CHAPITRE XXXII.

Le destin m'avoit conduit parmi les Gengis, peuple qui avoit des vertus

mêlangées d'une sorte de férocité. Fideles à l'hospitalité, ils étoient

implacables envers leurs ennemis; ils les mettoient à mort, & ils

étoient prêts à répandre tout leur sang pour la cause des leurs. J'ai

vu ces hommes si terribles, la massue à la main, s'attendrir, pleurer,

connoître la générosité, la grandeur d'ame, la sincérité, la foi. Leurs

coutumes sont féroces, & leurs mœurs sont douces. Leur commerce est

sûr, leur parole inviolable. Ils rendent la justice au foible; ils

sont compatissans & sinceres; ils ne se laissent jamais ni séduire ni

corrompre: aussi ont-ils l'orgueil de se croire plus estimables que le

reste des nations. Ils m'assignerent un travail qui n'excédoit pas mes

forces, & dès ce moment je fus regardé comme leur compatriote.

Ce peuple humain, par un contraste étrange, avoit des dieux

sanguinaires, auxquels il immoloit tous les ans une jeune fille enlevée

chez leurs ennemis. Les simulacres de leurs dieux étoient teints de

sang. J'ai vu le cœur de ces barbares maîtrisé par la religion.

Le guerrier qui venoit d'affronter la mort, tomboit aux pieds de ces

idoles, pénétré de terreur. C'étoient des ames fortes, en qui tout

devenoit excès, soit crainte, soit valeur, soit haine, soit amitié.

Un Gengis, fier de son audace & de son indépendance, méprise tous les

autres peuples. S'il est fait prisonnier de guerre, il souffre la mort

en héros. Il traite les Européens d'ignorans & de lâches, les voyant

dédaigner ses dieux & pâlir à l'aspect du bûcher.

J'ai vécu chez les Gengis près d'un an sans avoir essuyé la moindre

injustice. Ils me traitoient comme leur frere; mais mon cœur flétri

ne pouvoit goûter aucune sorte de joie. Je me prêtois à leur maniere

de vivre, sans pouvoir m'y accoutumer, & c'est sûrement à cette

complaisance que j'ai été redevable de leur amitié.

Ils me conduisirent un jour à une de leurs fêtes, malgré ma répugnance;

c'étoit le jour du sacrifice, jour solemnel pour appaiser leur

dieu. Quelle fête! Devant une idole d'une figure hideuse, une jeune

Européenne, portant déjà les tristes ornemens du sacrifice, alloit être

immolée & son sang devoit rougir l'idole. Elle avoit été prise sur un

vaisseau Portugais qui avoit vomi la flamme & la mort contre une de

leurs barques, & les Gengis adoroient la vengeance.

Le bruit de mille instrumens grossiers précédoit sa marche; que

dis-je! on la traînoit, malgré toute sa résistance, vers l'autel; elle

regrettoit amérement la vie qu'elle alloit perdre. Jeune & dans tout

l'éclat de la beauté, la pâleur, l'horreur de la mort se peignoient

sur son front; elle tournoit ses beaux yeux, tantôt vers le ciel,

tantôt vers ses bourreaux, comme pour les fléchir. Larmes inutiles!

Ces barbares vouloient offrir à leur idole une victime qu'ils

jugeoient digne de lui être présentée. Le fer alloit percer un sein

fait pour désarmer la main la plus féroce.

Ah, que je fus ému! Comme ses cris retentirent au fond de mon cœur!

Que ses larmes me toucherent! Je me croyois devenu à jamais insensible;

ce fut elle qui réveilla dans mon cœur le sentiment presque éteint:

sa beauté me toucha; mais son malheur fit sur mon ame une impression

plus vive encore.

Au moment où l'on traînoit la victime vers l'idole, le grand-prêtre,

portant une couronne de chêne, imposa silence à l'assemblée, & proféra

ces mots:

Voici l'ennemi qui doit être immolé pour appaiser le courroux de

Zarakuntos; mais, vous le savez, la loi indique un moyen qui le

satisferoit également: s'il se trouvoit un étranger qui voulût

se charger de la victime & en purger nos contrées, qu'il fuie,

qu'il s'éloigne, en se couvrant de l'horreur qu'elle inspire! Nous

l'abandonnons à lui, pourvu qu'à la fin de trois révolutions du

soleil il ne respire plus l'air que nous respirons, & qu'il vienne aux

pieds de la statue verser une goutte de son sang sur son pied droit.

