IX

J'ai donné ci-devant un aperçu de nos occupations et de notre

travail, suivant les saisons, il est inutile de revenir là-dessus.

Les événements sont rares en pleine campagne, du moins de ceux qui

valent la peine d'être contés. Il y en a pourtant, auxquels les gens

des villes ne font guère attention, et qui, pour nous autres

paysans, sont une grosse affaire.

Un matin du mois d'avril 1855, je m'étais réveillé de bonne heure;

la lune rayait, et sentant un brin de froid sous les couvertures, je

dis à ma femme: J'ai peur que nos vignes gèlent. Ça me tracassait;

aussi le jour venu je me levai. On voyait bien et on le sentait

aussi qu'il faisait froid; mais de savoir s'il avait gelé, il

fallait attendre le soleil.

Après avoir déjeuné, à huit heures, nous montâmes à la vieille

vigne, mon oncle et moi, et, suivant rang par rang, il nous fallut

bien voir que tous les boutons étaient gelés. De là, nous allâmes

aux autres vignes, dans les termes au-dessus de la Borderie et de la

Combe: elles étaient gelées aussi, mais comme étant plus éloignées

de la rivière que la vieille, il n'y avait pas tout à fait autant de

mal, mais peu s'en fallait.

--Allons, dit mon oncle, nous aurons de quoi faire deux barriques de

piquette.

Nous revînmes à la maison bien ennuyés, et ma femme, venant

au-devant de nous avec sa drole sur le bras, nous demanda ce qu'il

en était.

--Tout est perdu ou à peu près, lui dis-je.

Et nous rentrâmes tous les trois sans rien dire.

Les marchands se font du mauvais sang, pour une banqueroute qui leur

fait perdre; les propriétaires, pour un fermier qui déguerpit sans

les payer; les gens qui sont dans les affaires, pour les événements

qui arrêtent l'industrie, et les paysans pour la gelée, la grêle, la

sécheresse, la brume et tout ce qui perd le revenu. Mais, tandis que

dans les villes on agit, on se démène pour tâcher de se tirer

d'affaire, nous autres, nous ne bougeons point et nous ne disons

rien. C'est qu'après une gelée, une grêle, il n'y a rien à faire, ce

qui est perdu ne peut plus être sauvé. Et puis, nous sommes de si

longtemps habitués à ne compter sur le revenu, que lorsqu'il est

serré, que le malheur nous touche bien, mais il ne nous surprend

point.

Heureusement, nous n'avions pas vendu tout notre vin de l'année

d'avant, et il nous fallut faire avec le reste, en buvant plus de

piquette que de vin.

Quelque temps après, mon cousin Estève me manda de venir à la foire

de Jumilhac qui tombe le 7 mai, parce qu'il était en marché pour

acheter une maison, et qu'il avait plaisir d'avoir mon estimation.

J'y fus donc et je le rencontrai sur la place devant le château,

près du vieux arbre de la Liberté tout saccagé par les orages, comme

la liberté par Bonaparte. Après que nous eûmes déjeuné, nous fûmes

voir la maison, et, après l'avoir bien visitée, nous revenions dans

la foire en causant du prix. Comme nous suivions la grande rue, je

vis passer un individu en blouse, qui avait une belle paire de

ciseaux pendus à son cou par un lien, et qui criait: _Piaoux!_

_piaoux!_

--Qu'est-ce qu'il chante avec ses: Cheveux! cheveux! que je dis à

mon cousin.

--Tu vas voir ça tout à l'heure, qu'il me dit.

L'individu rentra sous la balle, et bientôt un autre, qui venait de

la place, criant aussi: _Piaoux!_ _piaoux!_ vint le retrouver. Ils

avaient une espèce de banc monté dans un coin, avec des

marchandises, cotonnades, indiennes, mouchoirs, fichus, et autres

affaires comme ça. Et alors des filles vinrent là, parler à ces

hommes, et ôtaient leurs mouchoirs de tête et détachaient leurs

cheveux. Et eux les maniaient, les soupesaient, regardant de la

finesse, de la longueur, de la couleur. Puis les filles voyaient les

marchandises, cherchaient ce qui leur convenait le mieux, et

paupignaient les étoffes, comme les individus faisaient de leurs

cheveux. Et alors ils entraient en marché. Les filles dépréciaient

les étoffes, et les marchands les cheveux, et ils disputaient sur la

qualité, le prix et tout. Des fois ils ne s'entendaient pas; les

filles remettaient leur mouchoir et voulaient s'en aller. Mais

voyant ça, ces individus mettaient quelque chose de plus, un mauvais

fichu de rien, un bout de ruban et ils tombaient d'accord. Dans le

marché, les filles se réservaient qu'on leur laisserait quelque peu

de cheveux par devant, de manière qu'avec leur mouchoir de tête ça

ne se connût pas. Quand tout était bien entendu, convenu, ces hommes

prenaient leurs ciseaux, et derrière une toile, ils tondaient ces

pauvres bestiasses de filles, comme qui tond une brebis. Et pour une

saleté de fichu, un tablier, une méchante robe de six francs qu'ils

estimaient vingt, ils avaient de beaux cheveux qu'ils revendaient

bien chèrement. Des fois, tandis qu'une y passait, il y en avait

d'autres là, qui attendaient leur tour; d'autres qui ne savaient

trop comment faire, qui voulaient bien une robe, mais que ça

ennuyait de se laisser raser comme ça. Alors les marchands leur

faisaient voir celles qui étaient tondues, quand elles avaient remis

leur mouchoir de tête, les assurant que ça ne se connaissait point

par le moyen des cheveux laissés dessus le front, et les faisaient

entrer en marché.

--C'est un foutu vilain maquignonnage, que je dis à mon cousin,

allons-nous en.

Le lendemain, je m'en retournai au Frau, emportant un couteau

qu'Estève avait acheté pour notre aîné.

Au mois d'août de cette même année, ma femme eut un autre drole, qui

fut enregistré sous le nom de Bernard, mais que nous appelions tant

qu'il était petit, Berny. L'aîné s'en allait tout seul depuis

longtemps, autour de la maison, et venait au moulin nous trouver.

Quelquefois je le regardais, assis dans le sable au bord de l'eau,

faisant de petits étangs et de petits ruisseaux, et sa manière de

faire, ses petites inventions, réveillaient dans ma mémoire le

souvenir de pareilles choses que j'avais faites. Il me semblait me

voir moi-même à cet âge, me roulant dans le sable, et, couché à plat

ventre, essayant d'attraper des petites gardèches. Et souventes fois

lorsque la demoiselle Ponsie descendait de Puygolfier, et prenait

mon aîné sur ses bras, ou l'emmenait par la main, je me revoyais

petit enfant, et je me rappelais mes adorations pour la jeune

demoiselle qu'elle était alors, si fraîche, si pleine de santé, si

jolie, que ça réjouissait le coeur rien que de la voir.

Pendant l'hiver de 1857, les eaux devinrent fortes, et une nuit

elles emportèrent un morceau de l'écluse, de manière qu'il nous

fallut mander des ouvriers et travailler beaucoup pour la réparer.

Le moulin chôma quelques jours, après quoi on put faire moudre.

Mais, on n'avait rétabli que le plus gros, pour attendre le beau

temps, en sorte que lorsque les eaux furent basses, l'été, il fallut

refaire plus à fond et plus solidement une partie du travail. Cette

affaire-là nous coûta près d'une centaine d'écus: il n'y a rien qui

coûte d'entretenir comme un moulin.

Notre quatrième enfant vint au mois de mai 1858; c'était une petite

nommée Rose, qui mourut à quatre mois. Certainement nous en eûmes du

chagrin, surtout ma femme, mais nous avions trois autres enfants

pour nous consoler. Le plus petit avait déjà trois ans et était

encore pendu au cotillon de sa mère, ce qui fait qu'étant occupée de

lui à chaque instant, elle en portait mieux sa peine. Et puis on a

beau dire, nous n'avons qu'une somme d'amitié à dépenser pour nos

enfants, et quand ils sont plusieurs à se la partager, elle se

divise nécessairement. Il arrive bien des moments, dans une maladie,

un petit accident, où on porte toute son affection, sur celui qui

dans l'instant en a le plus besoin, mais c'est pour un temps; la

chose passée, les autres reprennent leurs droits. Une mère a beau

faire, elle ne peut avoir autant de petits soins et de mignardises

pour cinq ou six enfants que pour un seul, et je crois que ceux-là

en valent mieux; les enfants uniques sont des enfants gâtés souvent.

De nos jours, on voit beaucoup de bourgeois, des villes

principalement, qui n'ont qu'un enfant, afin qu'il soit plus riche.

Ils l'élèvent à faire toutes ses volontés, à voir tout lui céder, et

en font des petits bonshommes pleins de vanité, de suffisance,

capricieux comme des femmes qui le sont, dégoûtés de tout pour

n'avoir eu rien à désirer, et pour tout dire, pas bons à grand

chose. Ce résultat devrait les détourner du système, sans compter

que, comme on dit, n'avoir qu'un enfant, c'est n'en avoir pas.

A la Saint-Jean de 1859, tandis que l'Empereur, soi-disant de la

paix, après la guerre de Crimée, faisait tuer notre monde et manger

nos millions, pour les Italiens, qui nous en sont bien

reconnaissants, comme nous l'avons assez vu, le vieux Jardon attrapa

du mal pendant les fauchaisons. Le médecin fut mandé, trop tard

comme toujours, aussi il dit d'abord que c'était un homme perdu. Je

montai au Taboury avec ma femme, et, en effet, on voyait de suite

qu'il était bien fatigué. Il était là, étendu sur le lit garni de

courtines de vieille serge jaune, respirant avec peine et ayant une

grosse fièvre. Sous sa tête, on avait mis un joug à lier les boeufs,

pour adoucir ses souffrances et lui donner la force de les

supporter. Ça n'était pas à cause de ça, sans doute, mais sa figure,

dure comme toujours, était tranquille et même résignée.

