J'étois triste; je marchois plongé dans une profonde rêverie: Zaka
alarmée me demanda ce que j'avois; je ne lui répondis rien. Elle
insista. Pourrois-tu me dire, lui dis-je, qui m'a fait, qui t'a fait,
qui a fait le soleil, les bois, les montagnes, les poissons, les
oiseaux, les reptiles? Zaka me regarda, paroissant fort indifférente
à ces questions. Elle m'embrassa, me voyant en peine. Je sentis que
ce qui m'occupoit passoit la portée de Zaka & ne devoit pas lui être
révélé.
Ma curiosité me tourmentoit chaque jour davantage: tous mes pas,
toutes mes actions, toutes mes pensées ne tendoient qu'à éclaircir cet
impénétrable mystere. J'observai Azeb plusieurs fois, & toujours en
secret. Enfin, ne pouvant plus domter ce desir sublime, j'entrai un
soir précipitamment, lorsqu'il commençoit à prier; je me jetai à ses
pieds; & me relevant avec impétuosité, je le serrai dans mes bras,
& je m'écriai en larmes: O mon pere, mon pere! découvre-moi ce secret
qui tourmente ma vie. Ce que je te demande est nécessaire à mon repos &
à ma félicité. Apprends-moi à lui parler comme tu lui parles: montre-le
moi, mon pere; où est-il? Que j'unisse ma priere à la tienne; que je
lui sois agréable comme tu l'es à ses yeux; que je l'entretienne comme
tu l'entretiens!
Azeb étonné de mes transports, du feu & de la rapidité de mes discours,
me pressa sur son sein paternel, & mon front fut inondé de ses larmes.
Je repris avec la même chaleur: Ces figures qui sont sur cette table,
est-ce là ce que je dois adorer? Elles ne parlent point: les animaux du
moins ont un regard. A qui dois-je m'adresser pour apprendre ce que je
dois savoir? Tout est muet ici; & celui qui a tout fait sans doute n'y
est pas.
Mon pere me regardoit avec attendrissement; une flamme céleste parut
luire sur son front; il me saisit par la main: _Mon fils,
suis-moi_. Il m'emmene hors de l'antre; je monte avec lui sur une
colline dont la route m'étoit inconnue; il me conduit par des sentiers
nouveaux, & je fus surpris de parvenir au sommet d'une montagne élevée,
d'où l'on découvroit les plaines des mers.
J'apperçus pour la premiere fois cet amas immense d'eau: il sembloit
toucher & s'unir à la voûte des cieux; le soleil couchant, environné de
nuages de pourpre, peignoit toute la magnificence de ses rayons dans ce
vaste miroir, & sembloit prêt à descendre dans les eaux qu'il venoit
d'embraser. Mon œil ébloui se perdoit dans des torrens de feu, &
j'étendois les mains comme pour embrasser cette scene sublime.
Rassemble toute ton attention, mon fils, me dit Azeb d'une voix douce
& majestueuse. Ce que je vais te dire exige toutes les forces de
ton entendement. La crainte de t'enseigner des erreurs & de remplir
ton esprit, jeune & flexible, de préjugés dangereux, m'a jusqu'ici
retenu: je ne t'ai point parlé d'objets trop élevés pour la foiblesse
de l'enfance; la raison a éclaté en toi, elle s'est élancée vers la
lumiere; il est tems de t'instruire; mais ne crois que ce que ton
propre cœur t'affirmera; il est devenu fort & capable d'embrasser la
raison: voilà le flambeau qui ne t'égarera point. Mon fils, regarde le
soleil: quelle pompe, quelle majesté! quel bras l'a suspendu à la voûte
du firmament? Qui a créé ses rayons bienfaiteurs qui descendent sur la
terre nous éclairer pendant notre entretien? Réponds-moi, mon fils: qui
est l'auteur de ce globe étincelant & superbe?
Je ne le saurois nommer, répondis-je à mon pere. Je l'ai regardé bien
des fois cet astre: il me semble l'ame de la nature; mais il y a un
bras qui le soutient, il y a sûrement quelqu'un derriere lui... Oui, il
y a quelqu'un, reprit Azeb, & ta raison dans ce moment doit te dire que
cet Être est puissant, intelligent. Un être sans commencement a pu seul
créer ce globe qui a commencé un jour à faire le tour du monde:
il a été avant tout ce qui est; & comme tout existe par lui, tout est
dans sa main; il a fallu à ce tout une origine, une source, une cause,
& cette cause est éternelle. Alors il traça un cercle sur le sable pour
me donner une image de l'éternité; puis il ajouta: Son intelligence est
au-dessus de toutes les intelligences. Considere, mon fils, ce vaste
empire des flots, ces montagnes, ces colosses de pierre, l'immensité
des cieux; tout cela pourroit-il être l'ouvrage d'un être borné, d'un
homme, par exemple, quelque grand qu'on le suppose, d'un homme, être
toujours fini, atôme perdu dans l'immensité des choses? Non, il a
fallu qu'un pouvoir créateur, intelligent, infini, ait fait naître ces
merveilles incompréhensibles qui étonnent nos foibles regards: il a
devancé les tems, parce que rien ne pouvoir exister qu'en lui & que par
lui; tout vient de lui, tout y rentrera; c'est la source des êtres & le
maître de toute la nature.
