Le démanchement de l'épaule de Gustou nous avait un peu retardés
pour les foins, de manière que la dernière charretée ne fut rentrée
qu'à la mi-juillet. Quand ce fut fait, je dis à mon oncle, voir s'il
n'était pas temps de penser à la noce. Mais il me dit qu'il valait
mieux laisser passer le temps des métives et celui des battaisons,
parce que c'était un moment où tout le monde était bien occupé, et
que plusieurs de nos parents et amis ne pourraient pas venir,
rapport à ça. Il ajouta que par ainsi, il valait mieux remettre la
noce après les vendanges, lorsqu'on aurait écoulé et qu'il y aurait
du bon vin nouveau, d'autant mieux que notre dernière barrique qui
n'était pas encore en perce, était un peu piquée.
Je convenais bien que c'était de bonnes raisons, mais ça ne fait
rien, c'était encore trois mois à attendre, et je trouvais que
c'était bien loin. Va, me dit mon oncle, c'est votre meilleur temps,
c'est celui où on ne voit que les fleurs, et où tout rit aux
amoureux. Quand il s'agit, vois-tu, de s'attacher pour la vie ça
n'est pas une mauvaise chose de se bien connaître auparavant, de
s'éprouver un peu, et de se montrer qu'on a une amitié solide qui se
bonifie en vieillissant comme le vin.
J'ai toujours été rétif à gouverner, lorsqu'on voulait me faire
faire sans raison quelque chose, ou lorsqu'on voulait me faire
prendre une opinion, sans me montrer qu'elle était la meilleure. Je
passais à cause de ça pour entêté, parce que je ne changeais d'idée
qu'après que je voyais que j'avais tort. Ça n'était pas le tout de
me le dire, il fallait me le prouver; alors je cédais. Mais
autrement non, quand ça aurait été le préfet qui me l'aurait dit. Je
me souviens que lorsque ma mère me faisait aller au catéchisme, et
que le curé nous parlait de la Sainte-Trinité, de l'Incarnation et
du reste, et nous disait qu'il fallait croire à tous ces mystères
sans les comprendre, j'avais beau me battre les côtes pour ça, je ne
pouvais pas y arriver. Tout ce que je pouvais faire, c'était de n'y
point penser, et de ne pas me poser la question à moi-même. En ce
temps-là, je mettais de la bonne volonté à croire, bonne volonté
inutile d'ailleurs; mais depuis que j'ai été jeune homme, il a suffi
qu'on ait voulu m'imposer quelque chose par autorité, pour que je me
sois toujours rebiffé.
Tout cela est pour dire que je finis par me rendre aux bonnes
raisons de mon oncle. Mais celui qui fut le plus dur à entendre la
chose, ça fut le père Jardon. N'oyant plus parler de la noce, il
commença à s'inquiéter; il demandait déjà tous les jours à Nancy
pour quand c'était; mais elle lui répondait que ce serait dans
quelque temps. Ce retard et ces réponses en l'air ne faisaient pas
son affaire. Depuis qu'on lui avait promis de le mettre dans le
petit bien du Taboury, il avait une peur du diable que le mariage
vînt à se manquer. Comme il était soupçonneux et méfiant comme tout,
il se figurait sans doute qu'on avait mis la noce si loin, pour lui
faire quelque tour, pour se passer de lui peut-être, et pour lui
manquer de parole pour le bien. Ça ne veut pas dire qu'il nous crût
canailles; non, il nous en aurait voulu à la mort de le faire, mais
il aurait pris notre promesse pour une ruse et notre manque de
parole pour un tour d'adresse; jamais de la vie il n'eût pensé que
ce fût une coquinerie.
En attendant, c'était risible de le voir faire le bon enfant, avec
sa figure dure, pleine de rides profondes, ses petits yeux gris et
son nez pointu. Ah! Nancy n'était pas brusquée maintenant; lui qui
lui avait donné plus d'une buffade lorsqu'elle était petite, il lui
disait de bonnes paroles à cette heure, et lui faisait entendre tout
doucement, qu'il valait mieux se presser. Que diable! une fois que
le mariage est fait, il n'y a plus rien à craindre, il ne peut plus
se défaire; mais tant qu'on n'a pas dit oui, on ne sait pas ce qui
peut arriver. Sans doute, j'étais un brave garçon, et il aurait mis
sa main au feu qu'il n'y en avait pas de pareil dans la paroisse,
mais enfin, si je venais à changer d'idée? et puis, cette
fréquentation trop longue faisait caqueter les gens. Et il
mignardait Nancy pour qu'elle me fît entendre d'avancer la noce. Ce
vieux rusé qui ne lui avait jamais tant seulement apporté de la
foire un tortillon d'un sou lorsqu'elle était petite, lui
acheta-t-il pas un beau mouchoir de cou, à la foire de juillet, à
Excideuil! A moi, il ne me disait rien, connaissant bien que je ne
l'aimais pas, parce qu'il avait été dur et brutal avec la pauvre
drole; mais il tournait de temps en temps autour de mon oncle, qui
ne l'aimait pas plus que moi, mais qui ne le donnait pas tant à
connaître, et parlait par-ci par-là de la noce. Mais mon oncle qui
le voyait venir de loin, avec ses gros sabots, comme on dit, faisait
celui qui ne comprend pas, et Jardon n'osait pas s'expliquer
franchement, de peur de montrer ses craintes; ça faisait que mon
oncle riait en dedans de voir ce vieux renard chercher matoisement à
lui faire entendre qu'il valait mieux faire le mariage de suite.
Mais pourtant un jour, ennuyé de l'avoir comme ça de temps en temps
après lui, il l'envoya au diable: Ah ça, Jardon, vous voilà plus
pressé que les amoureux! et si quelqu'un apportait l'autre moitié du
louis d'or! attendez donc en patience le temps qu'ils ont choisi.
Mon oncle avait bien raison; ces trois mois passèrent vite. Quand il
se mêle avec l'amour des idées sérieuses de ménage, qu'on voit dans
l'avenir ses futurs enfants, on n'est pas si pressé que les jeunes
gens qui cherchent à s'amuser seulement. Depuis que tout était
accordé, nous nous rencontrions souvent Nancy et moi, et nous nous
parlions longuement. Certainement lorsque je m'étais décidé à la
prendre pour femme, je l'aimais bien, mais je ne la connaissais pas
encore assez. Pendant ces trois mois, j'en vins à l'aimer plus
encore s'il se peut, et surtout à l'estimer davantage. C'est qu'elle
avait tant de bon sens, de raison, de bonté, que des moments je me
trouvais bien heureux qu'elle voulût de moi. Mais tantôt après, je
me disais: qui se soucie dans le pays d'une bâtarde qui n'a ni bien
ni famille? Comme elle est jolie, des garçons peuvent bien y faire
attention, mais ce ne serait jamais que des pauvres diables sans le
sou vaillant, pour le mariage, ou des mauvais sujets comme ce
maréchal de Sorges pour l'amusement. Tout bien avisé, il vaut autant
pour elle que ce soit moi. Quelquefois je racontais à mon oncle ce
qu'elle me disait, et ses raisons et les réponses qu'elle me
faisait, et lui, ça ne l'étonnait pas, attendu que toute petite
étant, il avait connu qu'elle serait une femme comme on n'en trouve
guère par chez nous, ni ailleurs.
