En ce temps-là, sur la fin de l'année 1848, on commençait à parler
de l'élection du président de la République, et nous connûmes que
Louis-Napoléon serait nommé grandement, si ça allait partout comme
chez nous. Nous recevions la _Ruche_, de Ribérac, qui portait
Ledru-Rollin, mais ça ne prenait pas. Mon oncle avait beau faire
passer le journal, distribuer des papiers et raisonner nos voisins
les paysans comme nous, c'était à rien faire.
Ledru-Rollin, qu'est-ce que c'était? un civil, et puis? Ah! quand on
parlait du grand Napoléon qui avait fait massacrer un million
d'hommes et ruiné la France, pour en fin de compte, la laisser plus
petite que sous la République, à la bonne heure! C'est ainsi que le
pauvre peuple ignorant, adore ceux qui le ruinent, qui lui prennent
son argent et ses fils, et le saignent à blanc.
Le neveu du grand empereur, par ma foi, c'était bien autre chose que
Cavaignac, ou Ledru-Rollin, ou Lamartine!
Et puis, il y avait tant de gens qui cherchaient à tromper le
peuple, qu'il était rare de trouver hors des villes ou des gros
bourgs, quelqu'un qui osât parler pour un autre que Bonaparte. Les
bourgeois effarouchés par la Révolution cherchaient par tous les
moyens à reprendre le dessus. Les riches, les nobles, les gros
commerçants, les curés, tous ces gens-là criaient sans cesse contre
la République; elle ne pouvait durer.
Moi, j'en conviens, j'avais autre chose dans la tête. Plus j'allais,
plus je pensais à Nancy. Comment ça se faisait, je n'en sais rien,
mais toujours est-il que je me trouvais souvent sur son chemin, soit
lorsqu'elle venait à notre fontaine dans la combe, ou qu'elle allait
dans les terres, ou bien tout qu'elle faisait sortir ses brebis. Je
l'arrêtais, lorsque nous nous rencontrions, et nous parlions un peu
et toujours j'étais étonné de son grand sens, et réjoui de sa
franche honnêteté. Son parler me semblait aussi du tout changé et
bien mieux, au prix d'auparavant. Il me semblait qu'elle avait
appris beaucoup depuis trois ou quatre ans, et qu'elle avait plus
d'esprit que les filles de son âge et de sa condition. Un jour que
je le lui dis, elle m'apprit que la demoiselle Ponsie continuait de
lui faire quelque peu la classe, le dimanche et le soir quelquefois,
et lui prêtait des livres qu'elle étudiait en cachette du vieux
Jardon, qui trouvait que c'était du temps perdu, lorsqu'elle
laissait un moment sa quenouille. Je fus bien content de savoir ça,
et je m'en sentis tout obligé envers cette pauvre demoiselle.
L'hiver vint, et avec lui les veillées au coin du feu, et les
histoires dont Gustou avait un plein sac. C'était bien toujours les
mêmes, mais comme il y en avait beaucoup, et qu'il y changeait
souvent quelque chose, on ne s'en apercevait pas trop.
Etant tout petit, il me faisait tribouler en racontant l'assassinat
du père Antier, le prieur des moines du moustier de Lafaye, entre
Jumilhac et la forge des Fénières. Ça s'était passé avant la
Révolution, et c'était un noble des environs qui l'avait tué dans la
forêt de Jumilhac, du côté de Saint-Paul. Pendant quelques jours, on
ne savait ce qu'était devenu le prieur, mais il arriva qu'un chien
rapporta une de ses mains, et l'anneau qui était encore à un doigt,
fit reconnaître le corps, car les chiens et les loups l'avaient
presque tout mangé.
Il savait aussi les histoires des voleurs fameux, comme Cartouche et
Mandrin. Pour Cartouche, c'était un voleur et un assassin, et nous
ne le plaignions guère d'avoir été roué. Mais ce brave Mandrin qui
avec ses sauniers contrebandiers, se battait contre les soldats du
roi, nous intéressait et nous trouvions qu'on aurait dû le gracier.
Ça n'était pas un bas coquin, ce Mandrin, et sa mémoire n'est pas en
horreur comme d'autres. Tant qu'il le pouvait, il faisait la guerre
à cet abominable impôt du sel, et c'est ce qui a contribué à le
rendre populaire.
Toutes les histoires de brigands lui étaient connues à ce brave
Gustou, et il savait aussi tous les crimes célèbres du pays. Il les
racontait bien, en les arrangeant un peu; les plus anciennes
tournaient au conte, et il avait trouvé moyen déjà, d'enjoliver
celle de Delcouderc.
C'est en pelant tranquillement les châtaignes le soir, que Gustou
nous disait ces histoires. Il y en avait une surtout qui nous
intéressait beaucoup, parce que le crime avait été commis tout près
de chez nous et qu'on n'en connaissait pas l'auteur. Il y avait
quelques années seulement que le curé de Nanteuil, en pêchant à la
ligne, à cinq ou six portées de fusil au-dessus du moulin, avait
amené une pincée de cheveux. Là-dessus on avait plongé, et on avait
ramené un homme pris dans des racines de vergne. La figure était
toute mangée par les poissons et on ne connut qu'aux habillements
que c'était un porte-balle qui avait passé dans le pays, il y avait
une quinzaine. Il avait une entaille à la tête, faite avec quelque
hache, et on vit à des traces dans le bois, qu'il avait été
assassiné à un endroit un peu au-dessus, où on traversait la rivière
sur des arbres soutenus par des fourches plantées dans l'eau. Mais
ce fut tout ce qu'on put savoir. Les gendarmes d'Excideuil, le
maire, le juge de paix, les gens de justice, personne n'y avait vu
goutte; en sorte que, comme le disait Gustou, il y avait un assassin
dans le pays: peut-être nous le rencontrons tous les jours,
disait-il, et il attend sans doute l'occasion de faire quelqu'autre
mauvais coup.
Par chez nous, les gens sont farcis de toutes les vieilles
superstitions: ils croient aux revenants, au Diable, au Loup-garou
qu'ils appellent _Lébérou_, à tout; mais cela n'empêche qu'ils
aiment mieux voyager de nuit que de jour: s'ils ont un charroi à
faire, ils partiront de préférence le soir que le matin. C'est bien
une économie de temps pour ceux qui sont pressés, mais il y a autre
chose, nous aimons la nuit, qui repose du dur labeur de la journée;
et puis, je ne sais pourquoi, mais le paysan aime à voir briller par
une belle nuit, les millions d'étoiles qui sont au ciel. Il semble
que la nuit soit plus marquante, plus solennelle que le jour, aussi
nous disons: _A net_, comme si nous comptions par nuits et non par
jours, comme les anciens Gaulois.
Tout ça c'est pour dire que quoique les voisins ne fussent pas
épeurés la nuit, lorsque Gustou parlait de cet assassin qu'on
rencontrait peut-être tous les jours, il y en avait à qui ça faisait
une impression, et qui ne semblaient pas pressés de s'en aller.
Le soir où nous énoisions, il vint une dizaine de personnes pour
nous aider. Les deux vieux Jardon et Nancy, Lajarthe, le fermier de
la Mondine au Taboury, la grande Mïette qui était descendue de
Puygolfier avec la permission de la demoiselle, et d'autres de
par-là, des métayers du château et des voisins. Les énoisements,
c'est comme une espèce de fête chez nous. Les hommes avaient porté
leur petit maillet et cassaient les noix; les femmes triaient.
Lajarthe comme de coutume, lorsqu'il en trouvait l'occasion,
prêchait un peu pour la République, il tâchait de faire comprendre
ses idées, et expliquait à tous des choses dans leur intérêt. Mais
c'était trop sérieux pour ce soir-là. En énoisant, on aime mieux
rire avec sa voisine, écouter des contes et des histoires, et causer
des vieilles superstitions apprises des grand'mères.
Ça c'était l'affaire de Gustou qui connaissait ces choses à fond:
c'était lui qui mettait une souche au feu le soir de Noël, et il
fallait qu'elle fût de cerisier, de prunier ou de quelque autre
arbre à fruit. Et il pronostiquait toujours de bonnes choses en la
voyant bien brûler, et faire une belle braise; mais c'était lui le
sorcier, car il avait eu le soin de la mettre longtemps à l'avance
sécher dans la fournière. Il gardait soigneusement des charbons et
des cendres de la souche, pour guérir des maladies aux gens et aux
bêtes, et pour d'autres affaires encore.
C'était encore maître Gustou qui le premier jour de mai, perçait un
barriquot de vin blanc, et apportait l'ail nouveau, pour faire des
frottes avec du lard frais, en buvant de bons coups:
--O mai! ô mai! ô le joli mois de mai!
A la Saint-Jean, c'était aussi lui qui plantait le feu à la
cafourche du chemin, et le couvrait de feuillage vert avec un beau
bouquet à la cime. Les tisons il les emportait à la maison pour la
préserver du tonnerre. Il attachait aussi le matin à la porte de la
grange, une croix faite avec des fleurs des prés. Sous son
traversin, il avait toujours dans un sac, des herbes de la
Saint-Jean, cueillies à reculons, avant le soleil levé, et il disait
que ces herbes guérissaient les fièvres, en les mettant sur le
poignet gauche.
Ah! il n'aimait pas à entendre chanter le coucou, pour la première
fois de l'année, s'il n'avait pas déjeuné; ni à trouver des graules
ou des geasses, à sa gauche: ni à ouïr clouquer une chouette sur la
maison, car il disait que ça annonçait la mort; ni à rencontrer en
partant en route, la vieille Catissou de chez Méry qui était mal
jovente. Jamais on ne lui aurait tiré de l'idée, que les eychantis
ou feux-follets, qui voltigent dans les cimetières, c'était des âmes
en peine, et il était persuadé que les étoiles tombantes c'était des
âmes de petits enfants morts sans baptême. Si notre Mondine avait
voulu faire la lessive dans le mois des morts, il serait parti
plutôt: mais elle s'en serait bien gardée, car elle croyait comme
lui, que ça faisait mourir les hommes de la maisonnée.
Et lorsqu'il allait à une foire pour quelque affaire, il ne manquait
pas de lever avec son couteau un petit copeau de la croix de bois
qui est plantée le long de l'ancien chemin appelé La Pouge, qui
passe à un quart de lieue du moulin, à la rencontre de celui
d'Excideuil, et qu'on appelle: la Croix-du-mort.
A table, avant d'entamer le chanteau, il faisait toujours une croix
sur la sole avec la pointe du couteau. Pour lui, le vendredi était
un mauvais jour, et si mon oncle l'avait laissé libre, il aurait
fait jeûner les boeufs le vendredi saint, comme ça se faisait encore
dans quelques maisons.
Si on vendait un veau, il fallait le faire sortir à reculons de
l'étable pour que la vache ne dépérit pas; il faisait semer le
persil par un pauvre innocent du bourg qui venait des fois au Frau,
dans la croyance qu'il réussirait mieux. Pour garder les boeufs de
maladie, il mettait un peu de sel aux quatre coins de notre pré.
