CHAPITRE XVI.

Pendant son absence j'essayai quelques mots espagnols que mon pere

m'avoit appris. Je voulois le rassurer, & lui dire qu'il n'avoit rien

à craindre de nous. Il étoit tout tremblant, malgré notre zele & nos

soins. Je compris par ses réponses & ses gestes qu'il venoit d'échapper

à l'esclavage tyrannique des Espagnols.

Zaka revint en peu de tems, hors d'haleine, accompagnée d'Azeb & de

Caboul. Elle avoit hâté leurs pas avec la plus vive chaleur. Nous

transportâmes l'étranger dans notre demeure avec beaucoup de peine.

Azeb connoissoit les herbes salutaires, propres à le guérir, & dont la

nature avoit gratifié notre désert. Il les appliqua sur les plaies de

l'infortuné; il l'assura que dans peu il seroit guéri.

Comme Azeb entendoit parfaitement l'espagnol, l'étranger lui

apprit en cette langue qu'il étoit Anglois; qu'il avoit été fait

prisonnier par les Espagnols, & réduit par eux au plus affreux

esclavage. Enseveli vivant dans les gouffres de la terre pour fournir

de l'or à ses insatiables tyrans, las de leur joug & de leurs outrages,

il s'étoit échappé, aimant mieux trouver la mort dans les déserts que

de l'attendre parmi ces barbares. En gravissant le long des précipices,

son pied mal assuré l'avoit fait rouler; & sans un quartier de rocher,

auquel il s'étoit retenu, il périssoit. Il étoit si foible qu'il ne

pouvoit nous exprimer sa reconnoissance qu'en nous serrant les mains.

Zaka étoit attendrie de sa douleur, & moi j'étois tout ému de ce qu'il

exaltoit si fort un service que je n'avois regardé que comme un devoir.

Je rougissois des louanges qu'il donnoit à notre humanité.

Quelques jours après qu'il eut repris ses forces, il nous fit le

tableau des cruautés que les Espagnols exerçoient contre les malheureux

destinés à creuser la terre pour en tirer ce métal si funeste au

monde. Il le fit avec des traits si animés, que nous fondîmes tous en

larmes. Sont-ce des hommes, m'écriai-je, qui traitent ainsi des hommes!

La nature a-t-elle caché dans leur cœur la rage des bêtes féroces!

Combien ne sommes-nous pas heureux d'être séparés de pareils barbares!

Zaka toute tremblante, pressant ma fille dans ses bras, se refugioit

dans mon sein. O Zidzem! disoit-elle, sommes-nous loin de ces monstres?

Je ne veux plus que tu mettes le pied hors de cette enceinte: ils

t'enleveroient pour être leur esclave. Choisis plutôt la mort. Oui,

Zidzem, tue-moi de ta main avant que.... Elle retomboit dans mes bras

foible & décolorée.

Le plaisir d'être échappé à leurs mains féroces se déployoit tout

entier sur le front de l'étranger; & ce plaisir si vif, qu'il ne nous

déroboit pas, fut la plus douce récompense de notre pitié. Par la joie

que j'éprouvois intérieurement, je sentis que j'avois fait une action

agréable à Dieu; je me reconnus bon, ce qui me fit un souverain

plaisir. Je pleurois, non sans volupté, car j'étois attendri sur

le sort de cet Anglois, & j'éprouvai que l'on ne secourt point son

semblable sans en être récompensé dans la partie la plus intime de

notre être.

Je conçus bientôt une vive inclination pour cet Anglois. Il étoit d'une

figure agréable, & un peu plus âgé que moi. Je souhaitai qu'il n'eût

aucun des vices communs aux Espagnols. Combien je me promis d'agrémens

dans sa société! Le croiriez-vous, cher chevalier? j'avois soupiré plus

d'une fois après un ami, c'est-à-dire, après un jeune homme de mon âge

& de mon caractere, avec lequel je pusse converser familiérement & sans

gêne. J'avois un besoin de découvrir à quelqu'un toutes mes pensées

secretes, & de lui faire part sans réserve de ma joie, de mes chagrins,

de toutes ces petites choses si intéressantes à dire quand c'est la

confiance qui les reçoit.