Il se mourait d'une pleurésie, qui est la maladie des paysans, comme

la goutte est celle des riches. On avait rapporté au vieux la

sentence du médecin, pour l'avertir qu'il fallait faire venir le

curé, et il avait dit que bien, mais qu'il fallait aussi aller

vitement quérir le sorcier de Prémilhac, qu'il n'y avait que lui qui

pût le tirer de là. Le curé était venu avec Jeandillou, l'avait

confessé, communié, olivé, et s'en était retourné. Il n'y avait

guère qu'un petit quart d'heure que nous étions là, quand arriva le

sorcier.

C'était un homme de moyenne taille, bien carré et charpenté, un

paysan point du tout dégrossi, comme celui qui n'était pas tant

seulement allé à Périgueux, et ne sortait de son village, que pour

se rendre aux environs où on l'appelait. Avec ça, dur à soi et aux

autres, ne faisant aucun cas des choses nouvelles, mais attaché avec

entêtement aux anciens usages, et, comme de bien entendu, plein de

toutes les superstitions d'autrefois. Il était habillé d'un pantalon

à pont-levis en laine burelle, couleur de la bête, d'un vieux gilet

à fleurs, boutonné carrément jusqu'au col, et garni de deux rangées

de boutons de cuivre, polis et brillants, qui avaient usé bien des

gilets et se transmettaient de père en fils dans sa famille. Avec

ça, il avait un gipou de grosse étoffe bleue de Miremont, comme en

ont les gens du Périgord noir qui touche au Quercy, et qu'on voit

aux foires de Terrasson. Dans les pans écourtés de cet habit-veste,

deux larges poches lui servaient à mettre des herbes et ses affaires

de sorcier. Sa tête, garnie de longs cheveux blancs frisés, était

couverte d'un bonnet de laine brune, tricoté à l'aiguille, sans

pompon et ramené en avant, comme ceux de la République qu'on voit

sur les anciens sous du temps.

On le consultait assez le sorcier, dans le pays, parce qu'on croyait

à son pouvoir et qu'on le craignait. Il y avait bien des gens qui

l'invitaient aux noces, pour éviter les embarrements si désagréables

pour les nôvis, et les chevillements qui font qu'on ne peut tirer de

vin à une barrique, quoiqu'on ôte le douzil.

On l'appelait, pour les maladies des chrétiens et pour celles des

bêtes; il guérissait les gens, des fièvres, avec neuf brins d'herbes

cueillies à reculons, avant le lever du soleil, le premier jour de

la saison d'automne, et ceux qui avaient le cours de ventre, en les

faisant passer par un écheveau de fil retors. Il guérissait aussi

les chevaux et les boeufs malades, en les faisant tourner trois fois

autour de la pierre-levée du Puy-de-Jou. Il enseignait à chercher la

_Mandragoro_, et on disait même, que c'était lui qui l'avait fait

trouver à ce Baspeyras, dont Gustou avait parlé le soir que nous

énoisions; il levait les sorts jetés par les gens mal jovents; il

donnait aux garçons, le moyen de se faire aimer d'une fille, au

moyen de l'herbe de _Moto-Goth_, ramassée avec certaines cérémonies,

et cachée adroitement sous le livre des évangiles, à seule fin que

le curé dît la messe dessus; il retrouvait les affaires adirées en

faisant tourner le tamis avec des ciseaux; enfin, il y avait des

gens qui croyaient même, qu'il pouvait faire grêler en battant l'eau

de la fontaine de la _Fado_, et mettre le trouble dans les ménages,

en nouant l'aiguillette aux hommes, comme on disait autrefois, ce

qui est, à ce qu'il paraît, un moyen sûr pour ça.

En entrant, le sorcier, afin d'éloigner le Diable, prit un peu de

sel dans la salière accrochée à la cheminée, et le jeta dans le feu,

où il pétilla; puis il s'approcha du lit, et le vieux Jardon tourna

ses yeux vers lui, comme celui qui en attendait le salut. Lui,

releva la couverte, et mit à nu la poitrine du malade, maigre,

hâlée, couleur de vieux cuir et couverte de poils gris hérissés.

Alors il se pencha, écouta, se releva, leva les bras en l'air comme

pour implorer quelqu'un et récita une sorcellerie qui commençait

ainsi: _Din lou vargier dé Josaphat uno dâmo sé troubet, saint Jean

la rencountret_... C'est-à-dire: Dans le jardin de Josaphat une dame

se trouva, saint Jean la rencontra... Puis il se baissa de nouveau,

souffla par trois fois sur l'endroit où était le mal, y fit avec le

pouce, des signes mystérieux, en marmonnant tout bas des paroles

qu'on n'entendait pas. Après ça il tira de sa poche son petit sac de

cuir le déposa sur le creux de la poitrine de Jardon, lui remit la

couverture dessus, et resta là sans bouger, remuant seulement les

babines sans qu'on entendît aucun son.

Au bout d'un moment, il releva la couverte, écouta de nouveau, puis

remit le sac de cuir dans sa poche, et recouvrit Jardon. Puis il

alla à l'évier, demanda un bassin, des plats de terre, les remplit

d'eau, et les plaça aux quatre coins de la chambre afin que l'âme du

vieux Jardon s'y lavât avant de monter au ciel. Cette cérémonie

dernière prouvait qu'il n'avait aucun espoir. Cela fait, il revint

vers le lit, fit au-dessus de la tête du mourant, quelques

conjurations pour adoucir son agonie. Malgré ses gestes et ses

paroles, Jardon commença à râler fortement; sa poitrine allait comme

un soufflet de forge et soulevait les couvertes. Ma femme était au

pied du lit, et, quoique le vieux n'eût jamais été bon pour elle, le

voyant agonisant, elle penchait la tête tristement. Dans la ruelle,

la mère Jardon était là, assistée d'une soeur de son mari et d'une

de ses nièces, et tout ce monde épiait bien désolé, mais l'oeil sec,

qu'il eût: fini de souffrir! Belle manière de parler, qui fait bien

connaître la résignation native du pauvre paysan, pour qui la

cessation de la vie est la cessation de la souffrance. La peine de

la vieille Jardon, de sa belle-soeur, et des autres, très vraie

pourtant, ne se marquait pas par des pleurs et des lamentations;

elle restait muette. Ils plaignaient le vieux, bien sûr, mais ils

savaient que son père était mort d'une fluxion de poitrine, et

qu'une mort à peu près semblable les attendait: A quoi bon se roidir

contre la destinée? Le sorcier, voyant que le père Jardon tirait à

ses fins, ôta son bonnet, le posa sur le lit, et la tête levée, les

yeux en haut, se mit à réciter la _Patenostre-Blanche_,

s'interrompant de temps en temps pour faire de la main gauche des

signes de sorcellerie. Le râle dura encore un petit quart d'heure,

puis il se ralentit et cessa tout à fait: le vieux homme ferma les

yeux à demi, il avait fini de souffrir!

Alors, le sorcier acheva de lui clore les paupières, ramassa dans un

seau l'eau qu'il avait mise dans les gages autour de la chambre, et

alla la vider dans le verger afin qu'elle ne servît pas à d'autres

usages, maintenant que l'âme de Jardon s'y était baignée. Quand il

fut revenu, avant que le corps fût froid, il lui mit ses

habillements des dimanches avec un parent qui lui aida, et, cela

fait, s'en retourna.

Quand on eut fait les honneurs au vieux Jardon, et qu'il fut là-bas

couché dans sa fosse derrière l'église, ma femme emmena sa mère

nourrice au moulin, où elle resta deux jours, après quoi elle s'en

alla, disant qu'elle s'arrangerait bien toute seule, et qu'il

fallait que chacun fût chez soi; mais elle venait souvent chez nous,

principalement pour voir les enfants, qu'elle aimait beaucoup.

Je crois que cet enterrement fut le dernier que le curé Pinot fit

dans la paroisse. Il fut forcé de s'en aller quelque temps après,

rapport à sa nièce prétendue. Jamais mon oncle ni moi, nous n'avions

parlé à personne de ce que m'avait dit son pays, Ragot le rétameur,

là-bas sous l'orme de la place d'Hautefort. Mais comme ce Ragot

venait tous les ans faire sa tournée, jusqu'à Cubjac, Excideuil et

Tourtoirac, sans doute il en avait parlé à d'autres, car on

commençait à en babiller dans le pays. Les uns soutenaient ferme que

ce n'était pas sa nièce, pour l'avoir ouï-dire seulement, d'autres

qui ne le savaient pas davantage, soutenaient aussi ferme, que

c'était bien sa nièce et que tous ces bruits c'était des

méchancetés: c'est comme ça, que les trois quarts du temps, les gens

parlent plutôt selon leur idée, que selon la vérité. Les dames de la

paroisse, et les gens comme il faut, disaient qu'il n'y avait que

des impies, des malhonnêtes gens, qui pussent dire des choses

pareilles. M. Lacaud, lui, parlait de verbaliser et de dénoncer au

procureur de Périgueux, les canailles qui débitaient ces calomnies.

Les gens qui n'avaient aucun parti pris, ni d'un côté ni de l'autre,

ne savaient trop que croire de tout ça, lorsqu'une farce vint faire

découvrir le pot aux roses.