Les vendanges furent bonnes au Frau, cette année-là; il y avait du
raisin et bien mûr, ce qui promettait de bon vin. Le temps était
beau, comme c'est d'ordinaire dans nos pays, où les étés de la
Saint-Martin ne manquent jamais. Joint à ça que l'époque de mon
mariage approchait, et que le raisin vendangé devait faire du vin
pour la noce, et on comprendra de quel coeur je travaillais. On
commença de vendanger les vignes qui sont au-dessus de la Borderie,
puis la vigne jeune, plantée dans le terme de la combe, et en
dernier, la vieille vigne au-dessus de la maison. La mère Jardon et
Nancy nous aidaient. Gustou boulait le raisin dans les comportes, et
mon oncle et moi, quand elles étaient pleines, nous les portions
avec des barres au fond du coteau où était la charrette pour les
emmener. Mon oncle n'avait pas voulu que Gustou m'aidât à les
porter, à cause de son épaule, quoi qu'elle fût bien guérie et qu'il
enlevât un sac comme auparavant. Mais en descendant, une comporte de
vendange pèse sur les bras, et un faux pas peut faire un mauvais
contre-coup. Marion nous aidait bien quelque peu aussi, mais il lui
fallait porter à déjeuner et la collation, et tout appareiller, en
sorte qu'elle n'y faisait guère. C'était un plaisir d'être comme ça
jeune, bien sain sous le clair soleil, à ramasser de belle vendange
qui bouillait dans la comporte sitôt écrasée. Je me tenais près de
Nancy, lui emportant son panier plein aux comportes, et babillant en
coupant les grappes. Et quand nous nous mettions à l'ombre d'un
arbre pour le mérenda, je me seyais encore près d'elle, et je lui
coupais des petits croustets sur lesquels elle étalait du bon
fromage de chèvre, et je lui choisissais de belles noix fraîches, ou
une belle grappe de pied-de-perdrix. Je lui versais à boire avec la
dame-jeanne aussi, mais guère, car elle ne buvait presque point.
J'avais grand plaisir à la voir, les joues comme un de ces beaux
percés de vigne que nous mangions, et jolie tout de même sous la
mauvaise paillote qui la gardait du soleil. Ah oui! c'est une belle
chose que d'être jeune, fier, amoureux, de n'avoir point de soucis,
et de vendanger gaiement à côté de sa mie, par un beau temps. On
sent alors qu'il fait bon vivre, et on est tellement content qu'on
voudrait voir tout le monde heureux.
La vendange de la vieille vigne fut mise de côté dans une petite
cuve; il n'y en avait pas beaucoup, mais ça faisait du vin de
première qualité du pays. Tandis que le vin bouillait dans les
cuves, nous commençâmes à faire les apprêts de la noce. D'abord il
nous fallut aller à Excideuil acheter des affaires et des affaires,
et puis faire faire les habillements. La grosse Minou, la couturière
de Coulaures, vint chez les Jardon pendant huit jours, et tout ce
temps, ne fit que couper, coudre et essayer. Chez nous, Lajarthe
vint aussi pour moi, et y passa une semaine. Il n'était pas content,
ce pauvre Lajarthe; les affaires du pays n'allaient pas, et on
voyait bien à cette heure, disait-il, que la République était
foutue. Après ça, ajoutait-il, la République que nous avons, avec
Bonaparte pour président, ça n'est pas la République. Ça n'est pas
ça que nous voulions tous, quand on a jeté bas ce gueux de Philippe.
C'est terrible voyez-vous, de penser que c'est le peuple lui-même
qui s'est mis le clou au nez, et que tout ce qui lui arrivera de mal
dans le temps sera son travail. Pauvre peuple! ajoutait-il, tu es
comme le boeuf de labour, quand tu es détaché, tu viens de toi-même
tendre ta tête au joug!
C'était un homme de bon sens que Lajarthe, sans instruction, comme
celui qui ne sait lire, mais la remplaçant par un fier esprit
naturel. Et puis il avait beaucoup fréquenté le ci-devant curé
Meyrignac, qui avait connu Roux-Fazillac et Romme et Lacoste et
Lakanal. Dans cette fréquentation du père du soi-disant _lébérou_,
Lajarthe avait appris et retenu beaucoup de choses qu'on n'apprend
guère que dans les livres, et que les paysans comme lui ne savent
pas d'habitude. C'était son plus grand plaisir que d'apprendre
quelque chose, et, comme tous ceux qui ne peuvent mettre par écrit,
sa mémoire était grande.
J'avoue franchement qu'à ce moment-là les jérémiades de Lajarthe ne
m'émouvaient pas beaucoup; je me disais que tout ça s'arrangerait
pour le mieux. Et puis, quand on est jeune et qu'on va se marier, on
a d'autres choses en tête. Mais c'est un tort, j'en conviens; il ne
faut jamais se désintéresser des affaires publiques, pour n'importe
quelle cause, car chacun de son côté ayant l'un, une raison,
l'autre, une autre, et beaucoup se moquant de tout, il advient que
les intrigants et les ambitieux s'emparent des affaires, ce dont
nous pâtissons tous après. Si Lajarthe avait vécu jusqu'en 1870, il
aurait eu beau jeu de reprocher à tous leur sottise d'autrefois;
mais il mourut, le pauvre, deux ans auparavant, et non sans nous
dire souvent: vous verrez que tout ça finira mal.
Mais personne ne le croyait, excepté nous autres. Mon oncle qui
pensait comme lui, prêchait bien les gens tant qu'il pouvait, mais
sans réussite. Ils étaient quelques-uns comme ça dans le canton,
bons citoyens, solides républicains, bien estimés du peuple, mais
ils ne pouvaient rien contre le nom de Napoléon.