Lorsque nous bladions, il portait le blé de semence dans la touaille
de la Noël pour qu'il vînt bien; et quand le blé était épié, il
mettait une rane de buisson dans un pot de terre et l'enterrait au
milieu de la pièce pour empêcher les oiseaux de manger le grain. Il
disait aussi qu'il ne fallait pas acheter des mouches à miel si on
voulait qu'elles réussissent bien, mais les échanger contre autre
chose.
Ce soir-là, il raconta de ses histoires longuement. Il n'avait pas
affaire à des incrédules, mais quand même, il n'y avait pas moyen de
douter de ce qu'il disait, car il expliquait point par point le
pourquoi et le comment des choses, et nommait les gens à qui c'était
arrivé.
Aussi, lui, pas plus loin que l'hiver d'avant, entrant de bon matin
dans l'écurie, il avait trouvé notre jument toute en sueur, comme si
elle venait de travailler à force; et elle était avec ça bien
pansée, et sa crinière était joliment tressée: qui avait fait ça? Le
lutin, bien entendu.
Et le Diable! qui donc avait fait blanchir les cheveux de Tuénou de
la Mariette, si ce n'est lui? Tuénou rentrait un soir, ou pour mieux
dire une nuit, du marché de Thiviers, où il s'était attardé à boire
dans une auberge, avec un homme de Saint-Jean-de-Côle. Il traversait
la lande des Fachilières, d'un bon pas, content de lui comme un
homme qui a bien soupé, lorsque arrivé à la friche du
Cimetière-des-Boucs, il vit à quatre pas de lui, planté à la
cafourche du chemin un grand homme noir dont les yeux luisaient
comme des chandelles. Epeuré, il voulut rebrousser chemin, mais
derrière lui, marchait sur ses talons un chat noir, gros comme un
fort chien, la queue droite en l'air comme un cierge, qui vint se
frotter à ses jambes, en faisant son ron, ron, tandis que le diable
ricanait d'une voix creuse et étouffée comme s'il eût eu la bouche
dans une bonde de barrique vide.
De cette affaire le pauvre Tuénou s'était trouvé mal, et lorsqu'il
était revenu à lui, tout avait disparu.
Tout ça ce n'était pas des menteries, on pouvait pamander à Tuénou.
D'ailleurs, cette cafourche du Cimetière-des-Boucs était connue
depuis les temps anciens, pour être hantée par le Diable.
Jeantillou, le tisserand de Saint-Sulpice, l'y avait rencontré sous
la forme d'un grand bouc noir.
Ceux qui n'y croyaient pas n'avaient qu'à essayer d'ailleurs. Ils
n'avaient qu'à aller à cette croisée des chemins et appeler neuf
fois: _Robert!_ Mais rien que cette idée faisait frissonner tout le
monde. Gustou assurait que c'était à cet endroit-là même que le
vieux Baspeyras de la Raymondie, mort l'année passée, avait eu du
Diable, la _Mandragoro_ qui l'avait enrichi, tellement qu'il avait
laissé à ses enfants un grand pot plein de louis. Il était allé à la
cafourche sans se retourner, une poule noire sous le bras, et sur le
coup de minuit, il avait crié trois fois: _Poule noire à vendre!_ Le
Diable était venu coup sec, sous la forme d'un homme noir avec des
cornes et des pieds fourchus et avait cherché à lui faire peur: mais
Baspeyras qui n'avait pas froid aux yeux, avait fait ses conditions,
et il avait eu la _Mandragoro_.
--Ah ça, dit Lajarthe, tu crois toutes ces histoires-là, Gustou?
--Sans doute que je les crois: d'ailleurs ça n'est pas d'aujourd'hui
seulement que ça se passe, n'est-ce pas? Du temps que j'étais petit,
ma grand'mère m'en racontait de pareilles; mais toi, Lajarthe, tu ne
crois à rien.
--Pour ça, dit le métayer de Puygolfier, on ne peut pas dire que le
Diable n'existe pas, ni qu'on ne le voit pas paraître. Tous nos
anciens ont ouï dire et ont vu des choses comme dit Gustou. Le curé
parle d'ailleurs souvent du diable qui tourne autour de nous, comme
un loup, pour nous manger.
--Mais mon pauvre, ça c'est une manière de parler, dit Lajarthe, ça
ne veut pas dire qu'il se montre là en personne...
--Comment! dit un garçon du bourg qui avait servi la messe du curé
pendant deux ou trois ans; mais quand le Diable emporta le bon Dieu
sur une montagne pour le tenter, comme c'est dit dans l'évangile, il
était bien là réellement présent en chair et en os, dis Lajarthe?
Le pauvre tailleur ne répondit rien, et se contenta de regarder
sérieusement mon oncle.
--Que veux-tu, mon pauvre Lajarthe, dit celui-ci en riant, tu es né
une cinquantaine d'années trop tôt.
--Lajarthe est un huguenot, dit le métayer de Puygolfier; et tous
les énoiseurs se mirent à rire.
Moi, je n'écoutais pas Gustou; j'aimais mieux regarder Nancy et lui
parler. D'ailleurs, je connaissais tout ça, et si, étant petit,
j'avais eu peur de ses contes de vieilles, maintenant ils me
faisaient rire.
Mais deux ou trois filles, à qui ces histoires faisaient passer le
froid dans le dos, priaient Gustou d'en conter d'autres: c'était le
convier à noces; aussi il ne se fit pas prier et continua:
--Vous avez tous ouï parler du _Chaoucho-Vieillo_; c'est un esprit
malin qui vient vous tracasser la nuit, tandis qu'on dort. On a beau
fermer la porte, il passe par le trou de la serrure. Il s'approche
sans bruit, monte sur le lit par les pieds, et se couche sur vous
pour vous étouffer. Ça m'est arrivé à moi-même; on ne peut pas dire
que ça s'est passé loin d'ici, et on ne sait à qui: c'est dans mon
lit, au moulin, et à moi.
Je m'étais donc couché et je dormais tranquillement, quand tout d'un
coup, environ la minuit, je sens quelque chose de mou qui me montait
sur les pieds. Je crus d'abord que c'était quelque chatte qui était
entrée au moulin, et je donnai un coup de pied pour la faire
descendre. Mais je sentais toujours cette chose molle sur mes pieds.
On n'y voyait brin, et je la sentais monter, monter toujours, et la
voilà qui s'étend sur moi et me pèse sur l'estomac...
--Oh! Gustou! faisaient les filles avec des petits cris effrayés.
Mais lui continua, suspendant le bruit des maillets:
--Je ne pouvais plus respirer; j'étends les bras et je l'empoigne:
mais c'était comme si j'avais fouillé dans un lit de plume, tant
c'était doux et mou: je n'y faisais rien. Mes bras s'enfonçaient
jusqu'au coude dans cette sale créature, comme dans la pâte de la
maie, et ça s'attachait tout pareil à ma peau. Tout de même je finis
par la prendre au cou et à la serrer bien fort; mais j'avais beau
serrer, serrer, je la sentais qui me glissait entre les mains, tout
petit à petit, et s'échappait... Je m'assis alors sur le lit, et
j'entendis quelque chose qui marronnait du côté de la porte, et puis
je n'ouïs plus rien: la bête était repartie sans bruit par le trou
de la serrure.
--Hé bien, que dis-tu de ça, Lajarthe?
--Je dis que tu avais mangé quelque chose qui te pesait sur
l'estomac et que ça t'a donne le cauchemar.
--C'est ça; et la bête que j'empoignais?
--C'était ta courte-pointe.
--Et ce qu'elle marmonnait en s'en allant?
--C'était quelque chatte sur la tuilée.
--Voilà! dit Gustou; j'ai bien raison de dire que tu ne crois à
rien. C'est une chose qui m'est arrivée à moi-même; tu sais que je
ne suis pas menteur, et avec ça tu ne me crois pas.
--C'est, dit Lajarthe, que tu tournes les choses du côté de tes
idées: je ne dis pas que tu n'aies rien senti cette nuit-là, mais je
ne crois pas que ça fut le _Chaoucho-Vieillo_.
--Voyons, dit Gustou, tu ne crois pas à ce qui m'est arrivé; ni à la
_Mandragoro_, de Baspeyras, ni au Diable; tu ne crois pas non plus
aux _Bujadières_ qui tordent le linceul des pauvres défunts, à la
_Biche-Blanche_, à la _Litre_; à la _Citre_, cette bête qui semble
une chèvre et qui est grande comme un cheval, qui court les chemins
la nuit, galope après les gens attardés, emporte les enfants qu'elle
rencontre, fait des dégâts partout, et s'évanouit en feu quand on la
poursuit; mais au moins il y a deux choses auxquelles tu ne peux pas
refuser de croire, dit-il très sérieusement: c'est la
_Chasse-Volante_ et le _Lébérou_. Ça c'est des choses trop connues
pour que tu dises non: dans le pays il n'y a personne qui n'y croie
bien.
--Pour ça, firent les énoiseurs, Gustou dit la vérité. Et chacun de
raconter qu'il avait ouï la _Chasse-Volante_, et vu le _Lébérou_,
c'est-à-dire le Loup-garou.
--Pas plus vieux que cette année, reprit Gustou, le vendredi d'après
la fête des Morts, la _Chasse-Volante_ a passé par ici, entre le
moulin et le Taboury.
--C'est vrai, fit le fermier de la Mondine, je l'ai entendue sur les
onze heures du soir.
--Tout juste, dit Gustou. Je revenais assez tard de la foire de
Sorges, j'avais dépassé le bourg, et je n'étais plus qu'à un gros
quart d'heure d'ici, quand la voilà qui arrive. Il faisait un vent
du diable; de grands nuages couraient dans le ciel, et avec ces
nuages, la _Chasse-Volante_. On entendait, comme vous m'entendez à
présent, les chasseurs sonnant de la trompe, les rossignolements des
chevaux, les abois des chiens courants, et avec ça un grand fracas,
comme pourrait en faire une troupe de cavaliers galopant sur les
chemins, en criant après la bête et en faisant péter leurs fouets.
Je levai les yeux au ciel, et, aussi vrai que je suis là, qui vous
le dis, entre deux nuages noirs, je vis la _Dame-Blanche_ qui galope
toujours à la tête des chasseurs, montée sur un cheval blanc...
Tous les énoiseurs qui étaient là, rangés autour de la grande table
de la cuisine, regardaient Gustou et en triboulaient; lui continua:
--Après avoir passé du couchant au levant, la chasse se mit à
tourner, à tourner, en faisant dans les airs un tapage d'enfer,
comme si la bête de chasse fût presque forcée. Le bruit se
rapprochait comme si elle descendait à terre; et, en effet, étant
rentré au moulin, j'entendis par la fenêtre qu'elle était descendue
à quatre ou cinq portées de fusil d'ici, le long de la rivière, et
le bruit augmentait comme si les chiens avaient pris la bête et la
déchiquetaient en hurlant.
