Avec quels transports la jeune Portugaise marqua sa joie dès qu'elle
se vit hors de ce peuple, dont le nom seul la faisoit frissonner
d'horreur! Elle me devoit la vie; elle avoit pour moi de l'amour: mais
lorsque je lui eus fait part de l'état de mon cœur, de mes pertes,
de l'image de Zaka inséparable de mon existence, elle jugea bien que la
sentence de mon cœur ne lui seroit jamais favorable; & voyant que
j'aurois regardé comme un crime d'oublier un instant celle avec qui
j'avois passé tant d'années, elle loua ma conduite.
Un jour, me faisant répéter mon histoire, elle me dit que je devois
bien me garder de la confier à quelque Portugais, parce qu'il me
regarderoit comme un grand criminel. Je marquai de la surprise: elle
me dit que l'union du frere & de la sœur étoit proscrite & regardée
comme un crime majeur; que ceux qui l'avoient commis étoient
également réprouvés par les loix civiles & religieuses, & qu'on avoit
jugé que le supplice du feu étoit seul capable d'expier un pareil
forfait.
Sans l'amitié & la confiance que j'avois pour elle, j'aurois cru
qu'elle me faisoit un conte, tant ma conscience avoit été parfaitement
muette & tranquille. Jamais la pensée que j'offensois la nature & le
grand Être n'étoit entrée dans mon ame: j'interrogeois mon cœur,
pour savoir s'il étoit véritablement coupable d'aimer Zaka avec
tendresse; & je ne comprenois pas ce qui pouvoit rendre cet amour
criminel.
Ma jeune Portugaise m'exhorta à taire l'histoire de cette union, que
l'on nommoit en Europe un inceste, & qui m'exposeroit à la rigueur des
loix, ou du moins qui me feroit regarder avec horreur & mépris. J'avoue
que je me perdis dans mes réflexions pour concilier avec la raison
l'origine de cette loi, & je ne pus jamais deviner comment elle s'étoit
établie parmi les hommes.
Nous fûmes bien reçus chez les Talibotos. Je les trouvai plus
civilisés que les Gengis; mais en acquérant de nouvelles lumieres, ils
avoient lié connoissance avec la ruse & le mensonge. Ils étoient bien
moins désintéressés, & ils connoissoient déjà la valeur de mes petites
pierres brillantes.
Ma jeune compagne m'avoit confirmé tout ce que Lodever m'avoit dit
de l'Europe: ce qui, joint à l'espérance de retrouver Zaka, me
faisoit attendre avec impatience l'occasion de parvenir aux colonies
Portugaises. Mais sans un événement particulier, nous serions demeurés
un tems infini chez ce peuple.
Elle découvrit chez les Talibotos un Jésuite. Je ne sais ce qu'elle
lui avoit dit sur mon compte; mais elle me l'amena avec une espece
de triomphe. Je vis un homme d'une physionomie douce & fine. Il me
caressoit de l'œil avant de m'avoir parlé. Ses manieres étoient
aisées & insinuantes, & je me disois en moi-même: Si tous les
Européens ressemblent à celui-ci, qu'ils sont aimables!
Ce Jésuite sembloit deviner toutes mes pensées, tant il alloit
au-devant de mes moindres mouvemens; il me comprenoit facilement, &
dans un jour que nous passâmes ensemble, il me donna une foule d'idées
que je n'avois pas eues. Il ne savoit point agir comme Lodever, il
sembloit n'avoir ni bras ni jambes, tant il en faisoit peu d'usage;
mais il sortoit de sa tête des traits de lumiere qui persuadoient
tout ce qu'il vouloit faire adopter aux autres. Il m'embrassa pendant
un jour entier. Je n'avois jamais imaginé qu'un homme pût être aussi
caressant envers un autre. Il me loua des pieds à la tête, mais avec
une grace & un à-propos qui ôtoient à ses louanges le ton adulateur.