--Quand je pense, disait mon oncle, que, manque une douzaine, j'ai
toutes les voix pour le Conseil municipal; que j'ai fait tout ce que
j'ai pu pour empêcher de voter pour Bonaparte, et que, malgré ça, il
n'y a eu dans toute la commune que deux voix contre lui, celle de
Lajarthe et la mienne, car je n'ai même pas pu faire voter cet
animal de Gustou; je suis bien forcé de voir qu'il n'y a rien à
faire pour le moment. Pourvu que ça ne soit pas un chambardement
comme en 1815 qui ouvre les yeux à tous les aveugles, encore ça ira
bien.
Tandis que Lajarthe finissait son travail, il nous fallut écouler le
vin, et ma foi, il était bon. Les gens qui venaient faire moudre,
attachaient leur bourrique à l'entrée du moulin, et montaient à la
maison pour le goûter, s'ils étaient bien familiers chez nous; et
des fois, on leur criait du cuvier:
--Hé! Pierrichou, viens tâter un peu le vin nouveau!
C'était le bon temps, le vin abondait, et on n'y regardait pas de si
près. Un verre était là, près de la cuve, sur une barrique, avec un
chanteau, une tête d'ail, du sel dans une assiette et des noix.
Après avoir mangé une bouchée, les gens remplissaient leur verre à
la canolle d'où le vin coulait dans un grand baquet fait à l'exprès,
en faisant une belle mousse rose.
Brizon, le piéton, vint ce jour-là. C'était un bon diable qui nous
portait la _Ruche_ et quelquefois des lettres. Il avait les yeux
toujours rouges, et il expliquait ça en disant que durant l'été, en
faisant sa tournée par les grandes chaleurs, il avait soif et buvait
dans les ruisseaux et que les joncs lui piquaient les yeux; et les
gens riaient. Mais il n'y avait qu'à voir sa figure rougeaude et son
nez luisant pour connaître que ce n'était pas en buvant de l'eau que
ses yeux étaient devenus rouges.
--Salut! fit-il en portant la main à sa casquette de cuir, comme un
ancien troupier qu'il était. Voilà une lettre pour vous, Nogaret, et
voilà aussi le journal.
--Merci, fit mon oncle.
Toutes les fois que Brizon venait chez nous, c'était réglé qu'il
cassait une croûte et buvait un coup. C'est assez l'habitude en
Périgord, que les piétons mangent et boivent dans les maisons où ils
passent d'habitude. Au commencement de leur tournée, ils mangent la
soupe et font chabrol; plus loin, ils mangent un morceau; ailleurs,
ils mérendent, c'est-à-dire font collation; partout ils boivent un
coup. Il n'y a pas si pauvres gens qui ne les fassent trinquer,
lorsqu'ils leur apportent une lettre du fils qui est au service et
qu'ils la leur lisent: il faut bien, puisqu'ils ne savent pas.
Brizon, donc, n'avait pas besoin d'être convié; il tira son couteau,
coupa une bouchée au chanteau et s'assit sur une cosse de bois.
Dans le commencement qu'il était piéton, les gens lui disaient,
voyant ses yeux rouges: Il vous faut y mettre de la pommade des
messieurs Theulier, de Thiviers, ça vous guérira. Mais lui répondait
qu'il en avait usé cinq ou six pots qui ne lui avaient rien fait;
qu'il était vrai que cette pommade était tout à fait bonne pour les
autres, mais que pour lui elle ne valait rien. Avant tout, il me
faut marcher, faisait-il; un bon verre de vin m'éclaircit la vue et
me donne des jambes. Si mes yeux restent rouges, tant pis. Je ne me
sers plus que de la tisane vineuse.
--Hé! lui dit mon oncle en emplissant le verre à la canolle, un peu
de tisane, Brizon?
--Ça n'est pas de refus, dit-il en se riant.
Et il prit le verre, le tournant vers le jour pour mirer la belle
couleur, le mettant sous son nez pour renifler la bonne odeur. Puis,
quand il l'eut bien regardé et flairé, il but lentement, par petites
gorgées d'abord, s'arrêtant avec plaisir et branlant la tête tout
doucement. On connaissait, rien qu'à le voir faire, que ce n'était
pas un ivrogne, un avale-tout, mais un homme qui aimait le vin et
jouissait lorsqu'il en tâtait de bon.
--Voilà un crâne vin, fit-il, je n'en ai pas bu de meilleur dans ma
tournée; il n'y a que celui de Germillou de Magnac qui le vaille.
--C'est qu'il a de vieilles vignes tournées au midi, et qu'il les
soigne bien, dit mon oncle; et au bout d'un moment:
--Un verre de plus, n'est-ce pas? tu ne pourrais pas t'en aller sur
une jambe.
Allons-y, fit Brizon en se levant; et il prit le verre plein, et
l'éleva un peu en l'air.--C'est une bonne chose tout de même que le
bon vin, dit-il, il n'y a de mal qu'il ne guérisse. Avec lui, celui
qui a des tracasseries les oublie un moment, et le pauvre en
supporte mieux sa misère. Il fait profiter les enfants et il
ragaillardit les vieux. Avec du pain et du vin, on marche, on ne
craint point la fatigue; il donne du coeur aux couards et de la
force aux faibles: c'est une bonne chose que le bon vin!
Et il regardait son verre avec plaisir en disant tout cela
sérieusement:
--Supposons, continua-t-il, qu'il vienne un temps où nous n'avions
plus de vin, qu'est-ce que nous deviendrions? Qu'est-ce qui nous
soutient nous autres qui ne mangeons de viande qu'au carnaval? Un
bon chabrol après notre soupe, et quelques verres après, en mangeant
nos pommes de terre ou nos haricots: avec ça nous voilà prêts à
continuer notre travail. Pour moi, sans vin, je ne marcherais pas,
et si le temps venait où les vignes crèveraient, comme on dit que
c'est arrivé il y a deux cents ans, je préfère être sous terre à ce
moment-là; mais il faut espérer que nous ne verrons pas ça.
Puis il but son verre et le posa sur la barrique en disant;
--Allons, bonsoir à tout le monde, et merci.
--A Dieu sois, Brizon; et le voilà reparti.
La lettre était de M. Masfrangeas qui nous mandait que les Messieurs
de l'hospice lui avaient donné procuration de consentir au mariage
de Nancy, et qu'ainsi il viendrait pour sûr à la noce, mais qu'il
fallait lui faire savoir, quelque semaine auparavant, le jour juste,
afin qu'il s'arrangeât en conséquence.