Il y avait dans le pays, à une heure de chemin du bourg, un noble,

vieux garçon, appelé M. de Cardenac, qui était un bon vivant, point

méchant du tout, mais aimant bien à rire et à faire de ces grosses

farces, comme on en faisait autrefois chez nous. Le curé et lui

étaient grands amis, dînaient de temps en temps l'un chez l'autre,

et faisaient ensemble la bête hombrée avec les curés des environs,

en sorte qu'ils ne se gênaient point entre eux. Le jour de

Notre-Dame-d'Août, M. de Cardenac vint à la maison curiale, comme le

curé était en train de chanter les vêpres, avec sa nièce et d'autres

chanteuses. La porte de la cure était ouverte, car dans nos pays, il

n'y a guère de voleurs à aller dans les maisons, de manière que M.

de Cardenac entra par le jardin, sans que personne le vît, tout le

monde étant aux vêpres, excepté sept ou huit hommes qui buvaient

chez Maréchou. Comme il n'était guère dévot, M. de Cardenac ne

voulait pas aller à l'église, et pensait attendre en lisant le

journal du curé, que les vêpres fussent finies. Malheureusement, il

ne trouva pas le journal sur la cheminée de la salle, et, s'ennuyant

de ne rien faire, il alla à la cuisine prendre les pinces à feu, et

les mit dans le lit de la nièce du curé, bien arrangées, entre les

deux draps, de façon qu'on ne s'en serait jamais douté. Puis après,

il s'en fut faire un tour sur le chemin, et quand il vit de loin que

les gens sortaient de l'église, il revint, et fit celui qui ne vient

que d'arriver.

Lorsque la demoiselle Christine voulut appareiller le souper, et se

servir des pinces pour arranger le feu, elle ne les trouva pas, et

force lui fut de s'en passer. Le curé avait beau lui dire qu'elle

les retrouverait, elle qui n'était pas trop de bonne humeur ce

jour-là, répondait qu'en attendant, elle ne pouvait pas se servir de

ses doigts pour manier le feu. M. de Cardenac qui restait à souper,

faisait le bon apôtre et semblait chercher les pinces, en se gardant

bien de les trouver.--Peut-être, qu'il dit, votre enfant de choeur

sera venu chercher du feu avec l'encensoir; qui sait où il les aura

mises? Le curé alla voir, mais il revint disant que le drole avait

garni son encensoir chez Maréchou. Impatientée, la demoiselle

Christine alla prendre celles qui étaient dans la chambre de son

oncle prétendu.

Le lendemain, le surlendemain point de pinces: le curé et sa nièce

commençaient à trouver ça étonnant. On avait eu beau chercher

partout, impossible de savoir ce qu'elles étaient devenues. Quinze

jours se passent ainsi, et, comme la nièce avait conté l'affaire aux

voisines, on en parlait dans le bourg, et, il y en avait qui

disaient que le Diable avait bien pu faire ce tour, pour induire la

demoiselle Christine, et possible le curé lui-même, en péché

d'impatience et de colère. Mais d'autres, comme Migot et le fils

Roumy, disaient que le Diable n'avait nul besoin de leur faire

commettre ce péché-là, pour raisons à lui connues, et que d'autre

part, il n'avait pas besoin de ces pinces, en étant amplement

fourni, ainsi que de fourches, de broches, de chaudières et autres

instruments à faire rôtir et bouillir les damnés.

Pour qu'une farce soit bonne, il faut avoir quelqu'un avec qui on

puisse en rire à son aise. Pendant quelques jours, M. de Cardenac

garda la chose, mais enfin, n'y tenant plus, il la conta après

souper à un de ses amis, avec recommandation, bien entendu, de n'en

souffler mot. Cet ami trouvant la farce jolie, la raconta à un autre

avec la même recommandation; celui-ci en fit de même et ainsi de

suite, en sorte que bientôt tout le monde le sut.

Il n'y avait que deux lits chez le curé, de manière qu'il fallait

nécessairement conclure de cette histoire, que la nièce couchait

avec son oncle. Là-dessus grand tapage dans le pays; les nobles des

environs se visitaient pour déplorer ce scandale; et ce qu'il y

avait de curieux, c'est que ceux qui avaient le plus soutenu que la

demoiselle Christine était la nièce du curé, à cette heure

soutenaient non moins fermement qu'elle ne l'était pas, afin de

diminuer un peu la grosseur du péché. Les contradictions ne coûtent

guère aux gens, lorsqu'un intérêt qui les touche est en cause.

Les curés du voisinage levaient les bras au ciel, lorsqu'on leur

parlait de ça, mais leurs gestes désolés et leurs paroles affligées,

n'arrangeaient rien. Pour faire cesser ce scandale, dont riaient les

impies et les libertins, l'un d'eux prévint l'évêché, et le pauvre

curé Pinot, mandé par Monseigneur, fut tancé de la bonne façon, et

puis envoyé dans le fond du Nontronnais, prêcher la continence à

d'autres ouailles.

Quand M. de Cardenac vit la tournure que prenait cette affaire, il

regretta bien assez de n'avoir pas tenu sa langue; mais il était

trop tard. Pour réparer autant qu'il était possible, le mal qu'il

avait fait, comme c'était un bon homme, il prit la demoiselle

Christine, sans place, comme gouvernante. Cet arrangement allait

assez à la demoiselle grandement fatiguée du curé, lequel n'était

guère aimable, mais il ne convenait pas à celui-ci, qui était un peu

jaloux; pourtant il lui fallut bien en passer par là, ou par la

porte, comme on dit, car il ne pouvait plus garder son ancienne

nièce avec lui, et il lui était même interdit de la revoir.

Quand le nouveau curé fut arrivé, on ne tarda pas à connaître, que

nous avions troqué notre cheval borgne pour un aveugle. Le curé

Pinot était bien braillard, surtout en temps d'élections, et bien

mauvais quelquefois, lorsqu'il s'agissait de ces canailles de

rouges, comme il disait. Mais depuis que ceux-ci étaient réduits à

rien, et que sous la surveillance des gendarmes, du commissaire du

canton, et des maires, ils ne bougeaient plus, de crainte d'aller en

prison, ou pire, il s'était radouci un peu. Pour le reste, la danse,

la viande les vendredis et samedis, la messe, la confession de

Pâques, il faisait son métier, mais n'était pas des plus terribles.

Il aimait à être tranquille, et ne se faisait pas de mauvais sang

pour toutes ces choses: pourvu que ça allât à peu près, en gros,

c'était tout ce qu'il demandait.

Mais le curé Vignolle qui le remplaça, c'était autre chose. Celui-là

n'aimait ni les lièvres en royale, ni les beaux barbeaux, ni les

chapons truffés, ni le bon vin, ni le café, ni le vieux cognac, ni

la pipe, ni la bête hombrée, ni les femmes, ni rien. C'était le fils

d'un pauvre paysan du côté de Lanouaille, appelé de son sobriquet:

Crubillou, qui avec un bien de mille écus, avait six ou sept enfants

qu'il ne pouvait nourrir. Le curé de l'endroit ayant remarqué le

second de ces enfants, qui était assez éveillé, le prit chez lui,

et, comme il apprenait bien, le poussa à se faire curé. Le garçon,

qui préférait prêcher à ceux qui piochaient la terre, plutôt que de

la piocher lui-même, et de s'exterminer à nourrir des enfants comme

faisait son père, eut tout de suite la vocation, comme ils disent.

On le mit au séminaire, pour apprendre le métier, et on disait que

c'était les jésuites qui l'avaient élevé. Eux ou d'autres, ceux qui

l'avaient dressé ne l'avaient pas manqué. Dès le séminaire, il avait

une si grande idée de son état, que lorsqu'il allait voir ses

parents, il ne se familiarisait point avec eux, ne les tutoyait pas,

ni eux non plus, et n'embrassait pas tant seulement sa mère. Eux,

les pauvres gens, tout fiers d'avoir un curé dans leur famille, le

respectaient comme le bon Dieu, et s'il leur faisait la grâce de

déjeuner, vite, on tuait un poulet et on faisait une omelette, et

les soeurs servaient M. l'abbé, qui mangeait seul, pour ne pas

compromettre la dignité de son caractère religieux.

Le premier dimanche après son arrivée, il prêcha sur la supériorité

du prêtre, sur le grand respect qu'on lui devait, à cause de son

caractère sacré. Les histoires de son devancier ne le gênaient

guère, et il semblait à l'entendre, qu'on n'eût jamais connu dans la

paroisse l'histoire des pinces à feu, ni ouï parler des fredaines

des curés. Et pour faire comprendre à ses paroissiens, combien était

puissant et vénérable le prêtre, il leur disait:--Le prêtre commande

à Dieu tous les jours de descendre sur l'autel, et de s'offrir

victime résignée, et Dieu lui obéit, et il ne peut faire autrement

que de lui obéir: on peut donc dire, avec vérité, que le prêtre est

en un sens plus puissant que Dieu.

On peut croire qu'un gaillard comme ça, le prenait de haut avec les

brebis de son troupeau, et ne se familiarisait point avec elles,

comme le bon curé de _Peiro-Bufiero_. Quand il fit sa tournée dans

les maisons et les villages, pour connaître son monde, il refusait

tout ce qu'on lui offrait, soit de se rafraîchir, soit de faire

collation. Il semblait qu'il n'eût jamais ni faim, ni soif, et ne

fût point sujet à toutes les misères des autres hommes. Mais s'il

n'avait pas soif de vin, il avait soif d'être le maître, de dominer

tout le monde et de gouverner les gens selon ses idées.

