CHAPITRE XI.

J'étois triste; je marchois plongé dans une profonde rêverie: Zaka

alarmée me demanda ce que j'avois; je ne lui répondis rien. Elle

insista. Pourrois-tu me dire, lui dis-je, qui m'a fait, qui t'a fait,

qui a fait le soleil, les bois, les montagnes, les poissons, les

oiseaux, les reptiles? Zaka me regarda, paroissant fort indifférente

à ces questions. Elle m'embrassa, me voyant en peine. Je sentis que

ce qui m'occupoit passoit la portée de Zaka & ne devoit pas lui être

révélé.

Ma curiosité me tourmentoit chaque jour davantage: tous mes pas,

toutes mes actions, toutes mes pensées ne tendoient qu'à éclaircir cet

impénétrable mystere. J'observai Azeb plusieurs fois, & toujours en

secret. Enfin, ne pouvant plus domter ce desir sublime, j'entrai un

soir précipitamment, lorsqu'il commençoit à prier; je me jetai à ses

pieds; & me relevant avec impétuosité, je le serrai dans mes bras,

& je m'écriai en larmes: O mon pere, mon pere! découvre-moi ce secret

qui tourmente ma vie. Ce que je te demande est nécessaire à mon repos &

à ma félicité. Apprends-moi à lui parler comme tu lui parles: montre-le

moi, mon pere; où est-il? Que j'unisse ma priere à la tienne; que je

lui sois agréable comme tu l'es à ses yeux; que je l'entretienne comme

tu l'entretiens!

Azeb étonné de mes transports, du feu & de la rapidité de mes discours,

me pressa sur son sein paternel, & mon front fut inondé de ses larmes.

Je repris avec la même chaleur: Ces figures qui sont sur cette table,

est-ce là ce que je dois adorer? Elles ne parlent point: les animaux du

moins ont un regard. A qui dois-je m'adresser pour apprendre ce que je

dois savoir? Tout est muet ici; & celui qui a tout fait sans doute n'y

est pas.

Mon pere me regardoit avec attendrissement; une flamme céleste parut

luire sur son front; il me saisit par la main: _Mon fils,

suis-moi_. Il m'emmene hors de l'antre; je monte avec lui sur une

colline dont la route m'étoit inconnue; il me conduit par des sentiers

nouveaux, & je fus surpris de parvenir au sommet d'une montagne élevée,

d'où l'on découvroit les plaines des mers.

J'apperçus pour la premiere fois cet amas immense d'eau: il sembloit

toucher & s'unir à la voûte des cieux; le soleil couchant, environné de

nuages de pourpre, peignoit toute la magnificence de ses rayons dans ce

vaste miroir, & sembloit prêt à descendre dans les eaux qu'il venoit

d'embraser. Mon œil ébloui se perdoit dans des torrens de feu, &

j'étendois les mains comme pour embrasser cette scene sublime.

Rassemble toute ton attention, mon fils, me dit Azeb d'une voix douce

& majestueuse. Ce que je vais te dire exige toutes les forces de

ton entendement. La crainte de t'enseigner des erreurs & de remplir

ton esprit, jeune & flexible, de préjugés dangereux, m'a jusqu'ici

retenu: je ne t'ai point parlé d'objets trop élevés pour la foiblesse

de l'enfance; la raison a éclaté en toi, elle s'est élancée vers la

lumiere; il est tems de t'instruire; mais ne crois que ce que ton

propre cœur t'affirmera; il est devenu fort & capable d'embrasser la

raison: voilà le flambeau qui ne t'égarera point. Mon fils, regarde le

soleil: quelle pompe, quelle majesté! quel bras l'a suspendu à la voûte

du firmament? Qui a créé ses rayons bienfaiteurs qui descendent sur la

terre nous éclairer pendant notre entretien? Réponds-moi, mon fils: qui

est l'auteur de ce globe étincelant & superbe?

Je ne le saurois nommer, répondis-je à mon pere. Je l'ai regardé bien

des fois cet astre: il me semble l'ame de la nature; mais il y a un

bras qui le soutient, il y a sûrement quelqu'un derriere lui... Oui, il

y a quelqu'un, reprit Azeb, & ta raison dans ce moment doit te dire que

cet Être est puissant, intelligent. Un être sans commencement a pu seul

créer ce globe qui a commencé un jour à faire le tour du monde:

il a été avant tout ce qui est; & comme tout existe par lui, tout est

dans sa main; il a fallu à ce tout une origine, une source, une cause,

& cette cause est éternelle. Alors il traça un cercle sur le sable pour

me donner une image de l'éternité; puis il ajouta: Son intelligence est

au-dessus de toutes les intelligences. Considere, mon fils, ce vaste

empire des flots, ces montagnes, ces colosses de pierre, l'immensité

des cieux; tout cela pourroit-il être l'ouvrage d'un être borné, d'un

homme, par exemple, quelque grand qu'on le suppose, d'un homme, être

toujours fini, atôme perdu dans l'immensité des choses? Non, il a

fallu qu'un pouvoir créateur, intelligent, infini, ait fait naître ces

merveilles incompréhensibles qui étonnent nos foibles regards: il a

devancé les tems, parce que rien ne pouvoir exister qu'en lui & que par

lui; tout vient de lui, tout y rentrera; c'est la source des êtres & le

maître de toute la nature.

