A mesure qu'on prend de l'âge, on change de soucis. Ceux du père ne
sont plus ceux du jeune homme; c'est à ses enfants qu'ils se
rapportent. Aussi, je me demandais ce qu'allait faire Bernard, car
il finissait cette année-là d'étudier à Excideuil. Mais lui, ne fut
pas bien embarrassé, car en revenant il se mit à travailler au
moulin et dans les terres, comme son aîné. Nous fûmes un peu étonnés
de ça; mais il nous dit que ce qu'il en faisait c'était pour avoir
l'habitude du travail et le connaître, mais que d'ailleurs il
voulait faire autre chose à l'occasion. En effet, quelque temps
après, il alla trouver M. Vigier qui l'employa pour des arpentages,
pour lever des plans, planter des bornes et faire des partages.
Petit à petit il se fit connaître dans cette partie-là, sans nous
quitter.
Les autres droles étaient encore jeunes, puisque celui qui venait
après Bernard n'avait que treize ans, et il n'y avait, pas encore
lieu d'avoir des soucis pour eux. Mais la Nancette avait ses vingt
ans, et ce n'est pas pour dire, mais c'était la plus fière drole du
pays; belle femme et jolie, comme était sa mère à son âge, et comme
elle bonne et sage. Quelquefois en la regardant je me disais qu'il
faudrait bientôt penser à la marier; mais nous ne lui connaissions
aucune idée pour personne, ni encore aucun garçon ne lui avait
parlé, ni n'était venu chez nous, et comme on dit, pour se marier il
faut être deux.
Nous étions pour lors en 1873, et c'est cette année-là, qu'on planta
la statue de Daumesnil, à Périgueux.
Le jour fixé, c'était le 28 septembre, et nous fûmes tous trois, mon
oncle, mon aîné et moi, pour voir ça. Quoique je ne sois pas curieux
des fêtes et que je haïsse les foules, j'étais content de voir faire
cet honneur à un vaillant soldat patriote, comme il nous en aurait
fallu à Metz et ailleurs en 1870. Ça faisait du bien de penser au
défenseur de Vincennes, depuis le temps que nous étions poignés par
la trahison de l'autre.
Ce fut un des premiers jours du réveil du pays. Il semblait que le
brave à la jambe de bois, du haut de son piédestal, soufflât sur sa
ville natale de mâles pensées, et criât à ses citoyens: Debout! et
haut les coeurs!
Je ne dirai pas la fête, ni qui fit des discours, ni ce qu'on dit,
ni ceux qui étaient sur l'estrade; je n'y fis guère attention, et
puis j'étais un peu loin. Mais de ce rassemblement d'hommes venus de
toutes les parties du Périgord, paysans, ouvriers, artisans,
messieurs, qui, sans se connaître, fraternisaient ensemble, se
dégageait la pensée d'une France républicaine qui nous consolait et
nous faisait espérer des jours meilleurs.
Quand nous revînmes chez nous, ceux des nôtres qui n'avaient pu
venir à Périgueux, nous demandaient: Qu'avez-vous vu? qu'a-t-on dit?
que s'est-il passé? Et il fallait tout leur raconter, et l'espoir
que nous avions rapporté, nous le leur faisions passer dans le
coeur.
Les choses se suivent et ne se ressemblent pas. Quelque temps après,
un jour du mois d'octobre, une huitaine après les vendanges, j'étais
sous l'auvent pour regarder si Hélie, que nous attendions pour
déjeuner, revenait du bourg où il avait été porter de la farine à
des pratiques, quand tout d'un coup, dans le chemin qui passe contre
chez nous, je vis le fils Lacaud avec sa chienne, son fusil sur
l'épaule, qui avait l'air de s'en aller chasser du côté de
Puygolfier. En passant, ce jeune homme, qui était de cinq ou six ans
plus vieux que mon aîné, leva sa casquette et me salua. Tiens, que
je me dis, ce garçon est mieux appris que son père; mais quoique ça
ne fut pas difficile, il faut dire que je fus surpris tout de même,
étant comme nous étions avec les siens. Depuis, je le vis passer par
là assez souvent, soit en allant, soit en revenant, et toujours il
me disait bonjour et aussi à ceux de chez nous. Moi, ça me semblait
bien un peu extraordinaire, et un jour je dis à ma femme:
--Pourquoi diable, ce garçon vient-il toujours chasser du côté de
Puygolfier, plutôt que du côté de chez lui?
Le lendemain du jour où je disais ça, comme j'étais sur la porte du
moulin, je le vis venir vers moi, et quand il fut là, après avoir
levé son chapeau, il me demanda la permission de traverser le moulin
pour aller de l'autre côté de la rivière. Bien entendu, je lui dis
que oui, et alors il me remercia comme si je venais de le tirer de
l'eau. Dans ce temps-là, la demoiselle de Puygolfier était malade,
et elle nous avait fait dire voir si Nancette pouvait y aller lui
tenir un peu compagnie, tandis que la grande Mïette allait par les
terres. La petite y montait donc les matins, et s'en revenait le
soir avant la nuit, bien contente de faire ce plaisir à la
demoiselle. Quelques jours après que le jeune Lacaud avait traversé
le moulin, la Nancette nous dit qu'elle l'avait rencontré qui lui
avait tiré son chapeau en la croisant: Ah ça, me dis-je, c'est-il à
cause d'elle qu'il nous fait tant d'honnêtetés? Mais je n'en parlai
à personne. Depuis, la drole se trouva un matin sur le chemin avec
lui, allant tous deux du côté de Puygolfier et il lui demanda des
nouvelles de la demoiselle, lui parla de choses et d'autres,
honnêtement, en lui donnant à connaître qu'il se trouvait bien
content de faire un bout de chemin avec elle.
Lorsque Nancette nous raconta ça le soir, mon oncle fit:
--Ah ça! que nous veulent encore ces Bernou?
Hélie, lui, tapa sur la table et dit qu'il allait descendre au bourg
signifier à ce garçon de ne plus adresser la parole à sa soeur.
Entendant tout ça, elle cependant nous regardait avec ses yeux
clairs et étonnés un brin, de manière que je vis bien qu'elle n'y
était pour rien.
Alors, je dis à Hélie:
--Tu me feras le plaisir de rester tranquille; s'il y a quelque
chose à dire, c'est moi qui le dirai.
Mais depuis cette rencontre, Nancette n'alla plus à Puygolfier ni
n'en revint seule: un de ses frères, le François, l'accompagnait. De
temps en temps, ils rencontraient bien le jeune homme, mais lui se
contentait de tirer son chapeau et passait sans rien dire.
