Dans un vallon ceint de hautes montagnes & presqu'inaccessible, nous
demeurâmes cachés pendant quelques jours. N'osant sortir de dessous
la voûte d'un rocher, Azeb choisit une nuit des plus sombres, &
nous conduisit par des routes secretes vers un désert que lui seul
connoissoit. On avoit mis sa tête à prix. Que de fatigues essuya ce bon
pere veillant sur tous nos besoins pendant un voyage aussi pénible! Que
de fois il trembla pour nos misérables jours! Non, ce n'étoit point le
pouvoir qu'il regrettoit, c'étoit notre mere infortunée, dont l'image
le suivoit sans cesse. Je l'ai vu plusieurs fois, en prononçant son
nom, verser des larmes, nous approcher de son sein, nous en éloigner,
comme s'il eût craint de nous faire partager ses douleurs.
Notre débile enfance eut besoin de toute son active tendresse pour
ne pas succomber en route; mais il avoit tout prévu, & il sut
domter toutes les traverses. Accompagné du seul Caboul, son fidele
compagnon, il arriva dans l'asyle impénétrable qu'il avoit choisi pour
y terminer ses jours. Figurez-vous des rochers escarpés qui environnent
une plaine assez agréable, comme si la nature eût voulu la dérober à
tous les yeux: d'un côté les montagnes de Xarico, de l'autre des bois
inaccessibles; c'est là que, dans une caverne spacieuse, mon pere
avoit déposé ses trésors à couvert des Espagnols & de leurs recherches
avaricieuses. Là, nous nous trouvâmes en sûreté & comme dans une
citadelle où la nature prenoit soin en même tems de nous nourrir & de
nous protéger.
Je tiens tous ces détails de la bouche de mon pere, qui me les a
confirmés dans plusieurs récits. Je n'avois alors que trois ans, & Zaka
en avoit deux. C'est un âge où par sa foiblesse l'homme paroît le plus
infortuné des êtres, & où j'ai été le plus heureux parce que j'étois
insensible aux malheurs qui m'environnoient.
Dans les premiers tems nous demeurions toujours dans une caverne
obscure, & je ne savois pas alors que c'étoit pour conserver une
vie pour laquelle j'avois une indifférence absolue. Mes yeux
s'accoutumerent aux ténebres & ne m'empêcherent plus de distinguer les
objets. Aujourd'hui je jouis encore du privilege de voir distinctement
dans l'ombre la plus épaisse.
Mon pere, Caboul, Zaka, & moi, tel fut le petit nombre des infortunés
échappés à la fureur des Espagnols. Jamais mon pere ne se hasardoit
à monter au sommet des rochers, dans la crainte d'être découvert.
Nos tyrans avoient étendu leurs habitations dans les plaines qui
bordoient ces rochers: dans la suite nous nous promenions seulement
sur un petit côteau orné de gazon, où nous respirions le frais. Que
d'inquiétudes nous causâmes à la tendre sollicitude d'Azeb! Il étoit
obligé d'interrompre nos jeux innocens; il nous interdisoit jusqu'aux
cris de la joie; nous ne pouvions soupçonner pourquoi il refrénoit
nos transports, pourquoi il nous empêchoit de sortir de l'espace
circonscrit. Notre raison commençante accusoit sa sévérité, qui n'étoit
que le fruit de sa vigilante tendresse.
Notre petite plaine étoit assez fertile pour nous procurer une
nourriture suffisante & convenable: la Providence a soin de l'homme
en quelque lieu qu'il se trouve, pourvu que son travail interroge sa
libéralité. Cher chevalier, arrêtez-vous un instant; contemplez un
spectacle qui intéressera votre cœur sensible; voyez un cacique qui
s'asseyoit sur un trône d'or & possédoit autant de trésors qu'en peut
desirer l'ambition des monarques de l'Europe; voyez-le cultiver la
terre de cette même main qui portoit le sceptre. Il ne le regrette pas;
il est à lui-même, & il se trouve payé de toutes ses peines, lorsqu'un
de ses enfans lui sourit. Les désastres de sa nation, voilà ce qui le
touche encore: il a fait sans peine le sacrifice de l'autorité; mais il
ne s'accoutume pas aux images effrayantes de la patrie exterminée.
