CHAPITRE XIII.

Je vivois content, & j'imaginois qu'ainsi s'écouleroit le reste de ma

vie, lorsqu'un accident imprévu vint troubler ma félicité. Zaka changea

tout-à-coup: les couleurs de son teint pâlirent; elle perdit l'appétit;

son sommeil étoit agité; au milieu d'une course légere, ses jambes se

refusoient à la porter. Le changement de son humeur m'alarma encore

plus que celui de sa santé: elle devint triste, capricieuse; elle se

refusoit aux plaisirs qu'elle avoit jusques là goûtés avec autant de

ravissement que moi; & lorsque je m'en plaignois, elle me disoit avec

un ton qui exprimoit à la fois l'amour & le regret, qu'elle en ignoroit

la cause, mais que j'étois toujours ce qu'elle avoit de plus cher dans

la nature.

Je jugeai qu'elle étoit malade; & voulant la soulager, j'exprimois le

suc des végétaux que je connoissois pour être salutaires à l'homme,

& je le lui faisois boire. J'allois sur le haut des rochers

chercher des racines & des fruits qui pussent lui redonner l'appétit, &

je priois le grand Être de lui rendre la santé.

Sa santé ne revenoit point: toujours les mêmes caprices; de sorte que

je ne reconnoissois plus ma Zaka. Je n'osois m'en plaindre à Azeb ni à

Caboul; je n'aurois même su comment leur en parler. Je ne sais quelle

mélancolie l'occupoit: elle dormoit lorsque j'aurois voulu la voir

éveillée; elle étoit éveillée lorsque j'aurois voulu dormir. Nous ne

nous accordions plus. Je ne savois à quoi attribuer ce changement de

caractere. Quelquefois ses caresses me dédommageoient de ses caprices

désordonnés; & je m'imaginois avoir perdu ma Zaka, lorsqu'elle revenoit

à moi avec plus de tendresse.

Elle se plaignoit toujours, & je ne savois plus que faire pour la

guérir. Les mêmes symptomes de tristesse & de mélancolie duroient

encore: mes soins étoient sans effet, lorsque, lassé de son goût

dépravé, je lui en fis des reproches. Alors elle pleura

abondamment; & un soir que j'étois couché près d'elle, elle porta ma

main sur son flanc, & me dit d'écouter. Je sentis un point saillant:

aussi-tôt je pâlis, & je lui dis: O ma chere Zaka! je vois ce que tu

as; tu as avalé un lézard. Il y a quatre mois que, dormant sous un

palmier, j'en pris un qui m'étoit déjà entré dans la bouche. Je ne

sais, dit-elle, je n'ai point avalé de lézard; mais je sens là comme

s'il y en avoit un: c'est lui qui me rend triste & inquiete. Oui,

repris-je, que veux-tu que ce soit? J'ai toujours détesté ces lézards.

A quoi sont-ils bons? Alors, me levant, je me mis à tuer tous les

lézards que je rencontrois: chose que je n'avois pas encore faite.

A table, un lézard familier étant venu, je le tuai en présence d'Azeb,

qui me regarda d'un œil sévere, car il ne m'avoit jamais vu faire

pareille action, & je lui dis: _c'est que Zaka a avalé un lézard qui

remue dans son ventre, & que je veux les exterminer tous_. Azeb regarda

Zaka & se tut.

Rien n'égaloit mon chagrin de voir Zaka souffrir; & comme je

m'imaginois qu'un lézard en étoit la cause, je m'échappai jusqu'à dire

une fois devant Azeb: Pourquoi y a-t-il des lézards dans le monde? La

grande Intelligence auroit bien dû ne les pas créer. Azeb me répondit:

Tais-toi, petite intelligence, vermisseau de terre; tu le sauras un

jour, quand tu en seras digne, car aujourd'hui tu es un insensé. Il me

dit ces mots d'un ton si grave qu'il m'en imposa; il m'auroit fallu une

raison plus exercée pour comprendre que le mal physique entroit dans le

plan de la création, & que l'Auteur de toutes choses, par des ressorts

inconnus à notre ignorance, faisoit tout servir à l'accomplissement de

ses décrets & de notre bonheur.