A quelque temps de là, étant à Excideuil, je le trouvai sur la place
contre la halle. Il avait l'air de m'attendre, car aussitôt qu'il me
vit, il vint vers moi. Après le bonjour, il ajouta qu'il avait
quelque chose à me dire, et que si je voulais, nous irions sur la
promenade, où nous ne serions pas dérangés.
Nous y fûmes sans parler, et, arrivés là, quoiqu'il n'y eût
personne, et que les cordiers qui y travaillent par côté d'habitude,
n'y fussent pas, nous allâmes jusqu'au fond, d'où l'on domine les
prés du château qui vont jusqu'à la Loue. Une fois là, le jeune
Lacaud me dit:
--Ecoutez, voici un an que j'aime votre fille; je ne lui ai parlé
qu'une fois sur le chemin de Puygolfier, mais rien qu'en la voyant
aussi jolie que sage, avec son air de bonté et de raison, j'ai
compris que je n'aimerais jamais qu'elle, et je vous la demande en
mariage.
Quoique sachant ce que je savais, je fus bien étonné de la demande,
mais je n'en fis rien paraître, et je répondis tranquillement à ce
garçon, que ma fille n'était pas riche assez pour lui: mais là, il
me coupa la parole pour dire:
--Ça, ce n'est rien.
--Mais ça n'est pas tout, lui dis-je: avez-vous parlé de ceci à
votre père?
--Non, j'ai voulu savoir auparavant ce que vous me diriez.
--Eh bien, si vous en aviez parlé à votre père, vous lui auriez
peut-être fait avoir une attaque. Dans tous les cas, il vous aurait
dit qu'une fille de chez les Nogaret n'était pas faite pour son
fils, et il vous aurait dit encore qu'entre les deux familles il y
avait des choses qui ne se pardonnent pas. Vous savez, bien sûr, en
gros, que nous ne sommes pas amis, mais peut-être vous ne savez pas
tout. Il faut donc que je vous dise que dans le temps, mon oncle
Sicaire et votre tante Aglaé s'aimaient, comme vous me dites que
vous aimez ma fille. Votre arrière-grand-père, qui était un ancien
faure de village, était un grand ami du mien, et il trouvait qu'il
n'y avait rien de mieux à faire que de les marier. Mais lorsqu'il
parla de ça à son fils, votre grand-père, qui lors était maître de
forges au Sablou, celui-ci se mit en colère, et dit que sa fille
n'était pas faite pour être meunière. Puis, à quelque temps de là,
il la maria à un vieux noble ruiné de toutes les manières.
Mais s'il n'y avait que ça, ce ne serait rien. Il faut que vous
sachiez encore que votre père nous en a toujours voulu depuis; qu'il
a cherché tous les moyens de nous nuire, de nous ruiner, de nous
faire des avanies. C'est lui qui, il y a quelques mois, avait porté
cet imbécile de régent à renvoyer mes droles d'en classe; c'est lui
qui dans le temps poussa Pasquetou, de Cronarzen, à nous faire un
procès qui nous aurait grandement gênés à cette époque, si nous
l'avions perdu; c'est lui qui a dénoncé mon oncle en 1851, et qui
est cause qu'on l'a mené à Périgueux entre deux gendarmes, les mains
attachées avec une chaîne, comme un Delcouderc. Et ça n'est pas sa
faute s'il n'est pas allé mourir là-bas à Cayenne, comme tant
d'autres: vous comprenez que c'est des choses qu'on ne peut oublier.
--Je ne savais pas tout ça, qu'il me répondit, et je comprends que
vous me répondiez comme vous le faites. Mais dites-moi, est-ce qu'il
ne vaudrait pas mieux éteindre ces haines de famille en pardonnant
le passé? Autant mon père vous a voulu de mal, autant moi je vous
voudrais du bien: laissez-moi essayer près de mon père, et, de votre
côté, ne m'ôtez pas tout espoir.
--Ecoutez, lui répondis-je, vous me faites l'effet d'un brave
garçon, et il m'en coûte de vous le dire, mais ces haines dont nous
parlons ne peuvent s'éteindre qu'avec ceux qui les gardent
envieillies au dedans d'eux, depuis trente et quarante ans. Il ne
vous faut plus penser à ça: ni du côté de votre père, ni du nôtre,
vous n'auriez jamais de consentement. Si votre idée n'est pas un
caprice,--là, il secoua la tête,--vous en serez peut-être malheureux
pendant quelque temps; mais qu'y faire? d'autres l'ont été qui ne
l'avaient pas mérité plus que vous; ainsi, il faut vous faire une
raison. Allons, adieu, et si j'ai un conseil à vous donner, ne
parlez pas de ça à votre père; ce serait inutile d'abord, et ensuite
ça pourrait vous mettre mal avec lui.
Le soir, je contai tout à mon oncle et à ma femme, et je leur dis
que ce jeune homme avait l'air d'être un peu tête légère, mais pas
méchant.
--Il est bâtard, alors, dit mon oncle, ça n'est pas un Lacaud.
Mais ma femme répondit qu'il tenait de sa mère, qui était une bonne
femme.
--C'est vrai, répartit mon oncle, aussi a-t-elle été malheureuse
avec cet homme-là, tant qu'elle a vécu.
Et nous fûmes quelque temps sans entendre parler du fils Lacaud.
Environ un mois après cette affaire, étant au moulin à picher une
meule, j'entendis la voix d'Hélie qui s'exclamait dehors, et une
autre voix qui lui répondait tranquillement. C'était un de nos
voisins de bien, qui venait faire moudre un sac de blé. Je fus tout
étonné en le voyant, car c'était un jeune homme qui demeurait à
Paris, où il était avocat, et je ne comprenais pas comment il se
trouvait là en gros souliers, venant faire moudre. Moi, je ne le
connaissais guère, car, durant ses études, il n'était jamais au pays
qu'aux vacances, et je ne l'avais vu que trois ou quatre fois, dont
l'année dernière, il y avait un an, à l'enterrement de son père.
Mais Hélie le connaissait bien, car ils étaient aux mobiles dans la
même compagnie, et, ainsi qu'il est de coutume entre soldats, ils se
tutoyaient. Il connut bien que nous étions surpris de le voir là, au
moulin, et comme Hélie lui demandait si son domestique était malade,
il répondit que non, mais que, demeurant dans son bien maintenant,
et n'ayant pour l'heure rien à faire, il était venu faire moudre,
son domestique étant occupé ailleurs.
