Je fus quelques jours sans vouloir converser avec Lodever, tant ses
paroles m'avoient révolté. J'y voyois une empreinte d'extravagance & de
cruauté. Il ne me parla plus de l'ame d'Azeb; & quand je lui disois,
dans un reste d'amertume, avoue donc, imposteur, que tu ne savois ce
que tu disois, il gardoit alors le silence & parloit d'autre chose. Il
faisoit bien; car je l'aurois tué, je crois, quand il attaquoit l'_ame_
de mon pere.
J'oubliai peu à peu son aveugle & frénétique condamnation, que je
jugeai échappée à sa bouche uniquement pour me contredire & faire
parade de ses idées. L'horreur que cet arrêt m'avoit causée diminua, &
l'impression en fut affoiblie par degrés. Le silence absolu de Lodever
sur ces matieres étoit une sorte de rétractation. Je m'en contentai.
Notre ingénieux corrupteur se conformoit à notre façon de penser,
pour mieux nous faire tomber dans ses pieges. Il nous fit un tableau
plus séduisant encore des plaisirs qui nous attendoient dans un autre
hémisphere, & nous pressa plus vivement que jamais d'abandonner nos
rochers; tout lui servoit d'objet de comparaison. Il nous apprenoit
à mépriser ce que nous avions sous les mains, pour élancer notre
imagination neuve vers de prétendues jouissances qu'il exaltoit, & dont
à la seule description son visage se coloroit. Il entroit dans une
espece d'extase: les mots qu'il proféroit alors sembloient lui apporter
cette félicité lointaine si vantée dans ses discours.
Nous étions émus. Ces images nous délectoient, & sans savoir si elles
étoient véritables ou fausses, nous appercevions tout ce qu'il nous
peignoit. Ne connoissant ni notre force ni notre foiblesse, nous
abandonnions notre ame au récit qu'il nous faisoit, & nous comptions
sur les jouissances les plus vives & les plus multipliées.
Lodever mettoit chaque jour en jeu notre curiosité, il la manioit
à son gré; & nous ayant instruits que la belle plaine n'étoit pas les
bornes du monde, nous pensions que tout étoit encore plus beau au-delà.
Quelle étonnante magicienne que notre imagination, lorsque j'y songe
après tant d'années & dans le calme de la réflexion!
A quel point notre ignorance étoit subjuguée! Nous ne connoissions pas
seulement la distance des lieux, la nature des périls, ni la difficulté
des exécutions: nous n'avions pour sauve-garde que les anciennes
paroles d'Azeb, qui malheureusement s'effaçoient de notre mémoire.
Hélas! Azeb n'étoit plus; & Lodever, si éloquent pour nous, se moquoit
de nos craintes, détruisoit nos objections, que nous n'étions pas
fâchés de voir renversées. Il nous présentoit à la lettre ce que j'ai
vu depuis en Europe, _la lanterne magique_: ce qui, joint à l'extrême
curiosité qui nous dominoit, nous détermina bientôt à partir.
Il nous eût été impossible de résister à son éloquence prestigieuse,
quand même nous aurions eu les connoissances qui nous manquoient.
Il nous captivoit, parce qu'il savoit interroger cette espérance, ce
desir inquiet & effréné du bonheur, qui réside plus ou moins dans
le cœur de l'homme. C'est par là qu'en cherchant à être mieux,
nous nous égarâmes, ainsi que font plusieurs individus d'ailleurs
très-savans, & qui habitent chez des peuples civilisés.
Nous aurions pu parvenir en peu de tems aux colonies Européennes,
& bien plus sûrement, si nous eussions voulu passer au sud de nos
montagnes; mais Lodever qui avoit ses vues, & qui vouloit transporter
nos trésors, ou plutôt se les approprier, se vanta de connoître la
carte de l'Amérique. Hélas! nous ne savions pas seulement qu'on avoit
su réduire en petit la distance & la position des lieux; nous savions
où se levoit & où se couchoit le soleil; voilà à quoi se bornoit notre
géographie. Je me souviens que Lodever nous dit un jour que la terre
étoit ronde, qu'elle flottoit au milieu de rien, qu'elle tournoit
autour du soleil; moi, qui avois les démonstrations du contraire, je
me moquai beaucoup de lui, & je ne voulus pas consentir à l'entendre
sur ce chapitre. Il ne m'inspiroit néanmoins que la dérision, au lieu
que, lorsqu'il tourmentoit dans sa fantaisie l'_ame_ de mon pere, mon
gosier se séchoit de fureur, & j'étois prêt à l'écraser de toutes les
puissances de mon être, tant il étoit soulevé contre cette horrible
proposition.