Il m'a dit souvent qu'il se trouvoit plus heureux dans cette solitude,
n'ayant à lutter que contre les besoins de la vie, que lorsqu'au milieu
des hommages qui environnent la royauté, il avoit les inquiétudes du
commandement & les soucis renaissans d'une prévoyance journaliere.
Pere tendre, il apprêtoit de ses mains l'aliment qui soutenoit notre
vie défaillante; chef adoré, il possédoit un ami dans un de ses anciens
serviteurs; & peut-être il rendoit graces au ciel de son infortune,
puisqu'il avoit rencontré un cœur, lorsqu'il n'avoit plus de diadême.
Une herbe de bon goût, le fruit du cacoyer, des racines succulentes,
quelquefois du gibier, voilà ce qui composoit les mets de notre table.
Je ne détaillerai point ici les prodiges d'industrie que le soin de
notre conservation sut dicter à mon pere. Caboul lui disputoit la
gloire du travail, & mon pere le récompensoit de son zele en s'avouant
vaincu. Nous nous étions accoutumés à le regarder aussi comme
un pere; & dans les premieres années de notre vie, nous ne mettions
aucune différence entre lui & l'auteur de nos jours. A leur rencontre
nous nous précipitions également entre leurs bras, & les caresses de
l'un & de l'autre nous sembloient tout aussi vives. Contens de notre
sort, nous ne formions aucun desir, & nous croissions en âge, sans nous
appercevoir que nous avancions dans le chemin de la vie, & que des
clartés fatales alloient bientôt rompre le charme & l'insouciance du
jeune âge.
Quant au systême de notre éducation, Azeb l'avoit dressé sur le plan
le plus sûr pour notre félicité. Il avoit résolu de nous abandonner
aux leçons de la bonne & simple nature, persuadé que tout ce qu'elle
fait est bien fait, & que ce n'est qu'en la contredisant que nous nous
sommes ouvert la source de tant de maux. Sa voix sacrée lui paroissoit
préférable à toute autre, parce qu'elle est plus sûre & que l'ignorance
vaut mieux que l'erreur.
Azeb avoit connu les loix, les coutumes & le culte de divers
peuples. Il avoit réfléchi sur les contrariétés qui obscurcissent
l'esprit de l'homme & lui font bâtir des loix chimériques à la place de
ces loix simples qui n'égarent jamais un cœur droit & sincere. Il
vouloit éloigner de nous ces opinions incertaines qui nous tourmentent,
parce que nous sentons confusément que leur base nous échappe, & il
crut avancer notre raison en nous dégageant de cette foule de mots,
source de nos disputes & de nos haines.
D'ailleurs il pensoit que comme nos jours devoient s'écouler, dans ce
lieu désert, au milieu de la paix & de l'innocence, nous n'aurions pas
besoin de préceptes, qu'il suffisoit de nous faire pratiquer ce qui
étoit bon & juste, & que l'avertissement pourroit jaillir du fond de
nos cœurs, puisque Dieu avoit daigné gratifier la nature humaine
d'un élan particulier vers la source de la vie & de l'existence. A
toutes les facultés qu'il nous a prodiguées, n'auroit-il pas joint la
fin sensible qui nous mene vers lui? Si cela n'étoit pas, chaque
être seroit donc isolé; la création seroit morte, & le lien qui nous
unit au grand tout seroit rompu: où existeroit cette intime révélation,
si du trône de sa gloire Dieu ne l'avoit gravée dans le sein du foible
nourrisson? En croissant, en levant les regards vers la voûte du
firmament, il faut qu'il la reconnoisse pour l'ouvrage de sa main, ou
il retombe dans la classe des brutes. Non, du côté de ce présent Dieu
n'a pas fait l'homme inférieur aux anges.
