Je suis né parmi les Chébutois, peuple du sud de l'Amérique, peuple
long-tems illustre & vainqueur. Pardonnez si je me fais gloire de ma
patrie, & si je laisse entrevoir quelqu'orgueil au nom de ma nation.
Avant que l'avarice & la cruauté, sous les vêtemens d'une religion
sainte, eussent trouvé le chemin de l'Amérique, pour effrayer un
nouveau monde de l'assemblage horrible de tous les crimes, les
Chébutois étoient un peuple aussi renommé dans l'Amérique, que les
François le sont aujourd'hui au milieu de l'Europe. Ils ont donné des
habitans, des rois & des loix au Pérou.
Lorsque j'ai commencé à lire les auteurs Européens, j'ai cherché
avidement ce qu'ils avoient dit du bon incas Cabot, qui avoit régné
sur tant de millions d'hommes, & qui, malgré l'étendue de son empire,
avoit su les rendre tous heureux; ce qu'ils avoient pensé du sage
Zulma, du victorieux Ozimo qui triomphoit pour pardonner, & de vingt
autres monarques distingués par des vertus héroïques & particulieres.
Quels furent mon étonnement & ma douleur, de feuilleter vainement une
prétendue histoire universelle, & de ne pas trouver leurs noms, pas
même celui de ma patrie! Mais à la place de ces noms sacrés, je lus
l'énumération de toutes les folies d'un certain Jaques, les attentats
multipliés d'un Henri qui faisoit couper la tête à ses femmes l'une
après l'autre, pour en épouser une nouvelle en sûreté de conscience, &
combien de maîtresses avoit entretenu un roi voluptueux, nommé Charles.
Quoi, dis-je en soupirant, la vertu, la sagesse, la valeur de Cabot,
de Zulma, d'Ozimo, sont restées inconnues, & la sottise, les crimes de
ces indignes souverains sont éternisés! La pensée que, dans quelques
siecles, ces livres périroient sans doute avec la mémoire de leurs
héros, fut la seule chose qui servit à me consoler.
Lors donc que les Espagnols, guidés par la soif de l'or & du sang,
la foi & la rage dans le cœur, la flamme & la croix à la main,
aborderent les malheureuses contrées de l'Amérique, les Chébutois
n'inspirerent pas plus de pitié que les autres peuples. Ces Européens
altérés d'or attaquerent des nations qui ne les avoient point offensés,
attenterent à leurs biens, à leur liberté, à leur vie, & prêcherent
ensuite une religion qu'ils avoient rendue aussi détestable qu'eux.
Les tourmens étoient les interpretes de ces barbares, un bûcher
enflammé leur réponse, & la cupidité l'origine de leur zele affreux.
Ils annonçoient un Dieu pere de tous les humains, & ils massacroient
des créatures humaines qui ne pouvoient sûrement reconnoître en eux
des hommes. Je ne m'étendrai point sur cette plaie cruelle faite à la
religion & à l'humanité; d'ailleurs ces horreurs sont assez connues, &
les Européens doivent à jamais rougir de ne pouvoir les effacer de leur
histoire.
Un petit nombre de Chébutois se sauverent dans les montagnes
de Xarico, pour se dérober à un esclavage plus cruel pour eux que
la mort. Une autre partie poussa jusqu'aux frontieres du Pérou;
là, l'imagination encore troublée des vastes scenes de carnage,
ils croyoient toujours rencontrer leurs farouches assassins. Les
tristes restes de plusieurs nations Américaines s'unirent & formerent
un nouveau peuple. Elles fonderent leur habitation au milieu de
petites plaines situées entre des rochers & défendues par des bois
inaccessibles. Elles s'estimoient heureuses après avoir tout perdu;
elles étoient libres.
Le gouvernement fut confié à un capitaine nommé Xalisem: son pouvoir se
bornoit à protéger la nation. Il dut cette place à sa valeur héroïque,
& non aux droits de la naissance. Les loix furent aussi simples que
l'esprit de ces peuples, & elles en étoient plus respectées: elles
tendoient à unir & non à diviser les cœurs, à concentrer l'intérêt
particulier dans l'intérêt général; elles n'attribuoient pas
quelques privileges à quelques individus pour soumettre le gros de
la nation; elles ne faisoient pas quelques heureux aux dépens de la
multitude.