Le cœur de l'homme goûte une sorte de volupté lorsqu'il lui

est permis de s'épancher librement: c'est un doux besoin, & ce besoin

je l'ai assez vivement ressenti. J'aimois assurément Zaka autant qu'on

peut aimer, & cependant il me restoit auprès d'elle des momens qui

n'étoient pas remplis; ma raison cherchoit un être qui pût éclairer la

mienne; il me manquoit le plaisir de la familiarité. L'amour est un feu

actif: il épuise l'ame, & c'est après ses jouissances qu'il est doux

de se reposer dans le calme paisible de l'amitié. Après avoir senti

vivement, on aime, je crois, à raisonner ses sensations, à se rendre

compte de ce qu'on a éprouvé, à interroger autrui, à lui communiquer le

récit de sa propre félicité. Je cherchois cet ami. Azeb, par son âge

& le respect que je lui portois, ne pouvoit être ni mon égal ni mon

confident: je sentois que ce que j'avois à dire ne pouvoit pas être

déposé dans le sein d'un vieillard. Caboul, quoique doué d'un cœur

excellent, n'avoit pas un esprit assez ouvert pour pouvoir m'intéresser

pleinement. D'ailleurs, il me paroissoit absolument impassible.

Ce charme mutuel de l'amitié, si long-tems desiré, je me le promis

avec cet Anglois. Tout ce qu'il me disoit me le rendoit cher: il

m'instruisoit, il m'éclairoit; j'avois soif de sa conversation; il

devint mon ami, mon ami inséparable. J'épanchois dans son cœur tout

ce qui étoit dans le mien. Je lui fis part de mes plaisirs, de mes

peines; je n'avois rien de caché pour lui: je lui parlois de Zaka, &

c'étoit pour moi un contentement profond d'embrasser mon amante & d'en

parler à mon ami.

Ainsi je n'avois pas encore connu le nom de l'amitié, que j'avois senti

cette noble passion. Je m'y livrai avec un penchant qui n'admettoit

aucune réserve, & je me félicitois du plaisir nouveau qui alloit

embellir notre séjour. Pour le coup, je sentis qu'il ne me manquoit

plus rien: j'avois su placer toutes les affections de mon ame, & je

puis protester que ce que l'on appelle ambition, gloire, desir de la

renommée, desir du pouvoir, je puis attester, dis-je, que ces

passions m'étoient parfaitement inconnues. J'étois heureux par l'amour,

l'amitié, la confiance, la douce égalité; & mes desirs ne s'égarerent

pas au-delà.

Zaka sentoit encore mieux que moi le mérite de l'étranger: elle

l'écoutoit avec intérêt; elle m'exaltoit souvent le bonheur que nous

avions de le posséder. Avide de recueillir toutes ses paroles, elle

l'interrogeoit sans cesse; & infatigable dans sa curiosité, elle

sembloit craindre de le fatiguer de ses questions répétées, autant

qu'elle lui savoit gré de sa complaisance à y répondre.

Je marque ici l'origine & les progrès du zele qu'elle conçut pour

l'étranger, afin que l'on puisse mieux juger de son ame. Déjà familiere

avec lui, elle l'appelle à ses côtés, lui commande, & demeure muette

lorsqu'il parle. Elle vante son éloquence, & me fait taire lorsque

je veux l'interrompre par une question subite. Il lui seroit inutile

de déguiser le feu qu'elle met dans ses discours & ses actions,

& elle ne songe pas à le dissimuler. Elle ne cherche peut-être pas

encore à lui plaire; mais ses regards disent assez que l'étranger lui

plaît. Elle me tire quelquefois à part, & me dit en secret: Zidzem,

regarde comme il est beau; regarde ses longs cheveux blonds & flottans,

& ces yeux bleus si vifs: tous les Européens sont-ils aussi beaux

que lui? Quel dommage qu'ils soient si barbares! Comment se peut-il

que des hommes d'une si belle physionomie tuent, égorgent, brûlent?

Que j'aimerois à demeurer au milieu d'eux, s'ils n'étoient pas aussi

méchans! Le pauvre Lodever [c'étoit le nom de l'Anglois] ne ressemble

sûrement pas à ceux dont il nous parle; il a souffert par eux, il les

déteste, il vivra toujours avec nous. Ah! Zidzem, dis-moi, si dans

son pays il a laissé une amante, qu'elle doit être malheureuse! Qu'en

dis-tu, cher Zidzem? Songes-tu combien mon cœur auroit à souffrir,

s'il falloit que je vécusse séparée de toi?

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L'homme sauvage · 第 17 / 45 题