Je ne quittois plus le Jésuite. Dans nos conversations, où mon
cœur aimoit à s'épancher, je nommai plusieurs fois Azeb & Zaka.
Mon récit parut le frapper: il me dit qu'il y avoit beaucoup de
ressemblance entre mes aventures & celles d'une jeune sauvage qui
étoit à San-Salvador, où lui-même avoit commencé à l'instruire dans la
religion chrétienne. L'image de Zaka étoit trop profondément gravée
dans mon ame pour que je ne saisisse pas avec transport cette premiere
lueur. Je m'informai dans le plus petit détail des choses qui pouvoient
m'éclaircir. Le Jésuite me fit un portrait si absolument ressemblant à
Zaka, qu'en l'entendant je m'écriai: Juste ciel! je ne me trompe point,
c'est Zaka, c'est ma sœur; elle vit; je la reverrai, & je pourrai
encore redevenir heureux entre ses bras.
Mes transports surprirent le Jésuite: je lui parlois d'une sœur
adorée que je croyois perdue, & je mettois dans mes discours toute
la chaleur d'un amant. Il n'osa hasarder sa pensée, & me dit qu'elle
étoit à San-Salvador; que les chagrins dont elle paroissoit accablée,
l'avoient conduite dans un couvent pour y passer le reste de ses
jours. Le reste de ses jours? repliquai-je avec une espece de fureur
mêlée d'attendrissement; non, elle vivra avec moi; je ressens ses
peines, c'est à moi de les effacer. O ma fille, où es-tu!... Mais je la
reverrai, je lui offrirai son cher Zidzem qu'elle croit mort. Zaka! il
vit, il vit pour t'aimer.
A ces mots, le Jésuite devint plus rêveur. Je lui répétois cent fois
que je préférois le séjour de San-Salvador à tout autre, parce que ma
sœur y étoit. Mes discours avoient été une énigme pour lui. Il me
fallut entrer dans les plus grands détails; & le Jésuite, surpris de
mes aventures, ne cessoit de me représenter que j'avois été coupable
dans le lien que j'avois formé avec Zaka.
Sa mission étoit finie; il m'avoit pris en amitié, & il résolut de
m'accompagner jusqu'à San-Salvador. Nous voyageâmes avec une partie des
sauvages qui alloient échanger des marchandises. Plusieurs Portugais
commerçans vinrent pareillement à notre rencontre. Les échanges furent
faits en peu de jours. Chacun de son côté cherchoit à tromper l'autre;
mais les sauvages n'étoient pas si habiles que leurs maîtres.
Je vendis ce que j'avois reçu en présent des bons Gengis, ainsi que
toutes mes pierreries. Les Portugais furent assez équitables pour me
donner le tiers de ce que valoient mes diamans, & ils m'assurerent
d'ailleurs, de la façon du monde la plus civile, qu'ils m'en auroient à
peine donné la dixieme partie, si je n'eusse été chrétien.
Je continuai ma route avec eux. Le Jésuite avoit une sorte d'empire sur
ces commerçans: ils le vénéroient; & comme j'étois ami du Jésuite, ils
eurent pour moi toutes sortes de déférences.
La route que nous prîmes pour arriver à San-Salvador étoit la plus
périlleuse, mais la plus prompte. J'aurois franchi les obstacles les
plus difficiles, sur le plus léger espoir de revoir ma chere Zaka.
Je ne vous parlerai point de mon étonnement à mon arrivée parmi les
Européens. Je tais la foule de pensées qui vinrent m'assaillir: ce
tableau seroit trop long. Je passe aussi sous silence combien de fois
dupé, je vis insulter à ma simplicité. Je ne vous exposerai point le
flux & le reflux de mes idées avant que je fusse parvenu à connoître
leurs vertus & leurs vices, & à savoir apprécier le vrai caractere de
leur esprit. Il m'eût été impossible, sans le secours du Jésuite, de me
tirer de ce labyrinthe: il fut véritablement pour moi un bon chrétien,
car il m'aida dans plusieurs pas difficiles; & graces à ses conseils &
à son crédit, il ne m'arriva rien de fâcheux.
Nous ne tardâmes point à arriver à San-Salvador, où étoit cet objet
adoré, dont j'attendois le charme & la félicité de ma vie.
Ma jeune Portugaise y retrouva deux de ses parens qui furent
extasiés de la revoir. Ils apprirent avec étonnement ses aventures
singulieres. J'avois été son libérateur, & je n'avois jamais conçu
l'idée de corrompre ce bienfait par la moindre tentative sur sa
personne: elle étoit belle néanmoins, & je puis dire qu'elle s'étoit
familiarisée avec l'idée que je deviendrois son époux, après lui
avoir sauvé la vie; mais je m'estimois heureux de l'avoir arrachée
au couteau du prêtre des Gengis, & la fidélité que mon cœur avoit
jurée à Zaka m'éloignoit de former d'autres liens; ils m'auroient pesé,
car je ne vivois qu'avec l'image de Zaka, & nulle autre ne pouvoit
prendre d'empire sur mon ame. J'avois traité la jeune Portugaise comme
un dépôt sacré confié à mes soins. Ses parens étoient riches, ils me
témoignerent leur reconnoissance en me comblant de présens. Mais leur
amitié me fut encore plus chere, & j'ai conservé avec eux, pendant
plusieurs années, une relation qui me fut agréable & utile.
Cette aimable fille voyant bien que le titre de bienfaiteur que je
portois ne se convertiroit jamais en un autre, accepta un mari que lui
offrit sa famille. Cependant je puis dire qu'elle porta dans les bras
d'un autre le souvenir d'un amour qu'elle n'avoit point été maîtresse
de ne pas ressentir, & auquel il m'avoit été impossible de répondre.
Zaka, toujours victorieuse, effaçoit constamment à mes yeux tous les
charmes qui m'étoient offerts.
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