nous sommes foutus! il y a un grand nuage blanchignard qui vient du
côté de Coulaures, en suivant la rivière, et il va nous crever
dessus. Il n'avait pas dit ça, que nous sortîmes sur le pas de la
porte. On entendait venir l'orage; les arbres se pliaient et
restaient dans cette position, ne pouvant se relever contre le vent;
de tous côtés, les passereaux arrivaient pour se mettre à l'abri
dans le clocher, quoique la cloche sonnât à toute volée, brandie par
trois ou quatre garçons, pour détourner l'orage, comme c'est de
coutume dans nos campagnes. De temps en temps un coup de tonnerre
éclatait sec, comme des noix tombant sur le plancher. Il tombait
quelques gouttes d'eau, lourdes comme du plomb. A chaque éclair les
gens se signaient. La vieille Maréchoune alluma un bout de cierge
bénit, puis elle alla chercher à la tête de son lit un brin de buis
des Rameaux, le trempa dans son bénitier de faïence et aspergea
autour de la cuisine. Ni les signes de croix, ni le cierge, ni l'eau
bénite, rien n'y fit. Les nuages, poussés par un vent d'enfer,
arrivaient se suivant les uns les autres, se pressant, se poussant
comme un troupeau de moutons épeurés, et quand ils furent sur nous,
voici la grêle qui tombait à grand bruit...
--Pauvres gens! nous sommes perdus! s'écrièrent les femmes; et elles
se mirent à pleurer et à se lamenter. La nore de Maréchou, à genoux
près du lit, se cachait la figure dans ses mains. Maintenant l'orage
était en plein sur le bourg; la grêle tombait grosse comme des oeufs
de pigeon, et même plus encore, car on en ramassa qui semblait des
oeufs de poule. Avec ça drue et serrée, comme qui décharge un
tombereau de cailloux. Les tuiles des maisons volaient en morceaux;
les feuilles des arbres tombaient en masse, et disparaissaient
emportées par le vent; en cinq minutes, le grand ormeau de la place
fut comme à la Noël, sans parler des branches cassées. Puis la pluie
commença à tomber comme qui la vide à seaux. La pièce de blé de
Maréchou qu'on voyait par la fenêtre, touchant son jardin, était
foulée comme si on y avait fait manoeuvrer des escadrons de chevaux.
Et la grêle tombait toujours, et dans la terre détrempée maintenant,
les grêlons finissaient d'enfoncer les morceaux de paille hachée
qu'on voyait encore.
Ça dura un quart d'heure comme ça; les tuiles cassées laissaient
pisser l'eau dans le grenier, qui, par le plancher mal joint,
tombait dans la cuisine; il pleuvait sur les tables, sur les lits,
partout, mais on n'y faisait pas attention. Chacun pensait à son
blé, à tout son revenu perdu. Les hommes ne disaient rien; ils
regardaient tomber la grêle comme écrasés, ayant perdu la parole;
d'aucuns marronnaient entre leurs dents, on ne sait quoi, des
prières ou des jurements:
--Tonnerre! s'écria Lajarthe, et on dit qu'il y a un bon Dieu!
--Taisez-vous! malheureux! crièrent les femmes de chez Maréchou;
mais les hommes ne dirent rien, et je crois qu'il y en avait qui
pensaient tout au moins que le bon Dieu n'était pas trop bon en ce
moment.
Quand ce fut fini, qu'il ne tombait plus qu'un peu de pluie, nous
sortîmes, et les gens du bourg en faisaient autant: chacun semblait
pressé de voir son malheur, comme s'il pouvait en douter.
Autour du bourg, c'était partout la même chose; dans les prés
envasés, l'herbe était sous la boue, les terres à blé étaient
foulées comme un sol à battre. Les chènevières semblaient de cette
pâtée d'orties qu'on donne aux dindons; les vignes et les arbres
étaient hachés, les jardins saccagés; tout ce qui était sorti de
terre était perdu. Et de tous côtés on entendait les cris des
femmes, leurs exclamations: Sainte Vierge! nous sommes ruinés! quel
malheur! nous pouvons bien prendre le bissac!
--C'était bien la peine, criait la vieille de chez Fantou, c'était
bien la peine, que je porte sur la pierre de la croix, le jour des
Rogations, un gâteau de fine fleur de farine! de quoi ça nous a-t-il
servi?
Le pauvre Jandillou, le sacristain, était comme les autres, il avait
tout perdu, et encore on lui disait des sottises. Comme il passait
pour aller voir à sa terre, il y en eut qui lui dirent:--C'est foutu
que tes processions et les litanies de ton curé ne valent guère!
Lui s'en allait baissant la tête, ne sachant que dire à ces gens,
qui avaient suivi les Rogations et fait des offrandes, pour protéger
leurs récoltes, et qui, les voyant détruites, étaient furieux. La
plupart ne s'en prenaient pas au bon Dieu, mais l'idée leur vint que
le curé Crubillou n'était pas jovent, et ça se répandit tellement
que bientôt tout le monde en fut persuadé; d'autant mieux qu'on
remarquait que du temps du curé Pinot il n'avait jamais grêlé.
Moi je m'en fus chez nous, et à mesure que j'approchais, je voyais
que c'était là comme autour du bourg: tout était perdu, le blé, les
noix, le chanvre, les vignes; il ne restait rien, et par-dessus le
marché, quatre noyers étaient par terre. Pour la vigne, ce n'était
pas seulement la vendange de l'année, perdue, mais le bois était
tellement écrasé qu'on eut du mal à tailler l'année d'après, et que
beaucoup de pieds crevèrent. Joint à ça, la ravine qui avait
entraîné toutes les terres dans les fonds. Pour ce qui est des
bâtiments, il fallut faire resuivre toutes les tuilées, car il
pleuvait partout comme dehors.
Nos métayers de la Borderie vinrent, les pauvres gens, tout
désespérés, ne sachant plus où ils en étaient. Ils parlaient d'aller
se louer chacun de son côté, de manière qu'il nous fallut les
rassurer un peu et leur dire que nous leur aiderions à se tirer de
ce mauvais pas: et en effet, il nous fallut leur fournir le blé
toute une année.
Mais, ce n'était pas eux seulement qui avaient recours vers nous. Il
se trouvait que, comme les apparences de la récolte étaient très
bonnes, le prix du blé était descendu beaucoup, ce pourquoi mon
oncle en avait acheté dans les environs de deux cent cinquante sacs.
Aussi les gens venaient au moulin emprunter une quarte, deux
quartes, un sac de blé, et nous le prêtions, sans autre condition
que de le rendre l'année d'après.
Tout le monde ne fit pas comme ça, entre autres M. Lacaud. Il disait
qu'il était aussi en peine que ses métayers, ayant perdu sa part de
récolte comme eux. Mais il ne parlait pas de ses rentes qui
n'avaient pas grêlé, ni de ses maisons à Périgueux, et c'était une
vraie dérision d'entendre ce gros, je ne veux pas dire le mot, se
mettre sur la même ligne que ses métayers et ses pauvres voisins,
qui avaient perdu leur pain, tandis que lui n'avait perdu qu'une
partie de son revenu, ce qui ne lui ferait pas manger une bouchée ni
boire un coup de moins. Mais il faisait ça pour ne rien donner aux
autres, ni même prêter.
Cette grêle, avec la naissance de mes autres enfants, c'est à peu
près tout ce qui soit à dire pendant plusieurs années. Depuis
François, j'avais eu encore Yrieix, qui était né au mois de
septembre 1863, Michel au mois de mai 1866, et le dernier, Bertrand,
vint au mois de juillet 1868.
C'est cette même année-là que mourut le pauvre Lajarthe. Il tomba
subitement un jour dans une maison où il travaillait, et ne s'en
releva pas. Cet homme était tracassé par les affaires du pays, d'une
manière extraordinaire pour quelqu'un qui n'avait ni instruction ni
bien. J'ai toujours pensé que s'il avait appris, avec son esprit de
nature et son caractère, ça aurait été un homme pas commun.
Nous avions eu huit enfants, il nous en restait sept, six garçons et
une fille: c'était assez joli; aussi, quand le dernier vint, mon
oncle dit comme ça en riant:--A cette heure, je n'ai plus peur que
la race des Nogaret se perde! Mais tous nos enfants étaient si bons
petits, si sains, qu'il disait aussi: Ma foi, ça aurait été dommage
qu'ils ne fussent pas venus.
J'ai oublié de dire que nous avions un régent dans notre commune
depuis quelques années. M. Lacaud ne le voulait pas trop; il disait
que ça n'était pas utile pour les enfants des paysans, d'apprendre à
lire et à écrire, parce que ça les détournait de travailler la
terre, et que, lorsqu'ils seraient tous instruits, on ne trouverait
plus de métayers. Mais un jour, comme il disait cette raison dans le
conseil, le vieux Roumy, qui en était toujours, lui répondit:
--Ça ne sera pas un malheur, au contraire, parce qu'alors les
travailleurs de terre seront tous propriétaires, et ne travailleront
plus pour les autres.
Mais, malgré sa mauvaise volonté, il lui fallut faire comme dans les
autres communes: on acheta une grande baraque de maison dans le
bourg, et on y mit le régent après qu'on l'eut un peu radoubée.
