Caboul, le fidele Caboul étoit sorti de sa froideur pour pleurer
Azeb. Il ne passoit jamais devant sa tombe sans lever les mains au
ciel & saluer le lieu où il reposoit. Nous l'honorâmes comme un
second pere. Dans le rang le plus abject, il eut toutes les vertus;
& quoiqu'il ne fût pas doué des qualités de l'esprit, il nous força
d'admirer sa grande ame. Je m'apperçus que depuis la mort d'Azeb il
évitoit de toucher la main de Lodever; qu'il le servoit avec une sorte
de répugnance; & ayant été frappé un jour de sa main, il lui dit:
Jetez-moi aussi dans la terre; je serai mieux là qu'avec vous. Je ne
fis point attention à ces paroles, ne pouvant en pénétrer le sens.
Profondément occupé de la perte que je venois de faire, je ne
m'entretenois que d'Azeb, de ce qu'il avoit fait, de ce qu'il avoit
dit; je me plaisois sur-tout à répéter ses dernieres paroles, ses
tendres bénédictions. Je ne fus jamais si surpris ni si indigné que
lorsque Lodever me dit un jour que, selon les loix de sa religion, Azeb
ne pouvoit être avec le grand Être, n'ayant point été baptisé; qu'en
conséquence, il étoit descendu dans un lieu où rouloient des flammes
éternelles; & qu'il y étoit plongé à jamais, sans espérance d'en
pouvoir sortir. Je m'écriai avec douleur: Cela ne se peut pas; tu mens,
Lodever; ce que tu dis outrage la raison & le grand Être. Apprends
qu'Azeb a fait le bien, a évité le mal, a adoré le Dieu du soleil, a
aimé ses enfans. Que faut-il de plus pour aller rejoindre le grand
Être? Non, reprit Lodever en se couvrant d'une physionomie effroyable,
Azeb n'ayant point reçu le baptême, est damné. Qu'appelles-tu damné?
répondis-je en pâlissant de courroux & de frayeur. Je veux dire,
reprit Lodever, qu'il est avec les démons dans une fournaise... A ces
mots, je me sentis dans une colere que je n'avois pas encore
éprouvée; je sentis qu'il déraisonnoit, qu'il étoit en ce moment
insensé, frénétique; je le vis sous une figure odieuse; ses traits
d'homme disparurent à mes regards; je n'apperçus dans son œil qu'une
stupidité aveugle & féroce; & comme il continuoit à me dire que sa
religion condamnoit mon pere à être brûlé pendant toute une éternité,
je m'éloignai avec une fureur inexprimable; car je sentois ma main
prête à se lever contre lui, & tout mon être repoussoit cet anathême
impie, qu'il me sembloit prononcer contre Dieu, dont la bonté avoit
toujours pénétré mon cœur.
Je courus, dans une agitation extrême, vers le tombeau d'Azeb; je me
couchai sur cette terre sacrée, en criant: Azeb! Azeb! serois-tu livré
à des tourmens éternels, ainsi que l'assure Lodever? Dis, le grand
Être que tu m'as annoncé auroit-il cessé d'être bon pour toi? Je jetai
un cri comme pour réveiller l'ombre d'Azeb au fond de son tombeau; je
pleurois de douleur & de tendresse, lorsqu'un sentiment invincible
s'éveilla dans mon ame, & me cria fortement: Non, non, non, Azeb n'est
point malheureux; Lodever te trompe; le grand Être embrasse toutes ses
créatures; les paroles de Lodever sont mauvaises, & l'inspiration de
ton cœur est la vérité.
Je me relevai plus calme, plus assuré, plus fort; je sentis au-dedans
de moi que l'ombre d'Azeb avoit communiqué à ma raison une partie de la
sienne, laquelle venoit du grand Être; & lorsque je rencontrai Lodever,
je lui dis avec un ton d'assurance & de supériorité: Tu déraisonnes,
tu es un insensé; ne me parle plus ainsi, car je ne verrois plus en toi
un homme.
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