Avec les riches, les nobles, les gros bonnets connus à l'évêché pour

être bons catholiques, et dévoués à la religion, il était plus doux,

car il était ambitieux et ne voulait pas se faire d'ennemis capables

de lui nuire. Et puis, il avait vu de suite, que si d'un côté, chez

les nobles, on lui rendait une déférence due à son état, de l'autre,

on le regardait comme un inférieur. Chez M. le comte de la

Bardonnie, on lui avait fort bien fait sentir, en le recevant avec

les égards de convention dus à un allié naturel, qu'on n'oubliait

pas sa paysannerie, et tout ça le rendait prudent. Je raconte ça par

ouï-dire, car on pense bien que je n'y étais pas. Mais avec les

paysans, le commun du troupeau, il était roide et hautain. Cette

conduite n'était pas tout à fait dans l'esprit de l'Evangile, mais

il y a belle lurette que les prêtres l'ont perdu de vue, si tant est

qu'ils s'en soient jamais inspirés.

Moi, je croyais que ce diable de curé ne serait pas venu à la

maison, sachant que depuis longtemps nous ne fréquentions pas

l'église, et que même nos enfants n'étaient pas baptisés. Mais il

vint tout de même, ne voulant pas sans doute avoir l'air de reculer

devant des impies, et peut-être aussi espérant de nous ramener. Mais

il se trompait du tout au tout; jamais nous n'aurions dit, ni rien

fait qui pût faire de la peine aux personnes dévotes; nous n'avions

point de haine contre les curés et la religion; et nous ne parlions

pas mal du bon Dieu: nous n'étions donc pas des impies, comme le

disaient les vieilles bigotes; mais, par exemple, nous étions tout à

fait indévots et incroyants.

Tous les ans nous faisions faire exactement le service promis à la

pauvre défunte Mondine, mais quant à ce qui est de nous autres,

notre dernier acte de religion, avait été mon mariage à l'église,

pour les raisons que j'ai dites, et encore je m'en suis toujours

repenti. Quant à nous signer devant les croix, ou à croire tout ce

qu'on enseigne au catéchisme, à aller à la messe, à nous confesser

et à faire nos Pâques, c'était chose impossible, tant nous étions

peu portés à la religion. Quand on parlait devant nous des mystères,

de miracles, qu'on racontait des légendes pieuses et autres choses

semblables, il me semblait ouïr de ces contes qu'on fait pour

divertir les petits droles; et de fait, je crois que tout ça a été

inventé, pour amuser les peuples encore dans leur enfance.

Il y en a qui vous certifient ces choses tout de go, comme s'ils les

avaient vues: que voulez-vous que je vous dise, j'ai eu beau

m'écarquiller les yeux, je n'ai pu rien voir. Tous les raisonnements

que j'ai ouï faire sur ces questions de religion, pour persuader les

mécréants comme moi, m'ont surtout prouvé qu'elles sont très

obscures et incompréhensibles. Mais s'il y en a qui ont meilleure

vue que moi et ne sont pas aussi infirmes d'esprit, ce qui est bien

possible, tant mieux pour eux.

On me dit quelquefois: mon pauvre Nogaret, vous serez damné comme

une serpe! Mais c'est à savoir: qu'on me montre d'abord où est

l'enfer!

Entre nous, je crois que si toutes ces affaires-là étaient aussi

certaines et aussi nécessaires qu'on le dit, elles éclateraient à

tous les yeux, bons ou mauvais, sans tant de discours. En finale,

pour moi, j'avoue tout bonifacement que je ne suis pas assez habile

pour affirmer, ni assez roide de col pour nier; mais pour en croire

quelqu'un sur parole je ne le peux. Dans tout ce qu'on dit là-dessus

je trouve qu'on se paye de mots qui dépassent notre entendement.

Mais quand même je serais très sûr que le Dieu de nos curés existe;

que nous avons une âme qui ne meurt point avec nous, et sera

récompensée ou punie, cela ne me ferait changer en rien de conduite,

ni être catholique, ou protestant, ou juif, parce que je crois pas

qu'un Dieu nous ait damnés pour une pomme, ni que ce Dieu ait besoin

de prières et de cérémonies pour être honoré, pas plus que de

prêtres pour nous faire connaître ses volontés.

Voilà comme nous étions dans la maison, et ça venait de famille, car

ni mon grand-père, ni mon père n'avaient voulu se confesser à

l'article de la mort, et mon grand-père répétait souvent un proverbe

patois qui se peut traduire ainsi: _Les prêtres et les pigeons

gâtent les maisons_. Ainsi, nous étions honnêtes avec eux, mais nous

n'étions pas de ceux chez lesquels ils sont toujours fourrés. Dans

la famille, si quelquefois les uns ou les autres s'étaient un peu

relâchés en quelque chose, c'était sur quelque affaire de peu

d'importance, et afin de ne pas contrister les femmes, qui n'avaient

pas été élevées dans ces idées. Je conviens que c'est un tort, et

qu'on doit être, ou bon catholique et pratiquer exactement, se

confesser, faire ses Pâques, jeûner, etc., ou ne l'être pas, et

s'abstenir en conséquence de tout acte et de toute cérémonie de

religion: mais l'homme n'est pas parfait. En ce qui me regarde en

particulier, je n'avais point à me plaindre de ce côté, car ma femme

faisait comme nous, et avait laissé là, depuis notre mariage, toutes

les pratiques auxquelles elle avait été habituée. Dans les

commencements ça paraissait fort aux gens de chez nous. Qu'un homme

ne fasse pas ses Pâques, encore ils le comprenaient à toute force;

mais une femme, jamais on n'avait vu ça. Dans les commencements ça

faisait aller les langues; mais quand on vit comment cette même

femme gouvernait sagement sa maison, ses enfants et elle-même, et

quand elle eut fait connaître dans plusieurs occasions, combien elle

était bonne et pitoyable pour les malheureux, les langues se turent.

En voilà bien long, mais il me fallait expliquer dans quelles

dispositions nous étions, lorsque vint le curé. Il avait un peu

chaud en entrant, et ma femme lui présenta une chaise pour se

tourner vers le feu; mais il remercia, disant qu'il ne faisait point

attention à ces choses, qui n'en valaient pas la peine.

Mon oncle lui répondit que la santé n'était pas peu de chose, et que

nous autres, ne trouvions pas mauvais de prendre quelques

précautions pour la conserver.

Après ça, nous lui offrîmes de se rafraîchir, de prendre quelque

chose, mais il refusa tout: vin, eau, pineau, eau-de-vie, eau de

noix, disant qu'il ne prenait jamais rien.

--A votre volonté, lui dit mon oncle; mais vous serez le premier

homme qui sera entré ici, sans choquer de verre avec nous.

Je ne sais si, de l'appeler homme, ça lui déplut, ou l'idée de

trinquer avec nous, mais il répliqua un peu hautement:

--Un prêtre n'est pas un homme comme un autre; je suis venu pour

autre chose que boire.

Et il commença à nous entreprendre sur le chapitre de la messe, de

la confession, de tous les devoirs du chrétien; nous dit combien

nous étions coupables de les négliger; s'efforça de nous faire peur

de l'enfer, et enfin enfila toutes ses raisons pour nous persuader.

Nous l'écoutâmes comme ça pendant dix minutes; mais à la première

pause, mon oncle lui dit:

--Ecoutez, Monsieur le curé, vous perdez votre temps à essayer de

nous convertir; nous ne sommes plus des enfants; moi j'ai deux fois

votre âge, mon neveu est votre aîné, et pour vous parler

franchement, nous n'aimons pas qu'on blâme notre manière de nous

conduire. Si j'allais chez vous en faire autant, vous ne le

prendriez pas bien sans doute, ainsi vous comprendrez qu'il vaut

mieux ne plus parler de ces affaires-là.

--Comment! fit le curé en tressautant, mais ce n'est pas la même

chose! J'ai mission de Notre-Seigneur Jésus Christ de ramener les

âmes à lui; Monseigneur m'a donné les pouvoirs nécessaires, je suis

votre pasteur, et à ce titre j'ai le droit de vous remontrer ce que

je crois être pour votre bien.

--Eh bien! Monsieur le curé, riposta mon oncle, vous êtes chez des

gens qui ne croient pas à votre mission, comme vous dites, ni aux

pouvoirs de l'évêque, ni à plus forte raison aux vôtres. Nous ne

sommes pas de vos brebis, puisque pour vous les gens de la commune

sont un troupeau, et vous n'êtes pas notre pasteur. Que ceux qui

reconnaissent votre autorité reçoivent vos remontrances, c'est leur

affaire; mais ici vous n'avez point à nous en faire.

Il se leva les yeux méchants, jaune de bile remuée, et s'adressant à

moi:

--Mais au moins, dit-il, que votre femme et vos enfants innocents ne

soient pas les victimes de vos funestes principes; laissez-les être

chrétiens!

J'allais lui répondre, mais ma femme qui était là debout, son

dernier enfant sur ses bras et les deux autres tenant son cotillon,

fut plus prompte que moi et lui dit:

--Monsieur le curé, dans une maison et dans une famille, il ne doit

y avoir qu'une croyance et une religion, celle du père: nous restons

unis en ça comme en tout.

--Allons, fit-il en remettant son chapeau, je vois que je suis dans

une maison où le démon est tout-puissant; il ne me reste qu'à me

retirer.

--Du moment que vous parlez ainsi, lui dis-je en remettant aussi mon

chapeau, c'est ce que vous avez de mieux à faire.

