Le destin m'avoit conduit parmi les Gengis, peuple qui avoit des vertus
mêlangées d'une sorte de férocité. Fideles à l'hospitalité, ils étoient
implacables envers leurs ennemis; ils les mettoient à mort, & ils
étoient prêts à répandre tout leur sang pour la cause des leurs. J'ai
vu ces hommes si terribles, la massue à la main, s'attendrir, pleurer,
connoître la générosité, la grandeur d'ame, la sincérité, la foi. Leurs
coutumes sont féroces, & leurs mœurs sont douces. Leur commerce est
sûr, leur parole inviolable. Ils rendent la justice au foible; ils
sont compatissans & sinceres; ils ne se laissent jamais ni séduire ni
corrompre: aussi ont-ils l'orgueil de se croire plus estimables que le
reste des nations. Ils m'assignerent un travail qui n'excédoit pas mes
forces, & dès ce moment je fus regardé comme leur compatriote.
Ce peuple humain, par un contraste étrange, avoit des dieux
sanguinaires, auxquels il immoloit tous les ans une jeune fille enlevée
chez leurs ennemis. Les simulacres de leurs dieux étoient teints de
sang. J'ai vu le cœur de ces barbares maîtrisé par la religion.
Le guerrier qui venoit d'affronter la mort, tomboit aux pieds de ces
idoles, pénétré de terreur. C'étoient des ames fortes, en qui tout
devenoit excès, soit crainte, soit valeur, soit haine, soit amitié.
Un Gengis, fier de son audace & de son indépendance, méprise tous les
autres peuples. S'il est fait prisonnier de guerre, il souffre la mort
en héros. Il traite les Européens d'ignorans & de lâches, les voyant
dédaigner ses dieux & pâlir à l'aspect du bûcher.
J'ai vécu chez les Gengis près d'un an sans avoir essuyé la moindre
injustice. Ils me traitoient comme leur frere; mais mon cœur flétri
ne pouvoit goûter aucune sorte de joie. Je me prêtois à leur maniere
de vivre, sans pouvoir m'y accoutumer, & c'est sûrement à cette
complaisance que j'ai été redevable de leur amitié.
Ils me conduisirent un jour à une de leurs fêtes, malgré ma répugnance;
c'étoit le jour du sacrifice, jour solemnel pour appaiser leur
dieu. Quelle fête! Devant une idole d'une figure hideuse, une jeune
Européenne, portant déjà les tristes ornemens du sacrifice, alloit être
immolée & son sang devoit rougir l'idole. Elle avoit été prise sur un
vaisseau Portugais qui avoit vomi la flamme & la mort contre une de
leurs barques, & les Gengis adoroient la vengeance.
Le bruit de mille instrumens grossiers précédoit sa marche; que
dis-je! on la traînoit, malgré toute sa résistance, vers l'autel; elle
regrettoit amérement la vie qu'elle alloit perdre. Jeune & dans tout
l'éclat de la beauté, la pâleur, l'horreur de la mort se peignoient
sur son front; elle tournoit ses beaux yeux, tantôt vers le ciel,
tantôt vers ses bourreaux, comme pour les fléchir. Larmes inutiles!
Ces barbares vouloient offrir à leur idole une victime qu'ils
jugeoient digne de lui être présentée. Le fer alloit percer un sein
fait pour désarmer la main la plus féroce.
Ah, que je fus ému! Comme ses cris retentirent au fond de mon cœur!
Que ses larmes me toucherent! Je me croyois devenu à jamais insensible;
ce fut elle qui réveilla dans mon cœur le sentiment presque éteint:
sa beauté me toucha; mais son malheur fit sur mon ame une impression
plus vive encore.
Au moment où l'on traînoit la victime vers l'idole, le grand-prêtre,
portant une couronne de chêne, imposa silence à l'assemblée, & proféra
ces mots:
Voici l'ennemi qui doit être immolé pour appaiser le courroux de
Zarakuntos; mais, vous le savez, la loi indique un moyen qui le
satisferoit également: s'il se trouvoit un étranger qui voulût
se charger de la victime & en purger nos contrées, qu'il fuie,
qu'il s'éloigne, en se couvrant de l'horreur qu'elle inspire! Nous
l'abandonnons à lui, pourvu qu'à la fin de trois révolutions du
soleil il ne respire plus l'air que nous respirons, & qu'il vienne aux
pieds de la statue verser une goutte de son sang sur son pied droit.