Le lendemain je fus voir par là de bonne heure, et je trouvai la
terre de Chabanou, nouvellement semée, toute piétée par les chiens
et les chevaux, et les raves à côté toutes fourragées.
--Tout de même! dirent les gens ensemble, il ne ferait pas bon se
trouver sur le passage de la chasse! et, ajouta un autre, d'un peu
plus, Gustou, tu t'y trouvais.
--Tout ça pour un troupeau d'oies sauvages, dit Lajarthe à mon
oncle.
Mais tous les énoiseurs protestèrent contre cette explication; ils
aimaient bien mieux que ce fût la chasse fantastique.
Cependant, on avait fini d'énoiser, et on mettait les nougaillous
dans les sacs, et les coquilles dans des paillassons pour les monter
au grenier; ça sert à allumer le feu l'hiver. Quand tout fut ôté, on
appareilla la grande table pour souper. Il était onze heures et
demie, il était temps. Comme d'habitude, lorsqu'on énoise, il y
avait des haricots qu'on mangeait avec des bons millassous faits par
la Mondine, tandis qu'on travaillait. Avec ça, du bon petit vin
pétillant qu'on versait à pleins verres, et tout le monde était
content.
--Ah ça mais, dit quelqu'un, Gustou, tu n'as pas parlé du _Lébérou_?
--Laissez là le _Lébérou_, dit Lajarthe, parlons d'autre chose,
n'est-ce pas, Sicaire?
--Mon pauvre Lajarthe, dit mon oncle, il me faut bien laisser mes
voisins qui sont venus me donner un coup de main, s'amuser à leur
façon; ce soir tu n'y ferais rien.
--C'est ça! c'est ça! parle du _Lébérou_, Gustou.
Et voilà Gustou parti.
--Vous connaissez tous, dit-il, cette vieille fontaine bâtie en gros
quartiers et entourée de saules creux où nichent les chouettes, qui
se trouve derrière Puygolfier, au nord, au fond de la grande combe
entourée de bois, où est le pré de Migot. Vous avez vu que l'eau
coule, de la fontaine à moitié écrasée, dans un bassin carré, où les
gens du château lavaient autrefois la lessive, mais qu'ils ont
abandonné depuis longtemps que l'endroit est mal fréquenté.
L'eau n'est pas sale, mais avec ça elle paraît noire et c'est à
peine si on peut se mirer dedans. Eh bien, c'est là que les
_lébérous_, quand il y en a dans le pays, viennent changer de peau.
Le dernier _lébérou_ connu, c'était Meyrignac, qui demeurait dans
cette maison seule que son père avait fait bâtir dans les friches,
près du sol de la dîme. La raison pourquoi l'ancien Meyrignac avait
fait bâtir dans cet endroit perdu, c'est que les gens ne l'aimaient
pas, parce que c'était un ancien curé qui, à la Révolution, avait
posé sa soutane, et s'était marié. Avec ça il était sorcier, et j'ai
ouï dire à des anciens qu'il avait le pouvoir de faire grêler en
battant l'eau d'une fontaine, et de jeter des sorts sur les gens et
les bêtes. Mais quoiqu'on ne l'aimât pas, on ne lui disait rien
parce qu'on en avait peur.
Pour le fils, c'est une chose sûre et certaine qu'il était
_lébérou_. Raynalou, le marguillier d'avant celui d'à présent, qui
le détestait plus encore que les autres, parce qu'il entendait
quelquefois son curé dire que c'était un coquin bon à traquer comme
un loup qu'il était, l'avait épié et l'avait vu à la Font-Close
donc, une nuit, entrer dans l'eau du bassin et la battre un moment,
puis après sortir de l'autre côté, habillé d'une peau de loup que le
Diable lui avait baillée. Raynalou avait bien apporté son fusil pour
lui tirer dessus; mais quand il vit cette bête trottant à quatre
pattes dans la combe et venant vers la lisière du bois où il était
caché, il avait eu tellement peur qu'il l'avait manquée, et s'en
était engalopé laissant là son fusil. Mais le _Lébérou_ l'avait
facilement attrapé, lui avait sauté à la chèvre morte sur les
épaules, et s'était fait porter une grande heure de chemin, de
manière que le pauvre marguillier était rentré chez lui à moitié
crevé.
Il faut vous dire que ceux qui sont _lébérous_, ça les prend la
nuit, lorsque la lune vient pleine. Ils se débattent, sortent du
lit, sautent par les fenêtres sans se faire de mal, preuve qu'ils
sont bien _lébérous_, et vont à leur fontaine.
Ce Meyrignac donc courait comme ça la nuit dans les terres, les
chemins et les villages, et il mangeait tous les chiens qu'il
pouvait attraper. Quand il rencontrait quelqu'un, il se faisait
porter comme il avait fait à Raynalou. A chaque pleine lune on était
sûr qu'il manquait quelque chien dans la commune. Le matin, avant la
pointe du jour, il revenait à la fontaine poser sa peau de loup, et
rentrait chez lui. On le rencontrait des fois bien de bonne heure,
rendu de fatigue, ce qui montrait bien qu'il avait couru toute la
nuit après les chiens. Il était souvent malade aussi et il avait de
fausses digestions, lorsqu'il avait mangé quelque vieux chien trop
dur.
Une nuit, en passant près du village de La Brande, il attrapa un
coup de fusil qui l'empêcha de sortir, et le fit boiter assez
longtemps. Enfin, il est au su de tout le monde qu'il creva après
avoir mangé le chien du métayer de M. Lacaud, à la Bouyssonie, qui
était très vieux. On trouva même chez lui une des pattes du chien
qu'il avait vomie, mais il n'avait pu rendre l'autre, c'est ce qui
l'avait étouffé.
Tout ce que je dis là ce n'est pas des menteries, et vous savez tous
que le curé Pinot dit qu'un être comme ça ne pouvait pas être
enterré comme un chrétien. C'est pour ça qu'on l'a mis dans un trou
en dehors du cimetière, le long du mur, près de la porte.
--Et c'était tout bonnement un pauvre malheureux malade de la
vessie, qui se promenait la nuit ne pouvant dormir, dit Lajarthe à
mon oncle.
Mais aller dire ça aux autres, c'était inutile.
--Ça n'est pas étonnant après ça, disait Lajarthe, que le dix
décembre il n'y ait eu dans la commune, que deux voix pour
Ledru-Rollin, la tienne, Sicaire, et la mienne. Faut-il que le
peuple soit innocent! Où les mènera-t-il le neveu de leur empereur?
Il y en aura plus de quatre de ceux qui l'ont nommé qui quelque jour
en paieront les pots cassés.
--Que veux-tu, disait mon oncle, les pauvres gens sont plus à
plaindre qu'à blâmer. Tous les gouvernements ont eu bien soin de les
laisser dans l'ignorance; et ceux auxquels ils ont confiance parce
qu'ils sont instruits ne cherchent qu'à les tromper et à leur faire
prendre le contre-pied de leurs intérêts.
--C'est vrai, répondit Lajarthe; il n'y a pas de bêtises qu'on ne
leur ait contées: jusqu'à leur faire croire que Lamartine était la
bonne amie du Dru-Rollin! Et il y en a qui n'en démordent pas, le
vieux Francillou de la Toinette, entre autres.
Mais tandis qu'après souper, mon oncle et Lajarthe parlaient à
demi-voix dans un coin du foyer; après les histoires de Gustou, les
énoiseurs chantèrent des chansons, chacun la sienne, et l'on fit des
jeux pour rire. On attachait une pomme par un fil à une poutre d'en
haut, et après avoir bien tordu le fil, on le lâchait et la pomme se
mettait à tourner comme une pirouette, pendue au fil. Le jeu était
d'attraper la pomme avec les dents, sans y toucher du tout avec les
mains, et ce n'était pas facile. C'était aussi le moment de faire
passer le cacalou aux filles: j'en avais trouvé un bien formé comme
une noix ordinaire, mais pas plus gros qu'une petite noisette. Je le
donnai à Nancy et je l'embrassai sur les deux joues, ce qui la fit
devenir toute rouge.
Vers deux heures, tout le monde s'en alla en gaité, sans plus penser
aux histoires de Gustou, d'autant plus que les filles étaient
accompagnées des garçons qui leur parlaient d'autre chose.
Cet hiver de 1848 à 49 fut assez dur, par chez nous; ça n'était plus
l'année du grand hiver, il s'en fallait, mais avec ça, il y eut de
la neige assez, et les loups sortant des bois, vinrent rôder la nuit
sur les chemins, autour des maisons, et gratter à la porte des
étables. Un soir que je revenais d'Excideuil, vers les dix heures,
après avoir passé la Maison-Rouge, tandis que je suivais le long
d'un bois, j'ouïs, un peu en arrière, un bruit dans le fourré. Je me
retourne et je te m'en vais voir un loup qui avait sauté dans le
chemin, et se planta en même temps que moi. Il était à une vingtaine
de pas: ah! pensai-je, coyon que j'ai été de ne pas prendre le
fusil! Je me remis à marcher et le loup me suivit; lorsque je me
retournais, je voyais ses yeux luire dans la nuit; quand je
m'arrêtais il s'arrêtait, quand je repartais il repartait: je lui
tirai des pierres, mais il ne s'en allait pas. On dit que ces
bêtes-là suivent les gens pour se jeter sur eux s'ils viennent à
tomber; je le croirais assez. On a beau dire, c'est embêtant d'avoir
comme ça sur ses talons une sale bête qui épie le moment de vous
attaquer, s'il vous arrive quelque chose. Moi, j'arrivai au Frau au
bout de trois quarts d'heure, toujours suivi par le loup. Aussitôt
dans la cuisine, j'attrapai le fusil au-dessus de la cheminée et je
sortis. Le loup s'était arrêté sur le chemin à une quarantaine de
pas de la maison; quand il me vit armé, il jeta un hurlement, sauta
dans la combe et gagna les bois.
Ce rude hiver donc, emmena quelques vieux. La Mondine tomba malade
et ne bougeait plus du coin du feu, de façon que la Nancy venait
tous les jours chez nous, pour faire les affaires, ce qui me
plaisait fort. Et on ne pouvait pas dire autrement, sinon qu'elle
était bien propre, vaillante et sachant faire tout à propos. Jusqu'à
la Mondine, qui trouvait qu'elle faisait bien, chose extraordinaire,
car les vieux se plaignent toujours des jeunes, surtout quand ils
sont malades, parce que ça les rend de méchante humeur; mais aussi,
Nancy avait bien soin d'elle, et la consultait toujours.
Le soir, après souper, quand tout était rangé en place,
j'accompagnais Nancy jusqu'à la Borderie à cause des loups, car il
en venait rôder autour de la maison. Elle disait bien qu'elle n'en
avait point peur, les ayant fait fuir plus d'une fois d'autour de
ses brebis, en tapant ses sabots l'un contre l'autre; mais moi je
faisais celui qui n'est pas trop rassuré pour l'accompagner.