Le ventre de Zaka grossissoit, & je me confirmois dans l'idée qu'un

lézard occasionnoit sa maladie, la rendoit triste & pesante, & que ce

lézard vivoit dans ses entrailles à ses dépens. Cela me mit dans une

telle fureur que je ne pouvois entendre prononcer le nom d'un

lézard sans une colere interne. Or, le prétendu lézard la tourmentoit

étrangement. Azeb gardoit toujours un profond silence.

Je rêvois au moyen de détruire la race des lézards, lorsqu'au bout de

quelques mois je trouvai Zaka que je venois de quitter, au bord d'une

fontaine, évanouie & presque baignée dans son sang. En m'approchant

pour la secourir j'apperçus une petite créature que je pris & qui me

causa la plus violente surprise. Son regard sembloit me dire: _Je suis

à toi_. Je réfléchis un instant pour savoir si elle étoit tombée du

ciel ou si elle étoit sortie du sein de la terre, & je vis clairement

que cette créature ne pouvoit appartenir qu'à Zaka. Alors je la baisai,

je la tenois entre mes bras, & mon cœur tressailloit d'alégresse.

En levant les yeux, je vis de loin Azeb; & l'appellant de toute ma

force, je lui présentai cet enfant, en m'écriant avec transport: _Nous

sommes quatre!_ Hélas! j'oubliois le bon Caboul, non par insensibilité,

mais parce qu'il n'entroit point dans la sphere de mes tendres

affections.

_Oui, nous sommes quatre_, reprit Azeb qui accourut avec la sollicitude

paternelle peinte sur le visage; & prenant l'enfant de mes mains, il

s'approcha de Zaka, lui donna les soins qui lui étoient nécessaires,

la lava dans la fontaine, tandis que, dans un silence stupide, je le

regardois sans savoir quel étoit son dessein.

J'étois partagé entre la joie & l'étonnement; je m'emparai de la

petite créature, & je crus reconnoître les traits de Zaka visiblement

empreints sur son visage. Je la baisai, & mon cœur connut des

mouvemens encore plus doux que ceux de l'amour. Enfin je sentis que

j'aimois un autre être autant que Zaka, & je m'écriai: Elle est à moi,

je ne m'en sépare plus. Ses cris remuerent mon ame, & dans ce moment je

crus qu'elle avoit toujours été avec moi, parce que je me disois que je

ne pouvois plus l'abandonner. En effet, mon cœur se fondoit auprès

d'elle, & je tournois autour de la mere & de la fille sans savoir

ce que je faisois.

Que Zaka étoit attendrissante! Son regard me redemanda la petite

créature; elle l'approcha de sa mamelle: quelle surprise, quand je

vis sa bouche enfantine s'attacher à ce sein que j'avois couvert

de baisers! Je demeurai en extase, je n'osois plus respirer: je

contemplois ce spectacle nouveau. Jamais Zaka ne me parut si belle: je

conçus pour elle un respect qui redoubla mon amour. Les baisers qu'elle

donnoit à l'enfant me sembloient une dette que je devois acquitter.

Je ne savois laquelle des deux m'étoit la plus chere, & ma tendresse

partagée en étoit plus forte. Je reportois à la petite créature toutes

les caresses que je recevois de Zaka, & Zaka m'en payoit encore. Mon

cœur suffisoit à peine au torrent délicieux dont il étoit inondé.

Que d'agrément, que de naïveté, que de mollesse, lorsqu'elle allaitoit

sa fille, lorsque je la voyois se jouer & sourire sur le sein découvert

de sa mere qui devenoit enfant elle-même! Elle la caressoit de

maniere à me faire sentir des voluptés inexprimables; elle l'invitoit à

prendre sa mamelle; ensuite appellant le sommeil par un murmure doux,

long & uniforme, elle l'endormoit. Alors j'imposois silence à toute la

nature; je chassois Azeb & Caboul; j'aurois voulu faire taire le vent.

Lorsque ses tendres paupieres se fermoient, privé du spectacle gracieux

de ses ris & de ses mouvemens, je craignois qu'elle ne se réveillât

plus; mais quand elle sortoit du sommeil, je croyois la voir pour la

premiere fois, telle que je l'avois rencontrée au bord de la fontaine.

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L'homme sauvage · 第 14 / 45 题