Ça fait que nos garçons allaient en classe tous les jours, ceux qui
étaient en âge. Mais pour Nancette, c'était toujours la demoiselle
Ponsie qui lui montrait. Les droles apprenaient assez, mais pour
être de ceux qui sont toujours devant les autres, ils n'en étaient
point, ayant toujours en tête leurs amusements: pêcher, attraper des
oiseaux, monter sur la jument, grimper sur les arbres, courir dans
les bois, se baigner l'été: ils étaient fous de liberté et ne
restaient pas facilement assis.
Je ne me faisais pas de mauvais sang de les voir à peu près dans le
milieu, au rang de ceux dont on ne dit rien. Les enfants
extraordinaires pour travailler et apprendre, ça fait plaisir aux
parents, à ce qu'on dit, mais pour moi, ils me font l'effet de
quelque chose de pas naturel, comme qui dirait un octogénaire
amoureux, et je me demande quand est-ce qu'ils seront enfants: si ça
doit être plus tard, il vaut mieux qu'il le soient en bas âge. Et ce
qui m'a maintenu dans cette manière de voir, c'est que celui qui
était toujours le premier, dans le temps que j'allais en classe, et
qui avait tous les prix, et qui aimait tant le travail qu'il en
oubliait de s'amuser, s'est bien rattrapé depuis. Il est devenu le
plus fameux bambocheur qu'il y ait à Périgueux, et, au bout du
compte, une fois entré dans la vie, pas plus fort qu'un autre.
Mais si mes enfants n'étaient pas des plus habiles pour
l'instruction, je pense qu'il n'y en avait pas, dans toute la
classe, qui fussent au-dessus d'eux pour les bons sentiments; aussi
étaient-ils prêchés comme pas beaucoup d'enfants le sont. C'était
d'abord leur mère, qui, dès qu'ils commençaient à comprendre, leur
enseignait à être honnêtes avec tout le monde, surtout avec les
vieux, et bons pour les malheureux. Jamais elle n'aurait souffert ce
qu'on voit dans des maisons, où, pour amuser un petit drole, on lui
donne un pauvre oiseau, qu'il plume et fait souffrir jusqu'à la
mort.
Ces amusements, c'est de la mauvaise graine de méchanceté, ou de
dureté au moins, qu'on sème en eux. Si nos enfants voulaient, comme
tous les droles, attraper un petit poulet, leur mère le prenait
elle-même, le leur faisait un peu manier, caresser, puis embrasser,
et leur apprenait à le lâcher d'eux-mêmes, pour aller retrouver la
mère clouque. Quand il venait des pauvres à la maison, c'est
toujours un des enfants qui allait lui porter un croustet de pain,
et en tout elle leur enseignait à être bons et secourables aux
misérables.
Et puis, elle leur apprenait comme c'était mal de mentir, et
honteux: le menteur est pire que le voleur! leur répétait-elle
toujours. Et elle leur faisait comprendre aussi, qu'il ne faut pas
même être trop adroit, parce qu'alors on en arrive à tromper les
autres, et qu'il faut aller tout droit son chemin où l'on veut
aller, et non pas marcher comme les serpents.
Mon oncle et moi aussi, de notre côté, nous tâchions de les affermir
contre les contrariétés, de les endurcir contre le mal, afin de les
préparer à savoir souffrir plus tard. Nous nous efforcions de leur
donner de bons sentiments, de leur inspirer des idées de dévouement
au pays et à toutes les grandes choses. S'il n'y avait eu que nous,
nous n'aurions pas été capables de dire ce qu'il fallait pour ça,
mais nous nous aidions des livres dont j'ai déjà parlé. L'hiver, mon
oncle en montait un de sa chambre du moulin, et, tandis que nous
étions tous rangés autour du feu, chacun ayant son occupation,
Gustou pelant, Fantille filant, ma femme tenant son plus petit sur
ses genoux, mon oncle fumant sa pipe; moi, je lisais, quelqu'une de
ces anciennes histoires, où l'on voit ce que c'était en ces temps
que des hommes. C'était pour les enfants, ce que j'en faisais, mais
tout le monde en profitait, parce que ces livres sont pleins de
choses très belles.
J'ai dit déjà que ces livres s'étaient trouvés avec un tas de choses
achetées à l'encan par mon grand-père. Il est arrivé de ça, que ce
qui était prisé moins qu'une vieille serrure, qui semblait bon
seulement à faire des cornets pour le tabac, a été pour nous d'un
prix inestimable, car on ne peut pas estimer la valeur qu'on se
donne à soi-même en devenant meilleur. C'est comme ça, que chez
nous, au fond d'une campagne du Périgord, on avait appris à
connaître les Grecs et les Romains, dont les paysans, d'ordinaire,
n'ont seulement point ouï parler, bien loin de se douter quelles
gens c'était.
Il y en a qui, oyant conter ces histoires, disent: tout ça c'est
très beau, mais nous ne sommes pas à Rome ou à Athènes, et nous ne
sommes pas consuls, ou capitaines d'armée, ou magistrats grecs ou
romains, et ces vertus que nous admirons, ne sont pas à notre
portée.
Mais ils se trompent. On peut être juste comme Aristide, au fond
d'un petit village périgordin. Un conseiller municipal, voyant une
cabale montée dans l'intérêt de quelques-uns, peut se mettre en
travers pour le bien de la commune, et ne se jamais décourager, et
combattre les intrigants avec la constance et la fermeté de Caton au
Sénat romain. Et qui empêche que dans la pauvreté, la médiocrité,
nous ne nous trouvions heureux comme Tubéro, le gendre du consul
Emilius? rien: il suffit que nous n'égarions pas nos fantaisies sur
une foule de choses inutiles, nuisibles même, mais devenues
nécessaires aux riches. On peut être courageux, désintéressé, dévoué
à son pays, dans le cours de la vie obscure que nous menons à la
campagne, et dans des occasions ordinaires, comme ces grands hommes
l'étaient sur un grand théâtre, et dans des circonstances où il
s'agissait des intérêts de tout un peuple. L'objet est infiniment
plus petit, sans doute, mais la vertu peut être grande, sans égaler
pourtant celle de quelques-uns, comme Caton ou Phocion, qui est non
pareille.
Quand je parle des hommes de l'antiquité, ça n'est pas que je renie
nos Français. Il y en a assez qui pourraient servir d'exemple;
malheureusement, ils n'ont pas trouvé un bon historien comme
ceux-là. Pourtant ça serait utile et profitable, de connaître la vie
de Bayard, de Michel de l'Hospital, de la Boétie, de Sarlat, du
maréchal Catinat que les soldats appelaient le _père la Pensée_, de
la Tour d'Auvergne le _premier grenadier de France_, du général
Beaupuy, de Mussidan; grands hommes comparables à ceux d'autrefois,
et d'autres encore.
Pour en revenir, nos enfants en âge allaient donc à l'école de la
commune, manque Hélie, l'aîné, qui maintenant travaillait au moulin
avec nous. Nancette était une belle fille de quinze ans qui aidait
beaucoup à sa mère, de sorte que, la Fantille s'étant mariée, nous
ne prîmes pas d'autre servante. Les classes n'étaient pas aussi
savantes, et on n'y enseignait pas tant de choses que maintenant.
J'ai dit que mes enfants n'apprenaient pas très facilement, mais en
revanche, ce qu'ils avaient une fois appris, ils le savaient
peut-être mieux que les autres; joint à ça, que, pour en raisonner
et l'appliquer, ils ne craignaient guère personne de leurs
camarades. Aujourd'hui les enfants ont tant et tant de choses à
apprendre, qu'il ne reste pas un moment pour exercer leur jugement
et leur montrer à mettre en pratique ce qu'ils ont appris. Le savoir
et l'acquis priment du tout les qualités de nature. Un troupier qui
serait brave comme Ney, le brave des braves, qui aurait du
sang-froid, du coup d'oeil, de la décision, toutes les qualités
militaires, à quoi ça le mènerait-il? A commander une escouade. Il
faut bûcher et accrocher à force, des bribes de science pour aller
plus haut. Mais il arrive trop souvent que des gens farcis de savoir
se trouvent incapables de le mettre en oeuvre, faute des qualités
naturelles nécessaires pour ça.
Il en est de même dans tous les états. Il ne manque pas de
conducteurs plus capables que leurs ingénieurs, de praticiens plus
ferrés que des avocats, d'entrepreneurs plus habiles que des
architectes; mais voilà, ils n'ont que la pratique, les sacrements
scientifiques leur manquent. Tout est sacrifié au savoir des livres
maintenant, et je trouve que ce n'est pas raisonnable, car il ne
suffit pas d'avoir des connaissances, mais il faut encore savoir
s'en servir pour son état, et s'en aider aussi pour se perfectionner
comme homme. Pour moi, il me semble que la première chose à faire,
la plus pressée, la plus essentielle, la plus indispensable, c'est
de faire de nos enfants des hommes. De la manière dont ça marche
aujourd'hui, ce point reste en arrière; on veut avant tout faire des
savants. Je crois que c'est une mauvaise chose; nous aurons
peut-être plus d'ingénieurs, de médecins, de pharmaciens, d'avocats,
de notaires, de professeurs et d'apprentis sous-préfets, mais moins
d'hommes: déjà ça se sent; nous avons assez de talents, peu de
caractères.
