Vous m'avez vu heureux jusqu'ici, cher chevalier; mon sort va changer.
Que n'ai-je toujours vécu dans ce désert, inconnu au reste des hommes!
L'amitié seule peut m'engager à continuer; ma douleur renaît au seul
nom de Zaka, & son souvenir renouvelle des larmes dont la source ne
peut tarir.
Je ne disconviens pas des avantages que j'ai retirés de mon infortune;
mais qu'ils m'ont coûté cher! J'ai été plus éclairé; mais j'ai perdu
le bonheur. La lueur qui me guidoit étoit foible; mais les sciences
orgueilleuses ne m'en ont guere plus appris. Tous les progrès de la
civilisation ne m'ont apporté quelques jouissances de plus que pour
me donner des idées contentieuses & pénibles. J'ai souvent regretté
mon désert; quelqu'un dira que je ne regrette que mon jeune âge. Mais
pourquoi ma mémoire me fait-elle vivre incessamment dans ce séjour
où ma vie étoit simple & laborieuse, & où les moindres commodités
des arts m'étoient étrangeres? J'ai connu les plaisirs des villes,
& ils n'ont fait qu'effleurer mon ame; toutes les recherches de la
gourmandise n'ont jamais apporté à mon palais la saveur d'une racine
arrachée de la main de Zaka & que nous partagions ensemble.
Et toi, malheureuse amante! dirai-je, malheureuse sœur! toi qui fis
le tourment de ma vie après en avoir été le charme; si la tyrannie,
si la superstition, les chagrins n'ont point abrégé tes jours; si tu
donnes une larme à ma mémoire; si tu te rappelles les destins de nos
premiers ans, la paix & la volupté qui remplissoient nos cœurs...
Que dis-je! oublions nous, chere Zaka; nous nous sommes trouvés
criminels sans le savoir; nous avons offensé des loix que nous ne
connoissions pas; nous n'avions pas prévu que la société rejeteroit des
liens qui n'avoient éveillé en nous aucun remords. Jamais l'idée de
crime ne s'étoit offerte à notre imagination: nous nous aimions
sous le regard du ciel; nous étions chastes aux yeux de la nature
entiere. Ah! quel cœur désormais osera s'assurer d'être innocent ou
coupable?
[Vignette]