Le soir il fut convenu avec mon oncle, que ce serait pour la fin du
mois. Puis après, en comptant sur le monde que nous pourrions avoir,
parents et amis, il se trouva que nous serions trente ou trente-cinq
au moins. Sur ce nombre, il y en avait qui étaient de loin, et je
leur fis un bout de lettre; mais quand je fus à deux cousins du côté
de Jumilhac et de Saint-Paul, je ne sus comment faire, vu qu'ils
changeaient souvent d'endroit, l'un étant ouvrier dans les forges,
et l'autre charbonnier. Ma foi, que je dis à mon oncle, je vais
aller par là; je les trouverai bien sans doute.
Le lendemain matin, à la pointe du jour donc, prenant le fusil et
notre chienne, je suivis le chemin de Corgnac, et de là à Nantheuil
et à la forge de Grafanaud. Quand j'y fus, je demandai à la cantine,
si on connaissait un forgeron nommé Estève, mais on ne sut m'en rien
dire. Je continuai donc mon chemin dans ce pays sauvage, où il n'y
avait pas de route en ce temps-là, mais seulement de mauvais
sentiers dans le fond des ravins, où passaient les mulets qui
portaient le minerai et le charbon aux forges. Quand je fus à
Fayolle, un forgeron que je trouvai dehors, me dit que mon cousin
travaillait à la forge de Montardy dans la commune de Saint-Paul, en
suivant l'Isle, à une lieue et demie avant d'arriver à Jumilhac. Me
voilà reparti pour Montardy, où je trouvai en effet mon cousin qui
fut bien content de me voir, surtout pour la cause que c'était. Nous
fûmes manger à la cantine, car je crevais de faim, et tout en
mangeant, il me dit que son frère était à faire du charbon dans une
coupe de la forêt de Jumilhac, par là, entre Villezange et la
Peyzie, il ne savait pas trop au juste. Quand j'eus fini de manger,
nous trinquâmes une dernière fois, et Estève vint avec moi pour me
montrer le chemin. Mais il y a de la place dans la forêt, et dans
tous ces bois qui sont autour, et nous ne pouvions pas le trouver.
En premier lieu nous fûmes sur une charbonnière qui fumait, mais il
n'y avait personne. Enfin à force de chercher, un drole qui tendait
des lacets pour les lièvres, autrement dit des setons, nous enseigna
où il était, dans la Forêt-Jeune. Quand nous fûmes proches, un grand
chien jaune courut vers nous en jappant, mais se tut bientôt en
voyant la chienne:
--Ça n'est pas commode d'avoir ton adresse, que je dis en riant à
mon cousin; et après lui avoir secoué la main, je lui dis pourquoi
j'étais venu.
Sa cabane était là, auprès d'un gros chêne baliveau, recouverte de
glèbes dont l'herbe était tournée en dedans. Il couchait là, avec
une couverte, sur un lit de fougères sèches où il y avait deux peaux
de mouton. Devant la cabane, une marmite pendue à trois piquets
assemblés par le haut:--Tu vois, dit le cousin Aubin, c'est la soupe
qui cuit, nous ferons chabrol dans un moment.
--Bah! dit Estève, moi il faut que je m'en retourne, il vaut mieux
donc qu'Hélie s'en revienne avec moi, coucher à la cantine.
--Ne l'écoute pas, me dit l'autre, reste avec moi, nous souperons
bien, n'aie crainte, et cette nuit nous irons à l'affût des
porcs-singlars.
Cette idée me rit, et je restai.
Quand Estève fut parti, Aubin hucha son garçon, en joignant ses deux
mains contre sa bouche: Hô ô ô ô, Marsaudoû, oû oû, oû!
Marsaudou, qui était à bâtir un fourneau, arriva un moment après,
nu-pieds dans ses sabots pleins de fougère, ses culottes et sa veste
toutes dépenaillées, un bonnet de laine brune sur la tête, les
cheveux tombant sur son cou, la barbe embroussaillée; noir, la
figure, la chemise et tout, comme un charbonnier, c'est le cas de le
dire: on aurait dit un homme des bois, et de vrai il y passait sa
vie. Après avoir fait un signe de tête il se planta sans rien dire.
--Tiens, dit mon cousin en lui donnant un havresac, va-t-en à
Saint-Paul, chez l'Arnaud, tu porteras de la viande, deux ou trois
livres, et ne t'amuse pas.
Marsaudou fit signe que oui, posa ses sabots et s'en alla d'un bon
pas. En attendant qu'il fût revenu, je fus avec mon cousin voir des
fourneaux allumés, et dans ce temps il me conta sa vie. Elle était
sauvage, mais ça ne lui déplaisait point. Des semaines entières, il
ne voyait souvent que les muletiers qui venaient charger du charbon,
et c'était tout. Le dimanche, il allait quelquefois à Jumilhac ou à
Saint-Paul, et portait des vivres pour huit jours. Quand il y avait
moyen, il s'en allait tuer un lièvre, avec son chien qui était coupé
de courant et de labri, maigre à le traverser avec une aiguille de
bas, mais tout à fait bon à ce qu'il disait.
Marsaudou revint et donna sans rien dire l'havresac à mon cousin,
qui en tira une touaille où était pliée une bonne grillade de
cochon.
--Ça va bien qu'il dit; nous avons déjà des gogues; voyons la soupe
maintenant.
Il se lava ferme les mains à une source à côté, mais tout de même
elles étaient bien un peu noires encore. Après ça il tailla la soupe
dans des petites soupières de terre, chacun la sienne à la mode du
pays, et puis mit du bois sec pour faire de la braise.
Quand les trois soupes furent trempées, avec des baguettes de bois
posées sur des petites fourches, il fit une manière de gril et y mit
la viande et les boudins. Puis il alla tirer à boire, dans une
espèce de pichet en bois, à un barriquot qui était dans la cabane,
et porta une tourte de pain. Tout étant prêt, nous nous assîmes sur
des troncs d'arbres pour souper.
La nuit était tombée tout à fait, et nous étions là, tous trois
autour du feu, nos chiens assis sur le cul nous regardant faire. Mon
cousin et moi, nous causions tout en mangeant, de choses et
d'autres: il me demandait d'où était ma femme future, si elle était
jolie, comment j'avais fait sa connaissance, et autres choses
pareilles. Marsaudou, lui, ne disait rien, il mangeait, la figure
dans sa soupière, comme un affamé.
Après la soupe, nous fîmes un bon chabrol, et ensuite mon cousin se
mit à retourner la viande et les gogues, et y jeta du gros sel qui
pétilla dans le feu.
Quand ce fut cuit, Aubin partagea la viande et chacun mangea sur son
pain, jetant de temps en temps un morceau aux chiens qui
l'attrapaient à la volée.
