CHAPITRE XVIII.

Cet étranger nous enseigna quelques mots d'anglois: il parloit un peu

l'espagnol; de sorte qu'avec le loisir dont nous jouissions, nous pûmes

converser avec assez de facilité.

Je m'accoutumai à voir Lodever étroitement lié avec Zaka; & comme

la paix étoit revenue, je répandois dans le sein de l'étranger tout

le sentiment de ma joie, qu'il sembloit partager. Je le croyois

sincérement mon ami, parce qu'il me l'avoit dit cent fois, & qu'il ne

m'appelloit jamais d'un autre nom. Il applaudissoit au tableau naïf

que je lui faisois de ma félicité, il me suivoit avec une curieuse

complaisance dans tous les détails de mon bonheur. Il m'avoit engagé

à lui conter l'histoire de nos premieres amours, & je l'avois fait

sans m'appercevoir qu'il en tiroit secrétement des inductions sur le

caractere de Zaka.

Chaque jour plus enchanté de l'esprit de Lodever, je me livrois à

lui sans réserve. Trompé par les apparences de la candeur, je croyois

ses caresses sinceres: je suivois les mouvemens de mon cœur; &

aveugle que j'étois, je ne remarquois point que, lorsque j'embrassois

Zaka en sa présence, il devenoit tout-à-coup triste & rêveur. Bon,

simple, confiant, je ne savois interpréter ni son assiduité, ni ses

regards, ni l'espece d'inquiétude qui ne l'abandonnoit pas; ou plutôt

son artifice profond savoit me faire prendre le change sur tous ses

mouvemens. Ils auroient été visibles à des yeux plus exercés que les

miens; mais tout, jusqu'à la violence que se faisoit Zaka pour se

domter, échappoit à ma vue; ma jalousie étoit éteinte; l'amitié m'avoit

rattaché le bandeau de l'amour.

Lodever nous entretenoit fréquemment des peuples de l'Europe, de

leurs loix & de leurs coutumes. Jamais Zaka ne se lassoit d'entendre

ces récits étonnans. Quoi, disoit-elle, il y a tant d'hommes, tant

de maisons, tant d'édifices? Je faisois de mon côté mille questions,

& chaque réponse m'émerveilloit. J'avois peine à concevoir comment

cette fourmilliere d'individus, vivoit sur le même point; & tandis que

Lodever m'expliquoit ces choses incroyables, mon esprit s'élançoit

vers ces cités populeuses, où à chaque pas se présentoit quelqu'objet

intéressant. Quand il me parloit de la hauteur des édifices, & de ceux

qui flottoient sur les eaux, j'étois tenté de croire qu'il se jouoit

de ma crédulité; mais l'explication étoit si bien détaillée, que je ne

pouvois refuser d'ajouter foi à ses discours.

Par degrés je devins curieux de voir par moi-même tant de choses

merveilleuses; & rêvant incessament à ces villes magnifiques, mon

désert perdit de ses attraits. Transporté chaque jour en imagination

chez des peuples puissans, industrieux, polis, je me considérai comme

perdu dans une immense solitude, éloigné des plaisirs & des agrémens de

la vie, ignorant, foible, pauvre. Enfin j'eus de moi-même l'idée qu'un

Européen a d'un sauvage.

Lodever m'insinua le dessein de voyager: il avoit de même préparé

l'esprit de Zaka. Je lui en fis part; & transportée de joie, elle

applaudit à mon projet. Sa curiosité n'étoit pas moins vive que la

mienne, & la nuit elle rêvoit de ce qu'elle avoit entendu pendant le

jour. Lodever disposoit à notre insu, de notre ame; il la manioit à

son gré, maître d'y verser les idées qu'il vouloit y faire naître.

Nous estimions les Européens heureux, parce qu'ils possédoient mille

superfluités dont l'image nous séduisoit, & c'étoit à vivre parmi eux

que nous placions toute notre félicité.

Azeb avoit caché ses trésors dans un endroit particulier, & j'en

ignorois moi-même la valeur. Sur quelques réponses ingénues,

l'artificieux Lodever fit tant par ses interrogations captieuses,

qu'il m'engagea à les lui montrer à l'insu de mon pere. Je ne pus m'en

défendre, malgré une répugnance secrete; mais je n'attachois pas un

grand prix à des ustensiles lourds, d'une couleur jaune, & qui ne nous

servoient à rien.