Nous n'en demandâmes pas plus long, bien entendu, et après avoir
déchargé le sac et mis la jument à l'écurie, Hélie le convia de
faire collation, ce qu'il voulut bien.
Quand nous fûmes là-haut, ma femme mit une touaille sur le bout de
la table, tandis que Nancette allait quérir un fromage et des noix.
Tout en cassant la croûte, il nous demanda des renseignements sur
des ouvrages de terre, et comment il fallait faire telle ou telle
chose, et le prix des ouvriers, et d'autres choses comme ça. Je lui
dis tout ce qu'il me demanda sans le questionner; mais comme Hélie
était assez libre avec lui, eux ayant vu bien des misères ensemble,
joint à ça que la jeunesse est curieuse, il lui demanda:
--Alors, tu fais valoir ton bien?
--Oui, dit l'autre, me voici redevenu paysan comme mon père et mon
grand-père.
Là-dessus, nous choquâmes les verres, et ensuite, au moulin.
Quand ce fut fini de moudre, et la farine sur sa jument, Fournier
monta à la cuisine, donner le bonsoir à ma femme et à ma fille, et
puis s'en fut chez lui.
Le soir à souper, nous causions de lui, et chacun dit son mot,
cherchant à deviner le pourquoi de son retour au pays.
--Ma foi, dit Gustou, il n'a pas besoin de vendre ses paroles, son
père lui a laissé assez d'écus pour vivre sans rien faire.
Peut-être un mois, six semaines après, voici revenir notre homme,
encore avec un sac en travers sur sa jument.
--Alors ce n'était pas pour rire, dit Hélie, te voilà tout à fait
campagnard?
--Tout ce qu'il y a de plus campagnard.
Tandis que nous faisions moudre, il se mit à pleuvoir assez dru, et
comme c'était aux environs de midi, j'engageai Fournier à dîner, vu
qu'il ne pouvait s'en aller avec ce mauvais temps.
--Mais, dit-il, si vous m'engagez toutes les fois que je viendrai
faire moudre, vous ne gagnerez pas gros sur moi.
--Ha! fit Hélie, n'aie de crainte: tu sais que les meuniers savent
tricher sur la mouture.
Et nous nous mîmes à rire en montant à la maison.
On sait comment font nos femmes dans ces occasions où elles sont
surprises. Vite la petite s'en fut dans le jardin ramasser de la
vignette et des fines herbes pour faire une omelette; ma femme
descendit une toupine et mit deux quartiers de dinde dans la poêle
et, avec la soupe, voilà pour dîner.
En mangeant de bon goût, nous causions, et Fournier nous racontait
des choses qu'il avait vues à Paris et telle chose et telle autre,
quelle grande ville c'était, les grands monuments et les beaux
bâtiments qu'il y avait, et combien la vie y était agréable pour les
riches.
--Et avec tout ça, dit Hélie, tu n'as pas voulu y rester.
--Mais moi, je ne suis pas riche pour rester à Paris sans rien
faire; ensuite de ça, je me suis dégoûté de l'état d'avocat, et
c'est pourquoi je suis revenu planter mes choux.
--C'est pourtant un état qui mène loin que celui d'avocat, dis-je
alors: il n'y a guère que des avocats dans ceux qui gouvernent;
celui qui est fort, bien ferré, qui a la langue bien pendue, est
presque sûr d'arriver.
Il secoua la tête et dit:
--C'est vrai, vous avez raison, et c'est une des choses qui étonnent
le plus, quand on y pense bien, que de voir des gens qui sont
habitués par état à parler indifféremment pour la vérité ou
l'erreur, à plaider tour à tour le faux et le vrai, être crus sur
parole par la masse du peuple, et choisis pour gouverner, de
préférence à ceux dont les actes parlent, eux dont le jugement est
faussé par ces nécessités du métier. Sans doute, c'est un avantage
que de faire partie d'une corporation qui a combattu et ruiné tous
les privilèges, en conservant soigneusement les siens; mais ce n'est
pas tout, voyez-vous, il faut avoir exercé une profession pour en
bien connaître les ennuis; et puis, vous savez, il y a des choses
qui vont à d'aucuns et ne conviennent pas à d'autres: ainsi, moi, je
n'aurais jamais su plaider une cause injuste, ni bien défendre un
coupable.
Fournier continua un moment sur ce sujet, et de temps en temps,
lorsque ses paroles annonçaient l'honnêteté de ses sentiments, je
voyais ma femme et ma fille lever lentement les yeux sur lui; et on
connaissait que ça les intéressait.
Pendant que nous dînions, la pluie avait cessé, et nous descendîmes
pour charger la farine de notre voisin sur sa jument. Tandis que
nous étions à l'écurie, il s'en va voir notre furet qui était dans
une caisse, et lors nous dit: puisque vous avez un furet, il vous
faut venir prendre des lapins chez nous, j'ai cinq ou six clapiers
où ils ne manquent pas; les métayers se plaignent qu'ils mangent
tout.
--Nous pourrions bien y aller quelque jour, que je lui dis.
--Venez dimanche matin?
--Hé bien, tout de même, s'il n'y a rien de nouveau, nous viendrons
dimanche.
Et en effet, nous y fûmes Hélie et moi, et après que nous eûmes tué
une douzaine de lapins il fallut déjeuner.
Fournier demeurait dans une jolie maison que son père avait fait
bâtir sur un coteau où il y avait encore cinq ou six vieux fayards
ou hêtres, qui avaient donné à l'endroit le nom de La Fayardie.
L'ancienne maison, qui était plus bas, à deux portées de fusil,
servait pour des métayers. Sa servante était une vieille qui n'était
pas bien fine cuisinière, mais avec ça nous nous en tirâmes bien,
ayant grand faim tous.
De cette affaire-là, nous voici en connaissance, et nous nous
voyions assez souvent. Je le trouvais des fois à Excideuil; d'autres
fois il venait chez nous, chercher le furet pour faire tuer des
lapins à des amis, ou pour pêcher, car il s'était fait apprendre par
Hélie à tirer l'épervier, ou pour chose ou autre. Toujours quand il
venait, il montait à la maison donner le bonjour à nos femmes, de
manière que je vins à penser que peut-être il venait un peu pour
Nancette.
Quelque temps après, je vis bien que je ne m'étais pas trompé, car
il venait plus souvent à la maison, et il y restait plus longtemps à
causer avec la petite. Où j'en fus sûr tout à fait, ce fut à
Excideuil, où je le trouvai un jeudi:--Allons prendre le café qu'il
me dit.
