Cependant le respectable Azeb voyoit dans l'amertume de son cœur
le dégoût que nous inspiroit notre heureux désert, ainsi que toutes
les folies que nous adoptions de la bouche de l'étranger. Ses larmes
couloient en silence; mais toujours fidele à son premier plan de ne
louer ni blâmer aucune de nos actions, il se contentoit de nous dire
que le bonheur n'étoit pas plus en Europe que dans le lieu que nous
habitions. Il n'osoit contredire ouvertement nos idées, convaincu que
l'opposition réelle aux volontés de l'homme enflamme son indépendance
naturelle & le rend faux, rusé, artificieux. Dans une circonstance
aussi cruelle il se conduisit de même: il attendit que la raison
nous éclairât sur un projet insensé; mais la raison l'a-t-elle
jamais emporté sur le goût vif du sentiment soutenu des prestiges de
l'imagination?
Pervertis que nous étions, nous lui annonçâmes un jour sans
ménagement que nous avions pris la résolution de partager le bonheur
des Européens & de transporter chez eux nos richesses, afin de jouir
sans travail des délices qu'offroient ces climats fortunés. A ces mots,
le malheureux Azeb leva les mains vers le ciel, voulut parler, ne put
que pleurer, se jeta dans les bras de Caboul, & se retira, accablé sous
le poids de sa douleur.
Sa profonde tristesse nous causa quelqu'émotion; mais, ingrats &
dénaturés que nous étions, nous nous familiarisâmes avec ce front
triste, dont les regards baissés accusoient hautement nos folies; la
voix d'un séducteur avoit plus de pouvoir que celle d'un pere. Il
nous prit à l'écart; & ayant prononcé le nom de Lodever, il répandit
sur nous des larmes; il nous représenta l'impossibilité de parvenir
à une colonie Européenne sans un danger manifeste; il nous montra
le sacrifice de notre liberté, de notre repos, fait imprudemment à
la satisfaction d'un vain desir qui s'éteindroit à la premiere
jouissance; il nous assura que ces mêmes trésors qui nous inspiroient
une joie insensée & dont nous avions long-tems ignoré la dangereuse
valeur, étoient la source empoisonnée de cette foule de maux qui
couvroient les royaumes Européens; il nous fit un tableau effroyable de
la violence & de la perfidie réciproque de ceux qui se disputoient les
parcelles de ces métaux.
Il ne nous déguisa pas que des jouissances étoient attachées à
la distribution de ces richesses; mais il nous assura qu'elles
s'écouloient avec rapidité, que nous serions plus malheureux après les
avoir perdues, & que la crainte même de les perdre étoit un supplice.
Il nous dit, hélas! tout ce que nous n'étions pas alors en état de
comprendre.
L'aveu qui lui étoit échappé nous offroit la perspective agréable dont
Lodever nous avoit flattés, & nous lui disions: Nous voulons voir des
pays nouveaux; nous avons besoin de connoître ce qui est au-delà de
notre petit vallon. Lodever nous a peint ce monde comme d'une
grande étendue, & nous voulons voir ces villes, ces peuples, toutes ces
belles choses enfin que font ces hommes & que nous ignorons.
Azeb ne put répondre à nos discours; mais prenant un ton ferme, où
l'accent de la douleur perçoit par intervalles, il nous dit: Vous
êtes jeunes, mes enfans, votre imagination vous abuse: je sens qu'il
me sera impossible d'y mettre un frein; je n'ai voulu & je ne veux que
votre bonheur: si vous croyez le trouver dans un autre monde, vous vous
trompez. Eh bien, abandonnez la terre qui vous a vu naître, abandonnez
un pere qui vous chérit; abandonnez jusqu'au fidele Caboul, cet ami de
ma triste vieillesse; je vous le cede encore; je vivrai, je mourrai
seul dans ces déserts. J'ai su affermir mon ame contre tous les revers.
Je ne prévoyois pas celui-là; mais... m'y voilà disposé.
Le discours de ce bon pere émut nos cœurs; nous nous jetâmes à ses
pieds. O mon pere! vous nous accompagnerez, vous jouirez des
délices qui nous attendent; nous serons tous heureux loin de ce désert.
Si vous connoissiez les jouissances dont Lodever nous a fait le récit!
Venez voir avec nous les objets les plus merveilleux. Vous avouerez
vous-même qu'un autre monde offre à chaque pas des plaisirs qui nous
manquent. Au lieu de nous répondre, Azeb nous embrassa avec un air de
compassion, & se retira d'un pas triste & tremblant.
Azeb avoit convaincu notre esprit, mais non point notre cœur:
nous n'étions plus heureux dans les montagnes de Xarico, parce que
nos desirs enflammés par l'espérance d'autres biens, brûloient de
se satisfaire à quelque prix que ce fût. Je chérissois plus que
jamais Lodever, dont chaque acte étoit pour moi une instruction. Son
industrie facile, son esprit insinuant, tout en lui me plaisoit. Il
est vrai qu'il savoit me flatter avec tant d'art, qu'il m'étoit devenu
presqu'aussi cher que Zaka.
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