Il me dit enfin qu'il vouloit s'occuper de mon salut éternel, & qu'il
reviendroit le lendemain pour me faire chrétien. Je l'avois trouvé si
doux, si poli, que je lui promis de faire tout ce qu'il voudroit. Il
m'avoit enchanté par ses paroles, déjà il m'avoit promis de me faire
passer en Europe, & à ce nom seul il faisoit une exclamation qui
sembloit exprimer que là étoient le repos, le bonheur, & qu'on y
trouvoit le chemin de la vraie félicité.
Le lendemain, il me prit en particulier, & tira de sa poche un
crucifix. Je reconnus la figure; je la pris avec respect, & je
m'écriai: C'est un Dieu que mon pere adoroit. Je l'ai vu prosterné
devant son image.
Le Jésuite fut ému de mon action; il me dit que l'image de ce Dieu
étoit faite pour parcourir la terre entiere, pour s'enfoncer dans les
régions les plus reculées, pour être reconnu au fond des déserts les
plus inaccessibles; que la croix sur laquelle étoit couché cet homme
souffrant, dominoit les édifices de l'Europe, & que c'étoit le signe
religieux qui triompheroit de tous les autres. Vous verrez ce signe, me
dit-il, sur la poitrine de ceux qui gouvernent les hommes; ils se font
honneur de le porter; tout genou doit fléchir devant lui.
Je lui repliquai que ce signe étoit très-respectable, puisque mon pere
l'avoit adoré; mais il m'avoit appris à adorer un être caché
derriere la voûte lumineuse du firmament, qui ne se manifestoit que
par ses œuvres éclatantes; qu'il s'appelloit le grand Être, & que
c'étoit lui que j'adorois dans la plaine & sur le sommet des montagnes.
Le Jésuite reprit: Celui que je vous présente est le même; c'est le
grand Être caché qui s'est fait homme pour instruire les hommes, pour
voiler sa majesté, inaccessible à nos regards, pour apprendre aux
humains à s'aimer, pour nous apporter des vérités utiles & consolantes,
pour en faire un peuple d'amis & de freres unis par les liens de la
charité & de la bienfaisance. C'est au nom du grand Être que je vous
aime, & que je veux être votre frere.
Quoi, lui dis-je, ce grand Être est descendu parmi les hommes? Et dans
quelle partie de la terre? En Asie, me dit-il. Que l'Asie est heureuse!
m'écriai-je. Y est-il encore? Non, me dit-il, il est mort sur cette
croix.—Et comment les hommes ont-ils pu clouer le grand Être?—Il
s'étoit fait homme pour compatir à notre foiblesse, pour ne pas
éblouir nos foibles yeux. Toute sa doctrine n'étoit qu'amour & charité.
Des hommes méchans & orgueilleux, irrités de cette doctrine simple &
pure, qui renversoit leurs décisions hautaines & leurs prétentions
ambitieuses, l'ont fait mettre à mort, parce qu'ils avoient intérêt
de détruire le précepte de l'égalité.—Il n'y avoit rien de plus
raisonnable que cette doctrine. Ne me dites-vous pas que le grand Être,
prenant la figure d'un homme, avoit recommandé à toutes les créatures
humaines de se regarder comme les enfans égaux d'un même pere, de se
prêter tous les secours que des freres bien unis doivent se donner?
Je ne connois pas de plus belle doctrine que celle-là. Et comment
appelle-t-on ceux qui la professent?—On les appelle chrétiens.—Ah,
le beau nom à porter! Tous ceux qui sont chrétiens s'aiment donc entre
eux, se soulagent mutuellement. Je vois bien que cette doctrine vient
du grand Être, & il me tarde de vivre parmi les chrétiens.