Chacun étoit immobile, lorsqu'ayant bien compris le discours du

grand-prêtre, je sortis des rangs, & m'écriai: C'est moi; je la prends.

Le grand-prêtre me fit approcher, & me dit: Tu promets donc de la

conduire hors de ces contrées? Oui, répondis-je. Il chargea ma tête

de je ne sais quelles imprécations, incisa l'index de ma main gauche,

fit couler mon sang sur l'orteil du pied droit de la statue, & remit

entre mes bras la jeune fille tremblante. Aussi tôt un applaudissement

confus s'éleva dans l'assemblée, & je fus environné de clameurs qui

ressembloient à un chant de triomphe.

Fier d'avoir conservé les jours de cette beauté innocente, je lui pris

la main avec un saisissement involontaire; elle jeta un cri, croyant

que j'étois son meurtrier, & s'imaginant qu'un couteau brilloit

dans ma main désarmée.

Je lui dis en espagnol, qu'elle n'avoit plus rien à craindre, & que je

venois de lui sauver la vie. Toute l'assemblée répétoit: Elle ne sera

point mise à mort; l'étranger l'emmene.

Pour elle, étonnée d'entendre parler une langue d'Europe à un homme

qu'elle avoit vu prêt à la tuer, son ame ne pouvoit suffire aux idées

qui l'agitoient; elle me demanda s'il étoit bien vrai qu'elle ne dût

point être égorgée, & si je ne l'abusois pas par une pitié fausse ou

cruelle. Je l'assurai que ses jours étoient en sûreté, & que les Gengis

ne rompoient jamais leurs promesses.

Ma joie, en lui annonçant cette nouvelle, étoit inexprimable: je

jouissois de sa douce surprise, du plaisir qui par degrés dilatoit son

ame, de la joie qui se répandoit sur tous les traits délicats de son

visage, & qui, à la place de la pâleur, étendoit un voile de rose. Elle

se trouvoit dans l'état où les Gengis l'avoient laissée, après

l'avoir dépouillée de ses habits.

Les instrumens guerriers retentirent dans les airs: toute l'assemblée

défila devant nous; chacun, en passant, disoit un mot que je ne

pouvois interpréter. Le grand-prêtre, qui étoit le dernier, prit de la

poussiere d'un air mystérieux, & la jeta sur nos têtes. Tout le monde

s'éloigna, & nous restâmes seuls devant l'autel de mort & l'idole

hideuse.

La victime rougissoit, & se couvrit d'une peau de tigre qu'un Indien

avoit laissé tomber. La cause de sa honte m'étoit inconnue: son

étonnement, sa reconnoissance, un reste de terreur qu'elle ne pouvoit

étouffer, tous ses mouvemens étoient peints sur son front & s'y

succédoient avec rapidité; & moi, je ne jouissois que du plaisir de

l'avoir dérobée à une mort certaine, lorsque tout-à-coup la victime

enlaça ses bras autour de mon col & me cria d'une voix tendre &

étouffée: Vous êtes mon époux, vous l'êtes par les loix du pays, je

vous appartiens.

J'avoue que ma surprise ne peut se rendre. Elle étoit belle,

& sa douleur profonde me donnoit un témoignage satisfaisant de la

sensibilité de son cœur; mais fidele à Zaka, je lui dis avec une

forte expression: Mon cœur est à une autre. Je serai ton compagnon,

ton pere, ton protecteur; mais jamais ma main ne serrera avec amour

une autre main que celle de Zaka. Viens avec moi: je te protégerai, je

te nourrirai du travail de mes mains; mais jamais tu ne partageras mon

lit. Je ne veux sentir les voluptés de l'amour qu'avec Zaka.

La jeune Portugaise baissa les yeux, en disant: J'obéissois à la loi

du pays; je remercie mon libérateur. Et elle me baisa la main, en

fléchissant le genou. Un Européen l'eût relevée: je la laissai dans

cette attitude, & j'allai chercher d'une liqueur forte pour la ranimer.

