Lassé de l'opposition continuelle qui se trouvoit entre les coutumes
de ce pays & les principes naturels de ma raison, je n'aspirai plus
qu'à le quitter. En vain le Jésuite vouloit me rendre raison de tout
ce qui me choquoit: je n'en sentois pas moins l'inconséquence, &
je lui déclarai que je n'adopterois jamais de pareilles mœurs.
L'impossibilité de voir Zaka devenoit chaque jour pour moi un tourment
plus insupportable. Ah! si elle eût perdu la vie, mes larmes auroient
été moins ameres, j'aurois embrassé sa tombe avec une douleur profonde,
mais calme; & mes prieres auroient obtenu de Dieu qu'il nous réunît.
Mais la savoir vivante & m'aimant toujours, respirer le même air
qu'elle & ne pouvoir jouir de sa présence, si près l'un de l'autre &
cependant séparés par une barriere éternelle, c'en étoit trop pour mon
cœur. Fuyons, m'écriai-je, allons dans des contrées lointaines
finir des jours pour lesquels il n'est plus de bonheur!
Avant de partir, je voulus encore lui parler; mais rien ne put la
toucher: elle refusa constamment de me voir, & j'avois promis au
Jésuite de ne point porter mes pas vers son monastere sans son aveu. Il
étoit devenu notre médiateur, notre interprete, & cet homme étonnant
avoit trouvé l'art d'enchaîner mes transports.
J'obtins seulement de Zaka quelques lignes que le zele religieux avoit
tracées; elle me donna des renseignemens sur le fidele & malheureux
Caboul que je cherchois de tout côté. Elle m'apprit qu'il étoit en
esclavage chez les Portugais, non loin de San-Salvador, & m'indiqua
le lieu où je le trouverois. J'y courus. J'achetai ce serviteur
fidele, & le repris comme un ancien ami qui avoit élevé mes premiers
ans, résolu d'assurer en paix la fin de sa carriere. Il avoit moins
souffert que moi, l'apathie de son caractere le rendant insensible
aux événemens de la vie. La suite de son étrange destinée l'avoit
foiblement ému, & je le retrouvai tel que je l'avois laissé dans le
désert de Xarico. Ah, que j'eus de joie de le serrer encore une fois
entre mes bras! Il me rappelloit les objets les plus chers, & je crus,
en le revoyant, être transporté dans le séjour où j'avois connu la
paix & le bonheur. Je n'osois en sa présence prononcer le nom d'Azeb;
& quand il sortoit par hasard de sa bouche, ce nom seul étoit un
reproche foudroyant qui retentissoit au fond de mon ame comme un coup
de tonnerre. Me voyant pâlir ou frémir au nom de mon pere, il évita
désormais de le prononcer devant moi.
Ce fut lui qui m'apprit par quels incidens Zaka avoit été conduite à
San-Salvador. Le scélérat Lodever avoit cherché à persuader à Zaka que
j'étois tombé dans le fleuve par accident, lorsque je tenois ma fille
entre mes bras. L'hypocrite joignit ses larmes aux siennes; mais la
malheureuse Zaka n'en soupçonna pas moins l'affreuse vérité, & bientôt
la conduite du barbare la convainquit qu'elle étoit tombée au
pouvoir d'un monstre. Vingt fois Caboul défendit & sauva l'honneur de
Zaka, & la sauva ensuite de son propre désespoir.
Zaka consentit à vivre; mais ce fut pour venger ma mort. Sa fermeté &
sa présence d'esprit firent échouer les infames projets de cet Anglois,
dont rien ne changea la perversité.
Un vaisseau Portugais, heureusement rencontré, reçut à ses cris
l'infortunée Zaka. Lodever la suivit dans le même vaisseau. Il eut
l'insolence de protester qu'elle lui appartenoit; & une nuit que,
cédant à l'excès de ses maux, elle étoit endormie, le barbare,
forcené d'amour & de rage, poussa la violence au dernier comble. Zaka
fut assez heureuse pour opposer une défense égale à l'attaque; ses
larmes attendrirent le capitaine du vaisseau, qui la protégea contre
l'audacieux Lodever: mais ce même capitaine ne poussa pas la générosité
jusqu'au bout; il persécuta à son tour cette Zaka trop malheureuse par
sa beauté. Ses larmes n'eurent pas le tems de sécher sur ses joues.