Nous causions en nous en allant, moi relevant le collet de mon
sans-culotte, et Nancy sous une capuce de grosse laine. Nos sabots
menaient grand bruit sur la terre gelée, mais ça ne nous empêchait
pas de nous entendre. Un soir, en arrivant à sa porte, je
l'embrassai par surprise; elle ne fit pas comme des filles qu'il y
a, qui donnent des gifles, elle ne dit rien, mais le lendemain
lorsque je voulus recommencer, elle était sur ses gardes et me dit
en riant qu'il ne fallait pas s'embrasser si souvent.
Notre pauvre Mondine resta comme ça quelque temps à traîner dans le
coin du feu, chafrouillant dans les braises avec un bâton, mais
enfin il lui fallut se mettre au lit. Elle n'avait pas voulu voir de
médecin jusque-là, disant que ça passerait, mais quand elle fut au
lit, nous fîmes venir le médecin de Savignac qui nous dit en partant
qu'il n'y avait point de remède, et qu'elle achèverait de s'en aller
tout doucement.
Quand elle se vit au lit, la Mondine connut bien que c'était sa fin,
et elle nous dit de faire venir le notaire pour arranger ses
affaires.
M. Vigier, de Saint-Germain, vint en effet le lendemain avec ses
témoins, et fit le testament. Après qu'il fut parti, la Mondine me
fit demander, et, quand je fus là, près de son lit, elle me dit que
n'ayant sur terre aucun parent, vu qu'elle n'avait connu ni père ni
mère, elle me laissait tout ce qu'elle avait, ne me demandant que
deux choses: la première, d'être enterrée auprès des Nogaret,
puisqu'elle avait vécu auprès d'eux toute sa vie; et la seconde, de
lui faire dire une messe tous les jours de bout de l'an de sa mort.
Je lui promis tout ça et je la remerciai, comme bien on pense. Alors
elle ajouta que ce qu'elle en faisait, c'était pour me faciliter à
me marier, si je venais à aimer une fille plus riche que moi; ou
bien pour n'être pas obligé de regarder à quelque millier d'écus
pour prendre une fille à mon goût.
Après cela, elle me demanda d'aller quérir le curé Pinot. Je
l'embrassai, et j'y fus.
Le curé vint avec son sacristain, la confessa, la communia et
l'huila: ça fut d'abord fait. Durant ce temps la vieille Jardon,
Nancy, la femme du fermier du Taboury, étaient agenouillées dans la
chambre, ainsi que la demoiselle de Puygolfier qui était descendue,
sachant cela.
Lorsque le curé sortit de la chambre, mon oncle le convia à prendre
quelque chose; alors il dit qu'il n'y avait pas longtemps qu'il
avait déjeuné, et qu'il prendrait seulement une goutte. Tout en
buvant l'eau de-vie, il sortit sa pipe de l'étui de bois et
l'alluma. Quand il eut fait, il nous emprunta notre fusil parce
qu'il était sûr qu'avec le temps qu'il faisait il y avait un lièvre
dans les labours de Nardillou, et s'en fut avec son sacristain.
Trois jours après il revint pour faire la levée du corps; la pauvre
Mondine s'en était allée tout doucement, comme avait dit le médecin.
Elle ne savait pas son âge, comme beaucoup de gens de chez nous en
ce temps-là; elle savait seulement qu'elle était petite drole dans
le temps de la Révolution et qu'elle avait été baptisée dans notre
paroisse.
En cherchant à la mairie sur l'ancien registre de la paroisse pour
faire la déclaration de décès, je trouvai son acte de baptême, et je
l'ai relevé pour montrer comment ça se faisait jadis.
«Ce jour d'huy, 28e de mars 1783, feste de saint Rupert, évêque,
Martissou, mon marguillier, allant sonner l'angélus du matin, trouva
contre la porte de l'église, une petite créature, pliée de mauvaises
nippes, et la porta chez lui, où elle fut reconnue être du sexe
féminin, et âgée de deux ou trois jours. Elle a été baptisée le même
jour sous condition; Martissou a été parrain et Mondine, sa femme,
marraine, _Carminarias_, _curé_.»
Après la mort de notre vieille servante, il était clair qu'une
jeunesse comme Nancy ne pouvait pas continuer à venir dans une
maison où il n'y avait que des hommes. Mon oncle se mit en quête, et
le jeudi d'après, il arrêta l'ancienne servante du curé de
Saint-Raphaël, qui n'avait pas trouvé à se placer depuis l'arrivée
du nouveau curé qui avait amené la sienne. Nous nous figurions
bonnement que cette femme, ayant toujours vécu avec des curés,
serait ennuyeuse pour les affaires de religion, la messe, les fêtes,
et la viande aussi, car nous ne regardions pas si c'était un
vendredi ou un samedi pour mettre un morceau de salé dans la soupe,
ou faire sauter une aile de dinde dans la poêle s'il venait
quelqu'un. Mais nous fûmes fort trompés, car elle allait bien à la
messe le dimanche, mais avec ça point de grimaces, faisant cuire de
la viande les jours défendus, et en mangeant même quelquefois,
disant à ça, que quand on était chez les autres, on ne choisissait
pas son manger, et que mon oncle en porterait le péché. Des fois,
quand Lajarthe était là, et que nous parlions de la politique, ou de
choses de la religion, ou des curés, Gustou lui disait: Vous ne vous
signez, pas, Marion?
Mais elle se mettait à rire, et disait qu'elle en avait entendu
d'autres, et qu'elle ne se troublait pas si facilement. Son grand
refrain était, que les curés sont des hommes comme les autres.
Par exemple, comme elle l'avait de coutume, elle voulait être
maîtresse dans la maison, pour les choses qui regardent les femmes,
et les gouverner à sa façon. Mais comme elle était bonne servante
d'ailleurs, et que tout allait bien, mon oncle lui laissait, couper
le farci, comme on dit.
Moi, ce qui ne faisait pas mon affaire, c'est que je ne voyais plus
Nancy aussi souvent. Je cherchais bien toutes les occasions de la
rencontrer, mais ce n'était jamais que pour un petit moment; en
passant devant la Borderie, ou le long d'un chemin lorsque j'allais
porter de la farine ou chercher du blé. Je lui avais enseigné à
reconnaître une batterie de coups de fouet, et lorsqu'elle
l'entendait, si elle était par là, elle se montrait, quelquefois de
loin, mais j'étais content tout de même. Je voyais bien, d'ailleurs,
qu'elle avait du plaisir que je fusse occupé d'elle parce qu'elle ne
se laissait pas parler le dimanche par les autres garçons. Mais où
je le connus tout à fait, c'est un jour que je l'avais trouvée dans
le chemin de Puygolfier. Tout en causant, je lui dis: Et ce cacalou,
Nancy, je gage que vous l'avez perdu?
--Non point, fit-elle, je l'ai toujours.
--Faites-le moi voir donc?
--Puisque vous avez pensé ça, vous ne le verrez point.
Mais enfin, après l'avoir bien priée, elle me montra la petite noix
nouée dans le coin de son mouchoir.
Une autre fois, j'étais seul au moulin; mon oncle était allé à
Cubjac, et Gustou avait été reporter de la mouture. Pour raccoutrer
quelques mailles de deux verveux que je voulais poser le soir,
j'étais monté dans la chambre de mon oncle chercher du fil,
lorsqu'en descendant j'entendis au-dessous du moulin le battoir
d'une lavandière qui tombait fort sur le linge. Par une petite
chatonnière, j'épiai; c'était Nancy. Elle était agenouillée sur la
paille, devant une grande pierre plate qui servait de banche et elle
lavait son linge, assise sur les talons, penchée en avant, la
poitrine ferme et ses fortes hanches saillant sous le cotillon. Ses
manches retroussées jusqu'au coude, laissaient voir ses bras ronds
et forts qui aplatissaient le linge comme une crêpe en faisant
jaillir l'eau au loin, et le tordaient ensuite comme si c'eût été un
gros écheveau de fil. Je n'ai jamais aimé les femmes mièvres, car je
ne compte pas Mlle Masfrangeas; il m'a toujours semblé que la beauté
n'existe point sans la force et la santé. En voyant ainsi celle que
j'aimais, je me disais qu'il naîtrait d'elle une race robuste et
santeuse, et sur cette pensée, je me laissai aller à la regarder
longuement. Elle croyait que je n'étais pas au moulin, d'autant
mieux que je lui avais dit la veille que j'irais en route, et tout
en lavant, elle chantait à demi-voix. Au bout d'une heure, elle eut
fini, et comme son mouchoir s'était détaché, elle regarda de côté et
d'autre et ne voyant personne, l'ôta pour se recoiffer. Mais il lui
fallut arranger ses cheveux défaits: en deux tours de mains, elle
tordit et roula derrière sa tête cette lourde masse qui lui tombait
sur le cou et remit son mouchoir. Puis elle se releva, mit le linge
sur son épaule, et s'en alla.
Le surlendemain, de notre jardin je la guettai, et lorsque je la vis
suivre le sentier qui traverse la combe, pour venir à la fontaine,
j'y fus aussitôt qu'elle. Je me mis à badiner un peu sur les
chansons qu'elle avait chantées, et je lui fis des compliments sur
ce qu'elle chantait bien. Elle me regarda étonnée, puis, ayant
compris, elle devint rouge et me dit: Alors, vous étiez au moulin,
l'autre jour? Vous aviez pourtant dit que vous deviez aller en
route. Oui, lui répondis-je, mais Gustou avait besoin d'aller au
bourg et il m'a remplacé; et je me mis à rire.
Mais elle resta sérieuse, et me dit que ce n'était pas bien de
l'avoir épiée, comme ça. Il faut dire qu'autrefois, nos filles
n'aimaient guère à se laisser voir sans coiffure; il leur semblait
que d'être nu-tête ça n'était pas bien honnête. Je pense que cette
idée venait anciennement des curés, car le nôtre prêchait
quelquefois qu'un apôtre, je ne sais lequel, avait dit dans les
temps que les femmes devaient toujours avoir la tête couverte,
surtout en priant Dieu. Mais que ce soit ça ou non, Nancy était
mortifiée de savoir que je l'avais vue les cheveux défaits.
Aujourd'hui, les femmes s'en vont bien tête nue et n'y font guère
attention, sinon lorsqu'elles vont à l'église, car alors elles se
couvrent toujours, soit d'un mouchoir ou d'un bonnet, et les
vieilles d'une coiffe.
Je raconte comme ça tout ce qui se passait entre Nancy et moi; je
sais que ce n'est pas rien de bien curieux, et qu'il en est arrivé
autant à d'autres. Mais peut-être il y en aura des vieux qui, voyant
ceci, se rappelleront avec plaisir leur jeunesse. Pour moi, en le
racontant, il me semble revenir à ce temps heureux.
Notre petite fâcherie, ou pour mieux dire celle de Nancy, ne dura
pas longtemps, car elle était trop bonne pour faire de la peine à
quelqu'un qui l'aimait. Il arriva bientôt une affaire qui nous
attacha davantage l'un à l'autre, ou du moins força ma bonne amie à
le montrer un peu plus.