Après souper, mon cousin alla chercher une bouteille dans la cabane,
versa deux doigts de goutte dans chaque verre et me dit, après avoir
trinqué:
--Maintenant, tu vas prendre ma couverte et dormir un peu; moi, il
faut que je veille aux fourneaux, je te réveillerai pour aller au
guet.
J'allai me mettre sur la fougère, dans la cabane, et comme j'étais
fatigué, je m'endormis d'abord.
Au milieu de la nuit, mon cousin me toucha les pieds:
--Lève-toi, Hélie.
Je sortis de la cabane avec mon fusil. Le temps était clair, les
étoiles rayaient, mais il ne faisait pas trop froid encore. Je
m'approchai un peu du feu, tandis que mon cousin mettait ses
souliers, et je coulai dans mon fusil une balle qu'il m'avait
donnée. Quand il fut prêt, après avoir attaché les chiens qui nous
auraient dérangés, nous partîmes.
Après avoir marché un bon moment, mon cousin me fit signe de faire
doucement, et en passant au long d'un boqueteau de chênes, me montra
un gros pinier où les sangliers, que nous appelons porcs-singlars,
avaient laissé des traces de fange en venant s'y gratter. Etant
entrés dans ce petit bois, le cousin me mena à une fosse entourée
d'une feuillée, où nous nous assîmes sur de grosses pierres, le
fusil sur les genoux. Par les intervalles entre les branches, on
voyait un champ de raves où les bêtes noires avaient déjà foui:
autour, c'était des bois et d'un côté la lande grise. Nous
attendions sans parler ni bouger. On entendait un loup hurler du
côté de la Forêt-Vieille, et vers le Temple, des renards chassaient
en jappant clair sur la voie d'un lièvre, comme des labris. Au loin,
les gens de Rouledie et de Brétenoux, faisaient un bruit du diable
avec des peyroles ou chaudrons, des bassins et des cornes, pour
garder leurs raves et leurs blés d'Espagne. Autour de nous, un rat
rongeait une châtaigne dans son trou, et de temps en temps un
hérisson jetait son petit cri aigu dans le taillis voisin.
Quelquefois nous entendions dans les bois prochains de légers
bruits: un lièvre traversant le fourré, ou un taisson sorti de son
terrier. Il y avait trois heures et plus que nous étions là, quand à
un moment, nous entendons assez loin sur notre droite, un grand
bruit de branches pliées qui allait se rapprochant. Mon cousin me
toucha le coude, et tout d'un coup cinq ou six sangliers sortirent
du bois en trottant. Seulement ils étaient trop loin à l'autre bout
de la terre, et il fallait attendre qu'ils fussent plus près. En
attendant, nous les regardions faire; avec quelques coups de nez,
ils arrachaient une rave et la dévoraient en grognant. Petit à
petit, ils approchaient et allaient être à bonne portée;
malheureusement le vent avait tourné et nous l'avions dans le dos,
de manière qu'à un moment donné le porc qui était devant, leva le
nez en l'air de notre côté, grogna quelque chose aux autres, car ils
firent comme lui, et coup sec tournèrent tête sur queue au galop. A
tout hasard, je leur envoyai mon coup de fusil au moment où ils
allaient rentrer dans le bois.
--C'est de la poudre perdue, dit mon cousin; à cette distance, tu
n'y ferais rien; ça porte bien une balle, ces bêtes-là.
Nous revînmes à la cabane, en passant par les fourneaux, où
Marsaudou était de garde. C'était un brave homme, je le crois, car
mon cousin le disait; mais franchement avec ses longs cheveux, sa
barbe et sa peau de bique, il avait plutôt l'air de quelque sauvage
que d'un homme du Périgord; mais je crois qu'il était Limougeaud.
Une fois rendus à la cabane, mon cousin ralluma le feu et nous bûmes
la goutte pour nous réchauffer, car la pointe du jour était proche
et le froid du matin tombait sur nous.
L'Angelus sonna bientôt à Saint-Paul, puis à Jumilhac, et plus loin
à Saint-Priest. Je vais te conduire jusqu'à Saint-Paul, me dit mon
cousin, de là tu t'en iras à Grafanaud, c'est plus court.
En marchant, nous causions, et il me disait que ce pays de bois, de
prés, de landes et d'étangs, qui me paraissait bien pauvre, ne
l'était pas tant qu'il en avait l'air. Les bois donnaient beaucoup
de revenu en feuillard, en charbon; et toutes les forges du pays qui
marchaient, faisaient vivre les gens. Outre celles de Grafanaud, de
Fayolle et de Montardy que j'avais vues, il y avait encore à ce
qu'il me dit, les forges du Gravier, du Tendeix, de Vialette, du
Cros, des Fénières, du Moulin-Neuf, de la Barde, de la Meynardie, de
Mavaleix. Toutes ces usines, et les hauts fourneaux toujours
allumés, étaient une richesse pour le pays et donnaient du travail à
une masse de gens: forgerons, mouleurs, ouvriers des hauts
fourneaux, bûcherons, charbonniers, muletiers qui allaient chercher
le minerai du côté d'Excideuil, d'Hautefort; et tout ce monde
donnait du débit aux cantines des forges, aux auberges, aux
marchands; aussi le pays était à l'aise.
Depuis, ça a bien changé. Toutes ces forges qui entretenaient le
bien-être dans le pays, sont arrêtées ou presque toutes. Les hauts
fourneaux sont éteints. Aux Fénières on fait encore quelque peu de
moulage de fonte, des pots, des marmites, des chaudières, et c'est
tout. Ailleurs tout est mort. Ces forges cachées dans les fonds, où
l'on entendait le bruit pressé des martinets, dont les hauts
fourneaux dardaient en l'air des langues de feu qui se reflétaient
sur l'étang, et dont les portes brillaient dans la nuit comme des
gueules enflammées, sont désertes. Les roues qui faisaient marcher
les marteaux et les soufflets sont arrêtées et pourries; les tuilées
effondrées laissent voir à l'intérieur les poutres noircies; les
murailles tombent, les levées des étangs sont ébréchées et les hauts
fourneaux s'écroulent; il n'y a plus que des ruines partout et la
misère est dans le pays.
Tout ça c'est l'ouvrage du dernier empereur. Pour faire plaisir aux
Anglais qui nous voudraient détruire, il a fait avec eux des
arrangements qui ont ruiné bien des gens dans nos pays, et dans
toute la France à ce qu'il paraît.
Ah! c'est vrai que depuis lors nous payons le fer un peu meilleur
marché. Mais d'abord, le nôtre valait mieux, et après ça, qu'est-ce
que ça faisait de le payer un peu plus cher, du moment que l'argent
restait dans le pays et faisait vivre nos ouvriers, qui le
dépensaient chez les marchands, les artisans, et achetaient des
denrées aux paysans?
