CHAPITRE XIX.

Je ne m'étois jamais avisé de dire à Zaka qu'elle étoit belle. Lodever

le lui dit pour la premiere fois, en comparant son teint au coloris

des fleurs, & ses yeux au brillant des étoiles. Zaka reçut cette

louange avec un tel plaisir, que je regrettai fort de n'avoir pas

trouvé cet ingénieux compliment. Je vis que Lodever avoit beaucoup

plus d'esprit que moi, & j'avoue que cela me fit naître dans l'ame un

certain déplaisir. Je voulus faire aussi des comparaisons sur la beauté

de Zaka: mais celles de Lodever eurent le prix; & quand je voulois

jouter avec lui, il en inventoit dix pour une. Zaka se mit même à rire

de quelques-unes de ma composition: ce qui approchoit un peu de la

moquerie.

Je me rappelle que la maniere dont elle reçut mes madrigaux me fit

de la peine. J'aurois voulu avoir mieux dit pour elle que Lodever:

il triomphoit de moi avec un calme qui me donna des mouvemens

d'impatience. Rivaux en poésie sauvage, je souffris d'être vaincu.

Il lui enseigna aussi à placer dans ses cheveux noirs de ces petites

pierres étincelantes qu'il nommoit _diamans_, à en orner ses bras,

ses jambes & son sein, afin de plaire davantage. Réellement, elle me

parut plus charmante sous cet éclat brillant. Il y entre-mêloit des

fleurs, ce qui formoit une espece de diadême sur sa tête; & quand tout

cela étoit arrangé, je me trouvois bien sot de ne l'avoir pas imaginé

le premier. Le génie de Lodever m'imprimoit une sorte de respect, &

je me sentis borné & pauvre en ressources à côté de ses inventions

journalieres.

Il loua mon adresse à la chasse, je lui en sus bon gré: je devins tout

glorieux de cet éloge. Je le lui faisois répéter; il le répétoit, & je

l'en aimois davantage. Je connus l'orgueil d'être loué par un homme

que j'admirois, & je me fatiguois toute la journée d'une maniere

incroyable pour mériter ses louanges qui chatouilloient singuliérement

mon oreille.

Je voulois faire tout ce qu'il faisoit; il m'apprit à jouer au palet,

& je passois des heures entieres à cette futile occupation. Il avoit

deux dés qu'il me faisoit rouler, m'ayant appris à lire les points de

cette figure cubique. Il me faisoit jouer quelques-unes de mes pierres,

& il gagnoit ordinairement; il gagna tant que je ne voulus plus jouer

avec lui, & Zaka fut la premiere à m'en détourner, craignant qu'il ne

les gagnât toutes. J'eus du chagrin d'avoir perdu une portion de mes

pierres brillantes.

Chaque jour il m'enseignoit un jeu nouveau que j'embrassois avec

passion, & la culture du jardin se sentoit de notre oisiveté. Ainsi,

graces à Lodever, nous marchions de folies en folies. Elles se tiennent

par la main; une seule suffit pour amener toutes les autres. D'où nous

venoit ce tissu d'extravagances? Etoit-ce de la bonne & simple nature,

ou des conseils de notre aimable corrupteur?

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L'homme sauvage · 第 20 / 45 题