Nous étions en 1849, et au mois de mai. Dans les premiers jours, la
mère Jardon fut à Négrondes, où elle avait une soeur mariée, pour la
vôte qui tombe le 9 de ce mois-là, et elle y mena Nancy. Moi qui
savais ça, je m'y en allai aussi, et je me promenai bien du temps
avec elle, après quoi nous fûmes danser. Il y avait dans le bal un
garçon maréchal, de Sorges, grand mauvais sujet, qui dansa une
contredanse avec Nancy en faisant le faraud et le joli-coeur, comme
il y en a. Mais elle ne voulut plus danser avec lui, quoiqu'il fût
venu la demander plusieurs fois. Comme moi je dansais souvent avec
elle, il vint me taper sur l'épaule en disant:
--Sors un peu, farinier, j'ai deux mots à te dire.
--Et qu'est-ce que tu me veux, brûle-fer?
--Ce que je te veux, c'est que je te défends de plus danser avec
cette grande fille, qui est chez les Jardon.
--Et de quel droit? lui dis-je.
--Parce que je ne le veux pas.
--Méchant goujat! et c'est toi qui m'empêcheras?
--Oui, et si tu y reviens, tu auras à faire à moi!
--Alors, comme je veux la faire danser tout d'abord, lui
répondis-je, j'aime autant avoir à faire à toi de suite: allons dans
le pré, là derrière.
Une fois dans le pré, nous posâmes nos vestes pour ne pas les gâter,
et les coups de poings et les coups de pieds commencèrent à rouler.
Après un instant, je vis que ce grand gaillard n'était pas si
terrible qu'il voulait en avoir l'air. Il était dans une colère
noire et rageait, mais ça ne l'avançait à rien. Moi j'étais en
colère aussi, mais je voyais tout de même mon affaire. A un moment
où il m'avait manqué je lui ajustai sur un oeil un coup de poing qui
lui fit voir trente-six chandelles, et en même temps un grand coup
de pied dans l'estomac qui le démonta. Sur ce coup, je me jetai sur
lui et l'empoignai à bras-le-corps. Il se défendit bien tant qu'il
put, mais en finale, je le couchai tout du long sur l'herbe et,
tombant sur lui, je le tins sous moi.
--Et à présent, lui dis-je, m'empêcheras-tu de danser avec qui il me
plaira?
--Voleur de meunier! cria-t-il, et il se mit à se débattre, et à
chercher à se relever, mais voyant qu'il n'y arrivait pas, il me
mordit au bras.
Ah! cette fois la colère me monta tout à fait. Je le pris par le
cou, et je lui mis un genou sur le ventre: Canaille! puisque tu
mords comme un chien, je t'étrangle comme un chien!
Lorsqu'au bout d'un instant je le vis tirer la langue, je le laissai
et, reprenant ma veste, je m'en allai.
--Tu me la paieras! dit-il, lorsque je fus loin.
En rentrant dans le bal, j'allai vers Nancy qui était pâle, assise
sur une chaise.
--Vous venez de vous battre avec ce vaurien, je l'ai bien connu.
--Je l'ai un peu secoué, lui répondis-je, parce qu'il voulait faire
l'insolent: ce n'est rien.
--Sortons, fit-elle, allons chez ma tante,
--Dansons cette bourrée avant, ma Nancy.
Après la bourrée, je l'accompagnai jusque chez sa tante, comme elle
appelait la soeur de sa mère nourrice, et en chemin elle me fit
raconter ce qui s'était passé. Alors elle me pria de m'en aller
avant la nuit, de crainte que ce grand penlant ne m'attendît dans
les chemins pour me donner quelque mauvais coup. Moi, qui avais
compté passer la soirée à nous promener et à danser avec elle, ça ne
m'allait pas du tout, mais elle me dit que ça ne me servirait de
rien de rester, parce qu'elle ne sortirait plus de chez sa tante.
Je me décidai alors, et je lui dis que j'allais m'en aller, mais à
la condition qu'elle m'embrasserait. Nous étions dans un chemin
creux, derrière les haies, et personne par là: elle ne dit rien, et
alors la prenant dans mes bras, je l'embrassai deux ou trois fois,
tandis qu'elle fermait les yeux à demi, et je m'en allai.
Tous ces caquetages que nous avions ensemble, par-ci, par-là, et mes
petites ruses pour rencontrer Nancy, ne pouvaient faire autrement
que d'être vus. Mon oncle s'en doutait bien, mais il ne faisait
semblant de rien. La mère Jardon s'en était aperçue dès longtemps;
mais comme elle savait sa fille sage, elle ne lui en avait pas
parlé. Mais lorsque le vieux Jardon s'en donna garde, ça fut le
diable. Comme il était d'un caractère dur et rude, la pauvre Nancy
n'était pas à noce. A l'entendre, et c'était sa principale raison
d'avare, comme j'avais du bien, je ne pouvais vouloir que m'amuser
d'elle qui n'avait rien, et la laisser ensuite. Et il lui disait
qu'elle n'aurait que ce qu'elle méritait en m'écoutant; qu'on la
montrerait au doigt; enfin, un tas de mauvaises raisons, et de
méchantes prédictions. La pauvre fille ne me disait rien de tout ça,
mais je la trouvais triste et je ne savais que penser.
Sur ces entrefaites, Gustou, rentrant un jour de tournée, me dit
qu'il avait vu, dans les Bois-Noirs, Nancy qui gardait ses brebis,
et que M. Silain, qui chassait par là, s'était arrêté longtemps à
lui parler.
Là-dessus je me dis que bien sûr, ce grand mange-tout la
pourchassait; ça me mit en colère contre lui, et je me promis de le
savoir au juste avant peu. Pour ce qui est d'elle, je n'avais aucun
doute; il n'y avait qu'à la voir pour connaître que c'était une
honnête fille, incapable d'écouter un autre homme que celui qu'elle
aimait, et il fallait être une vieille méchante bête, comme le père
Jardon, pour faire de mauvaises suppositions sur elle.
Pour savoir à quoi m'en tenir sur M. Silain j'épiai Nancy, et trois
ou quatre jours après, ayant vu où elle menait ses bêtes, j'y fus
par un chemin détourné. Elle fut étonnée tout d'abord; mais je lui
dis que j'allais voir si la bruyère était bonne à couper dans un
bois que nous avions par là, et nous nous mîmes à causer. J'étais là
depuis un moment accoté contre un gros châtaignier, quand tout d'un
coup les brebis arrivèrent au galop, épeurées, et puis se retournant
tout d'un coup, firent front toutes à la fois du côté d'où elles
venaient, comme c'est la coutume de ces bêtes. Nancy qui était en
face de moi leva la tête et me dit assez bas: C'est M. Silain et ses
chiens.
Lui approchait, ne me voyant pas, et lorsqu'il fut tout près, il dit
sur un ton aimable:
--Hé bien! petite Nancy! es-tu toujours méchante?
En ce moment, il dépassa le châtaignier et me vit. Il devint rouge
comme la crête d'un coq.
--Ha! ha! maître Hélie, tu cours après les bergères!
--Mais au moins, Monsieur Silain, lui répondis-je, en riant, c'est
de mon âge.
Il resta étonné comme un fondeur de cloches, et tout d'un coup s'en
retourna en marronnant dans sa moustache.
Quand il fut loin, Nancy se mit à pleurer, pensant à ce qu'il allait
dire par vengeance et dépit; mais je la consolai en l'assurant qu'il
ne dirait rien, de crainte que je ne parle aussi, et que d'ailleurs
il y avait un moyen d'arrêter sa mal voulance.
Depuis le jour où je l'avais vue laver à la rivière, l'idée du
mariage m'était venue tout à fait, et je me disais tous les jours
qu'il ne se pouvait trouver dans le pays, une fille aussi honnête et
bonne ménagère qu'elle; sans compter qu'il n'y en avait pas d'aussi
belle et aussi forte. Elle n'avait rien, c'est sûr, il fallait la
prendre nue, comme on dit; mais, au dire de mon oncle, les femmes
pauvres font souvent les bonnes maisons, tandis que les femmes
riches les ruinent quelquefois.
De la savoir aussi tracassée par ce vieux Jardon, qui n'avait pas
plus de coeur qu'une pierre, ça me faisait de la peine:
--Ecoute, ma Nancy, lui dis-je en la tutoyant comme autrefois, j'y
ai pensé souvent depuis quelque temps, et toujours je me suis dit
que je ne pouvais mieux faire que de te prendre pour femme.
--O! fit-elle; je ne suis qu'une pauvre fille sans parents ni bien,
une bâtarde recueillie par charité; comment cela pourrait-il se
faire!
--Ça se fera facilement, si tu m'aimes.
--Pour ça, dit-elle, vous le savez bien. Mais que va-t-on dire de
moi? Que pensera votre oncle? Que je suis une fille rusée qui ai
tout fait pour vous attirer!
--Mon oncle pense mieux de toi, répondis-je: ainsi ne pleure plus,
dès ce soir je lui en parlerai. Demain, je m'en vais de bonne heure,
mais tu connaîtras que tout va bien par ce moyen: j'ôterai le
chapeau de sur la tête de l'homme de paille qui est dans notre
jardin pour faire peur aux oiseaux.
Mon oncle se mit à rire tout doucement, lorsque je lui parlai de ça,
comme un homme qui s'y attend. Il me dit que puisque j'y avais bien
pensé, qu'il donnait de bon coeur son consentement, et qu'il ne
restait plus qu'à avoir celui du père Jardon et celui des Messieurs
de l'hospice. Nous causâmes longuement le soir de ça, et ce qui me
faisait plaisir, c'est de voir tout le bien qu'il pensait de Nancy:
moi j'en pensais tout autant, mais je n'osais pas le dire.
Le lendemain, j'allai dans le jardin de bonne heure, et d'un coup de
pierre, je jetai bas le chapeau de l'épouvantail; puis après avoir
bu un coup de vin gris, je m'en allai en route bien content.
Dans la journée mon oncle trouva le vieux Jardon et lui parla de
l'affaire. Il y en a qui croiraient qu'il se pressa de toper, mais
il n'en fut rien; c'était une occasion de tirer quelque chose pour
lui et il n'y manqua pas. Oh! sans doute, il était bien content de
voir sa fille prendre un bon parti, un parti qu'elle ne pouvait pas
espérer, n'ayant rien; c'était bien de l'honneur qu'on lui faisait;
seulement, il y avait beaucoup de si et de mais. Si, plus tard, je
venais à me repentir d'avoir pris une femme pauvre, et que je la
rendisse malheureuse, il en aurait, lui, Jardon, la responsabilité,
n'est-ce pas? Il ne disait pas que ça serait, mais enfin ces choses
s'étaient vues. Et puis, si Nancy venait à retrouver ses parents,
qui devaient être riches, puisqu'on lui avait mis dans ses
bourrasses la moitié d'un ancien louis d'or, en la portant au tour;
oui, si quelqu'un ayant des centaines de mille francs, venait
confronter l'autre moitié du louis à celle qu'elle avait à son
collier; n'aurait-on rien à lui dire, à lui son père nourricier, de
l'avoir mariée sitôt? car enfin elle était jeune encore et rien ne
pressait.