Lodever nous fit faire quelques promenades sur le bord de la mer qui
avoisinoit la belle plaine; il jeta une longue planche, se mit dessus,
& nous donna le spectacle ravissant d'un homme qui marchoit sur les
eaux. Il nous imprima tellement le respect par cette action, que nous
n'osâmes plus contredire ses volontés. Tout ce qu'il essayoit, nous
nous y soumettions aveuglément, & sans l'aimer, nous ne pouvions lui
refuser notre admiration. Nous avions deviné par instinct que le
cœur en lui étoit opposé à l'esprit. Nous ne sûmes que long-tems
après que cette distinction réelle & appuyée sur mille exemples,
étoit une distinction Européenne.
Notre magicien nous proposa de construire un esquif sur le bord de la
mer; il nous en traça le plan, & nous le fit appercevoir tracé sur
le sable. Nous le vîmes alors comme s'il voguoit sur les flots; &
animé par ce dessein créateur, nous nous mîmes tous à l'ouvrage avec
une ardeur que la fatigue ne pouvoit interrompre, tant nous étions
émerveillés de l'idée qu'il nous avoit donnée. D'après la planche,
nous jugeâmes l'esquif praticable; & quand nous vîmes le froid Caboul
prendre part lui-même à cette nouveauté, nous augurâmes que rien ne
seroit plus sûr que cette nacelle pour franchir l'espace des mers.
Lodever nous parloit de longer la côte jusqu'aux bouches du fleuve
des Amazones, & de le remonter pour arriver aux colonies Portugaises,
d'où nous pourrions alors faire voile en Europe. Tous ces mots étoient
neufs pour moi; mais Lodever, en traçant une petite ligne, me prouvoit
que rien n'étoit plus aisé. Il me montroit l'Europe dans un petit
point qui n'étoit pas à onze pouces du lieu où nous étions, & je
croyois la route aussi sûre qu'aisée. Il appliquoit à un grain de sable
les noms des grandes villes que j'ai parcourues depuis; & comme rien
n'étoit plus conséquent dans le dessein qu'il avoit tracé, je crus que
l'exécution étoit facile, & qu'elle ne rencontreroit aucun obstacle.
Ma raison ne me présentoit aucune objection solide; car Lodever, en
me représentant les distances & les rapports, avoit subjugué mon
entendement de maniere qu'il ne pouvoit pas se montrer rebelle, tant la
conviction étoit gravée dans les figures empreintes sur le sable. Je me
vis déjà en Europe & à Londres; ma mémoire étoit remplie de ces noms,
avec lesquels il m'avoit familiarisé.
Le desir de voir des peuples & des pays nouveaux, qui avoit été une des
passions d'Azeb dans sa jeunesse, devint la nôtre. Rien ne nous rebuta;
nos yeux étoient fascinés sur la démarche la plus téméraire. Lodever,
qui avoit ses vues, nous maîtrisoit; & s'aveuglant lui-même sur
les dangers, il n'étoit pas possible qu'il frappât notre réflexion.
Nous construisîmes sous ses ordres un esquif d'un bois léger & solide,
nommé _pango_, & dont les Américains se servent pour naviguer sans
effroi sur les plus profonds abymes. Nous avions du loisir; nous
travaillâmes sans relâche avec une activité incroyable. Le bon Caboul
gémissoit d'abandonner la terre où reposoit son ancien maître; mais
fidele à nos extravagantes volontés, il se faisoit un devoir de nous
aider, voyant qu'il n'étoit aucun remede pour nous guérir. Lodever nous
éveilloit avant l'aurore; & comme notre machine avoit pris une figure
& une consistance, nous connûmes l'orgueil de cette création: notre
espoir se réalisoit chaque jour; ce que nous avions vu gravé sur le
sable s'édifioit sous nos mains, à notre grand étonnement. Lodever nous
sembloit avoir prédit toutes les pieces qui devoient entrer dans cette
machine merveilleuse; les plus petites, comme les plus grandes étoient
présentes à son esprit. Il nous démontroit nos erreurs; & revenant à sa
figure originale, il nous disoit avec un ton de supériorité: Ne vous
ai-je pas dit d'abord que cela devoit être ainsi? Quand nous vîmes
qu'il avoit tout prévu, & que tout étoit ordonné d'avance, nous crûmes,
pour ainsi dire, que l'esquif sortoit de sa tête, & nous ne sûmes plus
que nous humilier devant ses ordres. Il sembloit nous ouvrir par sa
seule parole les routes de l'univers. J'oubliois le passé, confondu
que j'étois par l'autorité de son génie; & je finis par croire tout ce
qu'il me disoit, excepté lorsqu'il s'agissoit de l'ame de mon pere:
mais il étoit trop prudent pour entamer cette question qui m'irritoit à
l'excès; & il s'en étoit apperçu.
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