CHAPITRE XII.

Je laissai sur la montagne le vénérable Azeb dans un accablement de

pensées; & respectant sa profonde méditation, je descendis tout ému,

pour m'abandonner solitairement à mes réflexions sur cette scene

auguste dont j'avois été le témoin.

Les paroles d'Azeb étoient gravées dans mon cœur; il me sembloit

encore l'entendre annonçant le Dieu de l'univers. Tout avoit pris

autour de moi une ame; tout crioit autour de moi, _il existe!_ & en

même tems tout me donnoit une preuve invincible de sa haute sagesse.

J'avois senti l'Auteur de tant d'œuvres admirables; mais je ne

l'avois pas encore reconnu. Je le vis empreint dans le vol de l'oiseau,

dans la cime flottante de l'arbre, & le nom de l'Eternel me parut fait

pour être exalté par toute la terre.

La création me sembla plus brillante: tout m'intéressoit, jusqu'à

l'herbe des campagnes; tout étoit pour moi une représentation visible

de la Divinité. Ma raison avoit remonté sans peine à une premiere

Cause, éternelle, infinie. Dès qu'elle éclaira mon entendement, je fus

facilement & parfaitement convaincu de cette grande vérité: elle me

parut évidente & nécessaire. J'apperçus de même le rapport sensible

des êtres créés; toutes les créatures correspondoient entr'elles sous

la main du Dieu unique: la nature étoit vivante sous l'œil d'un

Dieu vivant; j'étois moi-même une portion animée d'un souffle divin,

enveloppée dans une masse terrestre, & je disois dans ma pensée: Tu ne

périras point; tu vivras toujours avec l'unité sublime, avec l'harmonie

éternelle: je me sentois alors plus de force & d'activité. La nature

développoit à mes yeux sa grace & sa majesté: je vis que, dans ses

ouvrages, les uns étoient mâles, les autres délicats; & chaque jour

ajoutoit à l'idée que j'avois de la grande Intelligence, parce que

toute chose me l'annonçoit, & que cette étude remplissoit mon ame

d'une joie délicieuse. La création étoit la splendeur réfléchie de

la Majesté suprême; & convaincu que je serois toujours le compagnon

de l'Eternel, je sentois un noble orgueil qui me donnoit un profond

contentement.

Ce fut moi qui annonçai à Zaka un Dieu créateur. Je lui donnai l'idée

d'un Être dont la main alluma le soleil & imprima en même tems à un

ver de terre & à moi la faculté de se mouvoir: je lui appris que la

perfection de Dieu étoit dans son unité, & que ses qualités infinies

n'appartenoient nécessairement qu'à lui. Je voulus que mon amante eût

ma religion: elle adopta sans peine un Dieu qui étoit le mien; elle

raisonnoit peu, mais elle sentoit vivement. Pouvoit-elle ne pas chérir

avec tendresse ce Dieu qui avoit créé le plaisir & réuni nos cœurs?

Une plaine agréable, une colline verte, voilà le temple où nous

l'adorions. Nos vœux étoient simples & souvent formés par un soupir;

mais ce soupir du cœur étoit sincere: les tendres embrassemens

de Zaka invitoient mon ame à célébrer de nouveau le Maître bienfaisant

de l'univers: la lune voyoit notre hommage, & le soleil levant nous

trouvoit à genoux. Azeb avoit marqué cette heure solemnelle pour le

moment de la priere.

O jours fortunés! je ne séparois Dieu de Zaka que par le sentiment d'un

respect muet & profond; & quand la terre étoit en fleurs, qu'un beau

jour avoit prêté à la verdure une couleur plus vive, Azeb nous prenant

par la main, disoit avec recueillement: _Du haut des cieux Dieu nous

sourit_.

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L'homme sauvage · 第 13 / 45 题