De tous nos enfants, il y en avait un, Bernard, qui aimait assez à
apprendre, et qui, quoiqu'il n'apprît guère plus vite que ses
frères, savait davantage, parce qu'il travaillait avec plus de goût.
Lorsque ce drole eut une douzaine d'années, voyant qu'on ne faisait
à l'école que lui répéter ce qu'on lui avait déjà appris, il se mit
dans l'idée d'aller au collège d'Excideuil. Il commença par en
parler à sa mère en cachette, et elle pensant que c'était une
fantaisie qui lui passait par la tête, dit que ça coûtait cher, et
que point n'était besoin de tant étudier pour être meunier. Lui, ne
dit rien, mais depuis il n'était plus content comme auparavant, et
il était toujours à farfouiller dans la chambre de mon oncle, après
les livres, et se retirait dans un coin pour lire. Je finis par
m'apercevoir qu'il n'était plus le même, et un soir en soupant, je
lui demandai ce qu'il avait. Il répondit comme tous les enfants,
qu'il n'avait rien. Mais sa mère, voyant que je n'en pouvais plus
tirer mot, nous dit ce qui en était.
Je regardai le drole et je lui dis:
--Et que veux-tu aller faire au collège?
--Pour apprendre des choses qu'on n'apprend pas dans l'école de M.
Malaroche, dit-il.
--Mais de quoi ça te servira-t-il pour être meunier? Tu sais bien
que je ne veux pas faire de vous autres des messieurs, quand même je
le pourrais. D'ailleurs, voilà ton aîné qui n'y a pas été au
collège, et les autres n'y iront pas: ça coûte cher, penses-tu bien,
et il ne serait pas juste de faire pour toi des dépenses qu'on ne
fait pas pour les autres.
--Mais Hélie, et tous, dirent alors: père, ça ne fait rien, s'il
veut y aller, nous ne sommes pas jaloux.
--Pourtant, dit mon oncle, si ce drole avait bonne envie
d'apprendre, et qu'il eut des moyens, ça serait malheureux de ne pas
le mettre à même de faire son chemin.
--Je suis bien un peu de ton avis, que je dis, et je me souviens
qu'à son âge j'avais grande envie d'apprendre tout ce qu'on enseigne
dans les collèges; je ne m'étonne donc pas qu'il soit de même. Mais
au bout du compte j'y serais allé, à quoi ça m'aurait-il servi?
peut-être à rien du tout, comme il arrive à tant d'autres. Je veux
que je sois arrivé à une position plus grande que celle de meunier;
je n'en serais pas plus heureux, et probablement je le serais moins.
Certainement l'instruction est une bien bonne chose et désirable
pour tous: un paysan bien instruit en vaudrait deux.
Malheureusement, ça rend souvent ambitieux, et ça fait mépriser la
terre. Et puis après, j'y reviens, c'est une dépense que nous
n'avons pas le moyen de faire.
--Ecoute, dit mon oncle, pour ce qui est de la dépense, tant que je
pourrai travailler, je gagnerai bien dans mon commerce de quoi
l'entretenir là-bas. On pourrait le mettre en pension chez
quelqu'un; Lavareille le prendrait, pour sûr, et il irait au
collège; ça ne coûterait pas autant de cette manière. Il faut bien
que les enfants des paysans, s'ils ont des capacités, apprennent
pour se rendre utiles au pays, puisque beaucoup de riches ne veulent
plus travailler et ne pensent qu'à faire la noce. Le tout est de
savoir si le drole a des moyens. Je le mènerai jeudi à M. Tallet,
qui verra la chose.
Bernard, entendant ça, leva les yeux et dit:
--Oncle, je te remercie.
Et tout le monde fut content de cet arrangement, et les enfants se
mirent à babiller là-dessus, après souper, demandant à Bernard ce
qu'il voulait faire: s'il voulait être instituteur, ou juge, ou
curé, ou médecin? Et lui ne voulait pas être curé, oh! non; pour le
reste, il ne savait pas trop. Pourtant, il aurait aimé à être
médecin pour nous soigner dans nos maladies.
En finale, tout s'arrangea comme mon oncle avait dit. Les Lavareille
prirent le drole en pension et le voilà allant au collège.
J'approche d'une triste époque, et il me fait deuil de parler de nos
malheurs. Mais il le faut pourtant, pour ne point laisser de vide
dans mon récit et aussi pour expliquer des choses qui suivront.
Mais, avant de commencer, il faut que je dise qu'en 1869, M.
Masfrangeas prit sa retraite. Il y avait quarante ans qu'il était
entré à la Préfecture, et il y en avait plus de vingt-cinq qu'il
était chef de bureau. Il avait espéré un moment passer chef de
division, et il en avait eu la promesse, mais d'autres plus heureux
et bien protégés, lui avaient passé sur le ventre, comme c'est
l'habitude. Pourtant, c'était un homme travailleur, consciencieux,
d'un jugement sûr, qui maniait bien les affaires et les expédiait
vite. Mais voilà, il n'était pas flatteur, ni intrigant, il n'avait
pas l'échine souple et ne savait pas se faire valoir; toutes choses
sans lesquelles on n'avance guère dans les administrations.
La retraite de M. Masfrangeas nous rendit toute notre liberté
vis-à-vis du maire, M. Lacaud. Tant qu'il avait été dans sa place,
nous nous étions retenus, de crainte qu'il ne lui fît du tort, en
essayant de le rendre solidaire de notre conduite. Mais, depuis que
nous n'avions plus cette crainte, nous ne nous gênions plus, mon
oncle surtout. Dans leur jeunesse, ils se tutoyaient tous deux, M.
Lacaud et lui; mais depuis longtemps, M. Lacaud,--du Sablou,--comme
son père l'avait fait enregistrer à la mairie, avait cessé ces
familiarités, et de son côté, mon oncle ne lui parlait plus, à cause
de M. Masfrangeas.
Ce pauvre homme, voyant ça, ne s'était-il pas imaginé qu'il nous
imposait; que nous avions peur de lui! mais il fut bien détrompé.
Dans les premiers mois de 1870, on commença à parler dans nos
campagnes qu'il fallait voter pour l'Empereur. Personne ne
comprenait ce que ça voulait dire. Pourquoi voter encore, puisqu'il
était empereur, qu'il faisait tout ce qu'il voulait, qu'il disposait
des places, des hommes, de l'argent et de tout, et qu'on lui nommait
les députés qu'il voulait? A quoi ça rimait-il? à rien. Mais les
maires, et les fortes têtes qui étaient pour l'Empire, disaient que
cette votation cachait de grands projets, et qu'en consolidant par
des votes unanimes le pouvoir de l'Empereur, il en aurait plus de
force pour faire de grandes choses.
Pardi, comme ça, dans nos pays, ça ne pouvait pas manquer de
réussir: on ne demandait aux gens que de voter encore une fois, ce
qu'ils avaient voté vingt fois; ça n'était pas une affaire. Les plus
innocents, d'ailleurs, comprenaient bien que c'était une farce, et
que quand même l'Empereur n'aurait pas eu la majorité, il ne s'en
serait point en allé pour ça. Lacaud, son représentant dans notre
commune, le disait assez, et de plus, il laissait entendre, qu'on
prendrait des mesures contre les perturbateurs comme il y avait
dix-huit ans.
Tout ça faisait que l'Empire était bien sûr d'avoir presque toutes
les voix; mais ce n'était pas presque toutes, que notre maire aurait
voulu avoir; c'est toutes. Ah! s'il avait pu enregistrer sur son
procès-verbal rien que des Oui, comme il aurait été heureux. Du
coup, il en aurait cru avoir la croix, après laquelle il a couru
toute sa vie sans l'attraper. Mais voilà, il y avait les Nogaret du
Frau, comment faire? Et il nous faisait parler par les uns, par les
autres, disant que c'était bien inutile de s'obstiner à voter contre
l'Empire, puisque la France le voulait: à quoi ça pouvait-il servir?
Mon oncle et moi, nous répondions à ceux qui nous en parlaient: à
quoi bon voter alors, si on n'est pas libre; si on doit de rigueur
voter pour celui qui fait voter, ça n'est pas la peine de déranger
les gens pour ça.
Depuis que le pauvre Lajarthe était mort, nous n'étions plus que
trois voix républicaines dans la commune, mon oncle, Gustou et moi.
Et encore je compte la voix de Gustou parce qu'il votait toujours
comme nous, depuis 1851 qu'on avait arrêté mon oncle. Mais ce
n'était pas qu'il fût républicain; non, en fait de gouvernement, il
ne comprenait qu'une chose, c'est qu'il fallait des gens pour
commander et le reste pour obéir. Tout ce qu'il demandait, c'est que
ceux qui commandaient, ne fissent pas de coquineries: mais c'est là
le difficile justement, quand la grande masse est toute disposée à
s'en rapporter à eux.
