Mon pere, trompé par la douceur apparente de leur caractere, reçut
ces missionnaires avec bonté. Dans sa jeunesse il avoit fréquenté
quelques Européens; de sorte qu'il possédoit plusieurs connoissances
étrangeres à ses compatriotes. Amoureux des arts, il accueillit des
hommes qui les cultivoient. Il avoit de la sagesse, de la grandeur
d'ame, de l'humanité; mais il ne prévoyoit pas assez les dangers. Trop
peu défiant pour la place qu'il occupoit, il permit aux missionnaires
de prêcher librement leur religion; ne croyant pas qu'elle pût influer
sur la forme du gouvernement, & que des hommes isolés & sans armes
pussent jamais être dangereux à un peuple de guerriers. Cette religion
étoit nouvelle, imposante par ses cérémonies, annoncée par des
hommes intelligens; elle attira la foule, fit des progrès étonnans &
rapides, plut par des dehors éclatans; & telle fut la premiere semence
des troubles qui amenerent la ruine de ce peuple aveuglé.
Vous savez que les Américains ne sont pas tous de la même couleur: on
y voit des femmes qui, en blancheur & en beauté, ne le cedent en rien
aux plus belles Européennes. Ma mere Alguézire eut la gloire d'être la
plus aimable d'entr'elles. Unie à Azeb par les liens les plus doux,
elle étoit alors dans tout l'éclat de la plus florissante jeunesse. Moi
& une fille nommée Zaka étions les seuls fruits de leurs amours.
Alguézire eut le malheur de plaire à l'un des missionnaires, qui
avoit un libre accès dans la demeure de mon pere. Il s'insinua près
d'elle sous le masque de la probité; mais il ne tarda pas à trahir son
coupable dessein. Alguézire étoit une sauvage, elle fut fidelle à son
époux.
Le missionnaire, trompé dans ses desirs, après plusieurs
tentatives, eut recours à la force. Elle rendit ses efforts vains, &
se plaignit à mon pere. Azeb, armé du glaive de la justice, mais sans
haine & sans colere, crut pouvoir punir le perfide qui avoit attenté
à l'honneur d'une femme que son rang & sa vertu auroient dû faire
respecter; & selon la religion qu'il prêchoit, le séducteur audacieux
n'en étoit que plus coupable. Les loix qui prononçoient la peine de
mort contre la violence, furent exécutées.
Le châtiment de ce missionnaire eut des suites horribles: ses
compagnons le blâmoient publiquement, mais en particulier lui donnoient
le nom de martyr. Les Chébutois baptisés, excités à la révolte par
leurs sourdes manœuvres, s'emporterent injurieusement contre mon
pere; ils crurent la religion outragée dans la personne du coupable
justement puni. Animés à la vengeance par l'organe de leurs prêtres,
ils firent une alliance secrete avec les Espagnols, & les conduisirent
par des passages inconnus dans le centre des montagnes de Xarico.
Une guerre civile alloit embraser l'état, & c'étoit la religion qui
devoit aiguiser le fer. Mon pere vit qu'il seroit trop foible contre
la plus grande partie de ses sujets révoltés: il aima mieux céder pour
épargner le sang, & ce fut de cette maniere qu'il désarma ses sujets,
se flattant de les convaincre bientôt de leur profonde erreur.
Il accepta donc le traité que les Espagnols lui offrirent, parce qu'il
avoit espéré que ses sujets ouvriroient les yeux & redeviendroient
fideles à leur premier serment, gage de leur liberté, de leur bonheur.
Malheureux Azeb! plus malheureux citoyens! Tous les yeux se fermerent
sur les dangers & sur les désastres qui préparoient la ruine de la
patrie.
Tandis que les jeunes Chébutois, le front ceint de fleurs, célébroient
au milieu des festins cette nouvelle alliance, ils furent trahis par
leurs compatriotes superstitieux. Au signal qu'ils donnerent, les
Espagnols commencerent le carnage. Surpris, enveloppé de toute part, ce
peuple ne put se défendre, & le fer dans la main de la férocité
choisit à son gré ses victimes.
Azeb qui avoit un secret pressentiment de cette trahison, s'échappa
du carnage où ses sujets innocens étoient plongés. Au milieu de tant
d'horreurs, il eut la joie de voir son fils & sa fille sauvés par les
soins d'un serviteur fidele: mais parmi la foule des assassins il
perdit la belle Alguézire. O douleur! il vit la main qui perça son
cœur, il entendit les derniers mots de sa bouche expirante, & son
bras fut impuissant à la venger.
Quelques sujets rassemblés autour de sa personne protégerent sa vie &
favoriserent son évasion. Obligé de céder à leurs pleurs, il nous prit
entre ses bras; & après avoir marché long-tems, accompagné d'un seul
domestique, il se cacha dans des antres secrets à lui seul connus.
Du fond de cet asyle on distinguoit la flamme des bûchers qui
consumoient nos malheureux concitoyens, & l'écho nous reportoit sur ces
rochers déserts leurs cris lamentables. La fumée qui sortoit des
cabanes embrasées, s'élevoit en noirs tourbillons, obscurcissoit le
ciel, étendoit sa vapeur jusques sur nous & se mêloit à l'air que nous
respirions.
Ceux des nôtres qu'on voulut forcer à embrasser une religion qu'on leur
avoit trop appris à détester, aimerent mieux expirer dans les flammes.
On les vit danser autour du bûcher, puis embrasser le bois qui alloit
les réduire en cendres. Aussi courageux que les Espagnols étoient
lâches, ils chantoient au milieu des tourmens les louanges de Xuixoto,
croyant mourir pour sa gloire; & dans cette idée ils expiroient avec
une sorte de joie.
Les Espagnols ne cesserent d'égorger que lorsque les victimes leur
manquerent. Alors ils leverent leurs mains sanglantes vers le ciel,
comme pour lui offrir le sacrifice de plusieurs milliers d'hommes. Ils
se livrerent à une joie effrénée, & s'applaudirent, dans le sein de la
débauche, de leurs crimes nombreux.
Ils instituerent une fête solemnelle, où ils célébrerent la mémoire
de l'adultere, comme celle d'un saint qui devint leur digne patron.
Mais, ô châtiment de la justice divine! les chrétiens Chébutois qui
avoient trahi leurs concitoyens, furent trahis à leur tour, & reçurent
le prix de leur perfidie. Esclaves & chargés de chaînes, condamnés
aux plus vils travaux par ces mêmes Espagnols, justes une fois, leurs
remords tardifs vengerent du moins la patrie & mon pere.
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