A la porte il se retourna, et étendant le bras il nous dit:

--Je prierai Notre-Seigneur de toucher vos coeurs impies, et de me

faire la grâce d'être l'instrument de votre réconciliation avec

Dieu. Je vous attends un jour au tribunal de la pénitence! D'ici là,

souvenez-vous qu'on ne peut être honnête homme sans religion!

Cet animal nous embêtait à la fin; aussi, mon oncle lui dit en

goguenardant, pour ne pas se fâcher:

--Allons! allons! Monsieur le curé, vous ne nous ferez jamais

croire, que sans le fils de Crubillou, de Sarlande, nous ne

puissions pas être honnêtes!

Et tandis qu'il s'en allait furieux, mon oncle ajouta:

--Le diable m'emporte, j'aime mieux les curés qui ont des nièces!

Et nous nous mîmes tous à rire.

Mais ce viadaze ne faisait pas rire tout le monde. Chez nous, les

femmes, à cette époque, avaient le cou un peu découvert; leur fichu,

en croisant par-devant, laissait voir un tout petit peu le haut de

la poitrine, tout juste la place pour la croix qu'elles portaient

autour du cou. Voilà-t-il pas que le curé va s'imaginer que ça

n'était pas honnête! Il se mit à prêcher contre les nudités, comme

il disait: Selon lui, c'était le diable qui avait appris cette mode

aux femmes pour plaire à leurs galants. Eh bien, je me pensais,

ayant souvenir du seul bal où je sois allé, avec les demoiselles

Masfrangeas, si le curé voyait les dames de la ville, qui ne

manquent pas la messe pourtant, valser avec des jeunes gens, avant

leurs tetons tout découverts, qu'est-ce qu'il dirait donc?

Une autre chose qui ne lui allait pas, c'était la danse. Tous les

dimanches il parlait là-dessus longuement, et disait sans se gêner

qu'il n'y avait que les filles de mauvaise vie qui allaient au bal;

que c'était des coureuses d'hommes; est-ce que je sais tout ce qu'il

ne disait pas. Mais pour ça il n'y faisait rien. Aux vôtes des

communes d'alentour, à la Sainte-Constance à Excideuil, les filles

allaient danser tout de même; et le jour de notre ballade, la petite

place était pleine de jeunesse, qui se trémoussait sous les ormeaux.

Du temps du curé Pinot, quand après déjeuner il s'en allait chanter

vêpres, avec les curés du voisinage venus pour la fête, tous bien

rouges et repus, il se contentait de dire en passant:--Allons!

allons! maintenant il faut aller à vêpres! Et garçons et filles

entraient à l'église et reprenaient après. Mais son successeur

voulait empêcher totalement de danser, et il aurait fallu que le

maire le défendît. Mais M. Lacaud lui dit que ça n'était pas de

faire; que si on ne laissait pas les jeunes gens et les filles

danser sur la place, ils iraient danser ailleurs, et que ça mettrait

la commune en révolution. Voyant ça, il imagina de refuser

l'absolution, ou de la faire attendre longtemps aux filles qui

avaient dansé; mais tout ce qu'il y gagna, c'est qu'il y en eut

quelques-unes qui s'en passèrent, et aucune ne renonça à la danse.

Pendant le temps du carnaval on dansait chez Maréchou, et de temps

en temps, lorsqu'on était en train, le chabretaïre, au milieu d'une

danse, faisait avec sa musique: _lirou! lirou! lirou!_ C'était le

signal pour les garçons d'embrasser leurs danseuses. C'est ce fameux

_lirou! lirou!_ qui faisait tant crier le curé. A l'entendre, toutes

les filles qui étaient là, avec leurs mères pourtant, c'était des

bringues, des dévergondées, et il protestait qu'elles ne feraient

pas leurs Pâques. Mais il y en aurait eu trop; sans compter que de

leur côté les garçons s'étaient donné le mot pour ne pas aller se

confesser. Il ennuyait tout le monde, ce curé, aussi un dimanche

matin, comme il sortait de chez lui pour aller dire la messe, il vit

pendre à l'ormeau proche de l'église, un crible tout percé.

Le sobriquet de chez lui: Crubillou, c'est autant à dire comme petit

crible, aussi le curé comprit ce que ça voulait dire et devint tout

pâle, mais il n'en dit mot.

Pourtant il avait une bonne commune, et tous les paroissiens, une

dizaine s'en faut, ne demandaient pas mieux que d'aller à la messe

le dimanche, avant d'aller boire quelques chopines chez Maréchou en

mangeant des tortillons. Ils voulaient bien aller prendre les

cendres, le lendemain du Mardi-Gras; faire bénir une branche de

laurier ou de buis, le jour des Rameaux; donner de l'huile au curé

pour entretenir la lampe de l'église; lui laisser les serviettes

qu'on mettait en croix sur le cercueil de leurs morts; en un mot

faire tout ce que leurs anciens avaient fait de tout temps; mais il

ne fallait pas non plus les empêcher de s'amuser: Que diable! avant

les Cendres il y a le Carnaval, et si le curé voulait l'abolir, les

Cendres ne rimeraient plus à rien! Ce Crubillou était bien terrible,

pour tout ce qui touchait la religion; pourtant, je crois qu'il

était comme d'autres curés, que la jalousie le faisait agir, et

qu'il voulait interdire à ses paroissiens les plaisirs qui ne lui

étaient pas permis.

Il était tellement peu endurant pour toutes ces choses, qu'ayant ouï

dire que chez Maréchou on ne faisait pas toujours bien attention au

vendredi et au samedi, rapport aux gens qui venaient des fois à

l'auberge, est-ce qu'il n'eut pas le toupet d'y aller un vendredi,

lever le couvercle de la marmite pour voir s'il n'y avait pas de

viande? C'est vrai qu'il n'y retourna pas deux fois: Les femmes de

la maison, pauvres bestiasses, l'avaient laissé faire, mais Maréchou

qui survint là, le renvoya au diable sans se gêner. Ça n'était pas

un mauvais homme, mais il n'aimait pas trop les curés, et il ne lui

en fallait pas tant pour le mettre en colère.

Mais en voilà assez sur ce curé Crubillou; j'aime mieux parler de

choses plus aimables. Au mois de février 1860, juste le 24, ma femme

accoucha d'un drole, et mon oncle dit:

--Celui-là sera bon enfant, car il est né le jour anniversaire de la

République. On l'appela François.

Ça me faisait quatre enfants, mais nous ne nous inquiétions pas de

ça, car vivant tout simplement, ne faisant point de dépenses

inutiles, le blé ne manquait pas au grenier, ni le vin dans le

cellier. Nous ne calculions pas, comme font les gens riches, qui

n'ont qu'un enfant, parce qu'il faut tenir son rang et autres belles

raisons comme ça. D'ailleurs ça aurait été dommage qu'ils ne

vinssent pas, les pauvres petits, ils étaient tous bien fiers, et

profitaient comme des arbres plantés en bon terrain. Hélie, l'aîné,

marchait sur ses dix ans, et c'était un bon petit homme, hardi comme

une ratepenade, qui montait sur la jument, grimpait sur les arbres,

ne craignait ni froid ni chaud, et faisait déjà des commissions

assez loin. Tous les jours il montait à Puygolfier avec sa petite

soeur Nancette, et la demoiselle Ponsie leur apprenait à lire et

écrire. Celui-là était quelque peu le préféré de l'oncle; il le

mettait quelquefois devant lui sur la jument, et l'emmenait à

Excideuil ou ailleurs les jours de foire. Né dans un moulin, ce

drole allait dans l'eau comme une loutre, et il piquait sa tête dans

les endroits profonds de la rivière, que c'était un plaisir de le

voir faire.

J'ai laissé tous mes enfants s'élever comme ça à ne rien craindre,

ni la pluie, ni le soleil, ni le vent, et ça leur a bien réussi. Ces

petits, aussitôt qu'ils pouvaient marcher, couraient à l'eau comme

des canous sortis de l'oeuf, nus comme des petits sauvages, et

grenouillaient là toute la journée, sans crainte de s'enrhumer ou

d'attraper des coups de soleil. Eté comme hiver, ils étaient

toujours dehors, les cheveux comme des broussailles, pleins de

poussière ou de boue, suivant le temps, déchirés, dépenaillés,

nu-pieds, se roulant partout dans les prés, courant dans les bois,

dormant sur la palène, et ne venant à la maison que pour demander à

manger. Par exemple, ça revenait assez souvent; mais une fois que

leur mère leur avait coupé un morceau de pain, les voilà repartis à

galoper. Cette vie leur a fait un bon tempérament, et, sur huit

enfants que nous avons eus, il ne nous en est mort qu'un, la petite

Rose, mais c'est le mal de cou qui l'a tuée à quatre mois. Les

autres n'ont jamais été malades, et ils sont tous forts, et bons

enfants, comme de vrais Périgordins.

Il y a des parents qui ont comme ça des préférences pour quelqu'un

de leurs enfants; moi non. Je mignardais bien davantage, le dernier,

le plus petit, mais je les aimais tous pareillement.

Avec ça, ma petite Nancette était si jolie drolette, si aimante pour

moi, que l'on aurait pu croire que je la préférais, parce que je

l'embrassais plus souvent que ses frères. Elle ressemblait à sa mère

cette petite, comme deux gouttes d'eau; c'était la même figure

tranquille et bonne, les mêmes traits fins, les mêmes yeux clairs et

aimants, et le même caractère: tout ça faisait que j'étais plus

porté à l'embrasser que ses frères, qui étaient toujours bouchards,

qui est à dire barbouillés, et souventes fois tapageurs et

polissons. Mais avec ça, je me disais quelquefois: voyons, si on

venait te dire: Il faut qu'il y en ait un qui meure; lequel

préfères-tu voir porter au cimetière? Et je sentais que ça m'aurait

été totalement impossible de le dire, ce qui me prouvait que je

n'avais pas de préférence injuste.