Chacun étoit immobile, lorsqu'ayant bien compris le discours du
grand-prêtre, je sortis des rangs, & m'écriai: C'est moi; je la prends.
Le grand-prêtre me fit approcher, & me dit: Tu promets donc de la
conduire hors de ces contrées? Oui, répondis-je. Il chargea ma tête
de je ne sais quelles imprécations, incisa l'index de ma main gauche,
fit couler mon sang sur l'orteil du pied droit de la statue, & remit
entre mes bras la jeune fille tremblante. Aussi tôt un applaudissement
confus s'éleva dans l'assemblée, & je fus environné de clameurs qui
ressembloient à un chant de triomphe.
Fier d'avoir conservé les jours de cette beauté innocente, je lui pris
la main avec un saisissement involontaire; elle jeta un cri, croyant
que j'étois son meurtrier, & s'imaginant qu'un couteau brilloit
dans ma main désarmée.
Je lui dis en espagnol, qu'elle n'avoit plus rien à craindre, & que je
venois de lui sauver la vie. Toute l'assemblée répétoit: Elle ne sera
point mise à mort; l'étranger l'emmene.
Pour elle, étonnée d'entendre parler une langue d'Europe à un homme
qu'elle avoit vu prêt à la tuer, son ame ne pouvoit suffire aux idées
qui l'agitoient; elle me demanda s'il étoit bien vrai qu'elle ne dût
point être égorgée, & si je ne l'abusois pas par une pitié fausse ou
cruelle. Je l'assurai que ses jours étoient en sûreté, & que les Gengis
ne rompoient jamais leurs promesses.
Ma joie, en lui annonçant cette nouvelle, étoit inexprimable: je
jouissois de sa douce surprise, du plaisir qui par degrés dilatoit son
ame, de la joie qui se répandoit sur tous les traits délicats de son
visage, & qui, à la place de la pâleur, étendoit un voile de rose. Elle
se trouvoit dans l'état où les Gengis l'avoient laissée, après
l'avoir dépouillée de ses habits.
Les instrumens guerriers retentirent dans les airs: toute l'assemblée
défila devant nous; chacun, en passant, disoit un mot que je ne
pouvois interpréter. Le grand-prêtre, qui étoit le dernier, prit de la
poussiere d'un air mystérieux, & la jeta sur nos têtes. Tout le monde
s'éloigna, & nous restâmes seuls devant l'autel de mort & l'idole
hideuse.
La victime rougissoit, & se couvrit d'une peau de tigre qu'un Indien
avoit laissé tomber. La cause de sa honte m'étoit inconnue: son
étonnement, sa reconnoissance, un reste de terreur qu'elle ne pouvoit
étouffer, tous ses mouvemens étoient peints sur son front & s'y
succédoient avec rapidité; & moi, je ne jouissois que du plaisir de
l'avoir dérobée à une mort certaine, lorsque tout-à-coup la victime
enlaça ses bras autour de mon col & me cria d'une voix tendre &
étouffée: Vous êtes mon époux, vous l'êtes par les loix du pays, je
vous appartiens.
J'avoue que ma surprise ne peut se rendre. Elle étoit belle,
& sa douleur profonde me donnoit un témoignage satisfaisant de la
sensibilité de son cœur; mais fidele à Zaka, je lui dis avec une
forte expression: Mon cœur est à une autre. Je serai ton compagnon,
ton pere, ton protecteur; mais jamais ma main ne serrera avec amour
une autre main que celle de Zaka. Viens avec moi: je te protégerai, je
te nourrirai du travail de mes mains; mais jamais tu ne partageras mon
lit. Je ne veux sentir les voluptés de l'amour qu'avec Zaka.
La jeune Portugaise baissa les yeux, en disant: J'obéissois à la loi
du pays; je remercie mon libérateur. Et elle me baisa la main, en
fléchissant le genou. Un Européen l'eût relevée: je la laissai dans
cette attitude, & j'allai chercher d'une liqueur forte pour la ranimer.
