Plus nous avancions, plus notre courage redoubloit. Nos travaux, animés
par l'espoir de jouir d'un avenir heureux, n'étoient plus des travaux;
ils s'étoient métamorphosés en plaisirs. Plus de fatigues: tout étoit
amusement, & chaque coup de hache nous donnoit l'avant-goût des
voluptés Européennes.
L'esquif arrondi étoit bâti sur la greve; nous ne pûmes domter je ne
sais quelle satisfaction orgueilleuse, en voyant l'ouvrage de nos
mains. Quelques essais nous transporterent de la joie la plus vive,
sur-tout lorsque nous vîmes notre chaloupe se balancer sur les ondes,
quitter le rivage & suivre au loin le mouvement de la vague écumeuse;
elle résistoit aux assauts de l'élément mobile. Lodever se jeta à la
nage pour la rattraper, & revint, maîtrisant les flots avec un double
aviron. Il nous parut un être supérieur qui, dans une majesté
tranquille, commandoit à l'élément capricieux. Quand il atteignit
le rivage, peu s'en fallut que nous ne nous prosternassions à ses
pieds; Caboul laissoit voir sur son visage combien il étoit lui-même
émerveillé. Il entra dans l'esquif; & quand il se vit porté sur le dos
des vagues, il fit des exclamations qui auroient pu enivrer d'orgueil
l'être le plus vain de la terre.
Dès ce moment Lodever devint notre maître absolu, nous obéissions à son
geste; & Caboul, qui s'étoit montré le plus rebelle, fut l'esclave le
plus attentif à ses ordres.
Une voile flottante, tissue d'écorce d'arbre, acheva la composition
du chef-d'œuvre. Lodever ne nous avoit point fait part de cette
merveilleuse invention, afin de terrasser nos esprits & de nous
imprimer un respect plus profond. Nous crûmes tous trois qu'il y avoit
une grande distance entre son intelligence & la nôtre: nous avouâmes
notre foiblesse & notre insuffisance, & nous l'honorâmes sincérement
autant qu'il pouvoit l'exiger.
Le jour de notre départ est enfin arrêté; tout est d'accord: nous
comptions au bout de quelques heures toucher les bords de cette Europe
fortunée. Lodever charge la barque de nos trésors; il choisit les plus
précieux, & forcé d'abandonner le reste, il soupire; nous soupirons à
son exemple, & nous payons à l'avarice un premier tribut.
Nous prîmes quelques provisions; mais la nature devoit suffire à nos
besoins le long des fleuves fertiles que nous allions côtoyer. Un petit
voyage d'une demi-lieue nous avoit enhardis au point que nous aurions
bravé les tempêtes. Lodever commandoit à cette barque flottante,
comme il commandoit à son bras: il nous apprit à la faire tourner en
tous sens; & en humbles disciples, nous prenions des leçons que notre
adresse naturelle ne rendoit pas infructueuses. Rien n'égale le plaisir
que je ressentois à diriger cet esquif, & j'étois fier de courir sur un
élément assujetti: ce que je n'eusse pas imaginé avant d'en avoir fait
l'essai.
Nous avions poussé la folie jusqu'à nous tailler des habillemens,
afin de paroître, comme le disoit Lodever, d'une maniere plus décente
aux yeux des Européens. Lodever étoit habillé, & ses vêtemens nous
servirent de modele. Nous avions une espece de tissu qui servoit à nous
couvrir pendant les froids, & nous le coupâmes à la maniere angloise.
Sur le point de dire le dernier adieu à ce désert où j'avois vécu si
long-tems dans l'ignorance & le bonheur, je ne pus m'empêcher d'aller
visiter pour la derniere fois la tombe d'Azeb. Cet endroit solitaire
& sombre me parut revêtu d'un ombrage plus lugubre. Prosterné avec
tremblement, j'appellai Azeb, & mes cris troublerent le majestueux
silence de ce lieu redoutable. La terre parut frémir sous mes pas;
des pressentimens confus s'éleverent dans mon ame, & tout-à-coup je
crus voir l'ombre d'Azeb percer sa tombe, ouvrir ses bras, comme pour
retenir un fils trop imprudent. Mais cette image s'évanouit aussi-tôt:
la cime des arbres s'inclina, quoiqu'il n'y eût point de vent;
leurs branches s'entre-choquerent; un murmure souterrein se fit
entendre; un long gémissement parut sortir des bois voisins; un nuage
noir planoit sur ma tête; quelques oiseaux fuyoient à tire-d'ailes
& comme épouvantés. Je l'étois moi-même; mes jambes trembloient; je
ne pouvois déjà plus m'arracher de ce séjour terrible; j'étois comme
attaché au sol; je voulois y chercher un asyle; j'abjurois en ce
moment les desirs qui m'avoient été les plus chers. Mon imagination
troublée ne me permettoit plus d'avancer; mais Lodever vint, me parla,
m'entraîna; je n'étois point fait pour lui résister. Zaka parut, me
donnant elle-même le signal du départ; je quittai en pleurant la tombe
d'Azeb, & mis le pied dans la barque.
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