Croiriez-vous, cher chevalier, que, sûr d'être aimé de Zaka, je ne
pus voir sans compassion le trouble qui dévoroit l'ame de mon ami? Je
m'attendris sur son état. Plus j'aimois Zaka, plus je sentois qu'on
devoit l'aimer: je lui pardonnois l'amour qu'il avoit pour elle, parce
que j'éprouvois qu'il étoit impossible de s'en défendre.
Je pouvois, il est vrai, lui reprocher sa conduite mystérieuse, sa
réserve, ses efforts, quoique vainement tentés: mais toutes ces fautes
étoient celles de l'amour; je les excusois, & ne voyois plus que les
combats cruels dont il étoit agité.
Il tomba dans une tristesse sombre que je tâchai vainement d'adoucir
par tous les soins de l'amitié. Que sa douleur muette, que ses regards
qui tomboient languissamment sur Zaka & s'en détournoient avec effort,
firent d'impression sur mon ame! Je n'osai plus être heureux en le
voyant souffrir. Je me reprochois mon bonheur comme un crime: & ayant
l'expérience des maux sensibles qui accompagnent des desirs inutilement
conçus, je me disois que je ne devois pas goûter des plaisirs dont mon
ami & mon compagnon étoit privé. Sa physionomie prenoit chaque jour
quelque chose de plus triste & de plus farouche, & les tourmens de son
cœur se peignoient visiblement sur son visage. Alors je souffris
moi-même de sa situation pénible, & je rêvois aux moyens de l'enlever à
ses privations douloureuses.
Sans doute il avoit lu dans mon cœur mieux que je n'y lisois
moi-même, & il me tint ce discours que j'écoutai sans indignation. Il
n'auroit pas tenu le même langage à tout autre qu'un sauvage.
Cher Zidzem, pardonne, me dit-il; je me sens indigne de ton amitié:
depuis long-tems je t'offense; il faut que je t'ouvre mon cœur:
la dissimulation m'est un fardeau pénible. Ce cœur infortuné
aime ta Zaka, & l'aime jusqu'à la fureur. Vois dans ce cœur déchiré
tous les tourmens de l'amour. Un feu cruel me consume & me pousse vers
le désespoir. Non, je ne cesserai de l'aimer que lorsque je cesserai
d'être. Délivre-toi d'un rival odieux, Zidzem, ôte-moi une vie qui
m'est importune; préserve-moi du crime que dans mon aveuglement je
pourrois commettre. Va, la mort sera pour moi un bienfait; mes jours
ne sont plus qu'un long supplice; je ne veux pas être plus long-tems
ingrat envers mon ami, mon libérateur: c'est assez d'être malheureux,
sans devenir criminel & perfide. Ah, combien je me hais moi-même d'être
ainsi! Mais je suis seul consumé de desirs, tandis que tu reposes dans
les bras de Zaka. Dangereuse Zaka! les feux que tu allumes ne peuvent
s'éteindre. Il falloit ne te pas voir, pour ne point t'adorer. Je n'ai
plus d'autre ressource que la mort contre l'horreur de mon existence, &
c'est l'asyle que j'embrasse. Adieu, mon cher Zidzem. Tes yeux ne
seront plus fatigués de mon aspect coupable; tes oreilles n'entendront
plus mes gémissemens: je vais mourir, puisque je ne puis vivre sans
envier le bien qui t'appartient.
Il prononça ces mots avec un tel désordre, que je craignois à chaque
instant les suites extrêmes de son désespoir. Je fus touché jusqu'aux
larmes après l'avoir entendu. La confiance qu'il me marquoit, cet aveu
sans artifice, sa constance qui paroissoit vaincue & qui frémissoit
de toucher au crime, tout me le rendit plus cher, plus intéressant;
je compatis à ses souffrances, & en l'écoutant je me représentois les
tourmens que j'aurois à endurer si Zaka rejetoit les desirs de mon
amour.
Cet Européen rusé connoissoit bien mon cœur; il sentoit que je
serois capable de tout sacrifier aux pleurs de l'amitié, & que sa
franchise éveilleroit ma générosité. Son tourment n'étoit pas plus
vif que le mien; car si je voulois lui rendre le repos, il me falloit
perdre ma félicité. Choix cruel! l'image de mon ami expirant
me suivoit jusques dans les bras de Zaka. Au comble du bonheur, son
sort me sembloit plus affreux. Zaka étoit tendre, passionnée; mais
je ne goûtois plus le charme de la posséder. Lodever soupiroit en ma
présence, & me faisoit chaque jour l'aveu naïf de ses tourmens. La
résolution que je pris vous étonnera; mais elle me fut inspirée par
la pitié, par la bonté naturelle de mon cœur, par je ne sais quel
sentiment. Je me déterminai à partager avec mon ami la possession de
Zaka.
Vous direz que c'est un acte de générosité de sacrifier sa maîtresse
à son ami, mais que c'est une action vile de la partager avec qui que
ce soit; qu'elle est aussi éloignée de la nature que des mœurs
civilisées; qu'il n'y a pas un animal, soit domestique, soit féroce,
qui ne dispute sa femelle à coups de dents ou à coups de griffes.
J'eus d'autres sentimens dans mon désert: je ne crus pas m'avilir en
obéissant à la pitié. J'aimois Zaka, j'aimois Lodever; je voulois le
bonheur de l'un & de l'autre; mon cœur ne pouvoit se fermer à
leurs soupirs, & j'agissois à la fois par un sentiment de compassion,
d'équité & de tendresse. Je ne connoissois point l'adultere: je faisois
un sacrifice réel. Un sauvage qui met l'honneur dans le courage &
dans la noblesse de l'ame, voit les choses bien autrement qu'un homme
civilisé.
D'un autre côté, je sentois qu'il n'y auroit plus de joie pour moi
dans le monde, en voyant près de moi un homme sans cesse gémissant.
De l'autre, je me représentois le plaisir délicieux de l'arracher au
désespoir, de lui rendre la vie. Je ne perdrai point le cœur de
Zaka, me disois-je; elle m'aimera toujours, & le bonheur de Lodever
n'ôtera rien à la somme du mien. Aucune idée honteuse ne se mêloit à ce
partage.
Cependant, je l'avouerai, mon cœur murmuroit de ce cruel devoir: il
m'en coûta pour surmonter un sentiment jaloux; mais je songeai qu'une
tranquillité générale en seroit le fruit. J'allai exposer mon projet à
Lodever, qui parut très-étonné de ma générosité; car c'est ainsi
qu'il nommoit mes nouveaux desseins. Il m'embrassa en me témoignant la
plus vive reconnoissance, & nous convînmes d'engager Zaka à la cession
la plus rare, scandaleuse sans doute chez les peuples civilisés, mais
qui dans mon désert n'étoit qu'une suite conséquente de mon amitié
pour Lodever, de ma pitié pour ses souffrances, & de mon amour pour la
concorde & la paix.
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