Mon oncle les aimait bien aussi, les petits, surtout l'aîné; mais

leur grand ami, celui auquel ils s'adressaient pour avoir quelque

chose, s'ils craignaient un refus de nous autres, c'était Gustou. Il

leur faisait des virebriquets avec une noix et de la ficelle, des

pétards et des clifoires avec du sureau, des pirouettes, des

quilles, des sifflets, des petits paniers, des trappelles pour

tendre aux oiseaux, des pièges pour attraper les merles dans les

haies, des lignes pour pêcher, des petits fouets qu'ils faisaient

péter que c'en était fatigant; il n'y avait chose dont il ne

s'imaginât pour les contenter, et le soir, il leur disait des

contes.

C'était l'hiver principalement, quand nous étions tous autour du

foyer; Gustou n'avait pas plutôt commencé à peler, qu'ils criaient

tous:

--Gustou, dis un conte!

Et lui qui en savait à force, disait tantôt celui du voleur

d'enfants; tantôt celui de la _fade_ ou fée Papillette; tantôt

encore celui du sorcier Grillon; ou celui de l'âne qui faisait des

crottes d'or.

Le conte fini, c'était des questions de toute manière que les

enfants faisaient à Gustou, pour avoir des éclaircissements.

Quelquefois les questions étaient un peu embarrassantes, mais il

trouvait moyen de s'en tirer à peu près. Et puis ensuite, c'était

des devinettes à n'en plus finir, connues de tout temps dans nos

pays, mais ça amuse toujours les jeunes droles.

Notre chambrière la Suzette aimait bien les petits aussi, mais elle

aimait encore mieux un garçon du côté de Corgnac, qui venait la voir

souvent le dimanche, et avec lequel elle se maria au carnaval de

cette année 1860. Notre parent du moulin du Coucu ayant su ça, nous

fit dire si nous voulions prendre sa drole l'aînée pour la

remplacer, à seule fin de s'eysiner un peu, car il avait tant

d'enfants qu'il avait peine à leur entretenir le pain. Lorsqu'il

nous l'amena, il nous raconta qu'il avait trouvé un bon moulin du

côté de Génis, mais qu'en vendant le sien, il lui manquerait bien

encore quelque millier d'écus pour payer, et que ça empêchait le

marché. Voyant qu'il avait bonne envie de travailler et de se tirer

d'affaire, mon oncle se rendit caution pour lui, et il acheta ce

moulin qui était sur l'Haut-Vézère et ne chômait jamais.

C'est cette même année, que je fus à Domme pour acheter une paire de

meules dont nous avions besoin. Le premier jour, je m'en allai

coucher chez le cousin Nogaret, au moulin du Bleufond, à toucher

Montignac; c'était une bonne étape, mais la jument ne craignait pas

la fatigue. Le moulin est grand, c'est une ancienne papeterie où il

y aurait pour faire une jolie minoterie. L'eau n'y manque jamais,

elle naît au-dessus du moulin; c'est un abîme comme celui du Toulon,

près de Périgueux; on n'a jamais pu trouver le fond.

Il y en a qui croient que cette eau vient de la Dordogne, par des

conduits souterrains: moi je le croirais assez, car l'eau qui sort

de là est bleue comme le dit le nom de l'abîme, et claire et

pareille à celle de la Dordogne; tellement que lorsqu'elle tombe à

cent pas plus loin dans la Vézère, les eaux ne se mêlent pas de

suite, et l'on voit cette belle eau bleue le long de l'autre, qui

est souvent trouble à cause des ruisseaux du Limousin qui tombent

dedans.

Le cousin fut bien content de me voir, et tout le monde chez lui. Le

soir en soupant, il me fallut leur conter tout ce qui s'était passé

depuis mon mariage, et combien nous avions d'enfants, et comment ils

étaient, et tout ceci, et tout ça, de manière qu'il était neuf

heures quand nous nous levâmes de table.

En sortant, mon cousin me mena au _Café du Commerce_, où nous

trouvâmes beaucoup de gens de sa connaissance, des ouvriers, des

artisans, des marchands, avec lesquels il fallut trinquer.

Il y avait plaisir à être avec eux; ils étaient intelligents, bons

enfants, et en grande partie républicains: mais il n'y a bonne

compagnie qu'on ne quitte; nous fûmes nous coucher vers les onze

heures.

Le matin de bonne heure, je partis pour Sarlat, en passant par

Lachapelle, Saint-Quentin et Temniac. Le pays n'est pas beau, c'est

des bois et des bois, des petites combes avec des mauvais prés dans

les fonds, et des rosières qui ne sont bonnes qu'à faire la

paillade. Il y a des bois châtaigniers et des taillis, et aussi des

jarrissades où on coupe les chênes pour faire le tan. Ce pays n'est

pas à comparer avec chez nous. C'est sauvage et noir, et je me

figure que dans le temps il ne faisait pas trop bon voyager seul par

là, avec de l'argent dans sa poche. Il y a un endroit qu'on appelle

à: _Prends-toi-Garde_, sans doute parce qu'autrefois on y arrêtait

les gens. Il y a aussi un autre endroit, dans les taillis, où on

attaqua la voiture qui portait l'argent de la taille, de Sarlat à

Périgueux. Mais ceux qui firent ce coup n'étaient pas des brigands

ordinaires, à ce qu'on dit, mais des nobles qui faisaient la guerre

au premier Bonaparte, en lui coupant les vivres. Ça n'était tout de

même pas une manière bien honnête de faire la guerre; mais tout ça

est loin maintenant, et s'il en existe, ce que je ne sais pas, les

arrière-petits-fils des cavaliers masqués qui attaquèrent la

voiture, tuèrent le postillon, un gendarme et volèrent les fonds,

sont, sans doute, d'honnêtes gens qui ne feraient rien de pareil.

Tout ce pays, en plein Périgord noir, semble fait exprès pour les

vols de grand chemin, et les assassinats de nuit. On marche,

quelquefois une demi-heure, une heure, sans trouver une maison, et

quand on est au fond de ces combes, entre les bois, on pourrait

crier au secours, que personne ne vous entendrait.

Mais après que l'on a passé Sarlat, à mesure qu'on approche de la

Dordogne, le pays s'arrange, et quand on arrive à Vitrac et qu'on

voit cette large plaine, avec sa rivière bleue, et les hautes

collines et les rochers qui la bordent, on ne peut s'empêcher de

dire que c'est plus beau que chez nous. Les fonds ne valent

peut-être pas mieux que dans la rivière de l'Isle, mais c'est plus

grand et ça impose plus. Je pensais aller passer le pont à

Domme-Vieille, et monter ensuite jusqu'à Domme; mais à Vitrac, je

fus attrapé par un homme qui me dit qu'il allait à Domme aussi, et

que c'était plus court de passer l'eau au bac de Vitrac, sans

compter que ça ne coûtait pas aussi cher que le péage du pont.

C'était un courtier qui allait pour acheter des vins, et qui avait

ce voyage d'habitude. Nous entrâmes en ville par la porte des Tours,

et il me mena à son auberge, qui était tout contre la porte

Del-Bosc, par où on arrive de Domme-Vieille; il était déjà nuit

quand nous y fûmes. Comme j'étais assez fatigué, ayant soupé, je

m'en fus au lit après avoir soigné ma jument.

Le lendemain, je me levai de bonne heure, et je montai dans le haut

de la ville, sur la promenade qu'ils appellent: la Barre. Le soleil

rayait déjà, aussi je fus bien étonné en arrivant là-haut, de voir

toute la plaine de la Dordogne, couverte de brume qui venait

s'arrêter aux rochers taillés à pic au niveau de la promenade, tout

à mes pieds. C'était tout à fait beau, et quoique nous autres

paysans, nous aimions mieux ordinairement voir un joli champ de blé,

que des choses comme celle-ci, ça me fit plaisir. Tout au loin, la

brume entrait dans les ouvertures des petits vallons, s'arrondissait

autour des hauts mamelons et suivait tous les contours des coteaux,

de manière qu'on aurait dit un grandissime lac de plusieurs lieues

de traversée, bien tranquille, tandis qu'au-dessus le soleil

éclairait ses bords, faisait briller les maisons blanches à mi-côte

des puys couronnés de chênes verts, et roussissait les vieilles

ruines campées sur les hauts rochers.

Cette ville est curieuse; les rues sont coupées à droit, larges et

bien alignées. Autour, du côté de la Dordogne, elle est gardée par

les rochers à pic, que le fameux capitaine Vivant escalada,

lorsqu'il la surprit le 25 octobre 1588. La _Crozo Tencho_, où il se

mit en embuscade avec ses soudards huguenots, se trouve dans ces

rochers, à droit de la gendarmerie. Des autres côtés, Domme était

défendue par de fortes murailles percées de quatre portes. Mais à

présent, depuis des années, ceux qui veulent bâtir, vont chercher

des quartiers aux vieux murs comme à une carrière, et puisque ces

murailles ne peuvent plus être utiles à rien, il vaut tant qu'elles

servent à faire des maisons, que de s'en aller morceau par morceau,

par la pluie et la gelée.

