Je vivois content, & j'imaginois qu'ainsi s'écouleroit le reste de ma
vie, lorsqu'un accident imprévu vint troubler ma félicité. Zaka changea
tout-à-coup: les couleurs de son teint pâlirent; elle perdit l'appétit;
son sommeil étoit agité; au milieu d'une course légere, ses jambes se
refusoient à la porter. Le changement de son humeur m'alarma encore
plus que celui de sa santé: elle devint triste, capricieuse; elle se
refusoit aux plaisirs qu'elle avoit jusques là goûtés avec autant de
ravissement que moi; & lorsque je m'en plaignois, elle me disoit avec
un ton qui exprimoit à la fois l'amour & le regret, qu'elle en ignoroit
la cause, mais que j'étois toujours ce qu'elle avoit de plus cher dans
la nature.
Je jugeai qu'elle étoit malade; & voulant la soulager, j'exprimois le
suc des végétaux que je connoissois pour être salutaires à l'homme,
& je le lui faisois boire. J'allois sur le haut des rochers
chercher des racines & des fruits qui pussent lui redonner l'appétit, &
je priois le grand Être de lui rendre la santé.
Sa santé ne revenoit point: toujours les mêmes caprices; de sorte que
je ne reconnoissois plus ma Zaka. Je n'osois m'en plaindre à Azeb ni à
Caboul; je n'aurois même su comment leur en parler. Je ne sais quelle
mélancolie l'occupoit: elle dormoit lorsque j'aurois voulu la voir
éveillée; elle étoit éveillée lorsque j'aurois voulu dormir. Nous ne
nous accordions plus. Je ne savois à quoi attribuer ce changement de
caractere. Quelquefois ses caresses me dédommageoient de ses caprices
désordonnés; & je m'imaginois avoir perdu ma Zaka, lorsqu'elle revenoit
à moi avec plus de tendresse.
Elle se plaignoit toujours, & je ne savois plus que faire pour la
guérir. Les mêmes symptomes de tristesse & de mélancolie duroient
encore: mes soins étoient sans effet, lorsque, lassé de son goût
dépravé, je lui en fis des reproches. Alors elle pleura
abondamment; & un soir que j'étois couché près d'elle, elle porta ma
main sur son flanc, & me dit d'écouter. Je sentis un point saillant:
aussi-tôt je pâlis, & je lui dis: O ma chere Zaka! je vois ce que tu
as; tu as avalé un lézard. Il y a quatre mois que, dormant sous un
palmier, j'en pris un qui m'étoit déjà entré dans la bouche. Je ne
sais, dit-elle, je n'ai point avalé de lézard; mais je sens là comme
s'il y en avoit un: c'est lui qui me rend triste & inquiete. Oui,
repris-je, que veux-tu que ce soit? J'ai toujours détesté ces lézards.
A quoi sont-ils bons? Alors, me levant, je me mis à tuer tous les
lézards que je rencontrois: chose que je n'avois pas encore faite.
A table, un lézard familier étant venu, je le tuai en présence d'Azeb,
qui me regarda d'un œil sévere, car il ne m'avoit jamais vu faire
pareille action, & je lui dis: _c'est que Zaka a avalé un lézard qui
remue dans son ventre, & que je veux les exterminer tous_. Azeb regarda
Zaka & se tut.
Rien n'égaloit mon chagrin de voir Zaka souffrir; & comme je
m'imaginois qu'un lézard en étoit la cause, je m'échappai jusqu'à dire
une fois devant Azeb: Pourquoi y a-t-il des lézards dans le monde? La
grande Intelligence auroit bien dû ne les pas créer. Azeb me répondit:
Tais-toi, petite intelligence, vermisseau de terre; tu le sauras un
jour, quand tu en seras digne, car aujourd'hui tu es un insensé. Il me
dit ces mots d'un ton si grave qu'il m'en imposa; il m'auroit fallu une
raison plus exercée pour comprendre que le mal physique entroit dans le
plan de la création, & que l'Auteur de toutes choses, par des ressorts
inconnus à notre ignorance, faisoit tout servir à l'accomplissement de
ses décrets & de notre bonheur.
