CHAPITRE XVII.

J'écoutois les discours de Zaka sans éprouver aucun sentiment jaloux.

Au commencement, ils ne me paroissoient exprimer que la pitié d'un

cœur naïf & compatissant: mais elle les répéta si fréquemment & avec

tant de chaleur, qu'ils me déplûrent autant qu'ils m'avoient charmé.

Je ne sais quelle lueur passa dans mon esprit: je devins inquiet &

taciturne, sans avoir un juste sujet de plaintes. Je parus froid

lorsque Zaka parloit de l'étranger: je ne lui répondis plus; elle en

murmura, & alla jusqu'à me reprocher mon indifférence pour un aussi

beau jeune homme, qui nous donnoit toutes sortes d'instructions. En

effet, il avoit embelli nos petites plantations, & nous avoit donné des

conseils salutaires sur la culture de notre jardin.

Malgré l'attachement que j'avois pour Lodever, il me fut

impossible de domter une certaine aversion; & comme je le voyois

rechercher Zaka, & que celle-ci paroissoit contente de le voir, je

voulus toujours être présent à leurs entretiens. J'observois leurs

moindres mouvemens, & sur-tout je ne quittois plus Zaka.

Déjà les regards que je jetois sur elle portoient l'empreinte du

chagrin qui me dévoroit. O tourment! jamais mon cœur n'avoit rien

souffert de si cruel. Lorsque je voulois l'accabler de reproches, je

pâlissois de honte comme si j'allois commettre une injustice & m'avilir

moi-même. Que cette Zaka si tendre étoit devenue funeste à mon repos!

Je la haïssois, je pense, en l'adorant toujours. Je versois des pleurs

dans l'ombre, & je n'osois manifester une fureur sombre qui m'empêchoit

de jouir de ses caresses.

Je n'osois parler, & j'étois toujours sur le point de délier ma langue

& de me livrer à un sentiment furieux. Quel état horrible! Zaka lut

sans peine dans mon ame déchirée; elle me demanda avec effroi la

cause de ma douleur. Tu la demandes, lui dis-je en pâlissant & dans un

trouble inexprimable, tu la demandes la cause de ma douleur, & c'est

toi-même qui l'es. Pourquoi ne m'aimes-tu plus? Pourquoi souries-tu à

un autre qu'à moi? Tous tes regards m'appartiennent; je ne veux point

que tu regardes l'étranger comme tu le fais. Mérite-t-il mieux que moi

ton amour? Puis, ne suis-je pas le premier que tu as aimé? Ah! si ma

fille savoit parler, elle te reprocheroit ton injustice; elle te diroit

qu'elle est venue au milieu de nous deux, & qu'il n'est plus permis à

l'un & à l'autre d'aller d'un autre côté. Comment veux-tu que ma fille

m'aime un jour, si tu cesses de m'aimer?

A ces reproches, Zaka qui n'avoit point appris à feindre, baissa les

yeux comme une coupable, & les relevant tout-à-coup pleins de honte

& de larmes, elle se jeta dans mes bras. Injuste Zidzem, dit-elle

en soupirant, est-ce un crime que d'avoir un cœur tendre &

compatissant? Depuis quand blâmes-tu dans moi ces sentimens d'amour? Je

ne t'en ai jamais fait un secret. Je t'avouerai encore plus: Lodever

est devenu, après toi & ma fille, celui pour qui je ressens une

inclination plus vive; il m'est plus cher qu'Azeb & Caboul. Je m'en

veux à moi-même de te ravir quelque chose d'une tendresse que je te

dois toute entiere, & cependant je ne puis être tout-à-fait maîtresse

de mon cœur. Non, je ne puis m'empêcher d'aimer cet étranger; mais

je ne l'aime pas encore comme toi: je crains qu'il ne soit venu pour

troubler notre félicité. Je ne crois pas cependant qu'il puisse nous

désunir. Non, cela n'est pas possible: mais si sa vue te fait de la

peine, si tu ne veux pas que je le regarde, fuyons-le, cher Zidzem,

allons planter une cabane plus loin; & quand je ne le verrai plus, je

ne le regarderai plus. Je sens que mon cœur m'emporte malgré moi.

Eh bien, en vivant ensemble avec notre fille, je n'aurai plus aucune

occasion de l'entendre & de le regarder; car je ne veux aimer que

toi, & je gronde mon cœur quand il veut me dire autrement.

Cet aveu naïf me rassura: je fus joyeux de me retrouver seul possesseur

du cœur de Zaka; mais cette joie ne me rendit pas toute ma

tranquillité: je vis Zaka se contraindre, éviter les occasions de se

trouver avec Lodever, & redoubler envers moi de caresses: mais tous

ses mouvemens étoient gênés; son front portoit une certaine mélancolie

que je n'avois pas remarquée auparavant. Au milieu de nos tendres

embrassemens, nous soupirions souvent ensemble; & sans savoir pourquoi,

son nom revenoit parmi nos entretiens. Comme je souffrois moi-même

de la peine de Zaka, & que sa situation avoit répandu quelque chose

de pénible dans notre façon de vivre, je fus le premier à vouloir

rétablir la familiarité qui régnoit. Je le dis à Zaka, je la rendis

maîtresse de ses mouvemens; je voulus que Lodever vécût avec elle comme

par le passé; car je n'avois plus de joie depuis le moment fatal où

je lui avois fait des reproches; il n'y avoit plus de concorde

ni d'agrément dans notre société. Zaka ne rioit plus avec la même

assurance; son badinage étoit moins naturel avec moi. Lodever, de son

côté, n'avoit plus le même empressement. Je me dis à moi-même que,

puisque Zaka m'aimoit, je devois être sûr qu'il n'obtiendroit rien de

ce qui m'étoit réservé. D'après ce plan, je pris Lodever & Zaka par la

main, je les réconciliai; je les priai de vivre en toute liberté, comme

ils avoient fait ci-devant, & de me regarder d'un bon œil dans tous

les instans.

La familiarité revint, Zaka reprit son ton folâtre: elle rioit,

badinoit avec Lodever & j'étois satisfait de la voir si joyeuse.

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L'homme sauvage · 第 18 / 45 题