Le jour que j'y étais, c'était un dimanche, et je vis des meuliers

de Domme-Vieille. Il fallut aller au café, bien entendu, et se

promener en causant de nos affaires. Le patois du pays est plus

nerveux, plus vif et mieux signifiant que le nôtre du Périgord blanc

qui est lourd, traînant et mou. Les gens de Domme me convenaient

assez aussi; ils sont bons enfants, disent ce qu'ils pensent et ne

sont pas flaugnards. On dirait qu'ils se souviennent que leur ville

était libre anciennement.

Dans cet endroit, ils ont des coutumes originales. Ainsi, ils aiment

le lard rance, et pour être sûrs de n'en pas manquer, ils en ont

dans les maisons pour un an d'avance, grandement. Je pense que cet

usage date du temps où la ville, lors frontière de France contre les

Anglais, était souvent assiégée et où il fallait se munir de

provisions en conséquence.

Une chose bien curieuse, c'est l'antique farce qui se fait le

Mercredi des Cendres. Ce jour-là, au rappel des cornes qui brâment

comme des taureaux en folie, tous ceux qui se sont mariés dans

l'année carnavalesque finie un an auparavant, à pareil jour, se

rassemblent, déguisés et masqués, sur la vieille place de la Rode.

Le dernier marié de ceux-là porte une fourche à foin ainsi

accoutrée: Dans les deux dents sont plantées deux cornes de boeuf,

les plus grandes qu'on a pu trouver. Des branches de lierre et de

laurier attachées avec des rubans jaunes, masquent la naissance des

dents de la fourche et enguirlandent le manche. On dirait, par ma

foi un trophée, ou quelque simulacre antique, dédié au grand Pan,

seigneur des troupeaux, ou à quelque autre divinité rustique.

Quand tout le monde est assemblé, la troupe de masques, vielle et

chabrette en tête, se rend en procession, chez le premier marié de

l'année carnavalesque qui finit ce jour. Devant la porte on se range

en demi-cercle; la musique donne l'aubade, puis se tait. Alors, le

plus ancien marié de la troupe s'avance, et comme un héraut sommant

une place, appelle trois fois l'homme par son saffre ou surnom:

Cadenet! Cadenet! Cadenet! ou Pichil! ou Mourel! n'importe. Lui, ne

renâcle pas, il sait que tout le monde y passe et qu'on le monterait

quérir plutôt. Il arrive donc, et lorsqu'il est sur le pas de la

porte, la musique éclate avec rage. Puis, le silence se fait, et

l'homme s'avance assez embêté, conduit par le maître des masques. On

lui fait d'abord saluer bien bas la fourché tenue au centre du

cercle. Après ça, toujours devant la fourche, on le fait mettre à

genoux sur une grosse pierre bien ruffe, et on lui fait des

questions farcesques, en forme de catéchisme à l'usage des maris.

Lorsqu'il a répondu, on lui fait réciter, en la lui dictant mot à

mot, une profession de foi à crever de rire, par laquelle il promet,

entre autres choses, d'être sourd et aveugle. Enfin, on lui fait

jurer, sur les sacrées cornes, de ne jamais croire _qu'il l'est,

quand même il le verrait_!

Lorsqu'il a fait ce serment, ces grandes diablesses de cornes

s'abaissent vers lui et couronnent un moment sa tête, et puis on les

lui fait embrasser, le pauvre! Après ça, le chef de la troupe

prononce une formule burlesque de réception dans l'illustre

confrérie, fait relever l'homme et lui donne l'accolade, tandis que

la musique reprend à grand bruit.

Pendant ce temps, la femme épie derrière les carreaux, et rit ou

rougit, ça dépend.

La farce étant finie pour lui, le nouveau reçu prend la fourche, et

toute la troupe s'en va vers la maison du second marié où on la

recommence. Quand elle est finie, ce dernier prend les cornes à son

tour, et on va chez le troisième, et ainsi de suite, jusqu'au

dernier marié, qui porte l'engin cornu jusqu'à l'auberge où la

troupe s'en va souper en grande joyeuseté.

J'ai dit, et c'est bien vrai, que suivant eux, tout le monde est

égal devant l'emblème terrible; mais avec ça, c'est ici comme

partout, la sacro-sainte majesté des écus ne pouvait être méconnue;

aussi, les riches esquivent la réception, moyennant quelque pièce de

cent sous qui se mange entre tous.

J'aurais été curieux de voir cette antique farce, qu'ils appellent:

_Les Cornes_, mais comme il faut se trouver là le Mercredi des

Cendres tout juste, je me suis contenté de la vue de la fameuse

fourche, avec ses cornes et tout son harnachement de feuillage

flétri, qu'on me montra à l'auberge où ils l'avaient laissée la

dernière fois.

Il se fait encore le même jour, une autre cérémonie pour les maris.

On prend le pauvre emplastrum qui s'est laissé battre par sa femme;

on l'habille avec une robe, un fichu, une coiffe, on le monte sur un

âne, une quenouille au côté, la tête tournée vers la queue, et on le

promène par toute la ville, de la porte des Tours au sol de la Dîme,

de la Barre à la porte de la Combe, de la place de la Halle à la

porte Del-Bosc, toujours escorté d'une grande troupe de masques qui

se moquent de lui, le brocardent, et s'en vont chantant la vieille

chanson:

Adiou paourté Carnabal,

Tu t'en bas et yo demori,

Per mintza le soup 'o l'oli!

Ah, on ne s'embête pas à Domme, le Mercredi des Cendres!

Le soir, après avoir soupé avec le courtier, qui avait ses affaires

de son côté, nous fûmes dans un café où il y avait un bal. On

dansait là des contredanses, des bourrées, des sautières à peu près

comme chez nous; mais on y dansait aussi une danse que je ne

connaissais pas, et qu'on appelle: le congo, danse très plaisante,

ma foi.

Ils sont plusieurs couples, de danseurs qui tournent autour d'une

grande salle. Le jeune homme se présente devant une danseuse, et là,

fait des pas, des entrechats, des pirouettes, arrondit ses bras

au-dessus de sa tête, fait claquer ses doigts en l'air, tape du

pied, enfin fait le beau, le galant, et celui qui cherche à plaire,

tout comme un pigeon qui tourne autour de sa pigeonne. La fille,

elle, se défend, recule, fait la coquette, prend des airs, tandis

que le garçon s'efforce de se faire agréer. Lorsque celui-ci a fini

son manège, il passe à une autre danseuse, et est remplacé près de

celle qu'il quitte par un autre garçon, et toujours comme ça, de

manière que cette danse ne s'arrête pas. De temps en temps, un

garçon, une fille, entrent en danse, tirent doucement en arrière un

danseur, une danseuse, et prennent sa place; quand ils sont

fatigués, ils sont remplacés à leur tour de la même façon. Il y

avait là, une grande fille brune, bien faite, qui dansait le congo

dans la perfection. Elle avait une manière de se contourner, et de

mettre tout son corps en mouvement, qui faisait plaisir à voir.

Tantôt elle avait l'air hardi en s'avançant à la rencontre de son

danseur, puis paraissait se laisser toucher par les efforts qu'il

faisait pour lui plaire, et tantôt après s'en retournait en

pirouettant, comme se moquant de lui.

Ça n'est pas pour dire, mais le congo est autre chose que la bourrée

d'Auvergne, quoique celle-ci ne soit pas laide, quand elle est bien

dansée.

Après ça, nous passâmes dans une petite salle, boire du vin chaud

avec les meuliers, et il se trouva là un jeune monsieur, dont je ne

me rappelle point le nom, qui nous récita _Lous dous Douzils_, un

conte gaillard, en patois sarladais vif et nerveux. Et comme il le

disait bien!

Mais il n'y a pas moyen de le traduire ici, tant nous sommes devenus

coyons au prix du bon compagnon qui a fait ce badinage. Si encore

nous en valions mieux! mais nos mines chattemites sont pures

simagrées.

Le lendemain matin, je descendis à Domme-Vieille et je m'arrangeai

pour une paire de meules. Sur les deux heures, ayant fait mon

affaire et déjeuné, je repartis pour aller coucher à Montignac, et

le surlendemain j'étais le soir à la maison.

Quoique le pays fût plus beau là-bas, et qu'on y dansât le congo, ma

foi je fus bien content de me trouver chez nous. C'est l'effet que

ça m'a toujours fait en y rentrant, preuve que nous étions tous bien

d'accord. Les droles furent de suite après moi, pour savoir ce que

je leur avais porté, parce que c'est une affaire entendue, que

toutes et quantes fois, on va quelque part en voyage, il faut leur

porter quelque chose. J'avais acheté un couteau pour les deux aînés

garçons, un dé pour la Nancette, et tout le monde fut content. Pour

le plus petit, il n'avait encore besoin de rien que du tétin de sa

mère, et quelquefois d'une petite croûte de pain qu'il s'amusait à

mâchotter.

Le temps marchait tout de même, quoiqu'il ne me durât pas, et il y

avait plus de dix ans que j'étais marié, qu'il me semblait que

c'était d'hier. Si ça n'avait pas été les enfants qui étaient là,

comme bonne preuve, je n'aurais jamais pu me le figurer. Ma femme

n'était point fatiguée de ses couches, ni de nourrir ses enfants.

