Il me fallut, pendant les premiers jours, endurer les regards d'une
foule de curieux qui cherchoient à me voir & me faisoient mille
questions ridicules. Après m'avoir beaucoup lassé, on se lassa enfin
de moi, & l'on m'oublia. Il est vrai qu'auparavant on eut grand soin
de me traiter avec une sorte de dérision qui n'excluoit pas néanmoins
la politesse; mais j'ai remarqué que le ton dérisoire étoit la raison
suprême parmi plusieurs peuples d'Europe.
Le Jésuite fit des perquisitions touchant Zaka, qui ne furent ni
longues ni infructueuses. Elle demeuroit dans le même cloître qu'elle
avoit choisi pour asyle: j'y volai plein d'une extrême impatience,
agité à la fois de terreur, de plaisir, & dans je ne sais quelle
crainte confuse que mon bonheur ne répondît pas à mes espérances.
Je demandai au Jésuite pourquoi Zaka étoit dans un cloître, ce
qu'elle y faisoit, pourquoi elle ne vivoit pas dans une autre maison.
Il éludoit mes questions, & me disoit qu'elle étoit tranquille,
heureuse, dans le lieu qu'elle habitoit; qu'elle avoit pris le parti le
plus convenable à ses malheurs & à sa situation. Il ne me disoit rien
au-delà; il ne m'expliquoit pas toute l'étendue de mon infortune; il
cherchoit à reculer le moment fatal où mon cœur devoit être déchiré
d'une maniere si cruelle. Je ne prévoyois pas ce qui m'attendoit; & le
Jésuite, qui pressentoit combien cet orage bouleverseroit mes sens,
éloignoit le plus qu'il pouvoit l'instant où ce coup de foudre si
nouveau viendroit fondre sur moi.
Le cloître où habitoit Zaka se trouvoit à quelques lieues de
San-Salvador: je priai le Jésuite de m'y accompagner. Cela entroit
dans ses projets, & je puis dire à sa louange que je n'ai point connu
d'homme plus attentif à prévenir les douleurs d'autrui. Il allioit
ce que je n'ai point encore vu réuni dans le même caractere, la
douceur & la finesse. Il sembloit me préparer à une scene douloureuse,
en me parlant des vicissitudes de la vie humaine, des loix différentes
de chaque peuple, qui maîtrisoient tous les individus, de la soumission
que l'on devoit aux événemens qui surpassoient notre prévoyance &
trompoient notre attente. Il auroit pu m'annoncer tous les malheurs,
que je n'aurois jamais ajouté foi à celui qui vint me frapper &
confondre mes idées. Que j'étois loin de soupçonner un si grand
changement!
Nous arrivâmes à la porte du cloître; je demandai à parler à
_Marianne_ [c'étoit le nom qu'elle avoit choisi en embrassant la
religion chrétienne]. Avec quelle violence mon cœur palpitoit! à
peine je respirois. Elle parut: je la reconnus, malgré ses habits
lugubres, malgré ce voile triste qui ceignoit son front, malgré cette
douleur profonde qui, en flétrissant ses traits, n'avoit pu altérer
le caractere de sa beauté unique. Je jetai un cri, je me précipitai
en désordre sur la grille qui me séparoit d'elle. L'infortunée
Zaka fait un pas en-arriere, me regarde, a peine à me reconnoître
sous l'habit d'un Européen, me reconnoît enfin. Je l'appelle par son
nom: au son de ma voix, son cœur est ému, sa langue se refuse
à l'expression; elle me tend les bras, ces bras que je ne pouvois
saisir...
Mais quelle funeste reconnoissance! Tout-à-coup elle pâlit, tombe sur
un siege; son œil s'éteint; la personne voilée, qui l'accompagne,
lui donne des secours. Elle revient à elle; mais quelle surprise! Zaka
m'appelle l'auteur de son crime, l'ennemi de sa félicité, m'ordonne
de fuir sa présence, me crie que j'ai manqué de faire son malheur
éternel... O moment qui faillit m'arracher la vie! Quoi! cette même
Zaka, dont j'attendois les transports les plus tendres & les plus
vives caresses, m'accuse d'inceste, d'idolâtrie; me crie que tout nous
sépare, & que j'aie à réparer les crimes que je lui ai fait commettre!
Je lui dis que je n'étois point un idolâtre; que j'étois chrétien;
que je réclamois du moins les sentimens de la fraternité. Elle
se cache le visage, & me dit que j'ai offensé le ciel & la terre; que
je n'ai qu'un instant pour me dérober aux feux éternels de l'enfer;
que j'eusse à m'instruire dans la religion catholique, apostolique &
romaine, à faire une abjuration publique de mes erreurs, & à vivre
sous le cilice & la haire pour obtenir miséricorde du Dieu que j'avois
offensé.
J'étois pétrifié de douleur & d'étonnement. Je regardois le Jésuite, en
lui demandant la cause de ce changement incroyable. Il me serroit dans
ses bras, & me disoit: Elle s'est donnée à Dieu; elle est son épouse;
elle lui appartient. A ce mot d'épouse, mes sens furent aliénés; je
crus qu'elle s'étoit effectivement mariée. Le Jésuite me détrompa
en peu de mots, en me faisant entendre que ce n'étoit qu'une union
mystique. Je frappois la voûte de mes cris; je proférois le nom d'Azeb
& du désert de Xarico. Je lui redemandois les témoignages de cet amour
qu'elle sembloit oublier. Je n'entendois que des sanglots à moitié
étouffés dans les larmes.
Je deviens furieux; je veux entrer dans la chambre où est Zaka,
pour la relever dans mes bras, l'interroger sur la cause de son
insensibilité & de sa perfidie, pour mourir à ses pieds, ou pour
l'appaiser. On me refuse; je tente de briser ces grilles funestes.
Le Jésuite m'arrête, me représente la coutume inviolable de ce lieu
saint. Je maudis cette folle coutume qui enferme des cœurs innocens
& vertueux, comme s'ils étoient coupables & méchans. Je me plains,
j'éclate à mon tour en reproches; je dis tout ce que l'amour au
désespoir peut dire de plus violent & de plus tendre. Zaka ne me répond
point. Je m'écrie: O montagnes de Xarico! Je la conjure de n'être pas
insensible à mes larmes, de se souvenir de sa fille & des nœuds qui
nous avoient unis.... A ces mots, elle jette un cri d'horreur, détourne
la tête, fuit comme si elle fuyoit un monstre, & me laisse seul en
proie à ma douleur & à ma surprise plus vive encore.
Le Jésuite voulut m'appaiser; je criois: _Elle est à moi; je briserai
ses fers; je retournerai sur ces bords où repose la cendre d'un
pere; je vivrai heureux avec elle sous les loix de la simple nature.
Toutes les loix que je vois sont insensées, bizarres._ Un tigre blessé,
exhalant une rage impuissante, est une foible image de la fureur qui
soulevoit mon ame. Accablé de ce violent désordre, je me trouvai mal.
On fut obligé de m'arracher de ce fatal endroit.
[Vignette]