Mais, me dit-il, pour vivre avec eux, il faut être chrétien. Ne
vénérez-vous point celui qui est venu apporter au monde cette admirable
doctrine, & qui est mort pour elle? Sans doute, repris-je, puisque le
grand Être étoit en lui, puisque la chair d'homme, si je vous comprends
bien, n'étoit que son vêtement. Je veux être chrétien avec vous, parce
qu'alors vous m'aimerez & que je serai obligé de vous aimer; & chaque
homme que je rencontrerai désormais, je lui dirai: Je suis chrétien, je
t'aime; sois chrétien, afin de m'aimer aussi; car le grand Être, qui
s'est fait homme pour nous dire de nous aimer & de nous regarder comme
freres, le veut ainsi. Et il n'y a rien de plus doux que de pratiquer
une pareille loi. Lodever n'étoit pas un chrétien, je le vois; & moi
je l'étois à son égard, sans savoir que je l'étois: mais le grand Être
avoit dit à mon cœur dans le désert de Xarico ce qu'il avoit dit de
bouche en Asie aux Asiatiques qui, à ce qu'il me semble, l'ont dit aux
Européens. Oh, que ne suis-je né en Asie, & de son tems! Avec quel
respect j'aurois écouté les paroles qui seroient sorties de sa bouche!
Mais j'irai aux lieux où ces méchans orgueilleux l'ont étendu sur une
croix, & je baiserai la terre où son sang a coulé.
En disant ces mots, des larmes d'attendrissement rouloient dans mes
yeux. Le Jésuite, en m'entendant nommer Lodever, n'avoit su de qui je
parlois; mais il avoit remarqué ma profonde sensibilité, & sur-tout
avec quels regards d'amour & de respect je contemplois cette figure
souffrante qui avoit servi d'enveloppe au grand Être, & qui avoit
apporté en Asie cette admirable doctrine. Je raisonnois comme un
sauvage quant à l'enveloppe; mais je n'étois pas encore initié dans les
mysteres qui depuis m'ont été expliqués.
Aussi le Jésuite, prenant l'esprit de la religion pour base
fondamentale, & satisfait de ne point voir en moi un grossier idolâtre,
me témoigna une joie vive, m'embrassa, & me dit avec une effusion d'ame
impossible à rendre, que j'étois chrétien par le cœur, & que
j'étois digne d'entrer dans l'église.
Je l'embrassai à mon tour comme un frere, & je m'écriai: Je suis
chrétien. J'étois orgueilleux de proférer ce nom; car tout homme que
j'appercevois devenoit mon frere; & cette fraternité, ce commerce de
bienfaits plaisoit à mon ame, & m'ouvroit la plus douce perspective.
Je vais achever de vous faire chrétien, me dit le Jésuite. Il prit
une petite fiole d'eau, & s'apprêta à me la verser sur la tête. Je
l'assurai que cela n'étoit pas nécessaire; mais il me fit entendre que
cette cérémonie devenoit indispensable, que c'étoit le signe d'union.
Je me soumis à ce qu'il voulut: je ne desirois rien tant que d'être de
la religion qui commandoit l'amour & la charité. Je me mis à genoux;
le Jésuite me mouilla la nuque du col, en prononçant quelques paroles,
& je me relevai avec transport. Je suis chrétien, répétois-je, ô quel
jour heureux de ma vie! Egalité, tendresse, confiance, voilà ce qui
regne parmi les chrétiens. Le roi de l'Europe sera mon frere,
n'est-il pas vrai? Tous les Européens seront mes freres, & les habitans
de l'Asie, puisqu'ils ont vu de près celui qui annonçoit la grande
doctrine, la doctrine charitable, expiré sur la croix. Je lui demandai
si Lodever, de retour en Europe, ne seroit pas effacé du nombre des
chrétiens pour ce qu'il m'avoit fait; & comme il ne comprit rien à
cette demande, il en remit l'explication à un autre jour.
Ce Jésuite avoit un air si engageant, si persuasif, que je ne lui
résistois en rien. Il m'amena quelques Indiens qu'il avoit fait
chrétiens, & je fus enchanté de la concorde qui régnoit parmi eux:
c'étoit à qui m'offriroit ce qu'il avoit. Je pleurois de joie en me
représentant qu'en Europe je n'aurois qu'à demander pour recevoir,
& que tous les biens seroient communs, ainsi que l'avoit recommandé
l'Auteur de cette doctrine charitable.
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