Tout le monde y trouvait son compte, tandis qu'aujourd'hui notre
argent s'en va dans la poche des ouvriers étrangers, au lieu de
faire vivre les nôtres, qui sont minables.
A Saint-Paul, nous entrâmes à l'auberge, mon cousin et moi, et nous
fîmes faire un bon tourin. Après ça un quartier d'oie passé à la
poêle. Quand nous eûmes déjeuné, Aubin me montra le chemin et après
lui avoir bien dit de ne pas manquer le jour de la noce, je le
quittai.
Je fis le chemin assez lestement, et le soir après souper, j'allai
voir Nancy pour lui dire que toutes les invitations étaient faites,
et qu'il n'y avait plus à se dédire, quand même elle se repentirait
d'avoir promis.
Elle se mit à rire et je l'embrassai. Après avoir causé une
demi-heure, elle rentra, et je m'en fus me coucher.
Le lendemain je m'en fus à Périgueux acheter quelques petites
affaires pour elle, comme une bague en or et un anneau de mariage,
une chaîne de cou avec un coeur, des rubans, de la dentelle, un
châle, des bas fins et quelques petits affiquets.
Après avoir fait toutes mes commissions, acheté du café pour le jour
de la noce, de la vanille pour mettre dans les crèmes, que la bru de
Maréchou m'avait bien recommandé de ne pas oublier, une bouteille
d'anisette pour les femmes, deux autres de cognac pour les hommes,
je m'en fus prévenir M. Masfrangeas du jour qui était convenu. Il
voulait me garder à souper, mais il me tardait de revenir au Frau,
et puis je n'aimais pas beaucoup à aller chez lui, parce que ses
filles étaient toujours mijaurées, surtout l'aînée, et je repartis.
--Tout ça, c'est très bien, dit mon oncle, en voyant ce que je
rapportais; nous avons convenu du jour, mais si nous sommes
trente-cinq, où nous mettrons-nous? On ne peut pas démonter les lits
de la grande chambre, parce qu'il y aura des parents à faire
coucher; dans la cuisine, ça ne se peut pas, où nous mettrons-nous?
En cherchant bien, il nous fallut demeurer d'accord qu'il n'y avait
que le cuvier où on pût mettre aisément une table pour tant de
monde. Mais il fallait démonter la grande cuve, faire crépir les
murs et blanchir le plafond. Ça ce n'était pas une affaire, d'autant
mieux que nous avions encore les ouvriers qui finissaient de monter
la grange, car chez nous, les bâtisses vont doucement comme on sait.
Ceci convenu, le dimanche d'après, nous fûmes à Saint-Germain, chez
M. Vigier, pour passer notre contrat. Le père Jardon était là, et sa
vieille aussi qui accompagnaient Nancy. De lui donner du bien, ça ne
se pouvait, puisqu'ils n'en avaient point; mais la bonne mère
nourrice ne voulait pas qu'il fût le dit que sa fille n'aurait rien
apporté en mariage, et elle fit mettre dans le contrat qu'elle lui
donnait six linceuls de brin tout neufs, autant de serviettes et
deux touailles, qu'elle avait fait faire expressément au tisserand,
après avoir filé le chanvre aux veillées. Elle avait fait ça sans
consulter son homme, sachant bien qu'il n'aurait pas voulu; aussi il
la regarda tout étonné et pas content, mais ne dit rien pour lors,
car un moment après, il dit qu'en cas de mort de sa fille, sans
enfants, tout ça devait leur revenir.
Mon oncle se mit à rire; moi j'étais en colère, et la vieille
regardait son homme d'un mauvais oeil. Mais M. Vigier arrangea ça
tout de suite en disant:--Ecoutez-moi, Jardon, il vaudrait mieux ne
pas parler de ça, c'est moi qui vous le dis; et ce fut fini.
Pour moi, par le contrat, je donnai à ma future femme, pour la
mettre à l'abri en cas de malheur, le petit bien du Taboury en toute
propriété, et je laissai l'usufruit à son père et à sa mère
nourriciers, comme je l'avais promis. Je n'avais parlé de la
donation à personne, sinon à mon oncle; aussi la vieille et Nancy
tirèrent leur mouchoir pour s'essuyer les yeux. Quant à Jardon, il
resta tout surpris de cette affaire, ne comprenant pas comment on
pouvait donner comme ça son bien. Après ça il regardait le plancher,
et on voyait bien qu'il se travaillait à chercher s'il n'y aurait
pas quelque chose à tirer pour lui de cette donation. Quand nous
eûmes signé, ceux qui savaient, M. Vigier prit ses droits et
embrassa Nancy en lui disant: Ma drole, tu te places bien, mais tu
le mérites, et ton mari n'est pas à plaindre.
Le soir nous soupâmes au Frau, et je donnai après à ma Nancy tout ce
que j'avais porté de Périgueux pour elle. C'était peu de chose, et
maintenant, il n'y a fille ayant cent écus de dot qui s'en
contentât; mais alors, on n'en était pas encore venu au point
d'aujourd'hui, où on ne connaît plus riche ou pauvre, chacun voulant
être égal aux autres par la dépense, histoire de faire croire qu'on
est égal par le bien. Nancy fut donc bien contente de tout ce que je
lui donnais. Un châle tissé, de Lyon, surtout, lui semblait bien
beau, car en toilette comme en tout, elle aimait mieux le solide que
les fanfreluches. Ce châle m'avait bien coûté quatre-vingts francs
chez Mayssonnade, mais je ne les regrettais pas en voyant qu'il lui
faisait plaisir. Il faut dire aussi que la pauvre drole n'avait
jamais été gâtée de ce côté. Sa mère aurait bien voulu quelquefois
lui donner quelque petite chose, mais le vieux faisait un tapage
d'enfer pour lâcher un sou, de manière que la pauvre femme était
obligée de faire comme d'autres, de tricher son homme sur quelques
douzaines d'oeufs, ou une paire de poulets, pour acheter à sa fille
quelque cotillon, ou un mouchoir de tête, ou un devantal, que du
côté de Sarlat on appelle un faudal, et en français un tablier; mais
le vieux Jean-foutre n'était pas facile à tromper.
Au moment de partir je dis à Nancy: j'ai encore quelque chose à te
donner; et sortant de ma poche de gilet la bague que j'avais
achetée, je la lui mis au doigt et je l'embrassai.
Le lendemain, mon oncle me dit:
--Ah ça, comment entends-tu te marier?