Au premier port, Lodever jaloux & furieux de s'être vu arracher sa
proie, combattit le capitaine, le pistolet en main; le capitaine le
blessa mortellement. Lodever, sur le point d'expirer, connut, non le
remords, mais cet effroi des scélérats qui tremblent à l'instant qui va
finir leur vie; tourmenté par le désespoir, il dévoila ses forfaits.
D'après sa confession, il avoit d'abord voulu m'empoisonner, pour
jouir de Zaka & de mes trésors; & contre son attente, Azeb avoit été
la victime de sa perfidie. Il avoua qu'il m'avoit précipité dans le
fleuve avec ma fille, & qu'il avoit cherché ensuite à m'assommer
d'un coup d'aviron. Il crut expier ces crimes par quelques pratiques
superstitieuses, & en donnant à des églises une partie de ce qu'il
m'avoit volé. Enfin, il mourut aussi indignement qu'il avoit vécu.
Le capitaine du vaisseau ne se rendit pas du moins coupable d'une
infame avarice. Il avoit de l'honneur, & il restitua à Zaka ce
que nous avions apporté; mais ces trésors même engagerent la séduction
trop usitée dans les monasteres à conquérir Zaka & ses richesses. Elle
en fit don à la maison religieuse où elle s'étoit retirée. Le fidele
Caboul, que les personnes qui environnoient Zaka avoient toujours
repoussé, erra comme matelot, puis fut pris & vendu comme esclave.
Jugez, cher chevalier, au récit de tant d'horreurs, combien
l'indignation me transporta! Que je méprisai les Européens! Que les
peuples civilisés me parurent monstrueux! Je crus qu'ils ne s'étoient
rassemblés en corps que pour unir & raffiner mutuellement leurs vices.
Inutilement le Jésuite tâchoit de calmer mes accès de misanthropie;
je ne lui répondois qu'en le pressant de quitter un séjour que je ne
pouvois plus supporter, Zaka ayant enfin rompu toute correspondance
avec moi. Il se trouva un vaisseau qui faisoit voile pour l'Angleterre;
j'en profitai; & après bien des événemens qui vous sont connus,
je choisis le midi de l'Irlande pour mon habitation. J'eus toujours à
me louer du Jésuite. Son ame éclairée m'a servi de guide. Il reconnut
en moi cette simplicité précieuse de la nature, que tant de revers
n'avoient pu encore altérer, & il devint mon ami.
Les avantages dont j'ai joui en Europe pendant mes voyages, sont
inestimables: avantages que je reconnois lui devoir. O mort! devois-tu
le frapper presqu'entre mes bras? Permettez-moi, cher chevalier, de
pleurer celui qui fut mon ami; je l'ai retrouvé en vous, & je ne suis
pas encore consolé.
Ici, je vis avec des livres & ma pensée. Aussi détaché du monde que
désabusé de la chimere du bonheur, je tâche de rentrer dans l'état
de la bonne nature, en conformant mes goûts à ses volontés, & en ne
me permettant que des desirs simples & aisés à satisfaire. J'ai trop
desiré, je ne desire plus rien. Cette flamme active a épuisé mon cœur:
il est devenu inaccessible aux traits de l'amour; il a été trop
profondément blessé pour l'être une seconde fois. Je n'ai eu qu'une
passion, & mon cœur est mort depuis qu'il est privé de Zaka.
Le repos, l'indépendance, une légere méditation au pied d'un arbre,
un soupir qui s'échappe vers le cloître de San-Salvador, voilà ce qui
compose l'espece de félicité dont je suis susceptible. Je regarde de
loin les maux volontaires qui assujettissent les hommes civilisés, les
entraves qu'ils se forgent, l'esclavage humiliant qu'ils chérissent;
& indigné de les voir renoncer aux droits d'un être libre pour des
jouissances frivoles ou incertaines, je ne sais si tous ces sauvages,
égarés dans les déserts de la boule du monde, ne sont pas plus heureux
au milieu de la disette des arts & de la privation d'une foule de biens
mensongers qu'il faut acheter si cher, & qui ne remplissent jamais ce
vuide de l'ame, auquel les Européens sont si sujets.
Je voudrois de ma retraite élever une voix assez forte pour épouvanter
les tyrans de l'espece humaine. On pourroit les compter, tant ils
sont peu nombreux, & ils commandent à la multitude. Cette action du
petit nombre sur le plus grand, est un de ces phénomenes que l'on ne
sauroit expliquer. La dignité de l'homme me paroît plus empreinte dans
le sauvage nu, maître des forêts, que dans le courtisan doré qui flatte
& sourit avec toute l'élégance d'une raison ingénieuse.