Je la fis asseoir à côté de moi, ce qu'elle n'osoit. Elle me répétoit
qu'elle étoit mon humble esclave, & je lui disois qu'elle étoit à
elle-même, sous la main du grand Être, & que je ne voulois point
d'esclave.
Je l'engageai à me raconter ses aventures. Elle étoit fille d'un
Portugais commerçant, établi à Buenos-Ayres. Forcé de côtoyer les rives
des Gengis, il avoit fait feu sur une de leurs barques, & la mort avoit
été le prix de son imprudence. Ceux qui étoient échappés à la massue
des sauvages, avoient été vendus comme esclaves; & à l'époque de sa
captivité, sa beauté, sa jeunesse, son sexe l'avoient fait réserver
pour être offerte en sacrifice.
La nation ordonna qu'on nous renverroit aux colonies Portugaises.
Elle regardoit comme un augure de félicité qu'un étranger eût voulu
se charger d'une tête où l'on avoit fait descendre toutes les
malédictions. Elle devoit sortir du pays & emporter, pour ainsi
dire, avec elle le courroux de leur dieu. On la regardoit comme plus
infortunée que si elle fût tombée sous le couteau du sacrificateur. On
louoit mon courage d'oser vivre avec l'objet des anathêmes célestes. Ce
fut pour moi un titre à leur bienveillance. Aucun d'eux n'auroit
été capable d'une pareille résolution: ils m'avoient donné la jeune
Portugaise comme épouse, comme esclave, comme m'appartenant sans
réserve; mais l'amour que j'avois pour Zaka étoit trop avant dans mon
cœur pour que je pusse porter quelque tendresse à une autre femme.
J'ose dire que je vis ses attraits d'un œil tranquille; que je me
défendis de ses charmes & de ses caresses; que tout ce qu'elle me
disoit ne faisoit que me rappeller les paroles de Zaka & me les rendre
plus cheres. Ce n'étoit point insensibilité, c'étoit un sentiment
profond qui ne me permettoit pas d'en aimer une autre que Zaka, & qui
me rendoit indifférens tous les plaisirs qui n'étoient point partagés
avec elle.
Notre passage aux colonies Portugaises étoit bien moins difficile que
je ne l'avois cru d'abord. Les Gengis commercent avec leurs voisins les
Talibotos, lesquels sont en très-étroite alliance avec les Portugais.
Il étoit de la religion des Gengis de nous conduire en sûreté loin
de leurs frontieres; là, de renouveller leurs anathêmes & d'abandonner
la victime à toute la colere de leur dieu. Leur superstition nous
servit heureusement. Ils nous accompagnerent armés, pour nous dérober
à tout danger; car c'eût été un désastre pour la nation, si la victime
fût tombée autre part qu'au pied de l'autel. Ils ne doutoient pas que
la foudre n'atteignît sa tête dévouée dès qu'elle auroit passé les
limites de leur pays. En louant ma générosité, ils me plaignoient de ma
folie de l'accompagner, au lieu de vivre chez eux: ils m'en presserent
encore, me proposant de la ramener devant l'idole & de l'immoler.
Si je l'abandonnois, c'étoit le signal de sa mort. Je leur certifiai
que je voulois la sauver & la conduire jusques dans sa patrie. Ils
soupirerent sur mon sort, recommencerent autour de moi leurs cérémonies
superstitieuses, & chargerent la tête de la victime de nouvelles
imprécations: ils avoient horreur de toucher ses vêtemens; il falloit
qu'elle fût toujours à quelque distance d'eux. Après avoir passé
une certaine limite, ils tournerent le dos, firent des ablutions, &
me montrerent du doigt un long rang de cabanes: c'étoit le séjour des
Talibotos. En me quittant, ils me donnerent des marques de regret &
d'amitié; ils me firent même des présens. L'action que je venois de
faire les avoit remplis d'étonnement & de respect: ils l'attribuoient à
un excès de générosité, croyant qu'il n'y avoit point dans le monde de
pays plus beau & plus fortuné que le leur. Ils m'aimoient, parce que je
ne les avois jamais contredits dans leurs idées, leurs opinions, leur
culte & leur façon de vivre.
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