Nous n'étions donc que trois voix, mais c'était trois: Non, bien
sûrs, et M. Lacaud les aurait payées cher. Il les voulait tellement,
qu'il alla jusqu'à nous proposer de faire mettre Bernard au collège
de Périgueux, pour rien; de faire exempter Hélie l'aîné, lorsqu'il
tirerait au sort l'année prochaine. Mais nous répondîmes à celui qui
s'était chargé de la commission que nos voix ne s'achetaient pas
avec des injustices, ou autrement. La veille du vote, ne sachant
plus comment faire, notre maire nous envoya le régent, qui était
aussi secrétaire de la mairie, pour demander à mon oncle de ne pas
venir voter, puisqu'il ne voulait pas voter Oui. Ce pauvre M.
Malaroche vint le soir, assez ennuyé de cette commission, mais il
fut tout de suite à son aise avec nous. C'était un brave homme qui,
je crois bien, n'approuvait pas tout ce qui se passait, ni tout ce
que faisait le maire, mais il avait quatre enfants et sa place lui
faisait besoin, aussi il ne disait rien, tâchait de passer inaperçu,
faisant le moins de bruit possible, et répondant en toussant: Hum!
hum! aux questions qui lui paraissaient dangereuses. Mais tout de
même, il y avait des moments, où quand il était avec des gens sûrs,
comme chez nous, on voyait que ça lui pesait.
Nous choquâmes de verre ensemble, car nous finissions de souper, et
après s'être excusé de la commission, disant que dans la vie on
était obligé souventes fois de faire des choses qu'on n'aurait pas
voulu, il nous conta l'affaire. Mon oncle lui répondit que, puisque
tous les électeurs étaient convoqués, nous irions voter comme les
autres; qu'il n'avait qu'à dire ça à M. Lacaud. Et au reste qu'il ne
lui en voulait point du tout de la commission, bien sûr qu'il ne la
faisait pas de bon gré. Et pour preuve, ajouta-t-il, je veux vous
faire goûter notre vieille eau-de-vie. Là-dessus, il dit à Nancette
de porter la bouteille à long col et nous trinquâmes derechef, après
quoi M. Malaroche s'en retourna porter la réponse au maire.
Je pense que M. Lacaud passa une mauvaise nuit, car le lendemain,
lorsque nous le vîmes sur la place, tandis que son adjoint le
remplaçait au bureau, il n'avait pas bonne figure.
N'ayant pas réussi à ce qu'il voulait, il rageait, cet homme, et
nous regardait venir, tous trois avec Gustou, d'un mauvais oeil.
Lorsque nous fûmes près de passer devant lui pour aller voter, il
interpella mon oncle, avec son arrogance ordinaire:
--Hé bien, Nogaret, vous ne voulez donc jamais être sages au Frau?
Il se croyait encore en 1852, mais il se trompait d'époque, les
raisons qui nous faisaient taire n'existaient plus.
Mon oncle se planta devant lui, les mains dans les poches de sa
culotte, le regarda de son air narquois, et lui dit tout goguenard:
--Allons! allons! mon pauvre Bernou, tu sais bien que les Nogaret
n'ont pas besoin de toi pour savoir ce qu'ils ont à faire;
laisse-les donc tranquilles!
Appeler M. Lacaud,--du Sablou--Bernou, c'était l'attaquer par son
plus sensible; aussi il s'écria:--Vous êtes un insolent! je vous
dresse procès-verbal, pour outrages dans l'exercice de mes
fonctions!
--Mon pauvre vieux, riposta mon oncle, tu n'exerces pas tes
fonctions en ce moment, et je ne t'insulte pas en te tutoyant, comme
il y a cinquante ans, et en t'appelant Bernou comme ton grand-père
qui valait cent fois mieux que toi: ton procès-verbal, je m'en
fouts!
Et nous passâmes.
M. Lacaud devint de toutes les couleurs, et resta un moment comme
interdit, tandis que derrière lui les gens se riaient tout
doucement, car on le craignait, mais on ne l'aimait pas. Puis coup
sec, il rentra chez lui, comme s'il allait faire son procès-verbal.
Quand nous sortîmes de la chambre où on votait, quelques-uns de ceux
qui étaient présents vinrent taper dans la main de mon oncle, comme
pour lui faire compliment, n'osant rien dire par prudence, mais
contents au fond qu'il eût rabroué cet insolent parvenu.
Le dépouillement acheva de tomber notre pauvre maire. Il s'attendait
à trois: Non, ceux du Frau, mais il s'en trouva sept. Sur cent
quarante électeurs, ça n'était rien, mais pour lui c'était beaucoup,
car il se vantait à la Préfecture que sa commune était une commune
modèle, toute dévouée à l'Empereur, et voici qu'elle se gâtait, car,
s'il y avait sept électeurs ayant le courage de voter: Non, il
fallait compter qu'il y en avait beaucoup d'autres derrière, moins
hardis que ceux-là, mais prêts à les suivre à la moindre secousse.
Parlant de ça le soir après souper, nous cherchions quels pouvaient
être ces quatre de renfort, et nous trouvions que ça devait être
Pierrichou de chez Mespoulède, dont le fils avait été tué au
Mexique; puis le vieux Roumy qui y avait perdu un des siens mort de
la fièvre jaune, et après, Mazi Chaminade, que M. Lacaud avait fait
exproprier d'une chènevière, pour le tracé d'un chemin vicinal
passant devant sa métairie de la Villoque, et qui n'avait pas été
payé assez, pour le tort qu'on lui avait fait. Pour le quatrième
nous ne savions: je me pensais en moi-même que ça pourrait bien être
M. Malaroche, mais je n'en dis rien.
Le temps passait tout doucement, et les gens bonifaces attendaient
en patience les grandes choses que devait faire l'Empereur,
lorsqu'un jour, étant au marché d'Excideuil, j'entendis parler que
nous allions avoir la guerre avec la Prusse. Pourquoi? celui qui le
disait n'en savait trop rien; mais M. Vigier qui se trouva sur mon
chemin me dit que c'était parce que le roi de Prusse voulait mettre
un de ses parents pour roi en Espagne, et que ça ne plaisait pas à
l'Empereur.
--Ma foi, que je lui dis, ce n'est pas la peine de faire la guerre
pour ça. Les Espagnols ne sont pas gens à se laisser brider, ainsi
tout tranquillement, par un roi étranger: il n'en aura pas pour six
mois. Si les Prussiens veulent le soutenir, il leur faudra envoyer
des armées, et il en restera plus de quatre; c'est une guerre comme
ça qui a perdu Napoléon. Au lieu de chercher à l'empêcher, on
devrait pousser les Prussiens dans ce traquenard.
M. Vigier se rit un peu et me dit: C'est que vous n'entendez rien à
la politique, mon pauvre Nogaret. Avec tout ça, si nous avons la
guerre, ça ne fera pas marcher les affaires: allons adieu, bonjour
chez vous.
Tout le monde sait comment la guerre commença, par cette prétendue
bataille où le petit Badinguet ramassait des balles prussiennes; on
l'affichait partout, et les partisans de l'Empire se carraient de
cette affaire, et disaient que nous serions bientôt à Berlin. Tout
le monde aussi sait comment elle continua. Les journaux du
gouvernement avaient beau mentir et tâcher de cacher la vérité, on
la savait tout de même, car il ne manquait pas de gens chez nous qui
avaient leurs garçons à l'armée, et leurs lettres ne disaient rien
de bon. D'ailleurs, ce qui le prouvait, c'est que les Prussiens
avançaient en France.
En ce temps-là, les foires et les marchés, ce n'était rien; les gens
n'y venaient guère plus, car les affaires étaient comme mortes. Ceux
qui y venaient, les trois quarts, c'étaient des pauvres gens, qui
avaient des enfants à l'armée et voulaient tâcher d'avoir des
nouvelles. Mais les nouvelles étaient mauvaises toujours, et ils
s'en retournaient tout tristes, et portaient ça dans leurs villages.
L'inquiétude se propageait de maison en maison dans les campagnes,
et les imaginations travaillaient. Les malheurs particuliers de
ceux-ci et de ceux-là, dont les fils avaient été tués, et il n'en
manquait pas, touchaient un peu tout le monde, car il n'y avait
guère de familles qui ne fussent exposées à apprendre un pareil
malheur. Et puis, beaucoup de gens chez nous ne savaient pas
seulement le nom de la géographie, tant s'en fallait qu'ils sussent
ce que c'était que la chose, en sorte qu'à force d'entendre dire:
les Prussiens sont entrés ici, là; à tel endroit ils ont
réquisitionné le blé, les bestiaux; à tel autre ils ont emmené le
maire, ils ont fusillé deux habitants; à force donc d'entendre dire
ça, bien des paysans se figuraient qu'ils étaient tout proches.
Aussi, tous les étrangers qui passaient par le pays, on les prenait
pour des espions, surtout s'ils avaient la barbe rousse, et on les
arrêtait quelquefois. C'était bête à en rire, si ça n'avait pas été
si triste en même temps.