Ce que je viens d'écrire, cher chevalier, vous instruira peu. Il y a
une foule de sensations qui me sont échappées; je n'ai plus mes idées
primitives; je suis aveuglé le premier par les usages & par les loix;
je suis trop loin de l'époque où j'aurois pu saisir les objets sous le
rapport que vous auriez desiré. Il seroit utile sans doute, pour la
connoissance particuliere de l'homme, de connoître l'homme sauvage. On
l'a peint, dans presque tous les livres, comme vivant dans les bois,
sans religion, sans loi, sans habitation fixe. Un tel sauvage est un
être de raison, ou une exception rare à la loi générale, par laquelle
tous les hommes connoissent plus ou moins la société.
Les hommes qu'on appelle sauvages forment de petites peuplades. Ce
seroit en vivant parmi eux qu'on parviendroit à distinguer ce que la
nature seule nous a donné, de ce que l'éducation, l'imitation, l'art &
l'exemple nous ont communiqué; alors le portrait d'un sauvage seroit
à peu près le nôtre. Un Anglois differe d'un Italien, un sauvage de
l'Amérique differe conséquemment d'un Portugais; mais pour ceux qui
savent voir & reconnoître les traits naturels qui forment la base du
caractere, ils ne les trouvent pas opposés dans toute l'espece humaine.
Je les ai vus de près ces hommes, tels qu'ils sont sortis des mains de
la nature, & l'homme m'a semblé par-tout à peu près le même, soit nu,
soit habillé; car il a les mêmes besoins & les mêmes desirs. Lorsqu'on
dit que le sauvage ne réfléchit point, lorsqu'on le peint errant dans
les bois, sans loi & sans devoir connu, soumis aux impressions purement
animales, on prononce étourdiment. L'homme n'est jamais seul sur
la terre; il fait attention à ses semblables; il les cherche; il s'unit
à eux; ils aiment à vivre ensemble; ils se parlent, & le besoin de la
société est inné chez l'espece humaine.
L'homme est sur la terre l'être intelligent par excellence: il
agit selon sa nature quand il réfléchit, en ce qu'il exerce une de
ses facultés naturelles. Prétendre que l'état de réflexion soit
un état contre nature, & que l'être intelligent qui médite est un
animal dépravé, c'est rabaisser l'homme, c'est lui ôter l'empreinte
majestueuse dont son auteur l'a gratifié. Quoi, son ame seroit
ensevelie dans une stupide inaction! Quoi, son esprit ne penseroit
point, son imagination ne lui peindroit rien, le spectacle de la nature
seroit indifférent à son cœur, il verroit le ciel, la terre, les
animaux, son semblable, soi-même, sans qu'aucun de ces objets excitât
en lui la curiosité d'apprendre d'où ils viennent & pourquoi ils sont!
Et que seroit donc son entendement, émanation de la Divinité, feu
céleste & immortel, destiné à examiner, voir & comprendre les ouvrages
de la nature? Que deviendroit cette perfectibilité que chaque homme
possede, qui le distingue de la brute? Si l'un d'eux a su réfléchir &
comprendre, pourquoi l'autre, quoique jeté dans les forêts, seroit-il
resté dans l'inaction, étant doué du même esprit?
Le sentiment intérieur suffit pour instruire le sauvage: réfléchissant
sur ses premieres actions, comparant ses sensations & ses idées, il
appercevra bientôt en lui un principe capable de penser, il se sentira
libre quand il agit, & propre à se donner de nouvelles perfections. Ce
témoignage qu'il se rendra sera suivi du desir d'exercer tant de nobles
facultés, & ce desir croîtra par le succès des commencemens.
Accoutumé à porter ses regards sur tout ce qui existe, ce qu'il
verra d'abord, il voudra le connoître: son esprit toujours pensant,
toujours agissant, recevra un degré d'activité par ses premiers essais.
Enfin l'homme sauvage n'est que l'homme enfant. Il se forme, il
s'instruit. L'équité est éternelle, immuable, antérieure à tout; cette
équité primitive n'est rien moins qu'arbitraire, pas plus que les
rapports des êtres nécessaires entr'eux, pas plus que la nature d'où
elle découle.
Le cœur de l'homme, ensuite, soit qu'il réside dans les forêts du
Nouveau-Monde, soit sous les voûtes de la brillante architecture,
est le théatre de toutes les passions. Elles se modifient à l'infini;
l'ambition le transporte, soit qu'il dispute une cabane ou un empire.
