CHAPITRE XXX.

S'il vous est possible, imaginez ma situation. Je ne pouvois ni

pleurer, ni crier, ni gémir. Assis sur une pierre, ma fille à mes

pieds, le cœur serré, ayant perdu jusqu'à la faculté de penser,

je ne sentois pas même ma douleur. Je regardois autour de moi, & les

fugitives clartés de l'astre de la nuit me montroient des rochers & une

vaste solitude. Il ne me vint point dans l'esprit de courir sur les

bords du fleuve, de crier à Zaka: j'avois perdu la voix; mes genoux

s'entre-choquoient, & mon ame, abymée dans l'excès de ses maux, étoit

comme plongée dans les ténebres.

J'attendois le jour, qui ne venoit point: j'avois l'espérance confuse

de trouver une cabane; & puis je me figurois que Zaka & Caboul, qui

n'étoient point complices du méchant, viendroient peut-être à mon

secours, & seroient assez forts pour domter sa perfidie.

Je demeurai sur cette pierre froide, écoutant les cris & les

gémissemens de ma fille, à laquelle je n'osois donner un baiser. Me

reprochant déjà son malheur, je me disois avec amertume: Ah, du moins

si elle étoit dans les bras de sa mere! Pourquoi l'en ai-je séparée!

Rien n'égaloit le tourment de cette idée: j'espérois encore; mais

lorsque les premiers rayons de l'aurore vinrent éclairer le lieu où

j'étois, que devins-je, ô ciel! Je poussai des hurlemens, j'errois en

furieux, je me frappois le front & la poitrine. La noirceur d'un homme

abominable que je croyois mon ami, l'image du désespoir de Zaka à son

réveil, ma fille jetant des cris que déjà lui arrachoit le pressant

besoin: voilà les bourreaux de mon cœur. Je tombois sur la terre, je

me relevois: mon regard imploroit le ciel & toute la nature; la nature

& le ciel étoient sourds à mes cris étouffés. Je cherchois en moi un

courage qui m'abandonnoit. Tantôt je précipitois mes pas, tantôt

je m'arrêtois. J'étois tour-à-tour calme & désespéré. Je montois sur

un rocher, je plongeois ma vue dans l'étendue du fleuve; je cherchois

l'esquif qui, comme un point, auroit pu réjouir ma vue & ranimer mes

forces. De l'eau, des rochers, un soleil tranquille au-dessus de ces

horreurs, voilà ce qui vint terrasser mon ame & l'abattre. Une larme

cruelle & lente monta de mon cœur à mes yeux, & me déchira d'un

supplice nouveau & inexprimable.

Ah, mon ami! figurez vous un désert où la nature est morte, où l'œil

ne se repose que sur un sable stérile & y cherche vainement un arbuste,

une plante, un brin d'herbe; tel étoit le séjour épouvantable où je me

trouvois! Je regardois tristement ma fille, & je ne pouvois pleurer.

Ses gémissemens me tiroient de l'anéantissement fatal où je tombois:

j'eus encore la présence d'esprit de casser quelques roseaux & de lui

en faire sucer la moëlle; misérable nourriture, dont cependant moi & ma

fille usâmes. Je n'osois plus la regarder; je criois d'une voix

sourde & désespérée: Zaka, Zaka! O montagnes de Xarico! O Azeb, Azeb!

Et l'écho reportoit à mon oreille ma voix douloureuse & plaintive.

N'avois-je pas assez de mon malheur & de celui de ma fille! Des idées

non moins funestes me poursuivoient: je me figurois Zaka se débattant

dans les bras du scélérat, s'élançant dans le fleuve, qu'elle croiroit

mon tombeau. Le fidele Caboul tomboit assassiné, & peut-être elle-même

couverte de son sang. Je ne pouvois fuir ces images funebres.

Jetons bas ce pesant fardeau de la vie, m'écriai-je, mourons avant que

la cruelle faim nous dévore lentement & par degrés. Je courus avec une

espece de rage du côté du fleuve, dans le dessein d'y finir mes jours.

Je jetai auparavant un dernier regard sur ma fille: je la vis étendant

ses petits bras vers moi, souriant dans sa douleur, comme si elle eût

voulu me supplier de ne point l'abandonner dans un état aussi cruel.

Amour paternel, tu l'emportas sur mon désespoir! Je pris l'innocente

créature entre mes bras; je la mouillai enfin de larmes, & je fus

soulagé. Attendri par la nature, ma fureur se calma: je levai ma fille

vers le ciel; & me jetant à genoux devant celui qui est dans tous les

lieux, je dis: Grand Être! toi qui fis le soleil & qui attachas des

fruits aux arbres pour toutes les créatures, aie donc pitié de celle

qui languit sous tes regards; nourris-la, grand Être! elle n'a que

son innocence & ses pleurs pour défense! N'es-tu pas le nourricier du

vermisseau? Ma fille réclame sa nourriture! Que puis-je faire pour

elle? Je lui donnerois mon sang, si mon sang pouvoit la nourrir! C'est

à toi que je la remets, grand Être! Sauve-la; & si tu es en courroux de

ce que j'ai abandonné la tombe d'Azeb, que ta colere ne tombe que sur

moi!

Après cette fervente priere, j'attendis quelques secours du grand

Être; & je résolus de vivre pour conserver, s'il étoit possible, ses

misérables jours, auxquels les miens étoient attachés.

L'homme sauvage · 第 31 / 45 题