Dans les premiers jours de septembre, notre aîné s'en fut à
Excideuil, chercher pour faire prendre pour les vers à notre petit
Bertry qui était un peu fatigué. Le soir, il était neuf heures qu'il
n'était pas revenu. Sa mère commençait à s'inquiéter, et nous nous
demandions pourquoi il n'était pas rentré, lorsque tout à coup nous
entendîmes le pas de la jument qui s'arrêta devant la porte de
l'écurie. Un moment après le drole entra et tout de suite je connus
à sa figure qu'il y avait quelque chose de nouveau qui n'allait pas.
Sans attendre nos questions, il nous dit tout triste:
--L'armée a été écrasée à Sedan: tout ce qui n'est pas mort est
pris; Mac-Mahon est blessé, l'Empereur est prisonnier, et la
République est proclamée à Paris.
En d'autres temps, cette dernière nouvelle nous eut fièrement
touchés, mais au milieu des désastres de la France, nous ne pensions
pas à nous en réjouir.
--C'est trop tard de trois mois! dit mon oncle.
Et nous restâmes longtemps bouche close, pensant à tous ces
effroyables malheurs qui tombaient sur nous. Puis, comme le drole ne
savait rien de plus, nous fûmes nous coucher bien ennuyés.
Le lendemain, tandis que nous déjeunions, Hélie nous dit:
--Je veux m'engager et partir soldat!
Ni mon oncle, ni moi, nous ne dîmes rien; seule ma femme lui
répliqua:
--Mais tu n'as pas l'âge d'être soldat!
--Pas pour tirer au sort encore, répondit-il, mais si bien pour
m'engager. Dans les volontaires qui partirent lors de la grande
Révolution, il y en avait qui n'avaient que seize ans, comme le
grand-père de mon père, et moi j'en ai vingt.
La pauvre mère, voyant son drole bien décidé, ne dit plus rien, et
lui continua:
--Quand nous oyons lire une de ces belles histoires de ces anciens
qui se dévouaient pour leur pays, nous disons: Comme c'est beau!
Mais à quoi ça nous servirait-il de les admirer, si nous ne tâchions
pas de les imiter, lorsque l'occasion le veut? Mère, laisse-moi
partir, mon oncle et mon père ne disent pas de non.
J'avais été un peu surpris, mais, en même temps, j'étais tout fier
de mon aîné:
--Tu as raison, mon drole, lui dis-je, et je suis content de voir
que tu as profité des bonnes leçons que nous ont données les
anciens, et des exemples de nos grands-pères.
Ma pauvre Nancy, oyant mon consentement, essuya ses yeux et se
raffermit un peu.
Une fois la chose décidée, il fallut lui préparer son paquet, des
bas, des chemises, des mouchoirs, pour partir le lendemain de grand
matin; ce soin amortit un peu la peine de ma femme, et quand tout
fut prêt, nous allâmes nous coucher.
Au petit jour, nous étions tous debout. Ma femme fit chauffer de la
soupe, et voulut faire déjeuner son drole; mais quand il eut fait
chabrol, il dit qu'il ne pourrait pas manger, que c'était inutile
d'essayer.
Alors il embrassa ses frères, sa soeur qui pleurait, la pauvrette;
puis Gustou, l'oncle et enfin sa mère. Ce fut là le plus dur: la
pauvre femme n'avait pas dormi de la nuit, mais elle se maîtrisait,
ses yeux étaient secs et brillants. Elle embrassa plusieurs fois son
aîné, comme ne pouvant se déprendre de lui et, enfin, après l'avoir
serré une dernière fois sur sa poitrine, elle lui dit: va mon petit,
et conduis-toi toujours comme les braves gens!
Nous partîmes tous deux, Hélie et moi, pour aller attendre à
Coulaures le passage de la voiture de Périgueux. Elle en avait
encore pour une demi-heure quand nous y fûmes, et en attendant nous
entrâmes chez les Puyadou. Le vieux était mort, mais la petite
vieille était toujours là. Une grosse fille qui n'avait pas l'air
d'avoir froid aux yeux la remplaçait, servant à la boutique et à
table les gens qui venaient acheter du tabac ou boire un coup. Quant
à Jeantain, il était en route comme toujours, rentrant tard à la
maison, et repartant de bonne heure: j'ai passé bien des fois à
Coulaures et je ne crois pas l'avoir rencontré quatre fois chez lui.
La voiture s'arrêta devant la porte, et le postillon descendit pour
faire chabrol. Quand il eut fait, il demanda si on avait des
commissions, et, comme il n'y en avait pas, il remonta sur son siège
et, nous, étant grimpés derrière lui, il donna un coup de fouet tout
doucement à ses bêtes, comme qui leur chasse les mouches, et ayant
crié en même temps, hue! la voiture repartit.
C'était un bon diable que ce postillon appelé La Taupe, sans doute
parce qu'il était noir comme cette bête, mais il ne passait pas une
auberge d'Excideuil à Périgueux, allant ou revenant, sans s'y
arrêter pour faire un chabrol. Ça c'était réglé; il mettait une
pleine cuiller de soupe dans son assiette, histoire de la réchauffer
un peu, et après, la remplissait aux trois quarts de vin. Puis quand
il avait avalé ça, il se passait la main sur les babines, et en
route. Comme il était tout à fait complaisant et qu'il faisait
journellement des commissions gratis pour tout ce monde, jamais de
la vie on ne lui aurait demandé un sou dans ces auberges.
Tout le long de la route il se trouvait des gens qui lui disaient:
Tiens, La Taupe, rends-moi ce paquet chez monsieur un tel, ou: te
voici cent sous, porte-moi un gigot, j'ai du monde demain. C'était
lui qui allait chercher le tabac à l'entrepôt pour les débitants, et
portait les paquets au collège. Et les lettres donc, il en ramassait
tout le temps sans s'arrêter. Au débouché des chemins, on voyait des
gens qui attendaient, venus des villages écartés, et aussi à la
sortie des endroits: c'était des gens qui avaient des affaires
pressées, ou qui se méfiaient des bureaux de poste des bourgs où on
est curieux; principalement les filles qui ne voulaient pas qu'on
sût qu'elles écrivaient à leurs galants.
Tout ça nous retardait un peu, mais enfin après bien des pauses,
ayant passé les tanneries de l'Arsault, la voiture monta au petit
pas jusque devant la prison. Une fois là, La Taupe fouailla ses
chevaux pour faire son entrée en ville, contourna le Bassin, longea
le Triangle et s'arrêta au milieu de la descente du foirail, devant
le bureau des Messageries.
En descendant de voiture, je trouvai là, habillé en officier, le
fils d'un minotier du côté de Saint-Astier, que je connaissais
assez. Sur ce que je lui demandai, il me dit qu'il était officier de
la garde mobile, et qu'il allait rejoindre son bataillon.
--Et vous, que faites-vous ici?
--Je viens faire partir notre aîné qui veut s'engager.
--C'est bien, ça, et dans quel régiment?
--Ma foi, je n'en sais rien. S'il y avait moyen, j'aimerais mieux
qu'il fût avec ceux de chez nous.
--Faites-le engager dans notre bataillon, je l'emmènerai, il sera là
en pays de connaissance. Voyez-vous, autrement, s'il s'engage dans
un régiment, on l'enverra dans un dépôt et ce n'est pas ça qu'il
veut, sans doute.
--Non pas, dit le drole.
--Mais, dis-je, est-ce qu'on peut s'engager dans la garde mobile?
--Je n'en sais rien, mais en ce temps on n'y regarde pas de si près:
d'ailleurs, si vous voulez, nous allons aller à la mairie et nous
verrons bien.
A la mairie, l'employé ne savait pas trop, mais il crut qu'il ne
pouvait pas refuser un homme de bonne volonté, et, après avoir vu
tous les papiers, il reçut l'engagement.
Quand ce fut fait, il nous fallut aller déjeuner, et il était temps,
car c'était près de midi. Après déjeuner, M. Granger nous quitta en
donnant rendez-vous à Hélie pour cinq heures. Lorsqu'il nous eut
quittés, nous nous promenâmes tous les deux, le drole et moi, et je
lui fis toutes mes recommandations, de nous faire savoir de ses
nouvelles toutes les fois qu'il pourrait, et principalement après
qu'il y aurait eu quelque affaire, afin de ne pas nous laisser dans
l'inquiétude. Que si par malheur il était malade, ou blessé, de nous
faire envoyer une dépêche à seule fin d'aller le soigner. Après ça,
je lui achetai une ceinture de cuir, dans laquelle je mis de
l'argent, et je le fis ceinturer avec, par-dessous sa chemise.
A quatre heures, nous étions devant les Messageries, où La Taupe
attelait. Lorsque tout fut prêt, j'embrassai deux fois mon aîné,
faisant un peu le crâne devant les gens, mais au fond ça me faisait
quelque chose. Lui, il n'avait l'air de rien; mais moi, sachant
combien il nous aimait, surtout sa mère, je me disais: ce drole a de
la force et du caractère. Lorsque je fus là-haut, La Taupe prit ses
guides, fit péter son fouet, cria hue! et les chevaux montèrent
lourdement jusqu'au Triangle.
Lorsque je fus le soir à la maison, je trouvai tout le monde triste
mais tranquille. Ma femme avait consolé les petits et Nancette, en
leur faisant comprendre que leur frère était parti pour nous
défendre. Tout le monde fut bien content de savoir qu'il était dans
les mobiles; au moins là, dit la Nancette, il trouvera des pays des
connaissances; il n'y en manque pas de chez nous: le petit Vergnou
le fils de chez Magnac, Jean Coustillas et tant d'autres.
