CHAPITRE III.

Mon pere, trompé par la douceur apparente de leur caractere, reçut

ces missionnaires avec bonté. Dans sa jeunesse il avoit fréquenté

quelques Européens; de sorte qu'il possédoit plusieurs connoissances

étrangeres à ses compatriotes. Amoureux des arts, il accueillit des

hommes qui les cultivoient. Il avoit de la sagesse, de la grandeur

d'ame, de l'humanité; mais il ne prévoyoit pas assez les dangers. Trop

peu défiant pour la place qu'il occupoit, il permit aux missionnaires

de prêcher librement leur religion; ne croyant pas qu'elle pût influer

sur la forme du gouvernement, & que des hommes isolés & sans armes

pussent jamais être dangereux à un peuple de guerriers. Cette religion

étoit nouvelle, imposante par ses cérémonies, annoncée par des

hommes intelligens; elle attira la foule, fit des progrès étonnans &

rapides, plut par des dehors éclatans; & telle fut la premiere semence

des troubles qui amenerent la ruine de ce peuple aveuglé.

Vous savez que les Américains ne sont pas tous de la même couleur: on

y voit des femmes qui, en blancheur & en beauté, ne le cedent en rien

aux plus belles Européennes. Ma mere Alguézire eut la gloire d'être la

plus aimable d'entr'elles. Unie à Azeb par les liens les plus doux,

elle étoit alors dans tout l'éclat de la plus florissante jeunesse. Moi

& une fille nommée Zaka étions les seuls fruits de leurs amours.

Alguézire eut le malheur de plaire à l'un des missionnaires, qui

avoit un libre accès dans la demeure de mon pere. Il s'insinua près

d'elle sous le masque de la probité; mais il ne tarda pas à trahir son

coupable dessein. Alguézire étoit une sauvage, elle fut fidelle à son

époux.

Le missionnaire, trompé dans ses desirs, après plusieurs

tentatives, eut recours à la force. Elle rendit ses efforts vains, &

se plaignit à mon pere. Azeb, armé du glaive de la justice, mais sans

haine & sans colere, crut pouvoir punir le perfide qui avoit attenté

à l'honneur d'une femme que son rang & sa vertu auroient dû faire

respecter; & selon la religion qu'il prêchoit, le séducteur audacieux

n'en étoit que plus coupable. Les loix qui prononçoient la peine de

mort contre la violence, furent exécutées.

Le châtiment de ce missionnaire eut des suites horribles: ses

compagnons le blâmoient publiquement, mais en particulier lui donnoient

le nom de martyr. Les Chébutois baptisés, excités à la révolte par

leurs sourdes manœuvres, s'emporterent injurieusement contre mon

pere; ils crurent la religion outragée dans la personne du coupable

justement puni. Animés à la vengeance par l'organe de leurs prêtres,

ils firent une alliance secrete avec les Espagnols, & les conduisirent

par des passages inconnus dans le centre des montagnes de Xarico.

Une guerre civile alloit embraser l'état, & c'étoit la religion qui

devoit aiguiser le fer. Mon pere vit qu'il seroit trop foible contre

la plus grande partie de ses sujets révoltés: il aima mieux céder pour

épargner le sang, & ce fut de cette maniere qu'il désarma ses sujets,

se flattant de les convaincre bientôt de leur profonde erreur.

Il accepta donc le traité que les Espagnols lui offrirent, parce qu'il

avoit espéré que ses sujets ouvriroient les yeux & redeviendroient

fideles à leur premier serment, gage de leur liberté, de leur bonheur.

Malheureux Azeb! plus malheureux citoyens! Tous les yeux se fermerent

sur les dangers & sur les désastres qui préparoient la ruine de la

patrie.

Tandis que les jeunes Chébutois, le front ceint de fleurs, célébroient

au milieu des festins cette nouvelle alliance, ils furent trahis par

leurs compatriotes superstitieux. Au signal qu'ils donnerent, les

Espagnols commencerent le carnage. Surpris, enveloppé de toute part, ce

peuple ne put se défendre, & le fer dans la main de la férocité

choisit à son gré ses victimes.

Azeb qui avoit un secret pressentiment de cette trahison, s'échappa

du carnage où ses sujets innocens étoient plongés. Au milieu de tant

d'horreurs, il eut la joie de voir son fils & sa fille sauvés par les

soins d'un serviteur fidele: mais parmi la foule des assassins il

perdit la belle Alguézire. O douleur! il vit la main qui perça son

cœur, il entendit les derniers mots de sa bouche expirante, & son

bras fut impuissant à la venger.

Quelques sujets rassemblés autour de sa personne protégerent sa vie &

favoriserent son évasion. Obligé de céder à leurs pleurs, il nous prit

entre ses bras; & après avoir marché long-tems, accompagné d'un seul

domestique, il se cacha dans des antres secrets à lui seul connus.

Du fond de cet asyle on distinguoit la flamme des bûchers qui

consumoient nos malheureux concitoyens, & l'écho nous reportoit sur ces

rochers déserts leurs cris lamentables. La fumée qui sortoit des

cabanes embrasées, s'élevoit en noirs tourbillons, obscurcissoit le

ciel, étendoit sa vapeur jusques sur nous & se mêloit à l'air que nous

respirions.

Ceux des nôtres qu'on voulut forcer à embrasser une religion qu'on leur

avoit trop appris à détester, aimerent mieux expirer dans les flammes.

On les vit danser autour du bûcher, puis embrasser le bois qui alloit

les réduire en cendres. Aussi courageux que les Espagnols étoient

lâches, ils chantoient au milieu des tourmens les louanges de Xuixoto,

croyant mourir pour sa gloire; & dans cette idée ils expiroient avec

une sorte de joie.

Les Espagnols ne cesserent d'égorger que lorsque les victimes leur

manquerent. Alors ils leverent leurs mains sanglantes vers le ciel,

comme pour lui offrir le sacrifice de plusieurs milliers d'hommes. Ils

se livrerent à une joie effrénée, & s'applaudirent, dans le sein de la

débauche, de leurs crimes nombreux.

Ils instituerent une fête solemnelle, où ils célébrerent la mémoire

de l'adultere, comme celle d'un saint qui devint leur digne patron.

Mais, ô châtiment de la justice divine! les chrétiens Chébutois qui

avoient trahi leurs concitoyens, furent trahis à leur tour, & reçurent

le prix de leur perfidie. Esclaves & chargés de chaînes, condamnés

aux plus vils travaux par ces mêmes Espagnols, justes une fois, leurs

remords tardifs vengerent du moins la patrie & mon pere.

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L'homme sauvage · 第 4 / 45 题