Je ne m'étois jamais avisé de dire à Zaka qu'elle étoit belle. Lodever
le lui dit pour la premiere fois, en comparant son teint au coloris
des fleurs, & ses yeux au brillant des étoiles. Zaka reçut cette
louange avec un tel plaisir, que je regrettai fort de n'avoir pas
trouvé cet ingénieux compliment. Je vis que Lodever avoit beaucoup
plus d'esprit que moi, & j'avoue que cela me fit naître dans l'ame un
certain déplaisir. Je voulus faire aussi des comparaisons sur la beauté
de Zaka: mais celles de Lodever eurent le prix; & quand je voulois
jouter avec lui, il en inventoit dix pour une. Zaka se mit même à rire
de quelques-unes de ma composition: ce qui approchoit un peu de la
moquerie.
Je me rappelle que la maniere dont elle reçut mes madrigaux me fit
de la peine. J'aurois voulu avoir mieux dit pour elle que Lodever:
il triomphoit de moi avec un calme qui me donna des mouvemens
d'impatience. Rivaux en poésie sauvage, je souffris d'être vaincu.
Il lui enseigna aussi à placer dans ses cheveux noirs de ces petites
pierres étincelantes qu'il nommoit _diamans_, à en orner ses bras,
ses jambes & son sein, afin de plaire davantage. Réellement, elle me
parut plus charmante sous cet éclat brillant. Il y entre-mêloit des
fleurs, ce qui formoit une espece de diadême sur sa tête; & quand tout
cela étoit arrangé, je me trouvois bien sot de ne l'avoir pas imaginé
le premier. Le génie de Lodever m'imprimoit une sorte de respect, &
je me sentis borné & pauvre en ressources à côté de ses inventions
journalieres.
Il loua mon adresse à la chasse, je lui en sus bon gré: je devins tout
glorieux de cet éloge. Je le lui faisois répéter; il le répétoit, & je
l'en aimois davantage. Je connus l'orgueil d'être loué par un homme
que j'admirois, & je me fatiguois toute la journée d'une maniere
incroyable pour mériter ses louanges qui chatouilloient singuliérement
mon oreille.
Je voulois faire tout ce qu'il faisoit; il m'apprit à jouer au palet,
& je passois des heures entieres à cette futile occupation. Il avoit
deux dés qu'il me faisoit rouler, m'ayant appris à lire les points de
cette figure cubique. Il me faisoit jouer quelques-unes de mes pierres,
& il gagnoit ordinairement; il gagna tant que je ne voulus plus jouer
avec lui, & Zaka fut la premiere à m'en détourner, craignant qu'il ne
les gagnât toutes. J'eus du chagrin d'avoir perdu une portion de mes
pierres brillantes.
Chaque jour il m'enseignoit un jeu nouveau que j'embrassois avec
passion, & la culture du jardin se sentoit de notre oisiveté. Ainsi,
graces à Lodever, nous marchions de folies en folies. Elles se tiennent
par la main; une seule suffit pour amener toutes les autres. D'où nous
venoit ce tissu d'extravagances? Etoit-ce de la bonne & simple nature,
ou des conseils de notre aimable corrupteur?
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