Zaka rougit prodigieusement à la proposition que je lui fis. La honte
& l'étonnement attachoient ses regards à la terre, & chaque parole
sembloit la pétrifier. Immobile, elle garda le silence; puis levant les
yeux, elle les fixa sur les miens, comme pour y découvrir les vrais
sentimens de mon cœur; sans doute elle vouloit y descendre, & elle
cherchoit avidement à lire dans ma pensée: mes regards étoient tristes
& confus; j'attendois ce qu'alloit prononcer sa bouche, & je tremblois
de l'arrêt; car je pouvois bien consentir à partager le cœur de
mon amante, mais non immoler entiérement le déplaisir secret que j'en
ressentois.
Je lui exposai l'amour de Lodever, le désespoir qui empoisonnoit sa vie
& flétrissoit pour lui le riant aspect de l'univers; je lui disois:
Nous partageons l'air, les fruits de la terre, les rayons du
soleil.... Pour toute réponse Zaka me lança un regard qui pénétra mon
ame; elle vola dans mes bras; elle m'accabla des plus tendres baisers.
Eh quoi, Zidzem, me dit-elle du ton du reproche, ne t'ai-je pas donné
assez d'assurances que je t'aime & n'aimerai jamais que toi? Crois-tu
que Zaka soit fausse, double, artificieuse? O cher Zidzem! un cœur
peut-il être à deux? L'amour peut-il se partager? Tu le connois bien
peu si tu en doutes. Imprudent! tu ne sais pas lire dans ton propre
cœur: va, si je te privois d'une seule caresse, tu deviendrois
malheureux: mais cela n'arrivera point; c'est à moi à te défendre,
à te protéger contre toi-même & contre la foiblesse de ton cœur,
lorsqu'il s'abuse à ce point. Ah, que de remords je t'épargne! Sais-tu
quelle seroit l'amertume de ta douleur, l'horreur de tes regrets?
Tu maudirois mille fois l'outrage que tu aurois fait à l'amour &
à ta fidelle Zaka. Tu ne me verrois plus du même œil: toute ta
félicité seroit évanouie... Et puis se tournant avec fierté vers
Lodever, elle lui dit: Et toi, fatal étranger, ne me poursuis plus, &
oublie-moi; c'est depuis ton arrivée que j'ai éprouvé les chagrins de
l'amour; je n'en connoissois que les délices; le trouble est venu sur
tes pas. M'aimes-tu autant que Zidzem? Non, cela n'est pas possible.
Ton regard m'épouvante; ton amour me fait peur; jamais ton œil
ne luit d'une flamme douce. Je t'ai aimé tant que tu n'as pas voulu
désunir nos cœurs. Retourne dans ton pays, vas y trouver celle que
tu as quittée; peut-être elle seche aujourd'hui dans les larmes; elle
implore la fin de sa vie, en devinant que tu veux porter ton cœur à
une autre qu'elle.
Je fis un second effort en faveur de mon ami, attestant que je voulois
l'empêcher d'être sans cesse gémissant, s'il y avoit de ma faute;
mais la fiere Zaka, avec un geste noble & contemplant Lodever avec un
dédain que je ne puis rendre, m'auroit jeté à moi-même un regard de
mépris, s'il n'eût été adouci par l'amour. Jamais ce front si noblement
courroucé ne sortira de ma mémoire. Je me tus; j'étois honteux,
anéanti; je me jugeai au-dessous d'elle; un trait rapide de lumiere
me fit voir que cette proposition étoit un outrage à son amour. Je
m'applaudis dans le fond du cœur de la trouver constamment tendre &
fidelle. Un de mes regards implora mon pardon, tandis que je tâchois de
consoler Lodever, en lui disant que j'avois tout tenté pour qu'il fût
tranquille, & que cela ne dépendoit plus de moi. Lodever avoit les yeux
baissés & gardoit un morne silence. Il ne pouvoit ni rester ni fuir; il
étoit comme enchaîné par une puissance invisible.
Je n'osois plus interroger les regards de Zaka, lorsque tout-à-coup
ses bras s'entrelacerent aux miens; sa bouche pressa mes levres & je
ne fus point maître de résister à mon ravissement. Je rendis à Zaka
ses tendres caresses, & je ne songeai pas assez à dérober à Lodever
le spectacle de mon triomphe. Livré aux transports de mon amante,
j'oubliai mon ami. Trop foible pour soutenir la vue de nos
caresses innocentes & vives, Lodever s'éloigna & s'enfonça dans un bois
sombre.
Sorti de mon ivresse, je me reprochai ma cruauté; j'en témoignois mon
mécontentement à Zaka, qui avoua avoir eu tort. Je courus sur les pas
de Lodever pour l'appaiser, le consoler, & calmer ses maux par les
paroles les plus douces. Il écouta tout ce que je lui dis avec une
froideur que je n'aurois osé attendre après une pareille scene. Il me
répondit avec beaucoup de tranquillité qu'il falloit s'en remettre à
cette derniere décision; je le vis même sourire. Je crus que, frappé de
la tendresse inviolable de Zaka & de l'inutilité de ses poursuites, il
pouvoit renoncer à elle. Ah! si j'eusse mieux connu la dissimulation
terrible des passions dans le cœur des Européens, j'aurois pressenti
que ce calme trompeur, semblable à celui qui précede la tempête,
annonçoit une vengeance sourde & épouvantable.
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