--Mais, lui répondis-je un peu étonné, comme on se marie; à la
mairie en premier, puis à l'église ensuite. Je me serais bien passé
du curé Pinot, mais la mère nourrice de Nancy ne la croirait pas
mariée sans ça. A elle, on aurait pu faire entendre raison
peut-être, mais l'Administration de l'hospice que M. Masfrangeas
représentera, ne donnerait pas son consentement à un mariage sans
curé, et d'un autre côté, de le dire seulement après le mariage à la
mairie, ça serait pour faire avoir des désagréments à M.
Masfrangeas. Il me faut donc me marier à l'église quoique ça me
dérange.
--Je te comprends bien, dit mon oncle, mais tu ne te figures pas,
sans doute, que le curé va te marier comme ça tout bonnement; il te
va falloir te confesser, ajouta-t-il en riant.
--Ha! pour ça, non! il en sera ce qu'il en sera, je me passerai
plutôt de lui. Mais je voyais à ça tant d'ennuis pour ma femme, tant
de tracasseries et peut-être pis pour M. Masfrangeas, que j'en étais
tout ennuyé. Mais quant à aller me confesser au curé Pinot, cet
oncle de contrebande, ni même à aucun autre, je ne voulais pas le
faire à aucun prix.
En pensant à ça, il me vint une idée; je racontai à mon oncle ce que
m'avait dit Ragot le rétameur, et je lui dis d'aller au bourg, sans
faire semblant de rien, de tâcher de voir le curé, et de lui parler
de son pays, qui lui faisait dire bien des choses et à sa nièce, et
que peut-être ça le rendrait plus aisé.
Mon oncle alla d'abord à l'auberge et trinqua avec Maréchou; puis
ils sortirent sur la place, et se mirent à causer avec un voisin,
contre l'arbre de la Liberté qu'on n'avait pas encore coupé. Un
moment après, le curé sortit de l'église venant de dire sa messe, et
s'arrêta avec eux. De suite, il se mit à parler de politique, comme
c'était son habitude, mais bien entendu il n'était pas d'accord avec
mon oncle, ni avec Maréchou; quant au voisin il écoutait tout,
ouvrait la bouche et ne disait rien pour ne se mettre mal avec
personne. Le curé était fort en colère contre les rouges, comme on
disait en ce temps, et il faisait de grands gestes, disant qu'on
devrait mettre ces gens-là à la raison.
--A la raison? ripostait mon oncle; mais moi, je suis un de ceux que
vous appelez: rouges, et je crois en avoir autant que bien d'autres.
--Oui! oui! je m'entends; tous ces gens qui prêchent le désordre;
ces journaux comme la _Ruche_, qui excitent à la haine du Président
de la République, les démoc-soc, on devrait faire taire tout cela.
--Et laisser parler les curés seulement, n'est-ce pas? acheva mon
oncle. Hé bien, écoutez-moi: je suis un de ces hommes dont vous
parlez, et où voyez-vous que je prêche le désordre? Je voudrais au
contraire que chacun fût tranquille chez lui, en travaillant, et je
ne déteste rien tant que ceux qui exploitent les travailleurs, et
les rendent tellement misérables qu'ils les forcent à se révolter:
voilà les hommes de désordre.
--Mon Dieu, dit le curé, encore vous, quoique vous ayez des idées
bien mauvaises, vous n'êtes pas un méchant homme, mais parmi les
rouges et les socialistes, les gens honnêtes c'est l'exception.
--Oui, dit mon oncle, le triage que vous faites pour moi, parce que
vous me connaissez, d'autres le font pour leurs voisins républicains
qu'ils connaissent, mais moi qu'ils ne connaissent pas, je suis pour
eux une canaille, comme pour vous le sont tous les républicains que
vous ne connaissez pas: vous voyez comme c'est peu raisonnable.
Au bout d'un moment de cette discussion, mon oncle dit: Je m'en
retourne au moulin; tout ça ne fait pas les affaires.
Le curé le suivit quelques pas, et lui parla de mon mariage, qu'il
ne fallait pas prendre le jeudi prochain, parce qu'il n'y serait
pas, devant aller à une conférence ce jour-là, et puis qu'il était
temps de venir se confesser.
--C'est que, dit mon oncle, il n'en a pas bien envie.
Là-dessus, le curé tressauta, et s'écria que c'était la faute aux
journaux qui semaient l'impiété, si on voyait des jeunes gens,
baptisés, refuser de se confesser; mais que pour sûr, il ne me
marierait pas...
--Je crois, interrompit mon oncle, qu'Hélie aimerait mieux ne pas se
marier à l'église plutôt que de se confesser.
Ah! là-dessus, le curé s'emporta tout à fait.
--Alors, il se passerait de mariage? Tout honnête homme ne se croit
marié qu'après le sacrement cependant, et sans doute ce ne sont pas
les paroles de Migot qui marient? A la mairie, c'est une formalité
civile, un enregistrement, mais le vrai, le bon, le seul mariage
entre chrétiens, c'est le mariage à l'église.
--Je ne vous dis pas. Mais vous savez, mon neveu est entêté: il ne
se confessera pas, et si vous ne voulez pas le marier sans ça, il se
passera du sacrement, comme vous dites; déjà qu'il n'y est pas trop
porté.
--Mais ça ne s'est pas vu, jamais! s'écria le curé. Tous ces fameux
républicains se marient à l'église comme les autres, ce qui prouve
bien qu'ils ne pensent pas ce qu'ils disent.
--Que voulez-vous, mon pauvre curé, fit mon oncle en goguenardant:
Si ça ne s'est jamais vu, ça se verra la première fois dans votre
paroisse.
--Quel scandale! mon Dieu! mais ça n'est pas possible, je verrai
Hélie.
--A propos, dit mon oncle, en quittant le curé; il m'a chargé d'une
commission. Dernièrement il a vu à Hautefort un de vos pays, un
peyroulier appelé Ragot, et ce Ragot lui a fort recommandé de vous
dire bien des choses, à vous et à votre nièce.
La colère du curé tomba tout d'un coup. Il ouvrit deux ou trois fois
la bouche sans rien dire, comme une carpe qu'on a tirée sur le
sable. On eût dit qu'il avait reçu un grand coup dans l'estomac;
enfin, il finit par dire en bredouillant: Bien, bien, merci bien.
--Ma foi, me dit mon oncle en arrivant, tu pourrais bien gagner ton
procès, avec la recommandation de Ragot.
Et nous nous mîmes à rire de bon coeur.
Quelques jours après, j'étais seul au moulin; mon oncle était à
Coulaures, et Gustou avait été rendre de la farine aux pratiques.
