Ami, n'acheve point, si tu ne veux pas frémir! Lis & pleure.
Plains-moi! Plains un malheureux pere, & tremble, si tu l'es, de te
trouver dans une situation aussi terrible que la mienne.
J'allois périr de faim avec ma fille, si je ne rencontrois un autre
aliment que la moëlle des roseaux. Foible & languissant, je pris le
parti de m'enfoncer dans ce désert, portant ma fille qui gémissoit de
besoin dans mes bras. J'espérois trouver quelqu'endroit moins affreux;
mon œil avide cherchoit un arbre qui portât quelques fruits.
Malheureux! plus j'avançois, plus ce désert devenoit effroyable. La
nature étoit morte pour moi. Je marchai un jour entier sans rencontrer
une source d'eau. Une petite pluie survint, & le sable aride but
avidement l'eau que ma bouche lui disputoit. Je me vis réduit à faire
sucer à ma fille ce sable humide, pour rafraîchir sa bouche
altérée.
Las, épuisé, n'appercevant que des plaines immenses & stériles, & les
rayons du soleil qui éclairoient ma misere, ma nudité, & qui dardoient
leurs feux sur ma tête ébranlée, je me couchai sur le sable brûlant;
je mourois de douleur, & je tombai dans une frénésie qui approchoit de
l'extrême fureur.
Ma fille étoit dans un état à faire pitié à un tigre. Sa bouche,
ses levres, sa langue étoient desséchées: chacun de ses gémissemens
enfonçoit un glaive dans mon sein; jamais, sous ce ciel d'airain, il ne
s'étoit trouvé d'être malheureux comme moi: mes mains ensanglanterent
ma poitrine: éperdu, forcené, pleurant de tendresse & de fureur, je
baisois ma fille; ma fille, d'une voix souffrante, prononça le nom de
sa mere; elle appelloit Zaka à son secours. A ce nom fatal, qui ébranla
mon ame comme un tonnerre, je ne me connus plus; je fus tenté de
terminer ses jours; j'en conçus l'horrible pensée; je pris une pierre,
je la soulevai sur sa tête. Mais l'idée que j'allois offenser le grand
Être me retint; je songeai que mon désespoir seroit un outrage fait à
sa bonté, & que le secours que j'attendois alloit peut-être descendre
du ciel. Je me souvins des paroles d'Azeb, qui m'avoit toujours dit:
Apprends à souffrir, tout est ordonné par la volonté du grand Être. Je
me soumis; je pleurai; je pressai ma fille contre mon sein; j'attendis
ce que le grand Être devoit ordonner de son sort & du mien.
Elle tomba dans une espece de stupeur; elle devint comme insensible;
ses yeux se fermerent; sa chaleur s'évapora, & le trépas vint la
délivrer des maux de la vie. Ses derniers momens ne furent pas
douloureux: les traits de son visage n'étoient pas altérés. Ne la
voyant plus souffrir, je la contemplai sans effroi, dans ce calme
immobile; je restai auprès d'elle pendant un jour entier; & voyant
qu'elle ne donnoit aucun signe de vie, je lui dis: Tu es allée
rejoindre Azeb dans le séjour du repos; tu es bien présentement; tu es
avec le grand Être. Salue Azeb; raconte-lui mes souffrances & mes
douleurs: dis-lui que nous avons été punis de n'avoir pas suivi ses
sages conseils.
Indifférent alors sur le sort qui m'attendoit, je montai au sommet d'un
rocher, tournant le dos à ma malheureuse fille. J'avois couvert son
corps de sable & de terre, après lui avoir donné le dernier baiser.
En mesurant l'espace qui étoit au-dessous de moi, j'apperçus dans
l'éloignement des hommes assis en rond; ils leverent leurs regards
vers moi. Je l'avouerai, à la vue de quelques alimens, mon cœur
défaillant sentit un retour secret vers la vie; le trépas me fit
horreur, lorsque je sentis que je pouvois revivre. Nommez lâcheté,
foiblesse, le sentiment qui m'entraîna vers ces sauvages. Je ne le pus
domter: la faim impérieuse me guidoit.
