CHAPITRE XXIV.

Quelques jours après cette aventure Lodever m'apporta un très-beau

coco, espece de fruit excellent qui croît en Amérique, & dont il savoit

que je mangeois volontiers. Zaka arriva au même instant & voulut goûter

de ce fruit. Lodever le lui arracha vivement de la main, donnant pour

prétexte que son front étoit trempé de sueur. Sa crainte paroissoit

fondée; ce fruit est très-dangereux lorsqu'on en mange à contre-tems.

Lodever jeta fort loin ce coco, pour ne pas, disoit-il, exciter l'envie

de Zaka, si elle le voyoit manger: ensuite il nous engagea à faire une

petite promenade.

De retour je cherchai mon coco vers l'endroit où il l'avoit jeté;

je ne le trouvai point. Azeb qui n'étoit pas éloigné me demanda ce

que je cherchois. Un très-beau coco, lui répondis-je. Oui, dit Azeb,

il étoit bon: surpris par la soif, je l'ai ramassé, j'ai bu la

liqueur & mangé le dedans; mais je ne sais, depuis un instant il me

cause de vives douleurs. Je m'approchai de mon pere: un frisson l'avoit

saisi; je lui présentai mon bras pour soutenir ses pas chancelans. De

moment en moment son état devint plus violent: il souffroit comme si

on lui eût déchiré les entrailles; il fut obligé de s'appuyer sur moi.

Tout-à-coup son corps frémit dans mes bras, les forces me manquent, &

il tombe étendu par terre, se roulant & poussant des cris lamentables.

J'appelle Zaka, elle vient, elle apperçoit Azeb les yeux égarés,

la bouche couverte d'écume, les bras, les mains, les pieds roidis,

tourmenté de convulsions affreuses. Nous tentâmes de le relever.

Laisse, dit-il en me jetant un regard long & douloureux, laisse, je me

meurs..... Dieu! m'écriai-je en pâlissant, vous mourez! Qu'est-ce à

dire? Azeb souleva avec peine sa main appesantie; mais voulant serrer

la mienne, son effort fut impuissant. La douleur & la tendresse se

peignoient sur son front à travers les ombres du trépas. Nous

frémissions d'effroi, nous pleurions, nous baisions son visage mourant.

Il fixe ses yeux sur nous; sa poitrine se souleve avec effort, & sa

voix entrecoupée prononce ces mots à plusieurs reprises: Je meurs, mes

enfans... je meurs! Ah!... incertain & rempli de terreur sur le sort

qui vous attend... je n'ose accuser, de peur de charger d'un crime

celui qui peut-être est innocent... Non, je ne l'accuserai point... Me

voici au terme de ma carriere, & je me soumets à la volonté de celui

qui est le maître de toutes les créatures... Je ne puis souhaiter mon

anéantissement, puisqu'il est un Dieu.... Ah! si les pénibles jours que

j'ai passés sur la terre étoient les seuls pour lesquels j'eusse été

créé, s'il n'en étoit point d'autres plus tranquilles, plus heureux,

quelle puissance indifférente m'auroit donné l'être, m'auroit soumis

à la douleur?... Mais le profond sentiment de l'espérance me reste;

il retrace à mon esprit l'image de l'immortalité. Je dois vivre avec

Dieu tant qu'il existera: puisqu'il a daigné une fois me tirer du

néant, ce n'est pas pour m'y laisser retomber. Je crois à sa bonté,

dont l'univers est un témoignage éclatant; mais ce monde-ci n'est pas

celui de l'homme; il est fait pour un autre rôle: il desire, il demande

une autre destinée.... O mes enfans! vous mourrez aussi comme moi...

Que le dernier moment de votre vie soit plus paisible que le mien!....

Que ce Dieu souverain vous bénisse comme je vous bénis!... Que sa

clémence tempere l'amertume des jours de cette triste vie!... Je vous

ai enseigné le moins d'erreurs qu'il m'a été possible... Si je vous ai

enseigné peu de vertus, je vous ai montré peu de vices... J'espérois

qu'à jamais caché dans ce séjour impénétrable... Mais mes projets ont

été confondus..... Lodever.... Je vois... O mes enfans! adorez Dieu

& craignez ses jugemens... Souffrez, s'il vous faut souffrir. Quand

tous les maux se rassembleroient sur vous, gardez-vous de murmurer...

Songez que vous êtes l'ouvrage de ses mains, & que vous devez lui

être soumis... C'est le seul roi de l'univers... Il est Dieu.... il est

tout-puissant... il est bon... il est l'amour même.... Le malheureux

Azeb manqua de forces, nous fit un signe de tête & expira.

O moment affreux & mémorable! je n'avois jamais vu mourir un homme,

& c'est mon pere qui est étendu sans vie; il meurt, il m'abandonne

à l'horreur de mes réflexions. Je souleve ses bras immobiles: ils

retombent, & l'effroi pénetre mes sens. Son corps, que nous embrassons,

devient froid. Le ciel a perdu tout son éclat; un triste & vaste

silence regne autour de nous; je ne sais quel murmure lugubre frappe

dans les airs mon oreille épouvantée. Lodever passe à côté de ce corps

sans vie, le regarde & nous dit sans douleur & sans larmes: _Il faut le

mettre dans la terre_. Caboul pleure & sanglotte; je suis ému, & tout

ce qui m'environne est nouveau pour moi.

Quoi, Azeb n'est plus! me disois-je; Azeb qui, une heure auparavant,

nous parloit avec tendresse; Azeb que j'aimois; Azeb dont je

contemplois avec tant de plaisir le front vénérable; Azeb.... Le voilà

sans chaleur & sans mouvement; son teint est livide, ses yeux sont

fixes & ternes, ses membres sont glacés, il est sourd à tous nos cris.

Oh! nous comprenions alors la destinée funeste & générale de l'homme.

_Vous mourrez aussi_: ces mots retentissoient au fond de notre ame;

nous nous tenions embrassés, comme si c'eût été le dernier embrassement

de notre vie. Nos larmes, qui couloient en abondance, mouillerent ce

cher cadavre.

Ah, Zidzem, dit Zaka en sanglottant, que deviendrois-je, hélas, si tu

éprouvois le sort du malheureux Azeb! Que cet effroyable moment soit

éloigné! O séparation cruelle! Ah! je la sens cette mort affreuse....

Elle vient... Elle va peut-être te frapper dans mes bras.... Dieu,

que les momens que tu as accordés à l'homme sont de courte durée! Et

elle tomba sur mon sein presque sans sentiment. Elle trembloit pour

mes jours, je craignois pour les siens, & nous nourrissions notre

douleur du spectacle terrible qui augmentoit notre effroi.

L'homme sauvage · 第 25 / 45 题