Elle était devenue plus forte; sa taille s'était épaissie et sa

poitrine s'était renforcée, mais elle était toujours fraîche et

jolie, du moins pour moi. Elle n'avait pas de ces airs de mijaurée,

comme les femmes des villes qui font un enfant ou deux, ne les

nourrissent tant seulement pas, et trouvent que c'est trop pénible

pour y revenir. Quelquefois regardant ma femme, gaie et contente de

son métier de mère et de nourrice, je venais à penser à Mlle Lydia,

qui m'avait dans le temps rendu amoureux à ce que je croyais; je me

demandais, comment j'avais pu seulement regarder cette poupée bien

habillée, serrée dans son corset, minaudière et pleine d'idées

extravagantes. A cette heure, je comprenais qu'une femme pour être

belle, doit être ce que la nature l'a faite, forte et féconde, et

non pas une créature faible, bonne pour les plaisirs stériles, mais

incapable de supporter les travaux de la maternité. La première des

conditions pour une femme, c'est de pouvoir faire des enfants

robustes et sains, et de les nourrir sans en pâtir. Autrefois, on

estimait une femme par ses enfants; en avoir beaucoup était regardé

comme une bénédiction, tandis que la stérilité passait pour une

punition d'en haut. Ce qu'on a fait de tout temps chez nous, pour

les femmes mules, montre bien comme autrefois on regardait ça. Quand

une femme n'avait pas d'enfants, elle allait en pèlerinage à

Saint-Léonard, auprès de Saint-Jean-de-Côle, ou à Brantôme, et après

la messe et les dévotions, elle se rendait à la porte de l'église et

faisait aller le verrou. Après cette cérémonie assez claire, son

mari la ramenait chez elle par la main. Mais ces moeurs saines se

perdent; on ne craint plus la stérilité; il y en a qui la désirent,

et qui s'en vantent, comme si ce n'était pas un malheur ou un crime.

Vers ce temps-là, revenant un jour, mon oncle et moi, de la foire

des Rois à Périgueux, nous fîmes halte un moment à Coulaures, et le

vieux Puyadou nous dit que Jeantain irait un de ces soirs au Frau,

pour trouiller, qui vaut autant à dire comme presser l'huile, mais

qu'il nous fallait envoyer quérir les nougaillous par Gustou, parce

que leur jument était boiteuse. Gustou y fut le surlendemain, et le

soir Jeantain vint portant des boudins et des côtelettes de veau.

C'est la coutume qu'on trouille aussi de nuit, et alors il faut

réveillonner. Ordinairement, mon oncle et moi puis Gustou, nous

passions la nuit, chacun notre tour avec les presseurs, qui étaient

du bourg, et restaient au moulin dans le temps des trouillaisons.

Mais ce diable de Jeantain nous y fit rester tous les deux avec mon

oncle, et quand Gustou vit ça, il resta aussi. Ça n'est pas un

travail bien propre de faire l'huile; et de passer la nuit à remuer

dans la chaudière les nougaillous déjà écrasés par les meules, ça

n'est pas bien amusant non plus, ni de voir faire des serrées.

Heureusement, Jeantain était un homme avec qui on ne s'ennuyait pas,

et qui tournait tout en risée. Sur la minuit, il fit cuire des

pommes de terre dans l'huile bouillante, et il faut convenir que

c'était bon: elles avaient un goût de noisette. Avec les boudins et

les côtelettes, nous fîmes le réveillon en buvant de bons coups de

notre vin du Frau.

Et tout en réveillonnant, Jeantain nous conta des histoires et nous

fit rire tous. Comme il était toujours dehors de chez lui et qu'il

connaissait tout le monde, il savait tout ce qui se passait dans le

pays: les marchés faits, ceux en train, les mariages et toutes les

affaires des galants, car il était bien un peu mauvaise langue. Mais

ce qu'il en disait, c'était histoire de faire rire et de bavarder,

et non pour porter tort à personne.

Cet animal-là nous fit crever de rire avec ses _Vêpres sauvages_,

sorte d'enfilade de calembredaines en patois qui se chantaient sur

l'air d'_In exitu Israël_. Il était si plaisant en les chantant du

nez pour contrefaire Jeandillou notre marguillier, que les

trouilleurs s'en esclaffaient et ne pouvaient faire leurs pressées.

Je ne suivrai pas année par année, ce qui se passait chez nous,

parce qu'il me faudrait trop souvent répéter la même chose. Il me

faut pourtant parler un peu des métayers qui étaient à la Borderie.

C'était de braves gens qui travaillaient dur, et étaient à leur aise

pour des métayers, c'est-à-dire qu'ils avaient quelques petites

avances, et n'étaient pas toujours à tirer le diable par la queue,

comme on dit de ceux qui sont dans la gêne. On sait que c'est la

coutume dans nos pays de faire la Gerbe-baude, ou fête de la

moisson, chez les métayers et les bordiers; mais du temps de Jardon,

qui était avare comme un chien, nous n'y avions jamais bu seulement

un verre de piquette. Nous allions partager quand il fallait, le

froment, le blé rouge, les haricots, les pommes de terre et les

autres revenus, mais c'était tout.

Au contraire, ces métayers étaient de braves gens avec qui nous

étions tout à fait bien. Dès la première année, ils nous vinrent

convier à faire la Gerbe-baude. Nous fîmes porter chez eux du vin,

de l'eau-de-vie, d'autres affaires et nous y fûmes mon oncle et moi,

et deux de nos droles.

C'est un dur travail que la moisson. Etre toujours plié en deux, la

tête en bas, sous un soleil qui brûle, à respirer la chaleur que la

terre renvoie, et ça toute une journée et des semaines, on se

demande comment des femmes y peuvent tenir. Les pauvres, pourtant,

elles le font, les jeunes et les vieilles, et il y en a qui sont

nourrices de ce temps, et qui couchent leur petit à l'ombre d'un

pilo de gerbes, et vont le faire téter de temps en temps quand il

s'éveille. C'est un malheur et une honte, que de voir les femmes

dans nos pays, travailler la terre comme des hommes: c'est un

malheur, parce que ce travail trop fort les crève et nuit à la race,

et c'est une honte, quand on voit tant d'hommes qui ne font rien et

qui se plaignent! On comprendrait pour les femmes, des petits

travaux point trop fatigants quand ça presse, comme de faner, de

vendanger, de ramasser les haricots; mais de les voir moissonner,

travailler la terre avec de grosses pioches, battre le blé, ou même

fouir la vigne avec des hoyaux de cinq ou six livres, c'est une

chose à laquelle je n'ai jamais pu m'habituer et qui me met toujours

dans des colères noires.

Il ne faut pas s'étonner après ça, si on voit tant, par chez nous,

de ces pauvres vieilles cassées en deux par les reins: à force de

s'être courbées vers la terre, elles ne peuvent plus se relever. Et

comme la grossesse ne les arrête pas, les enfants qui en sont venus

de ces pauvres femmes, se ressentent de toutes ces fatigues trop

fortes et de la nourriture mauvaise, et c'est pour ça qu'on voit aux

conseils de révision, tant de conscrits chétifs et qui n'ont pas la

taille. Le travail des femmes anticipe par là sur les populations à

venir; c'est comme si nous mangions notre blé en herbe. Je le dis

comme je le pense, rien que le travail des femmes, ça justifie

toutes les jacqueries!

Mais je me suis laissé aller à dire ce que j'ai sur le coeur, comme

ça m'arrive souvent, et ça m'a un peu détourné de mon chemin. Ce que

j'ai dit du pénible travail de la moisson, est pour faire comprendre

combien les gens sont contents quand on finit de moissonner. Le

dernier jour on chante plus clair, et hommes et femmes se renvoient

plus vivement les chants de la moisson, _La Parpaillolo_, _Lou

bouyer de l'aurado_, et autres sans lesquels on ne pourrait soutenir

ce travail écrasant.

Le jour de la Gerbe-baude on est content, et l'on mange de bonne

soupe grasse, et des poulets en fricassée, et de la daube, sans

laquelle il n'y a pas de bonne Gerbe-baude; et aussi on boit de bons

coups de vin, pour dédommagement de toute l'eau qu'on a bue en

coupant le blé.

Cette première année donc, nous étions allés faire la Gerbe-baude à

la Borderie comme j'ai dit, et nous avions déjà fini de dîner, quand

notre chambrière, la Fantille, entra portant un panier et des tasses

dedans, avec une pinte et du café. Ma femme avait pensé que nos

métayers n'en buvaient pas souvent, et elle en envoyait. Tout le

monde fut bien content de ça, et on commença bientôt à chanter,

chacun à son tour, des chansons patoises. Durant ce temps on buvait,

et puis après on versa le café et on fit des brûlots qui faisaient

crier d'aise les enfants, contents de voir cette jolie flamme bleue.

Et tous les ans, nous faisions donc comme ça la Gerbe-baude.

Mais il y eut une année où nous ne la fîmes pas: c'était en 1867.

J'étais allé au bourg, le dimanche d'après la Saint-Jean, pour

régler un compte avec un menuisier qui nous avait fait du travail;

et comme c'est la coutume chez nous, qu'on ne règle qu'à table, nous

devions déjeuner ensemble chez Maréchou. Le temps était vilain; il

faisait une mauvaise chaleur, et sur la place, au sortir de la

messe, les gens regardaient en haut, et disaient: pourvu qu'il ne

nous fasse pas de coquineries ce temps, ça ira bien. Du côté d'en

bas, c'était tout noir, et on entendait le tonnerre au loin, de

manière que beaucoup s'en allèrent chez eux, de crainte de l'orage.

Mais d'autres entrèrent à l'auberge pour boire une chopine avec des

tortillons tout chauds. Lajarthe se trouva là, comme nous entrions,

et je le conviai à déjeuner.

Nous nous assîmes à table tranquillement, après avoir regardé le

temps, qui avait l'air de s'arranger un peu. Après déjeuner on porta

le café; nous fîmes nos comptes, je payai le menuisier en lui

disant:--Nous voilà quittes et bons amis! à quoi il répondit;--Oui,

et à une autre fois.

Le moulin du Frau · 第 20 / 25 题