Nous nous étions assis dans un coin, où il n'y avait personne;
c'était dans le moment que les gens étaient au foirail ou au minage,
et, quand la fille eut servi le café, Fournier me dit rondement son
affaire: Voilà; il aimait Nancette et il me la demandait en mariage.
Moi, je voyais à ça pas mal d'affaires. Il y a un proverbe patois de
chez nous qui veut dire: _Mariage, troc, trompe qui peut_; mais ça
n'est pas mon genre, et je lui dis tout du commencement que ma drole
n'était pas un parti pour lui; que notre bien valait dans les
vingt-cinq ou vingt-huit mille francs; que pour conserver la maison,
nous donnerions le quart à l'aîné, et que par ainsi il reviendrait
aux autres dans les trois mille francs au plus. Après ça, je lui dis
qu'il était jeune encore, et qu'il pouvait se repentir du parti
qu'il avait pris de quitter son état, et le reprendre, et qu'alors
ma fille, qui serait pour sûr une bonne ménagère, était trop
simplement élevée pour être sa femme à la ville, et qu'il pourrait
regretter de l'avoir prise.
Mais il me répondit très bien, que s'il était quasiment pauvre à
Paris, il était riche assez au pays, et que cela étant, il ne
regardait point à la fortune; que de reprendre son état d'avocat, il
était sûr et certain qu'il l'avait pour toujours délaissé, la vie de
propriétaire allant mieux à ses goûts et à son caractère; que quant
à se marier avec une demoiselle qui aurait trente ou quarante mille
francs, il ne le ferait jamais, attendu que les filles de cette
fortune sont élevées de telle façon, qu'elles ne veulent habiter
qu'à la ville et qu'elles ont des goûts de luxe qui leur font
dépenser bien au delà des revenus de leur dot, sans parler d'autres
raisons; que Nancette d'ailleurs savait tout ce qu'il est utile
qu'une femme sache, et qu'elle avait avec ça de la raison, du bon
sens, et était loin d'être sotte; que lui, au surplus, la trouvait
très bien comme cela, et se chargeait d'en faire une femme pas
ordinaire, et de la rendre heureuse.
Pour lors, je lui dis que si son idée était comme ça bien arrêtée,
je n'avais rien à dire, et qu'au contraire, il était pour ma fille
un parti comme nous n'aurions jamais osé l'espérer, du côté de la
fortune et du côté de la personne.
Après ça, nous sortîmes du café, et lui ayant donné une poignée de
main, je revins au Frau. Le soir, je dis tout à ma femme, qui fut
bien contente, et me dit de suite qu'elle avait bonne opinion de
Fournier, à cause des motifs qui lui avaient fait quitter son état.
Mon oncle qui était là aussi, pour lors, appela la petite, qui fut
tout étonnée de nous voir tous trois seuls dans la grande chambre.
--Hé bien, ma drole, lui dit-il, il paraît que tu penses à
quelqu'un?
La pauvrette devint toute rouge et ne répondit pas. Mais lorsque je
lui eus dit que quelqu'un l'avait demandée, elle me regarda, ne
sachant que croire, et fut tout inquiète. Mais sa mère la confessa
sans peine, et elle nous avoua bonnement qu'elle avait pensé à notre
voisin de la Fayardie, depuis le jour où elle lui avait ouï raconter
pourquoi il avait quitté son état d'avocat.
Et alors, je vins à me rappeler comme ce jour-là, elle levait les
yeux sur lui, en même temps que sa mère, lorsqu'il disait quelque
chose qui annonçait la droiture de sa conscience, et je pensai en
moi-même: telle mère, telle fille; il pouvait plus mal choisir.
--Hé bien, ma drole, lui dis-je au bout d'un instant, alors ça tombe
bien: c'est lui qui t'a demandée, et il viendra un de ces soirs
savoir la réponse; qu'est-ce qu'il faudra lui dire?
--Que oui, dit-elle bravement, et là-dessus, elle fut embrasser sa
mère.
Le lendemain Fournier vint, et fut bien content de savoir qu'il
était accepté. Pour dire le vrai, je pense qu'il devait bien s'en
douter, car un jeune homme qui a un peu d'habitude de la vie,
connaît facilement si une fille l'aime, et il avait bien dû le voir.
Je n'étais pas au Frau dans le moment, ni Hélie; il n'y avait que
mon oncle et nos femmes, de manière que Fournier resta souper, pour
me voir à ce qu'il disait, mais je pense plutôt, pour être avec sa
promise.
Quand je revins sur les trois heures, il me le dit, mais je me mis à
rire et je lui répondis:
--A cette heure, je vois que vous avez bien fait de laisser
l'avocasserie; vous avez beau dire, je connais que c'est pour être
avec Nancette que vous êtes resté.
Il se mit à rire aussi et dit:
--Ma foi, c'est vrai; je ne sais pas cacher la vérité.
--Allons, venez, lui dis-je, puisque vous restez, nous allons
essayer de tirer quelques coups d'épervier pour vous faire manger du
poisson.
Le soir après souper, comme nous trinquions avec de l'eau de noix,
en causant gaiement, tout d'un coup, mon oncle dit:
--Hé bien, Gustou, que penses-tu de cet accord?
--La Nancette fait bien, dit Gustou, mais le monsieur fait mieux!
Tout le monde se mit à rire, et le plus content fut notre futur
gendre, de voir ainsi priser haut sa prétendue.
Nous étions pour lors approchant du carnaval, et de cette affaire,
Fournier le fit au Frau. Nous avions pris des lapins à la Fayardie;
mais Hélie et Bernard s'étaient mis dans la tête qu'il fallait un
lièvre aussi, et deux matins de suite ils allèrent le chercher avec
la Finette. Le premier jour Bernard manqua le poste, mais le second
jour Hélie cueillit le lièvre. Cette Finette, bien entendu, n'était
pas la même qu'il y avait trente ans, mais c'était toujours une qui
venait de sa race, et c'était toujours une Finette; nous ne sommes
pas changeants dans notre famille.
On ne travaille pas chez nous dans les jours de carnaval; on ne
pense qu'à se réjouir à table, à deviser, et à se promener entre les
repas. C'est des jours sacrés, personne ne vient vous ennuyer
d'affaires, chacun est chez soi en famille, et tout le monde chôme.
Il y en a qui nous prennent, nous autres Périgordins, pour des
gourmands parce que nous festoyons largement en temps de carnaval,
mais ce sont des coyons qui ne comprennent rien à nos usages. Le
carnaval, c'est la fête de la famille; c'est le moment où les
enfants dispersés çà et là, par les nécessités de la vie, reviennent
à la maison paternelle; ceux qui sont mariés, viennent avec leur
femme et leurs petits droles, et les vieux sont tout contents et
tout ragaillardis de voir cette jeunesse qui leur rappelle la leur.
