Le plaisir d'observer la nature, nous attiroit souvent vers la belle
plaine, ou plutôt nous aimions à revoir ces mêmes lieux où, pour la
premiere fois, nous avions connu le bonheur. Ma fille, presque toujours
dans les bras de Zaka, étoit devenue notre compagne inséparable. Les
moindres progrès qu'elle faisoit en déployant ses facultés naissantes,
nous transportoient d'une joie folle; nous lui parlions comme si elle
avoit pu nous répondre, & le sourire de sa bouche enfantine étoit d'une
éloquence dont rien n'approchoit.
J'avoue que, sans négliger Azeb, je l'écoutois moins: j'interrompois
quelquefois la conversation la plus sérieuse, pour voler au berceau de
ma fille, dès que j'entendois un de ses cris. J'avoue que j'aimois plus
ma fille que je n'aimois mon pere. N'est-ce pas ainsi que l'a voulu la
nature? Elle a placé la tendresse la plus vive dans le cœur des
parens, comme le soutien de la race humaine; elle n'a point enflammé le
cœur des enfans d'un pareil amour, peut-être parce que les parens
peuvent se passer de la tendresse de leurs enfans, & que les enfans ne
peuvent se passer de la tendresse de leur pere. Azeb lui-même se levoit
vingt fois pour surveiller ma fille; & quand nous l'emportions dans nos
promenades lointaines, il paroissoit chagrin ou jaloux. Caboul, dont le
caractere étoit froid & tranquille, avoit pris une si forte affection
pour cette enfant, qu'elle ne quittoit les bras de sa mere que pour
passer dans les siens, & chacun lui murmuroit à l'oreille son langage
particulier.
Nous avions découvert, pour aller à la belle-plaine, un sentier moins
pénible, & nos pas mille fois imprimés l'avoient rendu commode. Sans la
crainte d'Azeb, qui ne pouvoit oublier les cruautés des Espagnols, nous
eussions abandonné le creux de nos rochers pour ces plaines agréables.
Il nous permettoit seulement de nous y promener, sachant que les
Espagnols s'étoient éloignés.
Un jour que nous avions hasardé une promenade plus longue & que nous
marchions sur la côte d'un rocher, nous entendîmes les cris d'un homme
qui imploroit du secours. A cette voix lamentable, nous nous regardâmes
avec étonnement: la crainte & la pitié combattirent dans nos cœurs.
Fuirions-nous? volerions-nous au secours de la voix souffrante? Les
cris continuoient; Zaka s'écria la premiere, & l'œil déjà humide:
Ah! courons, cher Zidzem. N'entends-tu pas qu'il souffre? Elle prit
sa fille, fardeau toujours léger entre ses bras, & nous courûmes
vers les rochers d'où partoient les cris douloureux: nous cherchâmes
de tous côtés, & nous apperçûmes un homme qui étoit tombé dans une
profondeur entre des roches escarpées, & qui faisoit de vains efforts
pour remonter. Je m'avançai sur le bord, & roulant quelques pas, je lui
tendis la main. Zaka me dirigeoit de la voix; elle fit plus, elle posa
son enfant, & se laissant glisser, parvint jusqu'à l'endroit où
l'homme rampoit sur les mains, blessé & sanglant.
Il fallut toute notre adresse & tout notre courage pour le tirer de
cette situation pénible. Je faillis à perdre la vie en sauvant la
sienne; mais lui-même hésitoit à nous donner la main, nous regardant
sans doute comme des ennemis qui venoient pour lui ôter la vie. Il
étoit habillé, & nous étions nus.
Nous lui fîmes mille signes d'amitié & de compassion pour dissiper
son effroi, & sans doute il lut sans peine sur notre visage toute la
sensibilité de notre ame. A son habillement, nous conjecturâmes que
c'étoit un de ces Espagnols qu'Azeb nous avoit peints tant de fois
avec les couleurs les plus défavorables; mais la pitié, plus forte que
la réflexion, ne nous permit pas d'examiner si nous devions suspendre
notre assistance.
Nous le tirâmes de ce précipice, & à peine fut-il parvenu au sommet,
qu'il occupa notre attentive curiosité. Zaka oublia un instant
de reprendre sa fille, & ne pouvoit rassasier sa vue de ce nouvel
objet: elle examina dans le plus grand détail sa figure, la forme de
ses habillemens; elle n'en pouvoit croire ses yeux, & malgré cela elle
étoit encore plus adroite que moi à laver, à panser les plaies, à
ménager la douleur de ce malheureux étranger.
Il y eut combat entre nous pour celui qui iroit chercher Azeb & Caboul;
car l'étranger étoit blessé au pied, & pour marcher il avoit besoin de
deux points d'appui.
Zaka, qui ne s'étoit jamais montrée rebelle à aucun de mes desirs,
vouloit que ce fût moi qui allasse chercher Azeb & Caboul. Il me fallut
employer le ton de la priere, & puis de l'autorité, pour qu'elle se
déterminât à m'obéir. J'apperçus de la contrainte dans son obéissance,
& ce ne fut que long-tems après que cette remarque passagere redevint
vivante dans ma mémoire.
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