Bien entendu, mon oncle n'avait pas grand mal à rembarrer les
mauvaises raisons de Jardon, mais ça n'était pas les vraies. Le
bonhomme se travaillait pour tâcher de profiter de la bonne aubaine
de sa fille.
Ce n'est pas qu'il fût foncièrement mauvais, à faire du mal par
plaisir, mais il était méfiant, dur comme le fer, et avare.
Ces défauts se rencontraient assez souvent chez nos anciens qui ont
tant souffert, et qui ont si péniblement amassé sou par sou, le peu
qui nous a fait indépendants. Durant des siècles, la misère du
paysan l'a rendu insensible aux misères d'autrui; on ne songe guère
à plaindre celui qui n'est ni plus ni moins malheureux que soi. Il
était obligé de cacher le peu qu'il possédait, pour le soustraire
aux brigandages de ses maîtres, et, pour l'augmenter, il lui fallait
s'ôter le morceau de pain de la bouche, comme on dit. Et puis il a
été si souvent et si méchantement trompé, que la méfiance est
devenue chez lui une seconde nature. En vérité, quand on songe que
depuis deux siècles et demi, le paysan attend en vain la réalisation
de la grandissime gasconnade d'Henri IV, la poule au pot, on peut
lui pardonner d'être méfiant. Ces défauts, nés de notre antique
misère, passés dans le sang, et accrus de père en fils, deviennent
quelquefois choquants chez ceux qui ne sont pas trop bons
naturellement, comme le vieux Jardon. Mais, chez la plupart de nous,
ils font, maintenant que nous avons un peu surmonté les difficultés,
des hommes sobres, durs à la peine, économes, et prudents
d'ordinaire, quoique nous laissant piper quelquefois, surtout pour
la politique.
Après avoir dit ses mauvaises raisons, Jardon fut bien obligé de
laisser entrevoir les véritables. Il commença à se lamenter: Voilà,
sa femme avait pris cette petite à l'hospice après la mort de son
dernier enfant, elle l'avait nourrie, élevée et soignée comme si
c'eût été sa fille; et de fait lui et sa femme l'aimaient autant que
si elle l'eût été de vrai. Et maintenant qu'ils devenaient vieux,
elle allait les quitter; les abandonner; qu'est-ce qu'ils allaient
devenir à cette heure? Si elle s'était mariée avec un travailleur de
terre, par les moyens de ce gendre qui serait venu chez eux, ils
auraient pu prendre une bonne métairie et se tirer d'affaire.
Après avoir écouté toutes les lamentations de Jardon, mon oncle lui
dit que ce qu'il redoutait pour Nancy pouvait lui arriver aussi bien
avec un autre sans le sou; que tout bien tourné et retourné, il
valait mieux pour elle et ses père et mère nourriciers, qu'elle
épousât un garçon qui l'aimait, et avait quelque bien, car les uns
et les autres pouvaient s'en ressentir. Au reste, ajouta-t-il, il
faut voir ces Messieurs de l'hospice de Périgueux. c'est d'eux que
ça dépend, et je vais leur en faire parler par Masfrangeas.
Cette annonce fit de l'effet sur Jardon, et lorsque mon oncle le
quitta, il protesta qu'il était bien content de cette affaire, mais
qu'enfin les enfants ne devaient pas être ingrats envers leurs vieux
qui les avaient élevés, et les abandonner à la misère, sur leurs
derniers jours.
Le soir, avec mon oncle, pour arranger tout, nous convînmes de
mettre les Jardon dans le petit bien du Taboury qui me venait de la
Mondine, et de leur en laisser la jouissance. Je le faisais
principalement pour la vieille, qui était une bonne femme qui aimait
bien sa fille; si ce n'eût été que pour Jardon, je ne l'aurais pas
fait. D'ailleurs, depuis que nous avions acheté de M. Silain, il
fallait de toute force, mettre à la Borderie des métayers un peu
forts; Jardon et sa femme ne pouvaient travailler ce bien.
Le lendemain, j'épiai Nancy, et lorsque je la vis aller à la
fontaine j'y fus aussi. Je fus tout étonné de la trouver bien triste
et les yeux rouges. Lui ayant demandé la cause de ça, elle me dit
que Jardon s'était bien fâché après elle, et que de toute la soirée,
il n'avait décessé de ramoner des histoires d'enfants ingrats et de
vieux parents abandonnés dans la misère. Et puis, dit-elle, lorsque
je suis sortie hier matin, et que j'ai vu le chapeau sur la tête de
l'homme de paille, ça m'a donné un coup, et je m'en sens encore.
--Comment ça, le chapeau? mais je l'ai jeté à terre hier matin.
Et me retournant, je vis le bonhomme coiffé.
--Ho! Nancy, lui dis-je, ris, ma petite, ris, tout va bien: c'est
sans point de doute notre Marion, qui venant au jardin après moi,
aura remis le chapeau.
Et la prenant dans mes bras, je l'embrassai toute heureuse.
Puis après je lui dis que Jardon n'était pas si terrible que ça,
qu'elle n'avait qu'à lui dire seulement que nous avions convenu mon
oncle et moi, de le mettre au Taboury, sans lui demander notre part
de revenu, et que ça l'adoucirait. Il s'adoucit, en effet; mais pour
en finir sur cet article, lorsque tout fut décidé, il vint pleurer
près de mon oncle, disant que le bien ne portait pas assez de blé
pour les nourrir, et qu'il n'y avait que deux noyers, de manière
qu'il lui promit par chacun an, trois quartes de froment et quatre
pintes d'huile. Lorsqu'il eût la promesse, il était plus pressé, je
crois, que nous, de voir faire le mariage.
Au moment où nous allions convenir de l'époque, il arriva à Gustou
un accident qui nous retarda. Le pauvre diable, en descendant d'un
grenier d'une pratique avec un sac de blé, tomba et se démit
l'épaule. On nous le ramena un lundi, vers la nuit, dans cet état.
Après que nous l'eûmes déshabillé et couché, mon oncle me dit de
prendre la jument et d'aller vitement quérir le médecin de Savignac.
--Ecoutez, Sicaire, dit Gustou, ça n'est pas un médecin qu'il me
faut.
--Comment! dit mon oncle en plaisantant pour le rassurer un peu, car
il était épeuré; alors c'est un avocat que tu veux?
--Non, mais voyez-vous, j'aime mieux quelqu'un plus: les médecins ne
voient pas souvent d'affaires comme ça; il faut quelqu'un qui l'ait
d'habitude.
--Alors, tu veux le sorcier de Prémilhac?
--Si c'était, pour une maladie autrement, dans le corps, il serait
bien bon; mais pour remettre un bras, ce n'est pas son affaire.
--Et donc, qui veux-tu?
--Ecoutez, nous dit-il, c'est un peu loin, mais Hélie fera bien ça
pour moi. Il y a devers Rouffignac un homme qui m'aura arrangé le
bras dans trois minutes, c'est Labrugère. Il n'y a pas son pareil
dans dix départements, et on vient du diable le chercher. On le
trouve tous les mardis au marché de Thenon, de manière qu'en partant
cette nuit, Hélie, tu y seras demain matin de bonne heure, pour lui
parler le premier. Il se tient sur la place devant l'église, ou à la
petite auberge qui est en face; tu n'as qu'à aller là tout droit, on
te le fera voir.
Je m'en fus de suite donner la civade à la jument, et je revins
souper.
Après je mis la selle sur ma bête, j'attachai une limousine en
travers, devant, et je partis sur le coup de huit heures.
En passant devant la Borderie, j'appelai Nancy qui arriva bien vite,
étonnée de me voir partir à cheval à cette heure. Je lui dis où
j'allais et pourquoi, et, me penchant vers elle, je l'embrassai,
puis je continuai mon chemin.
Je passai par Coulaures, et de là, je pris par le village du Terrier
pour aller passer l'Haut-Vézère à Tourtoirac. Dix heures sonnaient
lorsque je fus sur le vieux pont en dos d'âne, où il y avait dans le
temps un saint dans une niche. Depuis, on l'a démoli, ce pont, je ne
sais pourquoi; mais il y a des gens qui ont comme ça la manie de
renverser tout ce qui est vieux. Il était pourtant bien assez grand
pour le monde qui passait dessus, le pauvre pont, et il était un peu
plus joli que celui qu'on a fait en place: enfin!
En passant entre les parapets bâtis avec des angles de refuge, je
pris garde que je n'entendais sonner que trois fers sur le pavé. Je
descendis, et, levant les pieds de ma jument, je vis qu'elle avait
perdu un fer de devant, ce qui n'était pas bien étonnant dans ces
mauvais chemins pierreux où j'avais passé. Je m'en allai tout droit,
voyant cela, chez un de nos parents, qu'on appelait le grand
Nogaret, parce qu'il avait cinq pieds six pouces, et, cognant à la
porte, je l'éveillai.
Il vint tout en chemise ouvrir, et quand il me vit, il s'écria: Hé!
c'est toi, Hélie! est-ce qu'il est arrivé quelque chose, au Frau?
--Gustou s'est démis une épaule, et je vais à Thenon chercher
Labrugère; mais la jument a perdu un fer, et il me faut le faire
remettre: viens avec moi chez le faure, je ne sais où c'est.
--Attends que je mette mes culottes, fit-il.
Le faure n'était pas chez lui, mais sa femme nous dit qu'il devait
être à l'auberge, chez Devayre. Il y était, en effet, qui jouait à
la quadrette en buvant du vin blanc. Il voulait finir sa partie;
mais le grand Nogaret lui expliqua que ça pressait et pourquoi;
alors il donna son jeu à un qui regardait derrière lui, et vint avec
nous.
Il fallut allumer la forge, ajuster un fer, le poser, tout ça prit
du temps, en sorte qu'il était plus de onze heures quand je partis
de Tourtoirac.
--Quand tu seras entre Chourgnac et Saint-Orse, à la cafourche du
chemin de la Germenie, me dit le grand Nogaret, méfie-toi.
--Je n'ai guère d'argent, et puis j'ai une bonne réponse pour ceux
qui me demanderaient: la bourse ou la vie! lui répondis-je en
montrant le bon bâton ferré qui pendait à mon poignet par une
lanière de cuir.
Je m'en allai tranquillement; il faisait un petit clair de lune et
le temps était doux. Chemin faisant, je pensais à Nancy, à notre
prochain mariage, et je me trouvais bien heureux de prendre une
fille comme ça. Quand je venais à la comparer aux autres de ma
connaissance que j'aurais pu fiancer pour être de même position que
chez nous, comme la fille de Mathet, du Taboury, ou la grosse Rose
de chez Latour, de Coulaures, ou Mariette Brizon, de Nanthiat, ou
Félicité de chez Roumy, ou la jolie Nanon Férégaudie, de Corgnac,
qui aimait tant les rubans et la contredanse; je me disais qu'aucune
de celles-là ni d'autres ne lui venaient à la cheville.