Lodever vit nos trésors, & il demeura muet d'étonnement & comme

ravi en extase de ce qu'il voyoit. Je me souviens que son visage devint

rouge & enflammé, & que, dans un transport qu'il ne put dissimuler, il

nous embrassa avec une espece de fureur, en nous disant: Oh, que vous

seriez heureux & respectés, si vous possédiez dans mon pays ce qui vous

est inutile ici! Que de jouissances! que de plaisirs! Alors, d'un ton

animé, il nous fit la description des palais que nous habiterions, de

la foule d'esclaves empressés, obéissans au moindre signe; de certains

animaux qui nous transporteroient en un clin-d'œil par-tout où nous

voudrions aller. Il nous parla des voluptés variées & renaissantes

qui nous rappelleroient chaque jour les délices de la vie. Il nous

donna une idée de toutes ces jouissances; & quoique ces idées fussent

confuses, elles nous plûrent néanmoins, soit qu'il les peignît

habilement, soit plutôt parce que nous en portions le germe dans nos

cœurs.

Le tableau de ces félicités que nous pouvions toucher & sentir,

maîtrisa puissamment notre ame. Imprudens! las de notre repos, dupes

de notre imagination qui, pour notre infortune, étoit neuve & vive,

nous crûmes que le pays du bonheur étoit l'Europe, & dans notre erreur

profonde, nous répétions ensemble, Zaka & moi: Oh, quand serons-nous en

Europe, pour y voir ensemble toutes ces merveilles!

Lodever nous persuada que les Européens n'étoient méchans & barbares

qu'au sein de l'Amérique, sur laquelle ils avoient un droit de

conquête, possession qui leur avoit été confirmée par un pape, maître

de tous les empires en qualité de _vicaire de Dieu_; mais que dans

leurs foyers ces mêmes Européens étoient doux, humains, généreux,

bienfaisans.

La plaine que nous avions tant admirée devint triste à nos yeux; car

nos songes nous portoient toutes les nuits dans ces pays fortunés

qu'embellissoit notre desir curieux. Nous éprouvâmes tout l'ennui

qu'apporte une vie uniforme, lorsque notre pensée s'égare dans

des visions. Je respectai ce métal jaune & ces pierres bigarrées qui

jusqu'alors ne m'avoient réjoui que par leur éclat, dès que Lodever

m'eut appris & leur usage & leur suprême utilité.

Autrefois je m'exerçois à friser la surface des eaux avec ces pierres

brillantes; mais dès lors, détestant mon ignorance précédente, & frappé

de repentir, je conservai les plus petites avec le plus grand soin,

comme le gage de mille plaisirs futurs. Lodever en prenoit quelquefois

une, & disoit: Voilà de quoi nourrir vingt personnes pendant six mois

sans cultiver la terre; voilà de quoi faire trotter ces chevaux qui

vous transportent avec tant de rapidité; voilà de quoi assujettir ces

hommes qui se tiennent debout devant vous tandis que vous mangez tout à

votre aise.

Nous avions peine à concevoir que cela pût exister; mais Lodever nous

le disoit d'un ton si persuasif, si ressemblant à la vérité, que je

voyois tout ce qu'il peignoit, & que je jouissois, pour ainsi

dire, des voluptés qu'il m'annonçoit. Ce qui me charmoit encore,

étoit de faire partager à Zaka toutes ces jouissances: elle, de son

côté, songeoit que tout le monde seroit empressé à me servir & à me

plaire. Alors elle se montroit encore plus ardente que moi à serrer ces

petits cailloux brillans. Elle les cacha, elle les enterra, Lodever

lui ayant inspiré l'idée qu'un inconnu pourroit les voir par hasard &

les emporter. Il attachoit un prix infini à ces pierres brillantes;

il les touchoit avec respect; il sembloit les adorer: il nous apprit

à en faire autant. Bientôt nous eûmes un vice de plus, l'avarice,

passion triste, qui rétrécit l'esprit, le rend inquiet, le livre à des

fantômes. Déjà nous avions la crainte de perdre ces trésors que nous

regardions à peine quelques jours auparavant.

[Vignette]

L'homme sauvage · 第 19 / 45 题