CHAPITRE XXI.

Vous jugerez, cher chevalier, à quel point mon cœur étoit abusé en

sa faveur. Zaka étoit tombée depuis quelque tems dans une mélancolie

profonde. Il me fut aisé d'appercevoir que Lodever étoit amoureux de

Zaka: je savois qu'elle ne le haïssoit pas. Cependant je la voyois dans

une situation pénible. Je frémissois de perdre un cœur sans lequel

je ne pouvois vivre heureux. Je ne savois pas dissimuler, & je voyois

distinctement que Zaka aimoit Lodever. Elle m'avoit déployé son cœur

innocent & sincere, tel que la nature l'avoit formé: je ne pouvois

mettre en doute sa tendresse: il n'y avoit en elle ni trahison, ni

perfidie, j'en étois bien sûr. Les caresses de Zaka étoient trop vives

pour qu'elle pût me trahir; & si le hasard me procura une connoissance

qui me manquoit, je n'en avois pas besoin.

Un soir qu'assise à côté de Lodever elle paroissoit rêveuse, je

me glissai derriere elle pour écouter leur entretien. Ce cœur que

j'avois soupçonné n'étoit retenu dans son amour ni par la honte, ni

par la crainte, mais seulement par un amour plus extrême qu'elle

me portoit. C'étoit sa tendresse pour moi qui la préservoit d'une

infidélité qui sans ce sentiment vainqueur lui auroit peut-être été

chere. Voici les paroles de Zaka; pesez-les.

Pourquoi me tourmentes-tu? disoit-elle; tu sais que je ne te hais

point, mais je ne puis pas t'aimer autant que Zidzem. Zidzem a possédé

mon cœur avant toi, puis-je moins l'aimer? Non; il faut que je

l'aime toujours au même degré. Pourquoi es-tu venu pour nous rendre

tous deux malheureux? Pourquoi t'obstines-tu à me demander ce que je ne

t'accorderai jamais? Contente-toi de l'amour que j'ai pour toi; c'est

bien assez; contente-toi de ce baiser, puisqu'il te fait plaisir; tout

le reste est pour Zidzem: je l'aime avant toi; & si tu ne veux pas me

rendre malheureuse, tu ne me demanderas rien au-delà. Vivons en

bonne intelligence, baise ma main, baise mon col, baise mon front:

mais garde-toi d'aller au-delà; je te rejeterois loin de moi, je ne te

donnerois plus ma main à baiser, car voilà tout ce que je puis faire

pour toi. Je t'aime beaucoup; mais j'aime encore plus Zidzem, parce

qu'il est le premier & que ma fille me dit, quand je la regarde, que je

ne dois point accorder à d'autres ce que je lui ai accordé.

La franchise de Zaka mit en désordre l'éloquence de Lodever; il ne sut

que répondre. Il lui dit, mais d'une voix tremblante, qu'il demandoit à

partager ces précieuses faveurs avec Zidzem, & non à l'en priver; que

je n'en serois pas moins fortuné en l'ignorant; que je ne le saurois

jamais...... Non, dit avec impatience Zaka, lui mettant la main sur

la bouche, cela ne sera pas, je te le dis, n'y pense plus. Je suis à

Zidzem, & non à toi. Baise ma main, baise mon col, baise mon front;

mais tu n'obtiendras rien au-delà. Dis, si tu étois à sa place, y

consentirois-tu? Pourquoi veux-tu faire de la peine à mon cher Zidzem?

N'es-tu pas son ami? Ma fille me dit que je ne dois point t'écouter.

Lodever ne put repliquer; mais il se mit à ses genoux, & employa les

prieres & les instances. Zaka le laissa à ses pieds, soupira, & se

cacha le visage de ses deux mains. Elle lui déclara en gémissant, qu'il

lui en coûtoit beaucoup pour le refuser; qu'il auroit tout à espérer,

si elle ne m'aimoit pas avec la plus forte tendresse; mais qu'elle

m'aimoit par-dessus tout. En prononçant ces mots, elle se précipita

sur lui, fut la premiere à baiser son front, ses yeux, en lui criant:

J'aime Zidzem; prends cela pour te consoler. Je t'aime aussi, je te

promets de t'aimer; mais ne me demande point, je te le répete, ce que

je ne puis t'accorder; contente-toi de ces caresses, & n'offense ni ton

ami ni moi. En disant ces mots, elle serroit sa tête contre son sein, &

lui baisoit le front.

Lodever, enhardi par cet aveu & ses caresses, crut que le moment

de sa victoire étoit arrivé, & tenta quelques efforts. Zaka, sans être

intimidée, se dégagea à l'instant de ses bras, sans trouble, sans

colere, sans reproches & avec un sang froid qui attestoit la paisible

vertu de son ame. Elle s'éloigna sans lui jeter un regard; elle entra

dans une allée sombre, & moi je sortis de l'endroit où j'étois caché.

Je la retrouvai à cinquante pas, & je ne vis sur son front aucun

trouble. Sa victoire ne lui avoit rien coûté: elle m'aborda comme de

coutume; rien n'exprimoit sur son visage la conversation qu'elle venoit

de tenir; elle me tendit la main avec sérénité; & moi qui l'adorois

plus que jamais, je n'étois plus maître de mes mouvemens; je la pressai

dans mes bras; les siens s'ouvrirent pour me recevoir; pressé sur son

sein, je sentis renaître ce premier instant de volupté qui m'avoit

embrasé de tous les feux de l'amour: je m'enivrois du charme de la

retrouver tendre & fidelle. Elle s'abandonna à mes transports; elle

me disoit, dans l'effusion d'un cœur pur & sincere: Je t'aime

avant tout, je t'aime par-dessus tout, sois en sûr. Je ne suis pas

maîtresse de mon cœur, je ne sais si un autre y viendra après toi;

mais je n'aimerai jamais personne comme je t'aime. Et moi qui avois

été témoin des discours & des tentatives de Lodever, n'ayant plus ni

inquiétude, ni jalousie, je me plaisois à considérer cette belle ame

que la nature s'étoit plû à cacher dans un immense désert.

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L'homme sauvage · 第 22 / 45 题