne
savoit pas disputer, elle savoit sentir; & tous les moyens qu'on lui
présentoit pour s'élever jusqu'au grand Être, étoient adoptés avec une
ferveur & un abandon qui n'appartenoient qu'à sa belle ame.
Et moi, formé à peu près sur le même modele, je serois devenu moine,
si le Jésuite l'avoit voulu. J'aurois pris son habit; car lorsqu'il me
parloit du grand Être, tout ce qui avoit rapport à lui pénétroit mon
ame & la disposoit à l'adoption de toutes les cérémonies qui tendoient
à l'honorer. Je me serois cru coupable en rejetant un rite qui eût été
le signe de mon amour & de mon adoration. Depuis long-tems j'avois
vu son auguste nom lumineusement écrit sur toute la création. Comment
aurois-je rejeté les différentes formules par lesquelles on envoyoit
jusqu'à lui les cantiques d'actions de graces qui lui sont dus pour la
pensée qu'il nous a donnée, pour le beau présent qu'il nous a fait de
le sentir, de le connoître & de vouloir nous élancer vers sa grandeur
infinie? Quand on est pénétré d'amour, toute cérémonie devient égale, &
l'on ne voit que le grand Être dans tout autel dressé en son honneur.
Je n'avois pas fait alors les réflexions que je fais aujourd'hui;
j'étois injuste, & je voulois subjuguer la raison & le sentiment de
Zaka qui, soumise à des circonstances différentes, leur avoit obéi,
toujours avec la pureté de son ame, lorsque je reçus d'elle la lettre
suivante.
_LETTRE de Marianne à Zidzem._
«POURQUOI, ô Zidzem! ta présence profane-t-elle cette sainte
solitude que la religion & le repentir habitent? C'est ici
qu'on a communication avec les cieux; c'est ici que l'ame
s'enivre d'une contemplation pure, & qu'elle approche de plus
près du Créateur & de ses perfections infinies.
»Mon devoir & mes sermens, tout m'oblige à t'oublier; pourquoi
tes gémissemens viennent-ils redoubler l'horreur qui me
consume, & rouvrir une blessure que le tems & mes remords
doivent fermer? Ah, n'ai-je pas assez du fardeau de mon crime
& des menaces du ciel! Zidzem, ce que nous croyions un amour
innocent, est un désordre, un crime que la religion réprouve,
que la bouche de tous les chrétiens condamne. La rougeur couvre
mon front; la honte est mon éternel partage. O malheureux
frere! les liens du sang sont trop étroits pour former d'autres
nœuds, & l'amitié sainte & pure exclut l'amour criminel. Il
est un Juge suprême; sa loi me défend de nourrir une flamme
coupable. Sa justice est inexorable & terrible. Je tremble pour
toi, frere infortuné! Ouvre les yeux; le monde entier t'accuse.
Je prends la plume pour toucher ton cœur: puisse-t-il m'imiter
dans son repentir! Peut-être qu'en arrosant ce papier de mes
larmes, je te laisse voir, malgré moi, une partie du penchant
trop cher que je veux domter. En frémissant de l'énormité de
mon crime, ton image me poursuit.... Laisse-moi éviter de
tomber dans les gouffres enflammés qui me menacent. Quand
l'Eternel récompense, ou quand il punit, ô décret irrévocable!
c'est dans les abymes de l'éternité que penche sa balance. Sois
généreux comme tu l'as toujours été; aie pitié de mes combats,
ils sont affreux: tranquillise cette ame que tu déchires;
est-ce à toi d'y vouloir régner, lorsque Dieu me la demande
sans réserve? Si je te suis chere, ne me vois plus..... Mot
cruel! Mais, hélas! il faut que tu m'oublies, & que tu me
permettes de t'oublier.
»Je suis dans un asyle sacré, où nous levons des mains pures
vers le ciel; ne trouble point ce culte que tu ne connois pas,
& que je t'exhorte à connoître. Ce n'est pas assez d'être
chrétien, il faut être catholique. Autant vaudroit pour toi
être un grossier idolâtre que de ne point adopter les préceptes
de l'église romaine.
»Ce peu de jours que j'ai à vivre, & que le chagrin & la
douleur minent à pas lents, vont s'écouler dans les salutaires
rigueurs de la pénitence; & pendant ce tems mes prieres
monteront au trône de l'Eternel, pour obtenir ta grace & la
mienne. N'adore point Dieu, ou adore-le comme il veut être
adoré. Voilà ce qu'on m'a enseigné dans ce monastere, & ce que
je crois; car plusieurs le croient.
»Adieu, mon frere! C'est le seul nom qu'il me soit permis
de te donner. Je suis en présence de la Justice divine; je
vais l'invoquer nuit & jour; mes pleurs la désarmeront en ta
faveur, & elle laissera tomber sans doute sa vengeance sur moi
seule, comme sur la plus criminelle dans l'excès de mon amour.
»MARIANNE.»
Quels divers mouvemens m'agiterent à la lecture de cette lettre! Je ne
sais comment j'y résistai; je tombai dans une stupeur qui fit craindre
pour ma raison. Mes réflexions m'accabloient; je m'écriois: Ah, Zaka!
comment peux-tu aujourd'hui nommer crime ce que l'innocence de ton
cœur a nommé vertu?