Le départ de notre aîné, comme bien on pense, ne fit que nous rendre
encore plus ennuyés. A tous nos malheurs, s'ajoutaient les
inquiétudes que nous avions pour cet enfant: aussi ce fut un triste
hiver que celui-là pour nous. En voyant toute la campagne couverte
de neige, nous nous disions: peut-être le pauvre drole couche-t-il
dehors avec ce temps. Et quelquefois, la nuit, ma pauvre femme,
songeant à ça, ne pouvait se tenir de soupirer. Je tâchais bien de
la consoler et de lui faire entendre qu'il n'était pas dans un pays
désert; qu'il y avait des maisons et des granges où on logeait les
soldats. Mais c'est que ce n'était pas tout; il y avait tant de
choses qui la tourmentaient pour son drole: les maladies, la picote,
surtout, qui faisait beaucoup de morts, et les balles des Prussiens
et les obus, qu'elle n'était jamais rassurée qu'à moitié et par
raison. Ce qui lui faisait du bien, c'est quand il écrivait. Comme
il n'était pas malade, montrait ne s'inquiéter de rien, et se
trouvait content de faire son devoir, la pauvre mère prenait
confiance avec lui, et serrait bien soigneusement ses lettres, pour
les reprendre, lorsqu'il tardait à en venir une autre.
En ce temps-là, on aurait dit qu'elle n'avait que cet enfant: c'est
qu'il était le seul en danger, et que toute son inquiétude et son
affection de mère allaient vers lui: les autres à l'abri autour
d'elle n'en avaient pas le même besoin. Tout ça revient à ce que
j'ai déjà dit là-dessus. Son plus grand bonheur était de pouvoir lui
faire passer quelque chose: ou une bonne paire de bas bien chauds
qu'elle avait faite avec Nancette, l'une reprenant quand l'autre
lâchait, ou un bon gilet de laine pour le garder du froid. S'il
partait quelqu'un du bataillon, allant rejoindre après s'être guéri
au pays, elle avait toujours quelque chose à lui envoyer, des
affaires qu'elle avait faites, et aussi quelque louis d'or, et ça
amortissait un peu sa peine.
Un jour, nous reçûmes une lettre pleine de fier espoir; c'était
après la bataille de Coulmiers, où nos mobiles du Périgord firent si
bravement leur devoir. Le drole nous racontait, non pas la bataille
car un soldat n'en voit qu'un petit coin, mais comment ça s'était
passé là où il était, à l'enlèvement du parc. Et il nous disait le
bruit assourdissant du canon, le sifflement des balles, le fracas
des obus, et cette brave jeunesse courant en avant, dans la fumée,
laissant à chaque pas des camarades couchés à terre. Il nous donnait
le nom de ceux de notre connaissance ou des environs, tombés, morts
ou blessés. Que dirai-je! en apprenant cette victoire il nous vint
un rayon d'espoir qui ne dura guère malheureusement.
Et puis vint le découragement qui rendait inutile le dévouement de
quelques-uns. C'est alors que revinrent chez nous deux ou trois
jeunes gens, soi-disant malades ou en congé, mais qui étaient tout
bonnement des traînards, qui avaient perdu exprès leur corps et s'en
étaient revenus au pays. Le sentiment de l'honneur et du devoir
était tellement éteint chez eux, qu'ils n'avaient point de honte de
leur conduite, et se montraient comme s'ils n'avaient eu rien à se
reprocher. Et les autorités, molles et sans patriotisme, fermaient
les yeux, au lieu de les signaler comme déserteurs.
C'est terrible à dire, mais moi je crois fermement que, si toutes
les villes fortes s'étaient défendues comme Belfort, toutes les
villes ouvertes comme Châteaudun; si tous les soldats avaient fait
leur devoir comme l'ancienne armée, les marins, les mobiles de la
Dordogne et quelques autres corps; si tous ceux qui tenaient un
fusil avaient été enflammés par le patriotisme des volontaires de la
République; si toutes les autorités, civiles et militaires, avaient
été animées de cet esprit de résistance et d'indomptable énergie qui
débordait dans celui qui n'est plus, la guerre se serait terminée
autrement.
Mais tout se paie, et ce n'est pas sans en pâtir, que tout un pays
se livre comme la France l'a fait en 1852; ce n'est pas sans en
valoir moins, qu'un peuple s'abandonne et s'endort pendant dix-huit
ans, oublieux de toutes les vertus civiques.
Je passe sur ces tristes choses, il me peine trop de penser à ce qui
aurait pu être et à ce qui a été.
Quand tout fut fini, notre Hélie revint avec les autres, et je fus
l'attendre à Périgueux. Le pauvre était maigre, noir, tout
dépenaillé, mais point malade ni trop fatigué. D'un côté, toutes les
misères de la guerre lui avaient fait du bien, car il était parti
jeune drole et il revenait homme fait. On pense si je l'embrassai
avec plaisir, et comme je fus content de le trouver en aussi bon
point comme on peut l'être après une campagne comme celle-là. Une
fois que je lui eus donné des nouvelles de la maison, de sa mère
surtout, car il en revenait toujours à elle, il voulait partir de
suite, sachant combien il tardait à la pauvre femme de le revoir.
Mais auparavant, je le menai déjeuner avec trois ou quatre de ses
camarades, et puis après nous partîmes pour le Frau.
Tout le long du chemin, les gens nous arrêtaient pour se faire
raconter les choses par quelqu'un qui les avait vues; mais lui qui
ne pensait qu'à sa mère, disait après les premières honnêtetés qu'il
n'avait pas le temps, et nous passions. Pourtant il nous fallut bien
nous arrêter quelques minutes au _Cheval-Blanc_ en passant à
Savignac, et à Coulaures chez Puyadou; ça n'aurait pas été fait
honnêtement, de passer comme ça, sans parler aux amis, d'autant
mieux que le matin, ils me l'avaient fort recommandé. Bien entendu,
il fallut trinquer au _Cheval-Blanc_, et même chez Puyadou, car
cette trulle de Jeantain s'y trouva, ce qui était comme un miracle,
mais nous ne nous y amusâmes guère.
Nous marchions bon pas, et nous étions déjà au-dessus du bourg, à
moitié chemin du Frau, quand voici venir à nous toute la famille.
Hélie se mit à courir en les voyant, et alors sa mère s'arrêta toute
saisie. Lui, l'ayant jointe, se jeta à son col et l'embrassait sans
la lâcher, ayant la figure toute mouillée des larmes qui coulaient
des yeux de la pauvre femme, qui ne pouvait se déprendre de son
aîné, et qui ne savait que dire: mon drole! mon pauvre drole!
--Hé bien, dit mon oncle au bout d'un moment, et les autres?
Là-dessus sa mère le lâcha, et il embrassa son oncle, sa soeur, ses
frères et Gustou, qui était pour nous comme un parent. Ayant vu tout
son monde, il revint vers sa mère qui l'embrassa encore, et lui, la
prenant après ça tout doucement, le bras sur les épaules, nous
revînmes à la maison. Mais auparavant, les petits se disputèrent à
qui porterait la musette de leur aîné, et sa gourde à mettre le vin,
et il fallut les contenter chacun à leur tour.
Le soir il nous conta tout ce qu'il avait vu, les affaires où il
s'était trouvé, toutes les misères qu'il avait fallu supporter, et
enfin tout ce qui lui était arrivé. Comme bien on pense, tout le
monde lui faisait des questions à n'en plus finir. Mais à neuf
heures, sa mère se leva et dit:--Il faut le laisser aller au lit, il
est fatigué! Viens, mon Hélie.
Le lendemain le drole se remit au moulin comme si de rien n'était,
et depuis, jamais on ne l'entendit bavarder comme tant d'autres, de
cette malheureuse guerre. Si quelquefois nous autres lui demandions
quelque chose, il nous disait ce qui en était, mais tout juste; on
voyait qu'il n'aimait pas à parler de ça. Pour ce qui est des
étrangers, si quelqu'un lui faisait de ces questions, il répondait
tout bonnement que les soldats ne voyaient pas grand'chose, et que
lui ne savait rien qui valût la peine d'être conté.