Le ventre de Zaka grossissoit, & je me confirmois dans l'idée qu'un
lézard occasionnoit sa maladie, la rendoit triste & pesante, & que ce
lézard vivoit dans ses entrailles à ses dépens. Cela me mit dans une
telle fureur que je ne pouvois entendre prononcer le nom d'un
lézard sans une colere interne. Or, le prétendu lézard la tourmentoit
étrangement. Azeb gardoit toujours un profond silence.
Je rêvois au moyen de détruire la race des lézards, lorsqu'au bout de
quelques mois je trouvai Zaka que je venois de quitter, au bord d'une
fontaine, évanouie & presque baignée dans son sang. En m'approchant
pour la secourir j'apperçus une petite créature que je pris & qui me
causa la plus violente surprise. Son regard sembloit me dire: _Je suis
à toi_. Je réfléchis un instant pour savoir si elle étoit tombée du
ciel ou si elle étoit sortie du sein de la terre, & je vis clairement
que cette créature ne pouvoit appartenir qu'à Zaka. Alors je la baisai,
je la tenois entre mes bras, & mon cœur tressailloit d'alégresse.
En levant les yeux, je vis de loin Azeb; & l'appellant de toute ma
force, je lui présentai cet enfant, en m'écriant avec transport: _Nous
sommes quatre!_ Hélas! j'oubliois le bon Caboul, non par insensibilité,
mais parce qu'il n'entroit point dans la sphere de mes tendres
affections.
_Oui, nous sommes quatre_, reprit Azeb qui accourut avec la sollicitude
paternelle peinte sur le visage; & prenant l'enfant de mes mains, il
s'approcha de Zaka, lui donna les soins qui lui étoient nécessaires,
la lava dans la fontaine, tandis que, dans un silence stupide, je le
regardois sans savoir quel étoit son dessein.
J'étois partagé entre la joie & l'étonnement; je m'emparai de la
petite créature, & je crus reconnoître les traits de Zaka visiblement
empreints sur son visage. Je la baisai, & mon cœur connut des
mouvemens encore plus doux que ceux de l'amour. Enfin je sentis que
j'aimois un autre être autant que Zaka, & je m'écriai: Elle est à moi,
je ne m'en sépare plus. Ses cris remuerent mon ame, & dans ce moment je
crus qu'elle avoit toujours été avec moi, parce que je me disois que je
ne pouvois plus l'abandonner. En effet, mon cœur se fondoit auprès
d'elle, & je tournois autour de la mere & de la fille sans savoir
ce que je faisois.
Que Zaka étoit attendrissante! Son regard me redemanda la petite
créature; elle l'approcha de sa mamelle: quelle surprise, quand je
vis sa bouche enfantine s'attacher à ce sein que j'avois couvert
de baisers! Je demeurai en extase, je n'osois plus respirer: je
contemplois ce spectacle nouveau. Jamais Zaka ne me parut si belle: je
conçus pour elle un respect qui redoubla mon amour. Les baisers qu'elle
donnoit à l'enfant me sembloient une dette que je devois acquitter.
Je ne savois laquelle des deux m'étoit la plus chere, & ma tendresse
partagée en étoit plus forte. Je reportois à la petite créature toutes
les caresses que je recevois de Zaka, & Zaka m'en payoit encore. Mon
cœur suffisoit à peine au torrent délicieux dont il étoit inondé.
Que d'agrément, que de naïveté, que de mollesse, lorsqu'elle allaitoit
sa fille, lorsque je la voyois se jouer & sourire sur le sein découvert
de sa mere qui devenoit enfant elle-même! Elle la caressoit de
maniere à me faire sentir des voluptés inexprimables; elle l'invitoit à
prendre sa mamelle; ensuite appellant le sommeil par un murmure doux,
long & uniforme, elle l'endormoit. Alors j'imposois silence à toute la
nature; je chassois Azeb & Caboul; j'aurois voulu faire taire le vent.
Lorsque ses tendres paupieres se fermoient, privé du spectacle gracieux
de ses ris & de ses mouvemens, je craignois qu'elle ne se réveillât
plus; mais quand elle sortoit du sommeil, je croyois la voir pour la
premiere fois, telle que je l'avois rencontrée au bord de la fontaine.
[Vignette]