Le Jésuite me dit que la religion élevoit contre moi sa voix
foudroyante; qu'il étoit vrai que, dans les livres de cette même
religion, des exemples me justifioient; que les loix naturelles avoient
été nécessairement suivies par les premiers adorateurs du vrai Dieu;
sans cela, comment l'univers se seroit-il peuplé? que je m'étois
trouvé dans une ignorance invincible, & que notre famille avoit
représenté l'enfance du monde; mais qu'aujourd'hui toutes les loix
nouvelles nous condamnoient; que Zaka ne pouvant plus être à moi, avoit
renoncé à tout; & qu'elle n'avoit pris le voile que pour se dérober
à un monde qui lui étoit devenu odieux, puisque ses coutumes nous
séparoient pour jamais.
L'éloquence insinuante du Jésuite calma peu à peu ma fureur: je jugeai
que Zaka m'aimoit, puisqu'elle avoit eu le courage de s'enfermer dans
un asyle impénétrable, au moment où elle ne pouvoit plus m'avouer ni
pour son frere ni pour son époux.
A quelque tems de là, j'eus une affaire qui seroit devenue sérieuse,
sans l'entremise du Jésuite. L'évêque de San-Salvador m'envoya un
ordre pour que j'eusse à comparoître devant lui. Je n'avois jamais vu
un évêque en face. Le Jésuite m'expliqua quels étoient son pouvoir &
ses prérogatives. Cela ne laissa pas que de m'étonner un peu; mais le
religieux, toujours raisonnable, me répétoit: _Chaque pays a ses
coutumes_. Et au fond, je ne voyois pas trop que répondre à cela, sinon
que chaque pays a de mauvaises coutumes: ce qui n'est pas un remede,
mais une consolation.
Je comparus devant monseigneur; je fis plusieurs salutations qu'il
reçut sans remuer la tête. Il étoit assis gravement: jamais je n'avois
vu un humain avec un si gros ventre & une face aussi rubiconde. Deux
ou trois hommes en cheveux ronds & en soutane noire l'environnoient,
& sembloient lui marmotter à l'oreille ce qu'il devoit répondre. Il
n'y avoit là ni armes ni massues de sauvages; & je ne sais par quel
sentiment j'eus peur de cette figure assise & des trois figures qui
étoient debout. Leurs yeux ne m'annonçoient rien de bon, & mon Jésuite
m'avoit quitté à la porte.
Le silence de monseigneur me parut formidable. Approchez, me dit-il; &
ses regards s'armerent de courroux lorsque je l'abordai. J'ai entendu
parler d'un inceste commis avec votre sœur: on dit de plus que
vous avez voulu entrer de force dans le couvent: savez-vous que vous
mériteriez, selon les loix, d'être brûlé vif? Mais ma clémence enchaîne
le bras de la justice; faites abjuration au plus tôt, & que je ne vous
voie plus que converti.
Le Jésuite m'avoit fait ma leçon: je lui remontrai humblement que mon
crime ayant été commis dans l'ignorance, la rigueur des loix ne pouvoit
rejaillir sur moi; que de plus j'étois chrétien, & conséquemment son
frere. Il reprit que c'étoit là peu de chose; qu'il falloit être
catholique & soumis aux volontés de l'église; que de plus j'eusse à
donner la somme qui devoit m'innocenter. Et comme on élevoit mon crime
au-dessus de tous les autres crimes, la somme fut des plus fortes. Le
Jésuite m'avoit dit qu'on brûloit par fois ceux qui se brouilloient
avec l'évêque de San-Salvador, & qu'il y avoit un certain tribunal qui
terminoit ces sortes de procès en peu de tems. Je répétai l'adage du
religieux, _chaque pays a ses coutumes_, & je payai.
Quand la somme fut délivrée, le Jésuite entra, s'approcha de
monseigneur, lui parla à l'oreille. Monseigneur alors adoucit son
regard & daigna m'interroger sur quelques-unes de mes aventures. Je
lui parlois avec réserve; car il m'intimidoit, quoiqu'il n'eût pas une
baguette en main & que ses bras gros & courts me parussent sans force
& sans ressort. Je crus l'appaiser en lui disant d'une voix ferme:
Monseigneur, je suis chrétien, & conséquemment j'ai l'avantage d'être
votre frere; je vous aime & je vous prie de m'aimer: vous portez sur
votre poitrine la croix où le grand Être est descendu pour nous dire à
tous que nous devions nous regarder comme freres... Il étoit insensible
à cette harangue, il ne l'écoutoit pas: le Jésuite me fit signe de
ne point continuer. J'étois fâché au fond de l'ame de rencontrer un
chrétien qui ne me traitoit pas absolument en frere, ce que j'attendois
de lui, vu la croix qu'il portoit.
L'indifférence de l'évêque fit que je me retirai dans un coin
de l'appartement, n'ayant jamais vu un homme si peu attentif aux
discours & aux révérences d'un autre, lorsque le Jésuite, après une
petite conversation avec monseigneur, me prit par la main & m'emmena,
en disant: J'ai tout arrangé; monseigneur ne vous fera point de mal.
Est-ce qu'il pourroit me faire du mal, répondis-je naïvement, étant
chrétien & mon frere? Le Jésuite m'apprit qu'il y avoit des exceptions,
& que les _coutumes_ de tel pays vouloient que les chrétiens fussent
soumis aux monseigneurs.
Pour le coup mes idées se brouillerent, & je ne savois comment
concilier la douceur affectueuse & la bonté agissante du religieux avec
l'immobilité orgueilleuse de monseigneur & ses sentences de mort.
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