Azeb étendit les bras comme pour me marquer que tout ce que je

voyois étoit son domaine. Il est, s'écria-t-il! adorons-le. Et il

se prosterna la tête contre terre, & il m'en fit faire autant. En

se relevant il me dit: Tu le connois présentement; mais cet Être

intelligent veut être caché: il ne se manifeste que par ses œuvres,

& n'est-ce pas assez? Un coin du grand rideau est soulevé: mais il ne

sera pas éternellement voilé, ce Maître de l'univers; nous irons à lui;

nous sommes faits pour vivre avec lui; dès que nous le connoissons,

rien de nous ne périra; l'ayant apperçu, c'est pour être toujours sous

ses regards. Alors Azeb me prit dans ses bras & me dit: Nous sommes

tous deux dans les siens, & pour n'en jamais sortir: tu l'as connu cet

Être invisible, c'est pour ne plus cesser de le connoître; l'ayant

apperçu, tu l'appercevras toujours.

Azeb m'expliqua qu'il y avoit un rapport entre lui & moi, que cette

union ne seroit jamais rompue; & me serrant la main, il s'écrioit:

_Jamais, jamais!_ tu ne peux échapper à lui.... _toujours,

toujours_ à lui!

Ces mots avoient pour moi quelque chose tout à la fois de terrible &

de consolant. Azeb m'expliqua que la pensée qui étoit en moi ne devoit

pas plus finir que celui qui me l'avoit donnée; que je ne l'aurois pas

reçue si j'eusse dû la perdre; que j'étois désormais immortel. Il fit

un petit cercle dans le grand, & me dit: _Te voilà!_ Il prit ensuite

un fruit & me dit: Mange, il est bon, il vient de celui qui est bon:

toujours le grand Être sera bon pour toi, si tu es bon pour autrui.

Il me fit encore regarder le petit cercle, en disant: Nous sommes faits

pour l'agrandir. Il traça un cercle plus grand, & il me dit qu'avec

le tems nous serions intimement unis au grand cercle, & qu'alors

commenceroit notre souverain bonheur.

Azeb me regarda d'un œil plein d'amour & me dit: Il t'aime comme

je t'aime, il t'embrassera comme je t'embrasse, si tu es bon. Un

soupir de feu s'échappa de sa poitrine embrasée, un rayon céleste

parut resplendir sur son visage; il pleura sur moi, mais ses

larmes étoient douces, & je pleurai avec lui; sa main élevée vers le

firmament me disoit: _Il le remplit_. Les yeux tournés vers le ciel,

nous tombâmes tous deux à genoux; un seul & même soupir s'éleva de nos

cœurs; nous unîmes le cantique de nos prieres; telle fut l'offrande

pure que nous envoyâmes au Maître de la nature. Notre émotion étoit

au comble, & nous tombâmes embrassés l'un & l'autre, comme atterrés

sous un poids d'amour & de respect. Un ver rampoit alors, & il me dit:

Et nous aussi devant sa grandeur nous sommes des vers qui rampons;

mais malgré notre petitesse & notre misere, _nous irons à lui; nous

irons à lui_, il nous attend; nous sommes ses créatures; il nous voit;

adorons sa grandeur, implorons sa bonté. Nous priâmes de nouveau, &

nous nous roulâmes dans la poussiere, en lui criant: Tu es grand, tu

es fort, tu es majestueux, & nous sommes petits, foibles & misérables;

communique-nous de ta force & de ta grandeur.

Ah! si du haut de son trône ce grand Dieu a daigné abaisser

ses regards sur un pere vertueux & tendre, sur un fils plein de

reconnoissance & d'amour, il n'aura pas rejeté nos vœux. Nous

ne l'adorions pas dans l'enceinte étroite d'un temple, mais sur la

cime élevée d'un mont. Pendant ce tems, le soleil se cacha derriere

un nuage immense; la nature se décolora; nous vîmes fuir à regret

cette magnifique image du Créateur: les objets qui nous environnoient

pâlirent; le brillant coloris de l'univers disparut, & les vifs

transports dont notre ame avoit été pénétrée s'appaiserent & firent

place à un calme doux & tranquille.

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L'homme sauvage · 第 12 / 45 题