Il n'y a qu'à voir les voitures publiques dans ces jours-là; elles
sont bondées de gens qui reviennent au pays, et il y en a jusqu'en
haut sur les malles. Dans les petits chemins, on trouve des
jardinières, des petites charrettes, attelées d'une jument, ou d'une
mule, ou même d'une quite bourrique, pleine de gens qui se rendent à
la maison d'où ils sont sortis, pour voir leurs vieux et manger avec
eux. Et tout ce monde qui se rencontre et se croise, se crie: bon
carnaval! bon carnaval!
Et le soir, quand la porte est close, tandis qu'il fait froid
dehors, autour de la table couverte d'une touaille bien blanche, et
encombrée de plats et de bouteilles, toute la famille s'asseoit, et
la vieille grand'mère tient sur ses genoux le dernier né de ses
petits-enfants. Tout le monde oublie, ce jour-là, ses soucis, ses
misères, et se rappelle les choses d'autrefois, le temps où on ne
s'inquiétait de rien, comme font maintenant les enfants qui ne
pensent qu'à se bourrer, surtout ceux qui ne mangent de viande que
ce jour de l'année, les pauvres. C'est qu'on a fait de la dépense
pour ce jour-là: le père est allé la veille acheter de la chair; du
boeuf, de la velle, du porc, et il en a porté un plein bissac. La
mère, de son côté, a tué des poulets, quelque canard, ou un piot si
on est aisé, et on fête toutes ces victuailles en buvant de bons
coups et en se réjouissant de manger ensemble de si bonnes choses.
Mais ce n'est pas tout: pour la desserte, elle a pétri de ses mains,
de ces bonnes grosses pâtisseries campagnardes, où il y a, sous un
grillage de bandes de pâte, des pommes, des prunes; qu'on coupe en
coin et qu'on mange en trinquant joyeusement.
Et puis quand on a soupé, il va quelques bouteilles de riquiqui,
d'eau-de-noix, de goutte, et on trinque encore. C'est alors que les
enfants vont se masquer et se déguiser, et s'amusent entre eux, et
viennent se faire voir avec la figure toute charbonnée ou un
mouchoir dessus. Et c'est alors aussi que l'on chante quelque
ancienne chanson patoise, ou une vieille chanson française joyeuse,
qui célèbre le vin; ce vin qui rajeunit les vieux et les fait
chanter comme les jeunes.
Le carnaval, c'est la fête de la famille rassemblée autour de
l'aïeul, de la mère; c'est la communion de tous, à la même table,
dans un même esprit de paix et d'amitié familiales; et c'est
pourquoi, ceux qui se sont privés des joies de la famille, ont eu
beau chercher à le faire perdre, sous prétexte que c'est une fête
païenne, ils n'y ont rien fait, et ils ont beau crier encore, ils
n'y feront rien: le carnaval c'est la fête de la famille.
Quelquefois à cette table, il y a un étranger; mais cet étranger
c'est un ami, sans femme, sans enfants, sans famille, qui serait
réduit à faire le carnaval tristement tout seul, et alors on
l'invite comme nous faisions tous les ans du pauvre défunt Lajarthe,
et la présence de cet étranger à cette table achève de la sanctifier
mieux que toutes les bénédictions, parce qu'il y est assis en vertu
de la fraternité des hommes.
C'est bien vrai que maintenant le carnaval n'est plus ce qu'il était
autrefois; on n'est plus si content, on rit et on chante moins: les
vieux sont plus sérieux et les jeunes sont moins fous. C'est qu'il y
a deux choses qui nous poignent: les départements du Rhin et celui
de la Moselle aux mains des Prussiens, et nos pauvres vignes mortes.
Cette année de 1874, vu la présence de Fournier, le carnaval fut
assez gai; les amoureux ça met de la joie dans une maison, et si on
ne rit pas aux éclats follement, on rit tout de même un peu: que
voulez-vous, l'homme a besoin de ça quelquefois.
Mais ce qui fut ennuyeux, c'est que, lorsque le fils Lacaud sut ce
mariage, il devint jaloux de Fournier, et pas un peu. Partout, il ne
décessait de mal parler de lui, disant que c'était un mauvais avocat
sans pratiques, qui n'avait pas réussi à cause de sa bêtise: qu'il
s'était amusé beaucoup à Paris et y avait mangé une grande partie de
sa fortune avec les filles; qu'il était joueur autant que débauché,
et un tas d'affaires comme ça. Fournier était un garçon bien droit,
bien franc, mais il n'était pas des plus patients. Lorsque ces
histoires lui revinrent, il se mit très fort en colère, et dit qu'il
frotterait les oreilles de Lacaud. Ils se connaissaient bien, ayant
été au collège ensemble, mais ils n'avaient jamais été bons amis, de
manière que je craignais que de cette jalousie il n'en vînt de
méchantes affaires: quand on ne s'aime pas déjà, il n'en faut pas
tant pour que ça tourne mal. Et en effet, tout ça finit par un bon
coup d'épée que mon gendre futur ajusta à l'autre.
Heureusement la blessure saigna assez, et avec les soins du médecin,
Lacaud en fut quitte pour rester un mois sur l'échine. Mais de cette
affaire, aussitôt qu'il fut guéri, son père l'envoya à Périgueux, où
il s'amouracha d'une grande bringue de fille, et nous en fûmes
débarrassés.
Le lendemain, Fournier vint à la maison comme si de rien n'était, et
Nancette ne sut cette bataille qu'après son mariage. Mais nous
autres, qui étions en bas lors de sa venue, nous lui serrâmes la
main plus fort que de coutume, et mon oncle lui dit:--Vous aviez
affaire à une méchante bête, mais vous vous en êtes crânement tiré.
Et là-dessus, il fit comme les vieux, il se mit à raconter un duel
au sabre qu'il avait eu étant aux chasseurs d'Afrique. Fournier, à
qui il tardait de monter à la maison, l'écoutait pourtant par
honnêteté, mais ça lui coûtait et pour aller plus vite, il aidait
mon oncle à conter son affaire.
Ce même jour, tandis que Fournier était chez nous, se promenant dans
le jardin avec Nancette, la pauvre demoiselle Ponsie dévala de
Puygolfier, toute malheureuse. Voilà-t-il pas que vingt-quatre ans
après la mort de son père M. Silain, on venait lui réclamer encore
une de ses dettes! Un des anciens camarades de chasse, un ami du
défunt, peu avant sa mort, lui avait prêté cent pistoles sur son
billet. Cet ami n'avait jamais rien demandé à la demoiselle, ni
capital, ni intérêts, sachant bien que la pauvre n'avait plus que
juste de quoi vivre bien petitement. Tant qu'il avait vécu, il n'en
avait pas parlé, se pensant en lui-même que c'était autant de perdu.