Quelques milliers de francs apportés dans une maison, s'en vont vite
lorsque la femme ne sait gouverner, ou qu'elle est dépensière.
L'argent ne gâte rien, c'est sûr, mais il faut regarder premier à la
convenance, et puis après s'il y a de l'argent, tant mieux; s'il n'y
en a pas, tant pis: pourvu qu'on puisse vivre en travaillant, c'est
tout ce qu'il faut. Pour moi, j'étais heureux de faire une petite
position à celle que j'aimais, et je voyais déjà ma chère promise
mettant tout bien en ordre chez nous, faisant la maison riante, et
rendant tout son monde content et heureux, même les bêtes, même la
pauvre Finette que Marion ne pouvait souffrir dans la cuisine,
encore qu'elle vînt de chasser.
Ces pensers agréables me faisaient couler vite le temps. En passant
à Chourgnac, je ne vis aucune lumière, excepté celle de l'église qui
pointait à travers les vitraux, bien faiblement. Tout le bourg
dormait. On se couche de bonne heure dans ces petits endroits, on
s'y lève de même, et on y met la nuit à profit. Dans le cimetière,
autour de l'église, tout était tranquille. Presque point de pierres,
mais des croix plantées au milieu des hautes herbes marquant les
fosses. Ceux qui sont là, me pensais-je, dorment aussi, et dorment
bien. C'est là qu'il nous faut tous venir nous coucher un jour,
riches ou pauvres, heureux ou malheureux, et nous confondre et mêler
à la terre, jusqu'à ce point qu'on ne puisse retrouver un peu de
poussière de nous. Et comme toutes mes idées se tournaient toujours
vers Nancy, je songeai qu'un jour, nous serions couchés tous deux
dans le cimetière de chez nous, à côté de mon père, de ma mère, et
que nous mêlerions notre poussière à celle de tous les Nogaret
enterrés là depuis une centaine d'années. Au moins, me disais-je,
pourvu que ce soit après que nous aurons élevé nos enfants, lorsque
nos cheveux auront blanchi; alors, à la garde de Dieu: après une
longue vie de travail, il faut se reposer.
En rêvassant ainsi, j'arrivai à Saint-Orse ayant dépassé, sans m'en
donner garde, la cafourche dont m'avait parlé le grand Nogaret. Les
hautes murailles de l'ancien château se dressaient en noir sur le
ciel, dominant la petite combe aux prés verts, d'où montait une
bonne odeur d'herbes mûres. Il était une heure et demie à peu près,
lorsque je traversai le bourg. Au bruit des pas de ma jument, un âne
se mit à bramer au fond d'une étable et ce fut tout ce que
j'entendis. Continuant ma route, je ne marchais pas vite, préférant
ménager ma monture, sachant qu'il me faudrait attendre assez
longtemps à Thenon.
A partir de Saint-Orse, on traversait un pays qui n'était guère
beau, ni encore. C'était des bois de chêne repoussant sur les
vieilles souches, chétifs et espacés, parce que, dans ce pays de
causse, il n'y a presque point de terre, et les racines ne pouvant
s'enfoncer, sont obligées de s'étendre dans la mince couche qui
couvre la pierre. On faisait en ce temps de bons bouts de chemin,
sans trouver une maison. Depuis il s'en est bâti quelques-unes sur
des défriches plantées de vignes, dans les moins mauvais endroits,
ou sur le bord des nouveaux chemins, dans lesquelles demeure quelque
cantonnier. Mais ça ne vaudra jamais les bons pays des rivières de
la Loue, de l'Isle et de l'Haut-Vézère, entre Excideuil et
Périgueux.
En passant à la Font-del-Naud, je sentis le froid du matin et je mis
ma limousine sur mes épaules. Le coq de la maison chantait à pleine
gorge, et alentour, dans les maisons écartées, d'autres coqs lui
répondaient. On entendait sur la terre sèche, sonner les sabots de
quelque métayer allant à la grange donner aux boeufs; et au loin, du
côté de Gabillou, tintait l'Angelus à une cloche fêlée. Le jour
commençait à pointer sur ma gauche vers Azerat, tandis que j'étais
au milieu du mauvais chemin qui montait à Thenon. Lorsque je fus en
haut du bourg, quelques maisons commençaient à s'ouvrir; on se
levait de bonne heure, à cause du marché. Je descendis du côté de
l'église, et j'allai à l'auberge que Gustou m'avait enseignée. Les
gens étaient levés déjà, et on mettait les marmites au feu, à seule
fin que la soupe fût prête de bonne heure. Après avoir mis ma jument
à l'écurie, je revins à la cuisine pour me chauffer un peu. Quand on
a voyagé comme ça la nuit, sans dormir, on est, quoiqu'il fasse beau
temps, tout de même un peu gourd. Les gens de la maison me dirent
que Labrugère arriverait vers les huit heures, et sur ça je me mis à
boire le vin blanc avec l'aubergiste. Tout en buvant, il me demanda
de quoi il s'agissait; et lorsque je lui eus dit que notre garçon
s'était démanché une épaule, il me versa à boire en disant: Ça n'est
rien pour Labrugère, dans un tour de main il aura remis tout en
place:
--A votre santé!
Il n'y en a point de pareil à lui pour ces choses-là, ajouta-t-il,
pas plus à Bordeaux ou à Limoges qu'à Périgueux; ça vient de
famille: son père était aussi des plus adroits.
--A la vôtre!
--Il n'y a jamais eu, voyez-vous, de médecins dans le pays pour
arranger un membre cassé ou démis, comme les Labrugère.
Je le croyais sans peine, car en ce temps-là, il y avait dans nos
campagnes des gens qui se disaient médecins et qui n'étaient que de
mauvais drogueurs, saignant les gens à pleines cuvettes, et ne
sachant guère rien faire de plus, ne l'ayant point appris. J'en ai
connu un, qui avait raccommodé de travers le bras d'un enfant, de
sorte que le dedans de sa main tournait en dehors.
Il aimait assez le vin blanc, l'aubergiste: Encore un verre, dit-il,
mais je le remerciai en lui disant: Vous ne le plaignez pas!--Ma
foi, dit-il, cette année nous avons plus de vin que d'eau; le puits
de la place est à sec et il faut aller au diable chercher l'eau avec
des barriques.
C'est vrai que l'eau est rare dans cet endroit-là, et j'ai ouï dire
que la même eau de vaisselle y sert quinze jours; mais peut-être on
dit ça pour rire.
Cette cuisine était pleine de mouches qui bruissaient réveillées,
dans les paquets de fougères pendus au plafond, et couvraient la
table; c'était déplaisant. Je sortis pour me secouer un peu: les
marchands forains commençaient à arriver, portant leurs marchandises
sur des charrettes ou à dos de mulet. Ils arrivaient de Montignac,
de Rouffignac, de Périgueux. Leurs bancs étaient plantés par le
placier; et aussitôt arrivés, ils déchargeaient leurs marchandises,
les arrangeaient sur des planches, mettaient une toile sur leur banc
en cas de pluie et pour le soleil, et s'en allaient déjeuner afin
d'être prêts au moment de la grande poussée.
Vers les huit heures je m'en allai sur le foirail des boeufs,
pensant que peut-être j'y trouverais mon oncle Gaucher, d'Hautefort.
Il n'y était pas encore, mais comme je m'en retournais pour ne pas
manquer Labrugère, je le vis qui arrivait par le chemin d'Azerat
avec une bande de veaux entravés, qu'il conduisait avec mon cousin
l'aîné. Ils furent bien étonnés de me trouver là, et lorsque je leur
en eus dit la cause, mon oncle approuva fort Gustou de n'avoir pas
voulu de médecin, vu qu'il n'y en avait pas dans toutes nos contrées
d'aussi capable que Labrugère pour ces choses-là. Après que les
veaux furent attachés aux barrières, mon cousin resta devant, et mon
oncle vint avec moi à l'auberge. Comme nous étions là, devant la
porte, nous vîmes venir Labrugère sur sa mule. C'était un grand bel
homme d'une belle figure, et qui n'avait pas l'air sot. Mon oncle
l'aborda tandis qu'il mettait pied à terre, et lui dit qu'on avait
besoin de lui au moulin du Frau, pour le garçon qui s'était démis
une épaule, et que j'avais marché toute la nuit pour venir le
quérir.
--Et où est-ce le Frau? dit-il.
--Au-delà de Coulaures, à une heure de chemin.
--Ça n'est pas tout près.
Après cela, il me fit raconter comment c'était arrivé et quand, et
ce que sentait notre garçon. Lorsque je lui eus bien tout expliqué,
il nous dit: Ça ne sera rien. Je vais bien soigner ma mule, faites
en autant de votre bête, puis nous déjeunerons et nous partirons.
Ce qui fut dit fut fait. Pendant que nos bêtes, mises à part,
mangeaient un bon picotin de civade, nous entrâmes à l'auberge
déjeuner tous les trois.
Tandis que nous étions là, un homme rentra et demanda à Labrugère
s'il ne pouvait pas venir chez lui pour sa femme qui s'était foulé
un pied. Lorsqu'il eut ajouté qu'il demeurait du côté de la
Forêt-Barade, au Four-de-Marty, Labrugère lui dit qu'il avait pour
le moment quelque chose de plus pressé, mais qu'il y passerait le
lendemain matin en s'en retournant chez lui, à Barre, et d'ici là
d'arroser le pied d'eau fraîche et d'y tenir des linges mouillés.
Après déjeuner, mon oncle s'en fut au foirail, et Labrugère et moi,
bridant nos montures, nous partîmes au moment où les gens arrivaient
à pleins chemins.
En descendant la côte, Labrugère me demanda où j'avais passé pour
venir. Lui ayant expliqué mon chemin, il me dit alors qu'il valait
mieux aller passer l'eau au gué du moulin, au-dessous de
Sainte-Yolée, au lieu de Tourtoirac, et que ça nous raccourcirait.
Quand nous fûmes donc à la Font-del-Naud, nous prîmes par le village
de la Rolphie, de là à Goursac, et après, laissant Gabillou sur la
gauche, nous allâmes passer sous le château de Vaudre.
Quand nous y fûmes, Labrugère dit:
--Voilà l'ancien château de mes cousins d'Hautefort.
Je fus un peu étonné, et je lui dis:
--De vos cousins?