Azeb étendit les bras comme pour me marquer que tout ce que je
voyois étoit son domaine. Il est, s'écria-t-il! adorons-le. Et il
se prosterna la tête contre terre, & il m'en fit faire autant. En
se relevant il me dit: Tu le connois présentement; mais cet Être
intelligent veut être caché: il ne se manifeste que par ses œuvres,
& n'est-ce pas assez? Un coin du grand rideau est soulevé: mais il ne
sera pas éternellement voilé, ce Maître de l'univers; nous irons à lui;
nous sommes faits pour vivre avec lui; dès que nous le connoissons,
rien de nous ne périra; l'ayant apperçu, c'est pour être toujours sous
ses regards. Alors Azeb me prit dans ses bras & me dit: Nous sommes
tous deux dans les siens, & pour n'en jamais sortir: tu l'as connu cet
Être invisible, c'est pour ne plus cesser de le connoître; l'ayant
apperçu, tu l'appercevras toujours.
Azeb m'expliqua qu'il y avoit un rapport entre lui & moi, que cette
union ne seroit jamais rompue; & me serrant la main, il s'écrioit:
_Jamais, jamais!_ tu ne peux échapper à lui.... _toujours,
toujours_ à lui!
Ces mots avoient pour moi quelque chose tout à la fois de terrible &
de consolant. Azeb m'expliqua que la pensée qui étoit en moi ne devoit
pas plus finir que celui qui me l'avoit donnée; que je ne l'aurois pas
reçue si j'eusse dû la perdre; que j'étois désormais immortel. Il fit
un petit cercle dans le grand, & me dit: _Te voilà!_ Il prit ensuite
un fruit & me dit: Mange, il est bon, il vient de celui qui est bon:
toujours le grand Être sera bon pour toi, si tu es bon pour autrui.
Il me fit encore regarder le petit cercle, en disant: Nous sommes faits
pour l'agrandir. Il traça un cercle plus grand, & il me dit qu'avec
le tems nous serions intimement unis au grand cercle, & qu'alors
commenceroit notre souverain bonheur.
Azeb me regarda d'un œil plein d'amour & me dit: Il t'aime comme
je t'aime, il t'embrassera comme je t'embrasse, si tu es bon. Un
soupir de feu s'échappa de sa poitrine embrasée, un rayon céleste
parut resplendir sur son visage; il pleura sur moi, mais ses
larmes étoient douces, & je pleurai avec lui; sa main élevée vers le
firmament me disoit: _Il le remplit_. Les yeux tournés vers le ciel,
nous tombâmes tous deux à genoux; un seul & même soupir s'éleva de nos
cœurs; nous unîmes le cantique de nos prieres; telle fut l'offrande
pure que nous envoyâmes au Maître de la nature. Notre émotion étoit
au comble, & nous tombâmes embrassés l'un & l'autre, comme atterrés
sous un poids d'amour & de respect. Un ver rampoit alors, & il me dit:
Et nous aussi devant sa grandeur nous sommes des vers qui rampons;
mais malgré notre petitesse & notre misere, _nous irons à lui; nous
irons à lui_, il nous attend; nous sommes ses créatures; il nous voit;
adorons sa grandeur, implorons sa bonté. Nous priâmes de nouveau, &
nous nous roulâmes dans la poussiere, en lui criant: Tu es grand, tu
es fort, tu es majestueux, & nous sommes petits, foibles & misérables;
communique-nous de ta force & de ta grandeur.
Ah! si du haut de son trône ce grand Dieu a daigné abaisser
ses regards sur un pere vertueux & tendre, sur un fils plein de
reconnoissance & d'amour, il n'aura pas rejeté nos vœux. Nous
ne l'adorions pas dans l'enceinte étroite d'un temple, mais sur la
cime élevée d'un mont. Pendant ce tems, le soleil se cacha derriere
un nuage immense; la nature se décolora; nous vîmes fuir à regret
cette magnifique image du Créateur: les objets qui nous environnoient
pâlirent; le brillant coloris de l'univers disparut, & les vifs
transports dont notre ame avoit été pénétrée s'appaiserent & firent
place à un calme doux & tranquille.
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