J'écoutois les discours de Zaka sans éprouver aucun sentiment jaloux.
Au commencement, ils ne me paroissoient exprimer que la pitié d'un
cœur naïf & compatissant: mais elle les répéta si fréquemment & avec
tant de chaleur, qu'ils me déplûrent autant qu'ils m'avoient charmé.
Je ne sais quelle lueur passa dans mon esprit: je devins inquiet &
taciturne, sans avoir un juste sujet de plaintes. Je parus froid
lorsque Zaka parloit de l'étranger: je ne lui répondis plus; elle en
murmura, & alla jusqu'à me reprocher mon indifférence pour un aussi
beau jeune homme, qui nous donnoit toutes sortes d'instructions. En
effet, il avoit embelli nos petites plantations, & nous avoit donné des
conseils salutaires sur la culture de notre jardin.
Malgré l'attachement que j'avois pour Lodever, il me fut
impossible de domter une certaine aversion; & comme je le voyois
rechercher Zaka, & que celle-ci paroissoit contente de le voir, je
voulus toujours être présent à leurs entretiens. J'observois leurs
moindres mouvemens, & sur-tout je ne quittois plus Zaka.
Déjà les regards que je jetois sur elle portoient l'empreinte du
chagrin qui me dévoroit. O tourment! jamais mon cœur n'avoit rien
souffert de si cruel. Lorsque je voulois l'accabler de reproches, je
pâlissois de honte comme si j'allois commettre une injustice & m'avilir
moi-même. Que cette Zaka si tendre étoit devenue funeste à mon repos!
Je la haïssois, je pense, en l'adorant toujours. Je versois des pleurs
dans l'ombre, & je n'osois manifester une fureur sombre qui m'empêchoit
de jouir de ses caresses.
Je n'osois parler, & j'étois toujours sur le point de délier ma langue
& de me livrer à un sentiment furieux. Quel état horrible! Zaka lut
sans peine dans mon ame déchirée; elle me demanda avec effroi la
cause de ma douleur. Tu la demandes, lui dis-je en pâlissant & dans un
trouble inexprimable, tu la demandes la cause de ma douleur, & c'est
toi-même qui l'es. Pourquoi ne m'aimes-tu plus? Pourquoi souries-tu à
un autre qu'à moi? Tous tes regards m'appartiennent; je ne veux point
que tu regardes l'étranger comme tu le fais. Mérite-t-il mieux que moi
ton amour? Puis, ne suis-je pas le premier que tu as aimé? Ah! si ma
fille savoit parler, elle te reprocheroit ton injustice; elle te diroit
qu'elle est venue au milieu de nous deux, & qu'il n'est plus permis à
l'un & à l'autre d'aller d'un autre côté. Comment veux-tu que ma fille
m'aime un jour, si tu cesses de m'aimer?
A ces reproches, Zaka qui n'avoit point appris à feindre, baissa les
yeux comme une coupable, & les relevant tout-à-coup pleins de honte
& de larmes, elle se jeta dans mes bras. Injuste Zidzem, dit-elle
en soupirant, est-ce un crime que d'avoir un cœur tendre &
compatissant? Depuis quand blâmes-tu dans moi ces sentimens d'amour? Je
ne t'en ai jamais fait un secret. Je t'avouerai encore plus: Lodever
est devenu, après toi & ma fille, celui pour qui je ressens une
inclination plus vive; il m'est plus cher qu'Azeb & Caboul. Je m'en
veux à moi-même de te ravir quelque chose d'une tendresse que je te
dois toute entiere, & cependant je ne puis être tout-à-fait maîtresse
de mon cœur. Non, je ne puis m'empêcher d'aimer cet étranger; mais
je ne l'aime pas encore comme toi: je crains qu'il ne soit venu pour
troubler notre félicité. Je ne crois pas cependant qu'il puisse nous
désunir. Non, cela n'est pas possible: mais si sa vue te fait de la
peine, si tu ne veux pas que je le regarde, fuyons-le, cher Zidzem,
allons planter une cabane plus loin; & quand je ne le verrai plus, je
ne le regarderai plus. Je sens que mon cœur m'emporte malgré moi.
Eh bien, en vivant ensemble avec notre fille, je n'aurai plus aucune
occasion de l'entendre & de le regarder; car je ne veux aimer que
toi, & je gronde mon cœur quand il veut me dire autrement.
Cet aveu naïf me rassura: je fus joyeux de me retrouver seul possesseur
du cœur de Zaka; mais cette joie ne me rendit pas toute ma
tranquillité: je vis Zaka se contraindre, éviter les occasions de se
trouver avec Lodever, & redoubler envers moi de caresses: mais tous
ses mouvemens étoient gênés; son front portoit une certaine mélancolie
que je n'avois pas remarquée auparavant. Au milieu de nos tendres
embrassemens, nous soupirions souvent ensemble; & sans savoir pourquoi,
son nom revenoit parmi nos entretiens. Comme je souffrois moi-même
de la peine de Zaka, & que sa situation avoit répandu quelque chose
de pénible dans notre façon de vivre, je fus le premier à vouloir
rétablir la familiarité qui régnoit. Je le dis à Zaka, je la rendis
maîtresse de ses mouvemens; je voulus que Lodever vécût avec elle comme
par le passé; car je n'avois plus de joie depuis le moment fatal où
je lui avois fait des reproches; il n'y avoit plus de concorde
ni d'agrément dans notre société. Zaka ne rioit plus avec la même
assurance; son badinage étoit moins naturel avec moi. Lodever, de son
côté, n'avoit plus le même empressement. Je me dis à moi-même que,
puisque Zaka m'aimoit, je devois être sûr qu'il n'obtiendroit rien de
ce qui m'étoit réservé. D'après ce plan, je pris Lodever & Zaka par la
main, je les réconciliai; je les priai de vivre en toute liberté, comme
ils avoient fait ci-devant, & de me regarder d'un bon œil dans tous
les instans.
La familiarité revint, Zaka reprit son ton folâtre: elle rioit,
badinoit avec Lodever & j'étois satisfait de la voir si joyeuse.
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