--Oui, répondit-il, notre véritable nom n'est pas Labrugère, il est
d'Hautefort. Mon grand-père s'appelait Bernard d'Hautefort, sieur de
la Brugère, qui était un bien de famille dans la paroisse de
Limeyrat. A la Révolution, il quitta le de, et nous ne nous sommes
plus appelés depuis qu'Hautefort-Labrugère, et pour faire court on
ne nous appelle plus que Labrugère. Mon grand-père Bernard fut maire
de Rouffignac, pendant la Révolution. C'était un crâne homme, mais
il n'était pas bien riche et il eut beaucoup d'enfants qui furent
pauvres par conséquent. Notre famille vient d'un bâtard du premier
marquis d'Hautefort, appelé Charles. Son père, qui l'aimait
beaucoup, l'avait établi au château de Chaumont, dans la paroisse
d'Ajat, et puis ensuite dans le bien noble de Nadalou, près de
Montignac. Ce Charles, de son vivant, fut lieutenant du Prévôt des
Maréchaux à Sarlat, et son fils, qui s'appelait François, lui
succéda dans cette place. La famille était riche en ce temps-là,
mais à force de se diviser entre les enfants, le bien s'éparpille et
disparaît. C'est ce qui nous est arrivé; de manière que moi qui, en
fin de compte, descends du même auteur et suis du même sang que les
Messieurs d'Hautefort, je raccommode les membres, tandis que nos
ancêtres communs les cassaient: voilà comment vont les choses.
--Ma foi, lui dis-je, raccommoder les membres, ça vaut toujours
mieux que de les casser.
Il se mit à rire: Sans doute, mais avec ça, quoiqu'on ne soit plus
que des paysans, on aime à se rappeler qu'on vient d'une grande
famille. Vous me direz que c'est de la fumée; je ne dis pas le
contraire, mais en y regardant de près, tout est fumée, et nous ne
vivons que de ça.
Sur ma demande, Labrugère m'apprit que cette habileté à remettre ou
à raccommoder les bras, jambes, côtes et os quelconques, venait de
son bisaïeul, et que ce don de nature avait été transmis, avec des
enseignements pratiques, à son grand-père Bernard, qui avait à son
tour enseigné son fils aîné; en sorte qu'il y avait en ceci, un don
naturel, des secrets de famille et une habileté héréditaire. Mais,
ni le bisaïeul, ni le grand-père, n'en faisaient point un métier;
ils se bornaient à rendre service autour d'eux par bonté, allant
même assez loin si on les faisait demander, tandis que lui-même et
son père aussi vivaient de cet état.
Tout en caquetant, nous cheminions bon train et bientôt nous
arrivâmes au gué du moulin dont je ne me rappelle plus le nom. Ayant
passé l'eau, nous piquâmes droit sur Coulaures, en passant par
Fosse-Landry.
Il était sur le coup de trois heures et demie lorsque nous arrivâmes
au Frau. Aussitôt les bêtes débridées, je leur donnai du foin, et
mon oncle arriva.
--Salut, dit-il, en donnant une poignée de main à Labrugère; je suis
content de vous voir, car ce pauvre Gustou se tourmente fort de la
crainte que mon neveu ne vous ait pas trouvé. A présent qu'il a ouï
les pas des bêtes il doit être plus tranquille.
Nous montâmes de suite à la maison, où nous avions mis Gustou, au
lieu de le porter dans sa chambre du moulin, afin d'avoir plus de
commodité pour le soigner.
--Voulez-vous boire un coup avant de le voir? dit mon oncle à
Labrugère, quand nous fûmes dans la cuisine.
--Merci, non; après, je ne dis pas.
En entrant dans la chambre, Labrugère posa son chapeau sur une
chaise, et puis s'approcha du lit de Gustou.
--Ah! ah! c'est vous qui avez fait cette bêtise?
--Eh! oui! fit piteusement Gustou.
--N'ayez crainte, nous allons arranger ça.
Et, soulevant doucement le pauvre Gustou, il nous lui fit ôter sa
chemise, pour mettre l'épaule à nu. Puis il le plaça à moitié couché
sur le coussin de manière à le dégager du lit. Après cela, il prit
le bras de la main gauche et l'éleva en l'air, tandis que de sa main
droite il tâtait l'épaule. Ses doigts nerveux, écartés,
s'enfonçaient dans la chair, comme des instruments de fer. Il les
relevait, les renfonçait, les rapprochait, écartait de nouveau,
comme qui joue de la vielle, et pressait fortement en de certains
endroits. Pendant ce temps, Gustou geignait comme notre mule quand
on la sanglait un peu fort. Enfin, Labrugère ayant saisi le joint,
pesa fortement de ses doigts en une certaine place, où la marque en
resta, ce qui fit jeter un cri à Gustou; en même temps, de son autre
main, il fit faire un mouvement au bras qu'il tenait en l'air et le
reposa sur le lit en disant:
--Voilà, mon garçon, ça y est.
Tout cela avait duré trois ou quatre minutes.
--Maintenant, nous dit Labrugère, il n'y a qu'à lui remettre sa
chemise et à le laisser reposer. Mais il ne faudra pas qu'il fatigue
son bras de quelques jours.
Qui fut content, ce fut Gustou. Voyez-vous, Labrugère, dit-il, je
vous ai envoyé chercher parce que je savais bien qu'il n'y avait que
vous pour une affaire comme ça. Maintenant, ajouta-t-il, je ne suis
qu'un garçon meunier, et je ne puis vous récompenser que selon mes
moyens et non comme vous le mériteriez: mais écoutez, si jamais je
peux vous rendre service, comment que ce soit, de jour ou de nuit,
je le ferai, quand je croirais me démancher l'autre épaule.
--Merci, merci, mon ami, ça peut arriver que j'aie besoin de vous.
Mais à cette heure, il vous faut reposer parce que ça vous a secoué
un peu. Allons, je reviendrai vous voir avant de partir.
En revenant dans la cuisine, Labrugère alla se laver les mains et
dit: Hé bien, maintenant, si vous voulez, je boirai bien un coup.
Après s'être rafraîchi, Labrugère voulait repartir, mais mon oncle
lui dit: Ecoutez, il vous vaut mieux souper et coucher ici; votre
mule se reposera, et vous pourrez vous en aller demain de bonne
heure si vous voulez.
--Ma foi, dit-il, je veux bien. Quand je suis chez de braves gens,
je ne fais pas de façons. Demain matin je partirai à la pointe du
jour, et, au lieu de passer par Thenon, je m'en irai tout droit chez
cet homme du Four-de-Marty, en passant par Ajat; ça me raccourcira.
Quand ce fut convenu, nous descendîmes au moulin, et mon oncle dit:
De vos côtés, Labrugère, vous ne connaissez guère les poissons,
attendu qu'il n'y a par là en fait d'eau, que les mauvais lacs de la
Forêt-Baradé, qui sèchent l'été; il faut que je tâche de vous en
faire manger. Disant cela, il décrocha l'épervier: Ça n'est pas trop
l'heure, mais manque d'autre chose, nous aurons toujours une poêlée
de goujons.
En montant le long de l'eau, mon oncle tira quelques coups
d'épervier, mais il n'amena rien que quelques acées et de mauvaises
libournaises. C'est à rien faire, dit-il; descendons au-dessous du
moulin, nous attraperons du goujon dans le courant.
Et, en effet, dans quelques coups il remplit à moitié un crible que
je portai à la maison.
Après cela, nous fûmes nous promener du côté de la Borderie, où pour
lors, nous avions des maçons qui montaient une grange. Comme nous
étions là, devisant du travail, Nancy sortit, entendant du monde, et
dit le bonsoir en nous conviant à entrer.
--Merci, ma petite, répondit mon oncle, nous nous promenons un peu
en attendant le souper.
--Voilà une belle drole, dit Labrugère à demi-voix.
--Oui, dit mon oncle, et, ce qui vaut mieux, elle est bonne et sage.
Tandis qu'ils regardaient les ouvriers, je m'en allai causer sur la
porte avec Nancy, et je lui contai mon voyage, et que toute la nuit
en cheminant, j'avais pensé à elle, tellement que le temps ne
m'avait brin duré. Puis je lui dis comment en un rien de temps,
Labrugère avait arrangé l'épaule de Gustou.
Tandis que je babillais avec elle, mon oncle s'était remis en chemin
avec Labrugère, et il lui montrait une vigne que nous avions fait
planter. Il n'aurait pas été honnête de laisser notre hôte; je dis
bonsoir à Nancy, et je fus les rejoindre. Nous fîmes le tour du
bien, tout doucement, nous arrêtant souvent, comme on fait entre
gens de campagne, pour regarder une pièce de blé, ou un pré bon à
faucher, ou une chenevière, ou même des choux dans une terre.
Ayant fait le tour, nous entrâmes à la maison et Labrugère fut voir
Gustou, qui nous dit que ça allait bien maintenant, qu'il avait
dormi, et qu'il mangerait bien un peu, s'il y avait moyen.
Quand il eut mangé et bu un bon coup, nous allâmes souper. Lorsque
Marion avait vu que Labrugère restait, elle avait vitement tué un
poulet, et l'avait fait sauter emmi des artichauts. Avec les goujons
et des haricots, ça faisait un bon petit souper de campagne.
Labrugère se régala de goujons, seulement il remarqua qu'ils étaient
éventrés, et ajouta qu'il avait ouï dire qu'ils étaient meilleurs
quand ils n'étaient pas vidés.
--Ça dépend, dit mon oncle, il y en a qui les aiment avec les
boyaux, mais ça les rend trop amers à mon goût. Et puis, c'est de la
fiente qu'il y a dedans, et fiente de goujons ou fiente de bécasse,
pour finir c'est toujours de la fiente. Il faut vous dire aussi que
dans la maison, nous avons toujours eu, de père en fils, la coutume
de vider les goujons, comme étant nous autres, venus de Brantôme. Et
alors il nous expliqua que l'hospice de Brantôme étant sur le bord
de l'eau, on jetait par les fenêtres dans la rivière, les
cataplasmes, les emplâtres et autres affaires des malades, en raison
de quoi, les goujons des graviers du tour de la ville étaient bien
gras, bien beaux, mais qu'il fallait les vider, parce que
quelquefois, ils avaient de la charpie dans le ventre.
Cette explication fit rire Labrugère aux éclats; il n'était pas, ni
nous non plus, de ces mauvais petits estomacs qui s'émeuvent pour si
peu.
Après souper, Marion mit la dame-jeanne de pineau sur la table, de
l'eau-de-vie et de l'eau-de-noix, et nous devisâmes un moment, mon
oncle fumant sa pipe, et Labrugère prenant une prise de temps en
temps; puis, tout le monde alla se coucher.
A la première chantée de notre coq, le lendemain, je me levai pour
donner à la mule de Labrugère, puis je revins me coucher. Sur les
trois heures, nous nous levâmes tous, et l'on but le vin blanc en
cassant la croûte: il n'y a rien comme ça pour chasser la brume,
quand on va en route le matin.
Quand la pointe du jour parut du côté de Puygolfier, Labrugère
sortit avec nous; mon oncle lui donna un louis d'or pour ses peines,
il nous secoua la main, enjamba sa mule et partit.
Dès le même jour Gustou se leva. Il ne pouvait s'aider de son bras,
il lui fallut le porter dans un mouchoir attaché autour de son cou;
mais quinze jours après il n'y connaissait plus rien.