Vous jugerez, cher chevalier, à quel point mon cœur étoit abusé en
sa faveur. Zaka étoit tombée depuis quelque tems dans une mélancolie
profonde. Il me fut aisé d'appercevoir que Lodever étoit amoureux de
Zaka: je savois qu'elle ne le haïssoit pas. Cependant je la voyois dans
une situation pénible. Je frémissois de perdre un cœur sans lequel
je ne pouvois vivre heureux. Je ne savois pas dissimuler, & je voyois
distinctement que Zaka aimoit Lodever. Elle m'avoit déployé son cœur
innocent & sincere, tel que la nature l'avoit formé: je ne pouvois
mettre en doute sa tendresse: il n'y avoit en elle ni trahison, ni
perfidie, j'en étois bien sûr. Les caresses de Zaka étoient trop vives
pour qu'elle pût me trahir; & si le hasard me procura une connoissance
qui me manquoit, je n'en avois pas besoin.
Un soir qu'assise à côté de Lodever elle paroissoit rêveuse, je
me glissai derriere elle pour écouter leur entretien. Ce cœur que
j'avois soupçonné n'étoit retenu dans son amour ni par la honte, ni
par la crainte, mais seulement par un amour plus extrême qu'elle
me portoit. C'étoit sa tendresse pour moi qui la préservoit d'une
infidélité qui sans ce sentiment vainqueur lui auroit peut-être été
chere. Voici les paroles de Zaka; pesez-les.
Pourquoi me tourmentes-tu? disoit-elle; tu sais que je ne te hais
point, mais je ne puis pas t'aimer autant que Zidzem. Zidzem a possédé
mon cœur avant toi, puis-je moins l'aimer? Non; il faut que je
l'aime toujours au même degré. Pourquoi es-tu venu pour nous rendre
tous deux malheureux? Pourquoi t'obstines-tu à me demander ce que je ne
t'accorderai jamais? Contente-toi de l'amour que j'ai pour toi; c'est
bien assez; contente-toi de ce baiser, puisqu'il te fait plaisir; tout
le reste est pour Zidzem: je l'aime avant toi; & si tu ne veux pas me
rendre malheureuse, tu ne me demanderas rien au-delà. Vivons en
bonne intelligence, baise ma main, baise mon col, baise mon front:
mais garde-toi d'aller au-delà; je te rejeterois loin de moi, je ne te
donnerois plus ma main à baiser, car voilà tout ce que je puis faire
pour toi. Je t'aime beaucoup; mais j'aime encore plus Zidzem, parce
qu'il est le premier & que ma fille me dit, quand je la regarde, que je
ne dois point accorder à d'autres ce que je lui ai accordé.
La franchise de Zaka mit en désordre l'éloquence de Lodever; il ne sut
que répondre. Il lui dit, mais d'une voix tremblante, qu'il demandoit à
partager ces précieuses faveurs avec Zidzem, & non à l'en priver; que
je n'en serois pas moins fortuné en l'ignorant; que je ne le saurois
jamais...... Non, dit avec impatience Zaka, lui mettant la main sur
la bouche, cela ne sera pas, je te le dis, n'y pense plus. Je suis à
Zidzem, & non à toi. Baise ma main, baise mon col, baise mon front;
mais tu n'obtiendras rien au-delà. Dis, si tu étois à sa place, y
consentirois-tu? Pourquoi veux-tu faire de la peine à mon cher Zidzem?
N'es-tu pas son ami? Ma fille me dit que je ne dois point t'écouter.
Lodever ne put repliquer; mais il se mit à ses genoux, & employa les
prieres & les instances. Zaka le laissa à ses pieds, soupira, & se
cacha le visage de ses deux mains. Elle lui déclara en gémissant, qu'il
lui en coûtoit beaucoup pour le refuser; qu'il auroit tout à espérer,
si elle ne m'aimoit pas avec la plus forte tendresse; mais qu'elle
m'aimoit par-dessus tout. En prononçant ces mots, elle se précipita
sur lui, fut la premiere à baiser son front, ses yeux, en lui criant:
J'aime Zidzem; prends cela pour te consoler. Je t'aime aussi, je te
promets de t'aimer; mais ne me demande point, je te le répete, ce que
je ne puis t'accorder; contente-toi de ces caresses, & n'offense ni ton
ami ni moi. En disant ces mots, elle serroit sa tête contre son sein, &
lui baisoit le front.
Lodever, enhardi par cet aveu & ses caresses, crut que le moment
de sa victoire étoit arrivé, & tenta quelques efforts. Zaka, sans être
intimidée, se dégagea à l'instant de ses bras, sans trouble, sans
colere, sans reproches & avec un sang froid qui attestoit la paisible
vertu de son ame. Elle s'éloigna sans lui jeter un regard; elle entra
dans une allée sombre, & moi je sortis de l'endroit où j'étois caché.
Je la retrouvai à cinquante pas, & je ne vis sur son front aucun
trouble. Sa victoire ne lui avoit rien coûté: elle m'aborda comme de
coutume; rien n'exprimoit sur son visage la conversation qu'elle venoit
de tenir; elle me tendit la main avec sérénité; & moi qui l'adorois
plus que jamais, je n'étois plus maître de mes mouvemens; je la pressai
dans mes bras; les siens s'ouvrirent pour me recevoir; pressé sur son
sein, je sentis renaître ce premier instant de volupté qui m'avoit
embrasé de tous les feux de l'amour: je m'enivrois du charme de la
retrouver tendre & fidelle. Elle s'abandonna à mes transports; elle
me disoit, dans l'effusion d'un cœur pur & sincere: Je t'aime
avant tout, je t'aime par-dessus tout, sois en sûr. Je ne suis pas
maîtresse de mon cœur, je ne sais si un autre y viendra après toi;
mais je n'aimerai jamais personne comme je t'aime. Et moi qui avois
été témoin des discours & des tentatives de Lodever, n'ayant plus ni
inquiétude, ni jalousie, je me plaisois à considérer cette belle ame
que la nature s'étoit plû à cacher dans un immense désert.
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