Mais à sa mort, son gendre qui n'était déjà pas trop content, vu que
l'héritage n'était pas aussi fort qu'il croyait, trouva le billet
dans les papiers de son beau-père et le fit présenter à la
demoiselle Ponsie. Elle venait donc chez nous pour se consulter à
Fournier. Lui, dit d'abord que le billet était bien bon et valable,
et que les intérêts étaient dus de vingt-cinq ans, mais qu'on ne
pouvait lui en faire payer plus de cinq années. A cela elle répondit
que, quand elle devrait aller à l'hospice, elle voulait tout payer,
quitte à vendre le peu qui lui restait.
Mais ça n'était rien de bien facile que de vendre ce peu. Du côté du
moulin nous la confrontions partout, mais nous n'étions pas en fonds
pour acheter, surtout quelque chose qui ne nous faisait pas besoin.
De l'autre côté, c'était une ancienne métairie du château, que le
père de Fournier avait achetée il y avait trente-cinq ans de ça. Du
côté d'en haut, c'était des bois qui appartenaient à des
propriétaires assez éloignés. Fournier était donc le seul qui put
acheter, mais ça ne lui était pas bien utile. Ce qui restait, valait
peut-être bien dans les cinq ou six mille francs; je parle des
fonds, car pour les bâtiments du château, ils n'avaient pas de
valeur pour si peu de bien; c'était une charge au contraire, à cause
des impôts et de l'entretien.
La pauvre demoiselle se lamentait tant d'être dans cette position,
que Fournier lui dit de ne pas se tourmenter, et qu'il verrait à
arranger ça. Mais comme il était plus occupé de venir voir sa future
femme, que de chercher des acquéreurs, le seul arrangement qu'il
trouva, fut d'acheter lui-même à la demoiselle. Le marché fut fait
pour cinq mille francs, dont deux mille deux cent cinquante qu'il
devait payer d'abord au créancier; deux mille cinq cents francs à la
grande Mïette à la mort de la demoiselle; deux cents francs pour les
pauvres aussi à sa mort, et encore cinquante francs pour la faire
enterrer: C'est elle qui arrangea l'affaire ainsi. Et avec ça
Fournier lui laissait la jouissance du tout, sa vie durant. Il ne
faisait pas un bon marché, mon gendre futur, mais il était content
en ce moment, et il voulait faire plaisir à Nancette qui aimait tant
la demoiselle, que ça lui aurait fait quelque chose de se marier, la
sachant dans l'embarras. Il réussit bien à ça, car lorsque tout fut
arrangé, et qu'elle fut sûre que la pauvre demoiselle ne serait pas
obligée de s'en aller, on voyait que la petite l'aimait encore
davantage.
A la fin de mai, nous fîmes la noce: il fallut débarrasser le cuvier
comme nous avions fait lors de mon mariage, et aussi inviter nos
parents et amis. Mais il y en avait qui n'y étaient plus, et aussi
il y en avait de nouveaux: c'est ainsi que les familles, comme le
monde, se renouvellent petit à petit, un à un, les uns s'en allant,
les autres arrivant.
Mou oncle et ma tante Gaucher, d'Hautefort, étaient morts, mais mon
cousin le maréchal vint avec sa femme et une drole de quinze ans. En
passant, je dois dire que sa femme n'était pas cette jeune fille
dont il m'avait parlé à Excideuil; il avait eu encore deux ou trois
bonnes amies avant de se marier. Martial Nogaret d'au-dessus de
Brantôme était mort aussi tout jeune, mais sa veuve nous envoya son
aîné qui était un fier drole. Le grand Nogaret, le tanneur de
Tourtoirac, n'était pas mort, lui, mais il était vieux et ce fut son
fils et sa nore qui vinrent à sa place. Le cousin Nogaret du
Bleufond et sa femme étaient morts aussi; les garçons avaient quitté
le moulin pour s'en aller à Paris, nous ne savions où; il ne restait
dans le pays qu'une fille mariée à Montignac, qui ne put pas venir.
Ceux qui avaient eu le plus de misère, les Nogaret qui étaient venus
s'établir sur l'Haut-Vézère, du côté de Génis, avaient tenu bon; le
vieux et la vieille étaient toujours là, mais ça n'était plus le
temps pour eux d'aller à la noce si loin; ils vinrent deux de la
famille, tous deux mariés. Mon oncle Chasteignier, de Sorges, était
veuf depuis longtemps et bien vieux, mais il vint tout de même, ou
plutôt Bernard alla le quérir avec la mule. Le cousin Estève vint
aussi, mais son frère était mort de la picote pendant la guerre.
Dans les nouveaux, il y avait nos six autres enfants, qui étaient
là, à la noce de leur soeur; les plus petits bien contents d'être
habillés de neuf et de voir tous ces parents qu'ils ne connaissaient
pas, et des messieurs; car, outre une tante de Fournier, nous eûmes
aussi deux de ses amis dont l'un était médecin proche de Thiviers,
et l'autre notaire du côté de Saint-Yrieix. Mais c'était de bons
garçons, de vrais Périgordins, qui parlaient patois quand il
fallait, et n'étaient pas à l'étiquette, ayant dans leur jeune temps
vu leurs vieux grands-pères qui n'étaient que de bons paysans.
Et M. Masfrangeas était là aussi, toujours solide; ses cheveux
étaient devenus tout blancs, mais il ne lui en manquait pas un, et
ils étaient toujours embroussaillés comme autrefois. Lui et mon
oncle, ça faisait une belle paire de vieux, étant dans leurs
soixante-huit à soixante-neuf ans, mais ayant bonne tête, bonnes
jambes et bon estomac aussi, car ils étaient les premiers à trinquer
et à faire boire. Mon oncle était plus sec que M. Masfrangeas, et
ses cheveux n'étaient pas aussi blancs, ni sa barbe, qui était grise
seulement. Il était plus leste aussi, car M. Masfrangeas, qui était
un peu pesant, se tenait encore mieux assis, surtout à table, que
dehors à courir.
La noce fut bien jolie; avec ça je ne sais pas si c'est parce que je
m'y trouvais pour mon compte, mais il me semblait que la mienne
avait été plus joyeuse. C'est bien vrai que depuis cette époque, il
nous est tombé de grands malheurs sur la tête, et on a beau être
dans les fêtes, il n'est pas possible de les oublier, et ça n'est
pas désirable non plus.