Son retour fut bien à propos, car le pauvre Gustou commençait à se
faire vieux. Il était de l'âge de mon oncle à ce qu'il disait; mais
ce n'était pas tant ça qui le gênait, que des douleurs qui le
travaillaient. Petit à petit, il lui fallut laisser son ouvrage,
ayant peine à remuer un sac. Au mois de juillet, il ne marcha plus
qu'avec un bâton et ne descendait au moulin que par la force de la
coutume. Mais il ne pouvait rien faire, que de regarder si le blé
passait bien, ou si la farine était bonne. Il se mettait des fois au
grand soleil couché sur le ventre, ayant fiance que la forte chaleur
lui ôterait les douleurs qu'il avait dans l'échine, les reins, les
jambes, et pour mieux dire, un peu partout. Je n'ai pas besoin de
vous dire que lorsqu'il vit qu'il ne pouvait plus guère aller,
Gustou fit venir le sorcier de Prémilhac. Ah! il en fit des remèdes
de toute façon: des herbes séchées, de l'eau de la Font-Troubade,
des papiers où il y avait tracé des figures qu'on ne comprenait pas,
des cailloux chauffés qu'il se posait dans les reins, mais rien de
tout ça n'y fit. Il lui fallut se contenter de marcher tout
bellement autour de la maison, dans le jardin, de descendre au
moulin quand il faisait beau temps, et l'hiver de rester au coin du
feu. De cette affaire, c'est lui qui gardait notre Bertry, le plus
jeune, qui avait trois ans, et c'était risible de le voir le faire
amuser: je crois qu'il s'amusait autant que le petit. Bien entendu,
de médecin, il n'en avait pas voulu entendre parler, disant que, si
le sorcier ne le guérissait pas, personne n'y pouvait rien. Moi, un
jour j'en parlai à M. Farget, le médecin de Savignac, qui me dit
qu'il pensait que ce fut des rhumatismes, et que si je voulais il
viendrait le voir. Mais Gustou ne trouvait jamais le moment bon pour
ça: des fois il disait qu'il était en train de faire un remède du
sorcier; d'autres fois, il allait mieux, et pour faire plus court,
toujours il trouvait quelque raison pour renvoyer plus loin la
consulte. Il traînait comme ça depuis passé deux ans, lorsque le
sorcier s'avisa d'un nouveau remède. Il vint, mandé par Gustou, un
jour que nous avions cuit. Celui-ci prit sa couverture de laine et
ils se fermèrent tous deux dans le fournial. Là, Gustou se
déshabilla tout nu: le sorcier le plia bien serré dans la couverture
avec des herbes, l'entortilla avec une petite corde et le coula tout
doucement dans le four d'où on venait de tirer le pain. On pense
bien qu'il n'était pas à son aise là-dedans, Gustou; il étouffait
dans son empaquetage, et au commencement, il avait peine à prendre
la respiration; aussi le sorcier le tirait un peu et lui amenait la
tête à la bouche du four, pour lui faire prendre un peu d'air, et le
renfonçait après. Quand Gustou se fut un peu fait à cette chaleur,
l'autre le laissa allongé dans le four sans plus le tirer, et mon
Gustou cuisait tout doucement dans la couverture en geignant comme
bien on pense. Au bout d'une demi-heure ou guère moins, quand le
sorcier vit que Gustou tirait la langue et n'en pouvait plus, il le
sortit du four et le posa sur la maie, puis il appela mon oncle qui,
pas plus que nous autres, ne s'était donné garde de tout ça. En
entrant dans le fournial, où ça sentait le crâmé, mon oncle dit au
sorcier:--Qu'est-ce que vous avez fait-là? Mais avisant Gustou
entortillé comme un javelou sur la maie, il se pensa l'affaire et
commença à se fâcher après le sorcier. Mais Gustou se sortit un peu
la tête de sa couverture, dit qu'il allait mieux et demanda qu'on le
portât dans son lit. Comme je montais du moulin dans ce moment, nous
le mîmes sur un bayard avec une couette, et nous le portâmes dans sa
chambre. Il resta bien trois ou quatre jours avec une fièvre de
cheval, plein de bouffioles, comme un chapon rôti, et ne pouvant se
rassasier de boire de la tisane faite avec une herbe portée par le
sorcier. Au bout de ces quatre jours, toute sa peau s'en alla comme
celle d'un serpent et il resta tout rouge comme une écrevisse. Puis
il nous dit qu'il était guéri et parla de se lever, ce qu'il fit de
fait le lendemain, marchant sans son bâton, et depuis ses douleurs
ne revinrent pas.
Cette guérison fit parler beaucoup du sorcier de Prémilhac qui était
déjà bien renommé; mais comme il était très vieux, il ne jouit pas
longtemps de ce regain de réputation, car il mourut à la Noël
d'après.
Encore aujourd'hui, quant on voit dans le pays quelque pauvre vieux
plein de douleurs, on parle du défunt sorcier, comme de quelqu'un
qui l'aurait guéri.
Peu après ce rissolage de Gustou dans le four, rentrant un jour du
marché d'Excideuil, je trouvai les droles qui étaient revenus d'en
classe, disant que le régent les avait renvoyés. Pourquoi, ils n'en
savaient rien et n'avaient rien fait pour ça. Moi, je me pensai
qu'il y avait quelque canaillerie de M. Lacaud là-dessous, et je me
demandais quelle mauvaise raison on avait pu donner, pour renvoyer
des enfants qui étaient tranquilles.
Il faut dire que depuis le récent chambardement du 24 mai, M.
Malaroche avait été changé. Son remplaçant était une espèce de
pauvre innocent, qui fréquentait beaucoup le curé et l'église, et
toute sa famille aussi. Sa femme et ses quatre filles étaient
enrôlées dans une confrérie des Enfants de Marie et portaient,
pendue à un grand cordon bleu, une médaille large comme une pièce de
cent sous. Jamais on ne les voyait sans cette décoration; dedans,
dehors, en classe, à la cuisine, à table, ou à se promener, toujours
elles avaient leur médaille; Roumy disait qu'elles couchaient avec.
C'était elles qui avaient soin de l'église, mettaient des fleurs
dans les vases, en faisaient en papier, tenaient le linge propre, et
faisaient tomber la poussière de partout. La dame était une grosse
boulotte de quarante-sept ans, qui, avec sa médaille, faisait la
plus risible enfant de Marie qu'on pût s'imaginer: et n'oublions
pas, qu'avec ces petits airs de jeunesse qu'elle se donnait, elle
portait les culottes à la maison.
Il était tout clair qu'un régent comme ça était prêt à faire la
volonté de M. le Maire et de M. le Curé; mais encore il fallait un
prétexte, pour renvoyer mes droles, et je me promis bien de tirer ça
au clair. Le soir je voulais descendre au bourg pour parler à ce
régent, mais mon oncle me dit:
--Tu ne le verras pas, il sera au prêche de la mission.
Car nous avions une mission; oui, on avait envoyé deux moines, pour
ramener les gens de la paroisse dans le bon chemin. Ces moines
étaient deux gaillards bien découplés, chacun dans leur genre. Celui
qu'on appelait le père Fulgence, était un homme de belle taille,
bien fait, la figure bien en couleur, avec une belle barbe blonde.
Les gens au courant des affaires des sacristies, disaient qu'il
était noble, et vrai ou non, ça préparait bien les bonnes âmes
disposées à se laisser tomber.
C'était lui qui était chargé de catéchiser les gens comme il faut,
et comme il avait la langue bien pendue, les paroles emmiellées, les
manières douces, il réussissait beaucoup dans ce monde-là: on
racontait aussi, que ses pieds nus bien blancs attendrissaient aux
larmes les dames qui l'écoutaient.
Le père Barnabé, lui, était un gros moine trapu et pansu, noir comme
une mûre, avec une barbe frisée qui lui montait jusqu'aux yeux.
C'était lui qui prêchait pour les paysans, avec une grosse voix
brâmante qu'on entendait de chez Maréchou, et de temps en temps il
faisait un prêche, rien que pour les hommes, et ceux qui y avaient
été racontaient qu'il en disait de bonnes.
Depuis que les Cordeliers d'Excideuil avaient été renvoyés chez eux
à la Révolution, on n'avait pas vu de ces gens dans le pays, de
manière que la curiosité était grande dans les premiers jours, et
que l'église était bondée tous les soirs. Mais, si ça changeait un
peu des curés qu'on avait d'habitude, au bout du compte c'était
toujours la même antienne: il n'y avait que la robe de changée et la
barbe en plus, alors les gens se ralentirent. Mais ça ne faisait pas
l'affaire de ces moines; aussi le père Barnabé se mit à courir les
villages pour racoler les gens. Il entrait dans les maisons comme un
effronté, appelant les gens par leur nom ou leur surnom, que lui
disait le fils de Jeandillou le sacristain, qui lui faisait voir le
chemin, et les entreprenait sur la religion. Comme il parlait fort
et avait du toupet, les gens lui promettaient d'aller à l'église,
n'osant pas lui refuser, car il se serait fâché. Jusque dans les
terres, il allait attraper ceux qui travaillaient, et leur faisait
promettre de venir à ses prêchements.
Il paraît qu'on ne s'ennuyait pas trop à l'entendre prêcher, surtout
aux hommes, car il avait toujours des histoires risibles à raconter,
et, quand au fond de l'église quelques badauds en riaient, il leur
envoyait des brocards qui faisaient rire les autres d'autant plus.
Bien entendu, ces deux moines parlaient de sauver la France, et ils
disaient que nos malheurs, en 1870, étaient l'effet de notre peu de
religion. Ils n'expliquaient pas pourquoi les Prussiens, qui, au
bout du compte, n'étaient que des hérétiques, avaient été favorisés
de Dieu: mais s'il leur avait fallu expliquer tout ce qu'ils
disaient, ça aurait été long.
Ils donnaient à foison des petits papiers, où il y avait des prières
qui vous tiraient un défunt du purgatoire, coup sec, et des images
avec des coeurs saignants, et aussi des médailles.