Unis par le malheur, les citoyens plus égaux s'aimerent davantage.
Cependant il y avoit parmi eux presqu'autant de cultes différens
que de chefs de famille; mais ils ne se tourmenterent pas pour des
cérémonies, parce qu'ils étoient religieux, & non vains & intéressés.
Nul d'entr'eux, affectant un droit sur la pensée, n'apprenoit à haïr
son voisin à cause de sa secte. La sûreté de l'état, telle étoit la
loi universellement reconnue: alors les infracteurs étoient sévérement
punis, fussent-ils descendans d'Ozimo, fussent-ils les enfans du soleil.
J'ai remarqué avec étonnement que dans plusieurs gouvernemens la
justice détournoit son glaive devant quelques hommes puissans: ce qui
les autorisoit à trahir les intérêts de la patrie, ou à porter leurs
mains avides sur les revenus de l'état. Un pareil crime étoit inconnu
chez les Chébutois: jamais on n'entendit parler de guerres civiles
ni religieuses, & je n'ai pu me familiariser avec l'histoire des
Européens, quand j'ai vu qu'on n'avoit jamais disputé si l'on devoit
adorer Dieu, mais qu'on avoit versé des torrens de sang pour savoir
comment il faut l'adorer. Ainsi, c'est plutôt l'extérieur du culte que
le culte même, qui a servi de prétexte à l'embrasement des états; ou
plutôt l'homme a défendu la cause de son opinion, & non celle de la
Divinité. Mais a-t-elle besoin qu'on défende son culte à main armée?
Dieu ne refuse point les rayons de son soleil à l'impie adorateur des
idoles: laissons à sa suprême grandeur le soin de venger ses offenses.
Les Chébutois (car ce peuple composé de vingt peuples divers, avoient
retenu le nom qui imprimoit le plus de respect) devoient être
nécessairement les irréconciliables ennemis des cruels Espagnols: la
vengeance étoit leur premier devoir, j'ai presque dit leur vertu.
Si un Espagnol tomboit entre leurs mains, ils lui faisoient
souffrir les mêmes tourmens qu'ils avoient endurés: c'est ainsi qu'ils
satisfaisoient à la mémoire de leurs braves ancêtres, lâchement égorgés.
Les Européens accusent encore aujourd'hui les Chébutois d'avoir été
la nation la plus sanguinaire. Non, mon ami, elle fut la plus juste.
Autrefois simple & tranquille dans ses mœurs, contente des présens
de la nature, elle vivoit sans soupçonner la vengeance & la fureur;
mais à la vue de monstres nourris au carnage, à l'aspect de leurs
tyrans ensanglantés, les Chébutois imiterent leur cruauté, & bientôt
les surpasserent. Ils se familiariserent avec les arts horribles qui
portent la destruction. On ne les traita plus de stupides dès qu'on
les vit redoutables; toutes les passions violentes échauffoient leur
courage.
On vit la liberté refleurir sur des rochers, après des fleuves de sang;
mais on ne la crut pas trop chérement achetée. Les Chébutois braverent
leurs ennemis jusques sous le cacique Azeb, mon pere. Il étoit
brave, il avoit des vertus; mais, le dirai-je! il étoit plus philosophe
que politique & guerrier. L'avarice, la superstition & la tyrannie
conjurerent ensemble pour effacer de dessus la terre un peuple innocent
& libre. Les Espagnols ne pouvoient souffrir une colonie d'Indiens
voisins de leurs villes; mais comment franchir les hautes montagnes
de Xarico? comment asservir des hommes qui frémissoient au seul nom
d'esclavage? Ils espérerent obtenir de la ruse ce qu'ils n'osoient
attendre de la valeur. L'inimitié entre les deux nations paroissoit
affoiblie par le tems; quelques petites alliances étoient même formées
par le relâchement de la discipline. Ils parurent plus modérés; ils
nous porterent des paroles de paix. Le commerce s'introduisit entre les
deux peuples: cette correspondance utile consacra leurs liaisons.
Déjà quelques missionnaires s'étoient glissés chez les Chébutois:
leur extérieur composé, leur langage doux, leur zele désintéressé ou
qui paroissoit l'être, ne laisserent point soupçonner des espions
secrets parmi un peuple qui savoit combattre, vaincre & punir, mais qui
ignoroit les pieges de la trahison.