Pourtant Gustou chanta sa chanson, la chanson de _la Mie_, bien
ancienne, je crois, vu qu'il y est question de la grande tour
d'Auberoche, qui est écrasée il y a belle lune, depuis les grandes
guerres des Anglais.
Le pauvre Gustou, ce fut la dernière fois qu'il chanta, car il
mourut vers Pâques fleuries, après avoir traîné quelque temps dans
le coin du feu. Il y avait déjà plusieurs années, qu'il ne faisait
plus rien qu'amuser nos plus jeunes droles. Il avait toujours dit
qu'il était de l'âge de mon oncle, je ne sais pas pourquoi,
peut-être qu'il le croyait, mais ce qui est sûr, c'est qu'il avait
sept ans de plus.
Au mois d'avril suivant, ma fille Nancette eut un beau drole, et je
me trouvai tout étonné d'être grand-père, car je n'avais lors que
quarante-sept ans, et je n'avais pas un cheveu blanc. Je dis que ça
m'étonnait, parce que je me trouvais jeune encore, et parce que
j'avais vu mon grand-père déjà chenu, et que je m'étais accoutumé à
penser, comme je crois tous les enfants, que les grands-pères ont de
toute force les cheveux blancs et l'échine courbée.
Ma femme resta huit jours à la Fayardie pour les couches de sa
fille, et nous la trouvâmes tous à dire; d'abord, parce qu'il y
avait au moins dix ans qu'elle n'était sortie de la maison, et aussi
parce que la chambrière que nous avions prise depuis le mariage de
Nancette, ne nous convenait pas, tant elle était fainéante, sale, et
avec ça glorieuse comme un pou.
Nous lui avions dit de chercher une place à la fin de son année,
mais ça n'empêchait pas qu'en attendant, nous en pâtissions. Quand
ma femme était là, il n'y avait pas à dire, il fallait qu'elle fît
son travail, et qu'elle tînt la maison propre; mais elle n'y étant
pas, nous n'en pouvions rien faire: les hommes ne s'entendent pas à
faire aller les maisons, et ça se voit là où il n'y a pas de femme.
Dans le temps que ma femme était chez notre gendre, la demoiselle
Ponsie tomba malade, d'une petite fièvre lente qui la fatiguait
beaucoup. J'y montai aussitôt que je le sus, et je la trouvai dans
le grand fauteuil où était mort son père. La pauvre était toute pâle
avec un peu de rouge sur la pointe des joues, et les yeux brillants
comme des chandelles. Avec ça, elle avait toute sa tête et me dit
que cette fois c'était pour tout de bon; qu'elle s'en allait au
cimetière, et que c'était bien arrangé ainsi, que la famille de
Puygolfier finissait, avec la terre.
La grande Mïette qui était là, lui dit:
--Oui bien si vous faites comme aujourd'hui, demoiselle, vous iriez;
mais demain, je ne vous lèverai pas, vous direz ce que vous voudrez.
--Que je sois couchée ou levée, vois-tu, ma pauvre Mïette, ce sera
toujours la même chose.
En revenant à la maison, j'envoyai de suite Bernard avec la jument
pour dire au médecin de Savignac de venir. Il vint le lendemain, et
il ordonna force remèdes, que Bernard fut chercher à Excideuil. Ma
femme étant revenue dans ce temps-là, monta à Puygolfier,
heureusement, car la pauvre Mïette avait bien bonne volonté, mais
elle n'était pas des plus rusées, et il lui fallait quelqu'un pour
la commander, autrement elle ne savait plus où elle en était.
Mais ni le médecin, ni les fioles, ni les soins, rien n'y fit, la
pauvre demoiselle mourut trois semaines après. Ce que c'est que de
nous! quand je la vis sur son lit, devenue à rien, la figure comme
de la cire, la peau collée sur ses mâchoires, tous les os
paraissant, je me pris à penser à la belle fille qu'elle était,
quand elle venait au moulin, du temps que j'étais tout petit, et
même lorsque j'avais été avec elle, voir à Prémilhac la femme de son
ancien métayer nouvellement accouchée. Ses yeux bleus autrefois si
beaux et si aimables, maintenant ternes et éteints, étaient cachés
pour toujours sous leurs paupières amincies. Ses lèvres, jadis
rouges et un peu épaisses, étaient violettes et comme desséchées;
ses joues fraîches où on voyait transparaître le sang, étaient
réduites à une peau jaunâtre; et à la place de ces touffes de beaux
cheveux dorés qui lui tombaient en grappes épaisses jusque sur la
poitrine, il n'y avait plus qu'un pauvre petit maigre rouleau de
cheveux gris plaqué contre ses tempes! On dira ce qu'on voudra, les
larmes m'en vinrent aux yeux.
Le juge de paix, averti par Fournier, vint poser les scellés, en cas
qu'il y eut des héritiers, mais il n'y en avait plus. Le dernier de
sa famille à ce qu'elle nous avait dit, était un cousin qui s'était
perdu en mer, avec le bateau qui le portait aux Amériques. Le bien
appartenait d'ailleurs à Fournier, et la demoiselle n'en avait plus
que la jouissance. C'est bien vrai que le mobilier n'était pas
compris dans la vente, mais c'est qu'il n'en valait guère la peine.
Au reste, à la levée des scellés, le juge trouva un papier en
manière de testament, où elle donnait à Nancette le meuble qui était
dans sa chambre, et à nous autres tout le reste, à l'exception d'un
lit garni, de six chaises, d'une table, d'un cabinet et d'une petite
lingère pour la Mïette, avec des affaires de cuisine, de la
vaisselle et du linge. Elle nous priait, la pauvre, encore que tous
ses meubles fussent bien vieux et sans valeur, de les garder après
elle, afin qu'ils ne fussent pas vendus à un encan, où les étrangers
se moqueraient de ses misères...
En revenant de l'enterrement, la grande Mïette me toucha le bras:
--Ecoutez, Nogaret, il faut que je vous dise quelque chose. Me voilà
toute seule à cette heure, ne sachant où aller. J'ai bien à toucher
de votre gendre les deux mille cinq cents francs que m'a donnés la
pauvre demoiselle, et je pourrais affermer une chambre et vivre en
filant ma quenouille; mais moi, voyez-vous, il me faut quelqu'un à
qui je puisse m'attacher, des gens que je puisse affectionner, je ne
peux pas vivre sans ça, et j'ai pensé à vous autres. Puisque vous ne
gardez pas cette chambrière que vous avez, prenez-moi, vous me
rendrez service; voyez, je suis à cette heure comme un pauvre chien
qui a perdu son maître!