La vanité l'enivre dans la solitude comme dans le tumulte des villes:
l'amour du plaisir le fait soupirer après une beauté qu'il poursuit
à la course, comme il languit près de celle qui donne à son artifice
le nom de vertu. Il est sensible au moindre trait du ridicule, comme
aux traits perçans de l'injustice; & j'ai vu l'orgueil, sentiment
indestructible, qui anime, je crois, un ver de terre, dominer chez des
hommes nus & privés de tous les arts.
Mais l'ignorance de nos arts ne rend pas meilleure la condition
de l'homme sauvage: il a un goût tout aussi vif pour la commodité &
le luxe: il se forge des passions factices; il appelle notre délicate
volupté sans la connoître; car dès l'instant qu'il l'appercevra, il
deviendra un Sybarite; son cœur l'est d'avance. L'homme ne peut fuir
la volupté qu'en ne la connoissant pas: ce n'est jamais elle qu'il
évite, c'est la peine qui l'accompagne: il fera tout pour elle; il
apprendra à braver les douleurs, la mort, pour reposer un instant dans
ses bras.
Je les apprécie de loin ces hommes sauvages, à qui les philosophes
refusent toute notion métaphysique & morale. Ces mots ne leur
appartiennent pas; mais ils n'en ont pas moins les idées qui sont du
ressort des êtres intelligens. L'observateur ne s'arrête pas à une
premiere vue superficielle: il creuse, il approfondit; il voit alors
que le vice & la vertu ne sont pas des productions humaines, qu'il
est par-tout des rapports d'équité antérieure à la loi positive, que
l'ignorance absolue n'anéantit pas l'idée de la justice.
Nous apportons donc tous au monde, avec le sentiment de
l'existence, le sentiment du juste; c'est une vérité qui n'est point de
raisonnement. Le chêne qui croît dans les forêts est soumis à des loix
fixes & immuables, & nous, nous n'en aurions pas? notre organisation
seroit inférieure à celle des végétaux? Voilà ce qui répugne à
notre nature. L'enfant au berceau connoît sa faute; il reçoit avec
soumission le châtiment quand il l'a mérité; il entre en fureur dès
qu'il se juge injustement frappé. De là aux grandes vérités il n'y a
qu'un pas. L'idée d'un Être suprême, je le soutiens, est inhérente à
l'homme & cachée au fond de tous les cœurs: tout la développe, tout
la féconde; & pour peu qu'on leve les yeux vers le ciel, elle paroît
écrite en caracteres de feu.
Les hommes ne sont donc pas faits pour vivre à la maniere des ours &
des tigres: ils ne peuvent garder les imperfections de leur enfance,
sans laisser leurs facultés naturelles s'avilir & se dégrader; ce qui
va directement contre les intentions de celui qui les leur a
données pour en faire usage.
Mais, me direz-vous encore, les sauvages sont-ils plus heureux que
nous? Je ne le crois pas. S'ils n'ont pas nos arts funestes & le
raffinement de nos passions, ils ont leurs vices, leur vengeance, leur
cruauté, leurs frénésies.
Les philosophes qui les ont représentés comme vivans dans une heureuse
simplicité, ont eu de bonnes intentions: ils vouloient rappeller
l'homme aux loix de la nature, dont il s'écarte pour son malheur; mais
qui peut se flatter de les suivre dans leur intégrité pure, ces loix
qui se modifient de tant de manieres? A quel signe les reconnoître?
Comment évaluer au juste la force des appétits variés de la nature,
voir l'ame parfaitement à découvert, distinguer tous les mouvemens
naturels?
On a cru long-tems que le vice n'avoit pris naissance que dans les
sociétés nombreuses; & cette opinion est fondée jusqu'à un certain
point: on accordoit la vertu à l'homme sauvage, & on lui refusoit les
lumieres. Il porte en soi des vertus & des lumieres nécessaires pour
sa conduite; il n'a pas eu l'occasion de perfectionner ses penchans,
voilà, selon moi, toute la différence; & je pense qu'il faut vivre dans
un état sauvage, c'est-à-dire, borné à une unique & petite famille,
telle que celle dont j'ai fait la peinture, ou jouir complétement de
tous les avantages de la civilisation.
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_LES AMOURS_
DE
CHERALE,
_POËME EN SIX CHANTS_.
Melius est amare quàm amari.
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LES AMOURS
_DE CHERALE_.