Le principal soin dont s'occupa Azeb, fut de nous enseigner les mots
usités & nécessaires pour les besoins de la vie; il ne nous exposoit
jamais que la signification des objets physiques; il éloigna sur-tout
de notre esprit l'idée de la mort, & il nous représentoit tous les
objets de la nature comme animés & sensibles; il nous faisoit respecter
un oiseau, une mouche, une fourmi, & nos pieds étoient accoutumés à
se détourner, de peur de l'écraser. Il nous répétoit incessamment: Ne
faites point souffrir cet animal; il n'est pas à vous; car si vous
marchez sur lui, Caboul & moi marcherons sur vous. Respectez tout ce
qui a le mouvement; car vous n'êtes pas plus dans le monde que cette
mouche qui vole.
Ainsi il abandonna nos cœurs à la sensibilité, & nous accoutuma à
regarder tout ce qui nous environnoit comme doué d'un principe de vie;
de sorte que nous étions parvenus au point de saluer les animaux comme
nos freres, comme nos égaux. Jamais notre langue ne se trempa dans leur
sang; ou quand la nécessité avoit obligé Azeb d'en mettre quelques-uns
à mort, il les tuoit loin de nos regards, & ces animaux ne portoient
plus sur notre table l'apparence d'un être qui avoit reçu un souffle de
vie.
Nous avions douze ans, que l'idée de la destruction n'étoit point
encore entrée dans notre imagination: nous jouissions des bienfaits
de la nature sans trouble & sans remords, & la mort seroit venue nous
frapper sans que nous la connussions; l'image même du dépérissement
étoit étrangere à nos réflexions.
Dès que nous pûmes le comprendre, Azeb nous parla des plaines voisines
comme d'un lieu où habitoient des méchans qui ne respectoient pas la
sensibilité de leur prochain, & qui, se faisant du mal les uns aux
autres, en feroient à tous ceux qui les approcheroient. Il nous prit à
tous deux un frisson intérieur; & envisageant qu'au-delà de ces rochers
il existoit des méchans, nous regardâmes le lieu que nous habitions
comme celui dont nous ne devions pas nous écarter, sous peine de
souffrir.
Azeb eut grand soin de nous imposer de bonne heure des travaux
proportionnés à la foiblesse de notre enfance: il nous entretint dans
ces exercices salutaires qui développerent l'usage de nos membres &
rendirent nos corps souples & agiles.
Chaque jour nous assistions au lever de l'aurore, & il ne nous étoit
pas permis de passer dans le sommeil cette heure sacrée du jour. Nous
contractâmes l'heureuse habitude du travail; il remplissoit les
trois quarts de la journée: il nous devint nécessaire, & même agréable.
Cette vie tempérée & agissante nous tenoit gais & vigoureux. Une espece
de chant mesuré accompagnoit nos exercices: la voix de Caboul & celle
de mon pere nous répondoient à une grande distance, & notre poitrine
se fortifioit en même tems que nos bras. Il m'en est resté une voix
forte, que dans la suite j'ai été obligé d'adoucir en vivant parmi des
hommes civilisés, lesquels, à mon sens, ont perdu tous les accents de
la nature, & ne font plus que siffler ou murmurer.
La santé circuloit dans nos veines; une vivacité bouillante régnoit
dans tous nos mouvemens; jamais l'odieux joug de la contrainte
n'affaissa le ressort de notre ame; libres, nous fûmes heureux. Si nous
connûmes la douleur, peine inévitable & passagere, nous ne connûmes
point le chagrin, l'inquiétude de l'avenir. Nos desirs se réduisoient à
peu de chose: ils étoient tous satisfaits, & nous ne devinions pas
qu'il existoit des sciences que l'on n'acquiert que par les larmes, les
tourmens & la captivité des premieres années de la vie de l'homme.