Je la regardai: c'était bien une laide créature, ayant dans les
cinquante ans déjà, grande et forte comme un homme, et taillée à
coups de hache, figure et tout. Mais dans ses yeux bruns qui
priaient comme ses paroles, on voyait qu'elle avait du coeur.
--Je le veux bien, ma pauvre Mïette, lui dis-je; la Margotille s'en
va à la fin du mois, son année finie; tu n'as qu'à venir à ce
moment: Jusque-là, tu garderas là-haut. Quant à ce qui est de tes
loyers, tu t'entendras avec ma femme, ces affaires ne me regardent
pas.
--Pour ça nous nous entendrons toujours, n'ayez crainte: merci bien,
Nogaret.
Et à la fin du mois elle vint comme il était convenu, et mon gendre
entra en possession de Puygolfier.
Pour dire la vérité, je n'avais pas vu avec beaucoup de plaisir
Fournier acheter le château et le morceau de bien qui était autour.
D'un côté, j'étais content qu'il eût tiré la demoiselle de peine,
mais de l'autre, je craignais qu'elle morte, il ne fît comme tant
d'autres fils de paysans enrichis, et qu'il ne voulût faire le
Monsieur de Puygolfier. Ça m'aurait mortifié beaucoup, d'avoir des
petits-enfants, qui, naissant au château, se seraient peut-être
figurés qu'ils sortaient de la cuisse de messieurs, et auraient,
possible, méprisé mes autres petits-enfants du moulin. Supposé que
ça aurait été trop nouveau pour mes petits enfants, ça aurait été
peut-être mes arrière-petits-enfants. Ces choses se voient tous les
jours; il ne manque pas de petits-fils de meuniers, établis dans le
château où leur grand-père portait la farine. Si encore ayant fait
fortune, ils ne faisaient pas des embarras, passe; mais c'est comme
une maladie, tout de suite ils cherchent à se faufiler dans la
noblesse, et ils y réussissent. Et ce n'est pas seulement les
meuniers qui font ainsi, mais tous ceux qui s'enrichissent dans le
commerce, ou dans les forges, comme M. Lacaud, soit-disant du
Sablou, ou ailleurs.
Quand je vois de ces:
..... _parvenus entés sur les nobles_,
faire leurs messieurs de la haute, et le diable sait s'il y en a!
j'ai toujours envie de leur crier:
--_Touche ton âne mon Coulou!_
Pour en revenir, j'avais bien raison en général, mais j'avais tort
en ce qui était de mon gendre. Mon oncle à qui j'en parlais un jour,
me dit qu'il n'y avait pas à craindre cette affaire; que celui qui
avait quitté son état pour le motif que nous savions, et qui avait
épousé une fille sans fortune par rapport à lui, n'était pas homme à
agir par gloriole.
Et en effet, Fournier ne quitta pas sa maison, qui, de vrai, n'était
pas dans une aussi belle position que Puygolfier, mais qui était
grande, propre, bien arrangée, et au milieu de son bien. Tout ce
qu'il fit, c'est qu'il ramassa toutes les vieilleries qui lui
semblèrent curieuses: un lit à colonnes, des vieux cabinets piqués
des vers, des boiseries, des tableaux, mais tout ça ne lui coûta pas
bon marché à mettre en état de servir. Le mobilier de la chambre de
la demoiselle qu'elle avait donné à Nancette, je n'en parle pas,
parce qu'on l'avait emporté de Puygolfier peu après sa mort;
celui-là était le mieux en état; les fauteuils et les chaises
avaient des pieds contournés, étaient peints en blanc, et l'étoffe
était de vieille soie jaune. Il y avait aussi un lit dans le même
genre, une commode ventrue à cuivres dorés, et quelques portraits
que Fournier trouvait jolis. Mon gendre emporta aussi tous les vieux
papiers, dont il y avait un grand plein coffre dans le grenier, et
il nous donna des livres pour les droles.
Le reste ne valait pas le diable, et il y avait belle lurette que
les cuillers et les fourchettes d'argent avaient été vendues.
Fournier aimait assez à farfouiller dans les vieux papiers, et il
s'entendait bien à lire tous ces vieux actes auxquels nous ne
comprenions pas un mot. En triant ces paperasses, il trouva des
choses qui regardaient le pays; par exemple, que notre moulin avait
appartenu, il y avait près de deux cent cinquante ans, aux seigneurs
de Puygolfier, et que c'était un moulin banal où toute la paroisse
devait faire moudre. Il trouva aussi l'acte de fondation de la
chapelle de Saint-Silain, dans l'église de la paroisse, faite par
une dame de Puygolfier; des papiers qui marquaient les redevances et
les rentes qui étaient dues aux seigneurs de Puygolfier avant la
Révolution, et beaucoup d'autres choses de ce genre. Mais ce qu'il
trouva de plus curieux, c'est un acte de vente de la terre de
Puygolfier en l'année 1625. Si le défunt M. Silain avait vécu, lui
qui était si fier de sa noblesse, il aurait été bien estomaqué en le
lisant.
Par cet acte, le seigneur François de Puygolfier, mousquetaire du
roi, vendait à Guillaume Pons, notaire et procureur fiscal du
marquisat d'Excideuil, les château, terre et seigneurie de
Puygolfier, moyennant la somme de quarante-huit milles livres, dont
vingt-deux payées comptant, et quinze en cinq années. Pour le reste,
c'est-à-dire onze mille livres, Guillaume Pons donnait quittance de
plusieurs obligations, consenties par le vendeur, à feu Jeannet
Pons, en son vivant hôtelier en la ville d'Excideuil, et père dudit
Guillaume.
On voit que les amis de M. Silain, quand ils riaient de sa prétendue
descendance d'une grande famille de Pons, n'avaient pas tort. Mais,
au surplus, aucun d'eux ne soupçonnait cette origine populaire. Plus
de deux cents ans avaient passé là-dessus, et il y avait longtemps
que les nouveaux seigneurs de Puygolfier, greffés sur les anciens,
étaient nobles de fait et regardés comme tels partout dans le pays.
Le château resta donc abandonné, et c'était ce qu'il y avait de
mieux à faire. Les toitures ne valaient plus rien, il pleuvait
partout; rien que pour les réparer, ça aurait coûté plus de mille
écus. Le dedans était tout aboli; ça aurait été une ruine pour qui
aurait voulu remettre tout en état.