CHAPITRE XXV.

Le trépas d'Azeb nous montra la mort en perspective: auparavant nous

n'y songions pas. Azeb nous avoit dérobé, autant qu'il l'avoit pu, le

trépas des animaux; & quand le hasard nous l'avoit fait appercevoir,

il nous disoit tranquillement: Ils dorment, ils se réveilleront. Il

nous avoit accoutumés, pour ainsi dire, à nous croire immortels, & il

nous faisoit regarder notre existence comme ne devant point avoir de

terme. Comme Dieu, nous répétoit-il souvent, sera toujours Dieu, de

même l'esprit qui vous anime sera toujours esprit. Ainsi l'idée de la

destruction nous étoit étrangere; & si Azeb ne nous parloit plus, nous

entendions encore ses paroles, nous appercevions son regard: il n'étoit

pas mort pour nous: il nous sembloit qu'à chaque instant il alloit

se lever & nous parler.

Nous redoublâmes pour sa mémoire le respect que nous avions eu pour

lui pendant sa vie; nous enterrâmes son corps d'après les conseils

de Lodever; ses mains creuserent la fosse, & pendant cette fonction

lugubre son visage ne changea point; il ne mêla point un soupir à nos

douleurs: quand nous l'interrogions sur cet événement imprévu, il nous

répondoit d'un air calme: Azeb étoit vieux, & vous devenoit inutile; il

faut que chacun meure. Que nous étions loin de soupçonner la véritable

cause de sa mort! L'idée d'un crime aussi noir ne pouvoit entrer dans

notre pensée: on nous l'auroit expliqué alors, que nous n'y aurions

rien compris.

Moment funeste & douloureux, lorsqu'il fallut rendre à la terre les

tristes dépouilles d'Azeb! Nous ensevelîmes dans une fosse obscure un

cœur autrefois animé d'un feu céleste, des mains dignes de porter le

sceptre & de tracer des leçons aux sages. Hélas, m'écriai-je sur

sa tombe, voilà donc l'étroite & éternelle demeure de ce pere chéri!

Le chant des oiseaux, la beauté de la nature, la renaissance du jour,

notre voix plaintive qui percera l'ombre de ces arbres touffus, rien

ne pourra le faire sortir de ce lit effrayant; il habitera toujours

avec la mort cette triste solitude; nous ne le verrons plus devancer le

retour du soleil, respirer les parfums du matin, & d'un pas majestueux

faire jaillir la rosée du sommet des fleurs; nous ne le verrons plus

errer au hasard dans la forêt, plongé dans une douce méditation,

levant ses mains pures vers la voûte du firmament; rien ne peut plus

réchauffer sa froide poussiere; il ne nous pressera plus dans ses bras

paternels, le sourire sur les levres & l'amour dans les yeux. Mais que

dis-je! il nous a dit tant de fois que nous nous retrouverions dans un

autre monde; que la partie pensante de lui-même subsisteroit toujours;

qu'une ame immortelle seroit séparée de son corps & deviendroit à

jamais heureuse par la clémence infinie du Créateur! Oui, cette

idée me plait; cette idée est grande, elle est conforme à tout ce que

j'apperçois de la main du grand Être. Il faut qu'il soit sublime &

magnifique en tout; il faut qu'il accorde à sa créature tout ce qu'il

peut lui accorder. Azeb vit, Azeb pense à nous; il converse encore avec

Zidzem & Zaka. Ah! du séjour qu'il habite, qu'il lise au fond de nos

cœurs, qu'il voie nos larmes, qu'il entende nos gémissemens & les

louanges que nous donnons à son ame généreuse.

Nous baisâmes la terre qui le renfermoit dans son sein. Je voulus que

ma fille la baisât aussi. Je me promis de revenir souvent pleurer sur

ce tombeau & m'y entretenir avec l'ame d'Azeb, en attendant que, selon

sa promesse, elle se montrât à moi dans un autre monde.

Zaka pleuroit amérement & paroissoit inconsolable. Je lui disois, pour

calmer ses chagrins & ses regrets: Sois sûre qu'Azeb vit encore; il vit

avec le grand Être dont il nous a parlé. Il est heureux, puisqu'il

le connoît; il est à la source de tout bien, il lui parle de nous, car

il ne délaissera pas ceux qu'il a tant chéris sur la terre.

A quelques jours de là nous eûmes, chacun de notre côté, un rêve où

nous revîmes Azeb. Ce rêve différoit si peu de la réalité que nous

crûmes qu'il n'étoit devenu qu'invisible, & qu'il habitoit toujours

avec nous. Comme son visage pendant notre rêve ne nous avoit paru ni

triste ni souffrant, nous nous accoutumâmes à nous dire: Il est avec

le grand Être; il est bien; il nous voit, nous entend; il sera notre

protecteur; il nous enverra toujours des pensées justes & bonnes.

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L'homme sauvage · 第 26 / 45 题