Et justement c'est leurs médailles qui furent cause qu'on renvoya
mes droles de la classe. Ils étaient allés un jour à la maison
d'école, et avaient interrogé quelques enfants sur le catéchisme;
ils avaient fait chanter des cantiques, et finalement avaient
distribué des médailles. Lorsque le gros moine brun passa devant mon
François, qui avait ses treize ans, le drole, qui ne te voulait pas
de médaille de cet individu, lui dit:
--Merci, monsieur le curé, je n'en ai pas besoin.
L'autre, qui ne se doutait de rien, lui répondit:
--Gardez-la tout de même, mon petit ami; si vous en avez une, déjà,
vous donnerez celle-ci à quelqu'un des vôtres.
Le drole ne répliqua pas et posa la médaille sur la table.
Quand les moines furent dehors, le régent leur expliqua que l'enfant
qui avait refusé la médaille appartenait à une famille impie; et eux
lui dirent alors de la reprendre, pour qu'elle ne fût pas profanée.
Comme il resta assez longtemps à faire le cagnard avec ces moines,
tandis qu'il n'y était pas les enfants s'amusaient, et celui qui
était à côté de François poussait la médaille vers lui, disant:
--Prends-la!
Et lui la renvoyait de même, disant:
--Je n'en ai que faire!
Tant ils la poussèrent, qu'à la fin elle alla tomber dans
l'écritoire encastrée au ras de la table.
Quand le régent rentra, il vint pour chercher la médaille; le drole
lui dit qu'elle était tombée dans l'encre.
Alors il leva les bras au plafond en disant:
--Malheureux, qu'avez-vous fait! C'est une abominable profanation!
Et il emporta l'écritoire et versa l'encre doucement, prit la
médaille avec un bout de papier, et la porta à sa femme pour la
laver.
En un rien de temps, la maison fut tout en l'air, et la mère et les
quatre filles, ces cinq Enfants de Marie, avec leurs grandes
médailles, vinrent à la porte de la classe, pour voir le malheureux
qui avait commis ce crime.
Puis le régent alla chez le curé, chez le maire; on lui fit faire un
rapport là-dessus, et il y ajouta que l'impiété de mes enfants était
d'un mauvais exemple, etc., etc.; bref, il fut autorisé à les
renvoyer.
Quand je fus le trouver pour savoir le motif de ce renvoi, il fit le
cafard, me raconta les choses tout du long, avec des exclamations
dévotes, et fit d'un enfantillage une grosse malice pleine de mépris
pour la sainte religion.
--Et les deux autres qui n'ont pas jeté la médaille dans l'encre,
lui dis-je, pourquoi les avez-vous renvoyés?
--Ils l'ont méprisée en la laissant sur la table, me répondit-il.
Et il continua, enfilant un tas de raisonnements de cagot, sur le
mauvais exemple, sur les brebis galeuses qui gâtaient tout le
troupeau, sur la nécessité de séparer le bon grain de l'ivraie,
est-ce que je sais tant.
J'écoutai cet imbécile un moment, le regardant en face, sans pouvoir
jamais rencontrer ses yeux fixés sur mes boutons de gilet; enfin,
impatienté, je lui tournai le dos en lui disant:
--Vous êtes un rude coyon!
Le jeudi d'après j'allai à Excideuil, trouver M. Masfrangeas, qui me
fit une lettre pour le préfet, et, quoique ce préfet fût un grand
ami des curés, il vit que notre régent était un pauvre sot; aussi,
huit jours après, mes enfants étaient rentrés en classe.
Ces moines ou du moins l'un d'eux furent encore la cause d'une autre
affaire, qui fut le changement du curé Crubillou. D'après ce que
j'en ai dit, on doit bien penser qu'il n'était guère aimé chez nous.
Et ça n'était pas seulement les paysans, la jeunesse qui ne
l'aimaient pas, c'était tout le monde, jeunes et vieux, riches et
pauvres: il avait trouvé moyen de se faire mal vouloir de tout le
monde, à l'exception de M. Lacaud et d'une vieille demoiselle dont
il pensait hériter. Les nobles avaient bien parlé de lui à l'évêché,
à ce qu'il paraît, et avaient remontré qu'au lieu de ramener les
gens à l'église, il les en chassait plutôt, tant il était dur et
méchant, ce qui faisait du tort à la religion. Ces messieurs-là,
c'était des gens bien dévots, bien amis des curés, bien zélés pour
la religion, mais au bout du compte, ça n'était que des civils, et
on sait qu'un curé vaut dix civils, même nobles, pour tous ces
messieurs prêtres. Et puis les gros bonnets sont là, comme ailleurs,
ils n'aiment pas qu'on se mêle de leurs affaires, ni qu'on leur
fasse voir comment ils doivent agir. Ce fut ça, ou autre chose, mais
toujours est-il que Crubillou resta malgré tout.
Mais, par exemple, quand le père Barnabé s'en mêla, ça ne fit pas un
pli.
Ce gros moine aimait à se bien nourrir, à bien boire, à bien manger;
il lui fallait la quantité et la qualité. Il disait qu'il mangeait
assez de carottes, au couvent, pour accepter tout ce qu'on lui
donnait en voyage, même des truffes. Il était surtout difficile pour
l'eau-de-vie; la nouvelle, sentant l'alambic, ne lui allait pas;
aussi, les curés des paroisses où il allait, connaissant son goût,
avaient soin d'en avoir de bonne, à seule fin de se tenir bien avec
lui, car avec ses manières communes, il était assez influent.
C'était bien une dépense, car une bouteille ne lui faisait que deux
jours, et encore; mais pour le contenter, les curés ne regardaient
pas trop à ça. Et puis, il y avait des paroissiens généreux qui,
ayant de fine eau-de-vie, faisaient, à cette occasion, cadeau de
quelques bouteilles à leur curé.
Mais non pas chez nous, par exemple; M. Lacaud aurait pu le faire,
mais il était trop avare pour ça. Le premier soir que les deux
missionnaires soupèrent chez le curé, le père Barnabé fit la grimace
en tâtant de la bouteille qu'on servit avec le café.
--Elle n'est pas fameuse, cette eau-de-vie là, mon cher curé! Vous
n'en auriez pas d'autre, par hasard?
Le curé, qui avait acheté tout ce qu'il y avait de meilleur marché,
répondit que non, et alors le père Barnabé demanda s'il n'y avait
pas moyen de s'en procurer de meilleure par là, à quoi le curé
répondit sèchement, qu'il avait pris de la première qualité du pays.
Cette eau-de-vie fit qu'ils ne furent pas bien ensemble. Joint à ça
que le curé rapiait tant qu'il pouvait sur la nourriture, de manière
que le Père ne se gênait pas pour dire que le curé était un cuistre,
et celui-ci ripostait que le moine était un ivrogne. Comme ces
affaires-là se savent toujours, ces dires n'étaient pas faits pour
mettre la paix entre eux; aussi se quittèrent-ils brouillés, d'une
brouille de prêtres, ce qui est la plus méchante espèce de brouille,
à ce qu'on dit.
Lorsqu'un mois après la mission, le curé fut envoyé dans une toute
petite commune de la Double, il y en eut qui dirent que c'était le
père Barnabé qui le faisait partir, et leurs raisons avaient du
poids assez. Mais que ce fût lui ou non, toujours est-il que ce
pauvre Crubillou s'en alla dans une paroisse bien petite et bien
pauvre, ce qui lui était dur, car avec la domination, il aimait
aussi l'argent.
Un curé ordinaire venant après lui aurait passé pour un ange, mais
celui qui le remplaçait était bien le meilleur qu'il fût possible de
voir. C'était un homme d'âge, bon et charitable à donner ses
chemises, qui prenait les gens par la douceur toujours, ne faisait
pas de politique, ne se mêlait point des affaires de la commune, ni
de celles des particuliers, et ne disait point d'injures à ceux qui
ne fréquentaient pas l'église, comme font la plupart de ses
confrères. Aussi, fut-il aimé tout de suite chez nous de tout le
monde, sans exception, et les cadeaux lui arrivaient de tous les
côtés; mais ils ne faisaient que passer à la cure, car pour lui il
n'avait pas besoin de tant d'affaires, et ce qu'on lui portait, il
le donnait aux malheureux.
Ce brave homme de curé, je l'aimais tout plein. Quand je le connus
bien, je lui dis un jour:--Monsieur le Curé, quand vous aurez
quelque part, par là, des pauvres gens qui auront besoin de quelque
quarte de blé, vous n'aurez qu'à me faire signe.
--Merci, merci bien, qu'il lit en me donnant une bonne poignée de
main.
Et depuis, des fois il me disait:--Chez Chose, n'ont pas de pain;
l'homme est au lit depuis quinze jours...
--Ce soir, ils auront de la farine pour pétrir, monsieur le Curé,
vous pouvez en être sûr.
Et il me remerciait avec un bon sourire, le digne homme, tout
heureux de faire du bien.
Moi, que voulez-vous que je vous dise, j'aime tous les braves gens,
qu'ils soient enfants d'Abraham, de Mahomet, papistes, ou bien tout
de ceux de la _Vache à Colas_.