Les peuples Américains ont tous en leurs différens langages une façon
générale de se faire entendre. Il ne me fut pas difficile par mes
gestes de leur faire comprendre que j'implorois leur secours. Mon
langage les prévint sans doute en ma faveur; ils m'accueillirent &
m'inviterent à manger. Ma faim étoit si grande que je dévorai ce qu'ils
me présentoient; c'étoient des poissons secs: mais tout-à-coup je
m'arrêtai, je ne voulus plus manger, songeant que ma fille étoit morte
de besoin. J'avois des remords en prenant ces mets: il me sembloit que
je ne devois plus exister, après m'avoir perdu ce qui m'étoit cher.
Ces sauvages, me voyant affligé, me consolerent. Après une marche
d'une demi-journée, ils me prirent dans leur bateau. Le lieu que
j'avois parcouru étoit une isle où ils venoient chasser. Au bout d'une
navigation de quatorze jours, nous abordâmes à leur habitation qui
étoit sur les bords du même fleuve.
Le poids de l'infortune pesoit toujours sur mon cœur, & je sentois
l'horreur d'être revenu à la vie après des pertes aussi douloureuses.
Le soleil que j'avois tant de fois contemplé avec Azeb & Zaka, sembloit
me reprocher mon existence. Hélas! cet objet si tendrement aimé,
cette Zaka, qu'étoit-elle devenue? Ce fleuve que je voyois étoit-il son
tombeau? Lodever l'avoit-il tuée après l'avoir outragée? Ce meurtrier
jouissoit donc en paix & de son crime & de mes trésors! Cette Europe
que j'avois tant desirée, ne m'offroit plus qu'une perspective odieuse:
c'étoit en voulant chercher une plus grande félicité, que j'avois
perdu le bonheur. De quoi me servoient quelques-unes de ces pierres
brillantes que par hasard j'avois sur moi? Ce peuple qui me nourrissoit
n'en faisoit aucun cas. Il falloit les dédommager par mes travaux des
mets qu'ils m'offroient: heureusement pour moi que mes bras robustes,
accoutumés à la culture de la terre, ne me refusoient pas leur service.
Dans les intervalles que me laissoit le travail, je côtoyois lentement
le bord du fleuve, comme pour retrouver du moins ce corps adorable &
mourir en l'embrassant. Je n'avois plus rien autour de moi que je pusse
aimer. Quel état pour un cœur comme le mien! J'étois détrompé
& sur l'amitié & sur ce bonheur que je croyois toucher. Je ne me
pardonnois pas d'avoir fait moi-même mon malheur: je me regardois comme
l'assassin de Zaka & de ma fille. N'étoit-ce pas moi qui les avois
arrachées à un état paisible pour les conduire au-devant des désastres?
Ce remords terrible étoit vivant dans mon cœur & le déchiroit. Ah!
si Zaka ne m'a point maudit, m'écriois-je, c'est que l'amour a été plus
fort. Si je la retrouve, que lui dirai-je, quand elle me redemandera sa
fille?
Je passai quarante jours sans connoître le sommeil: je ne trouvois de
relâche à mes maux qu'en forçant le travail, tant pour me distraire
que pour me rendre utile au peuple qui me nourrissoit. O mort, dont
j'avois vu deux fois l'image, que je t'ai invoquée de fois! Qui m'a
fait supporter la vie, lorsque je ne tenois à rien? Je n'étois plus
furieux; l'excès de la douleur avoit affoibli mon bras: je traînois
des jours tristes, pénibles, empoisonnés de regrets, & l'avenir ne
m'en offroit point d'autres. Ce qui me tourmentoit le plus étoit
l'incertitude du sort de Zaka. Après avoir travaillé sous la chaleur
d'un jour entier, je levois le soir les yeux vers la lune, & je lui
disois: Bel astre! vois-tu Zaka? Que de fois nous nous sommes promenés
sous ta lumiere douce, les mains entrelacées! Le grand Être qui est
au-dessus de toi, voudra-t-il nous rejoindre? Et je me promenois ainsi
solitairement sur les bords du fleuve, avec l'image de Zaka, qui tantôt
me sembloit en Europe, & tantôt refugiée avec sa fille dans les bras du
grand Être.
[Vignette]