Je la fis asseoir à côté de moi, ce qu'elle n'osoit. Elle me répétoit

qu'elle étoit mon humble esclave, & je lui disois qu'elle étoit à

elle-même, sous la main du grand Être, & que je ne voulois point

d'esclave.

Je l'engageai à me raconter ses aventures. Elle étoit fille d'un

Portugais commerçant, établi à Buenos-Ayres. Forcé de côtoyer les rives

des Gengis, il avoit fait feu sur une de leurs barques, & la mort avoit

été le prix de son imprudence. Ceux qui étoient échappés à la massue

des sauvages, avoient été vendus comme esclaves; & à l'époque de sa

captivité, sa beauté, sa jeunesse, son sexe l'avoient fait réserver

pour être offerte en sacrifice.

La nation ordonna qu'on nous renverroit aux colonies Portugaises.

Elle regardoit comme un augure de félicité qu'un étranger eût voulu

se charger d'une tête où l'on avoit fait descendre toutes les

malédictions. Elle devoit sortir du pays & emporter, pour ainsi

dire, avec elle le courroux de leur dieu. On la regardoit comme plus

infortunée que si elle fût tombée sous le couteau du sacrificateur. On

louoit mon courage d'oser vivre avec l'objet des anathêmes célestes. Ce

fut pour moi un titre à leur bienveillance. Aucun d'eux n'auroit

été capable d'une pareille résolution: ils m'avoient donné la jeune

Portugaise comme épouse, comme esclave, comme m'appartenant sans

réserve; mais l'amour que j'avois pour Zaka étoit trop avant dans mon

cœur pour que je pusse porter quelque tendresse à une autre femme.

J'ose dire que je vis ses attraits d'un œil tranquille; que je me

défendis de ses charmes & de ses caresses; que tout ce qu'elle me

disoit ne faisoit que me rappeller les paroles de Zaka & me les rendre

plus cheres. Ce n'étoit point insensibilité, c'étoit un sentiment

profond qui ne me permettoit pas d'en aimer une autre que Zaka, & qui

me rendoit indifférens tous les plaisirs qui n'étoient point partagés

avec elle.

Notre passage aux colonies Portugaises étoit bien moins difficile que

je ne l'avois cru d'abord. Les Gengis commercent avec leurs voisins les

Talibotos, lesquels sont en très-étroite alliance avec les Portugais.

Il étoit de la religion des Gengis de nous conduire en sûreté loin

de leurs frontieres; là, de renouveller leurs anathêmes & d'abandonner

la victime à toute la colere de leur dieu. Leur superstition nous

servit heureusement. Ils nous accompagnerent armés, pour nous dérober

à tout danger; car c'eût été un désastre pour la nation, si la victime

fût tombée autre part qu'au pied de l'autel. Ils ne doutoient pas que

la foudre n'atteignît sa tête dévouée dès qu'elle auroit passé les

limites de leur pays. En louant ma générosité, ils me plaignoient de ma

folie de l'accompagner, au lieu de vivre chez eux: ils m'en presserent

encore, me proposant de la ramener devant l'idole & de l'immoler.

Si je l'abandonnois, c'étoit le signal de sa mort. Je leur certifiai

que je voulois la sauver & la conduire jusques dans sa patrie. Ils

soupirerent sur mon sort, recommencerent autour de moi leurs cérémonies

superstitieuses, & chargerent la tête de la victime de nouvelles

imprécations: ils avoient horreur de toucher ses vêtemens; il falloit

qu'elle fût toujours à quelque distance d'eux. Après avoir passé

une certaine limite, ils tournerent le dos, firent des ablutions, &

me montrerent du doigt un long rang de cabanes: c'étoit le séjour des

Talibotos. En me quittant, ils me donnerent des marques de regret &

d'amitié; ils me firent même des présens. L'action que je venois de

faire les avoit remplis d'étonnement & de respect: ils l'attribuoient à

un excès de générosité, croyant qu'il n'y avoit point dans le monde de

pays plus beau & plus fortuné que le leur. Ils m'aimoient, parce que je

ne les avois jamais contredits dans leurs idées, leurs opinions, leur

culte & leur façon de vivre.

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L'homme sauvage · 第 33 / 45 题