Jetant les yeux en aval, je vis venir, suivant la rivière, le curé
Pinot. Il entra au moulin avec un air crâne, mais je voyais bien
qu'il y avait un peu de semblant. Il s'était sans doute quelque peu
rassuré à propos de Ragot, et s'était peut-être dit que mon oncle
avait ajouté de son chef, la nièce à la commission: en tout cas, il
faisait comme les gens qui sont dans une mauvaise passe; il payait
d'audace.
--Hé bien, mauvaise tête, que m'a dit ton oncle?
--La vérité, Monsieur le curé, répondis-je en riant.
--Alors, tu ne veux pas te confesser?
--Ça n'est pas mon idée.
Là-dessus il se mit à me prêcher, disant qu'en ce cas, il ne
pourrait pas me marier, que les sacrés canons s'y opposaient; que ce
serait un grand scandale si nous n'allions pas à l'église; que les
gens ne nous regarderaient pas comme mariés, et beaucoup d'autres
choses.
--Ecoute, tiens, je suis arrangeant: je vais te confesser là, tout
présentement, sur l'heure; tu n'as qu'à me dire bonnement en gros ce
que tu as fait... sans quitter ton travail: voyons, ce n'est pas la
mer à boire?
Mais j'étais entêté, comme avait dit mon oncle.
--Monsieur le curé, je ne veux me confesser d'aucune manière, ni
debout, ni à genoux, ni au confessionnal, ni dans le moulin. Si vous
ne voulez pas me marier sans ça, eh bien, je me contenterai du
maire.
--Alors, tu ne seras pas marié; tu vivras tout simplement en
concubinage!
La moutarde me monta au nez, comme on dit, et je ripostai vivement:
--Je ne serai pas le seul dans la paroisse! Vous savez bien que je
pourrais en nommer qui vivent comme ça, pas sans curé si vous voulez
d'une manière, mais sans maire et sans contrat!
Le curé comprit, resta coi un instant et me quitta en disant:
--Tu as tort de ne pas m'écouter, grand tort.
Je ne sais pas trop au juste ce qui le décida, mais deux jours après
il s'arrangea pour rencontrer mon oncle, et lui dit que pour éviter
de scandaliser les âmes pieuses, et pour que sa paroisse ne donnât
pas l'exemple d'un mariage: laïque, comme il dit, il me marierait
tout de même sans confession; que ce qu'il en faisait c'était pour
éviter un plus grand mal; mais qu'il ne fallait dire mot de tout ça
à quiconque. Peut-être bien que sa raison y était pour quelque
chose, mais le diable ne m'ôterait pas de l'idée qu'il avait peur
aussi de voir mettre au jour ce qu'avait dit Ragot, touchant sa
prétendue nièce.
Cette affaire m'avait un peu tracassé, surtout à cause des chagrins
que ça aurait pu donner à Nancy; aussi, lorsque le curé se fut
décidé, je fus content. Les derniers jours, je ne la quittais plus,
et je me complaisais à la voir arranger ses petites affaires bien en
ordre. Nous parlions de ce que nous ferions lorsque nous serions
mariés, et de la manière qu'elle tiendrait la maison et comme nous
serions heureux au Frau, avec mon oncle qui était si bon homme. Je
l'embrassais tant que je pouvais, et elle me donnait ses joues en
riant; mais elle ajoutait qu'il fallait être sage et ne pas y
revenir à chaque instant. Ça n'était pas par froideur qu'elle
faisait ainsi, car des fois en l'embrassant je voyais ses yeux se
fermer et je sentais son coeur battre bien fort; mais chez elle la
raison ne s'endormait jamais; et puis, il faut le dire, j'étais
moi-même assez sage et point aussi hardi que le sont quelquefois les
garçons.
Quelques jours avant la noce je voulus que nous allions convier la
demoiselle Ponsie. Un soir, ayant épié le jour que M. Silain n'était
pas à Puygolfier, nous y montâmes.
Elle était dans le salon à manger, qui faisait là tristement son bas
toute seule. D'abord qu'elle nous vit, elle se douta pourquoi nous
étions montés, et venant vers nous, elle embrassa Nancy, et puis
nous fit asseoir. Lorsque je lui eus dit que nous étions venus pour
l'engager à notre noce, elle secoua la tête doucement, d'un air
triste, et nous dit qu'elle n'avait pas le coeur à aller à noces,
mais qu'elle viendrait à l'église prier le bon Dieu de nous rendre
heureux.
--Tu as fait preuve de bon sens et de raison, Hélie, en choisissant
Nancy; je la connais bien, et je te promets que tu n'auras jamais
une heure de regret. Elle n'a rien, c'est vrai, mais tu as assez
pour elle, et ce que tu as, elle est femme à le faire prospérer. Ce
n'est pas tout les maisons, il faut surtout les conserver. Et on
voyait bien à ça qu'elle pensait à la sienne, ruinée par son père.
Lorsque nous fûmes pour nous en aller, elle tira de son doigt une
petite bague à pierre bleue et la passa à celui de Nancy; puis elle
l'embrassa encore, les yeux mouillés, la pauvre créature.
--Demoiselle, lui dis-je, vous savez que vous aurez toujours au
moulin, des amis, bien petits, c'est vrai, mais qui vous aiment et
vous respectent bien; et si jamais vous aviez besoin d'eux, de jour
ou de nuit, comme que ce soit, ils seront toujours à votre service
et à votre commandement; je vous prie en grâce de ne pas l'oublier!
--Merci, mon Hélie, merci, dit-elle en essuyant ses yeux, je te le
promets; adieu, mes enfants.
Nous redescendîmes de Puygolfier, nous tenant par le bras, le coeur
un peu gros des peines de la pauvre demoiselle.
Enfin le jour arriva. Ma tante Gaucher était venue d'Hautefort, deux
jours auparavant, pour faire tout appareiller, avec mon cousin le
maréchal qui devait être contre-nôvi. Dès le matin, au jour, les
grandes marmites bouillaient au feu. Il y avait là cinq femmes:
notre Marion d'abord, puis la fermière du Taboury, ensuite la mère
Jardon, et sa soeur venue de Négrondes pour aider, et enfin la nore
de Maréchou l'aubergiste, qui était une fine cuisinière pour la
campagne. Ça n'était pas trop de toutes ces femmes pour tant de
monde que nous étions. Nous avions compté sur trente-cinq, mais il
se trouva que nous étions davantage; il y avait les parents d'abord:
Mon cousin Ricou et ma tante;
Martial Nogaret, à la noce de qui j'avais été, devers Brantôme, et
sa femme;
Le grand Nogaret, le tanneur de Tourtoirac, avec un de ses fils, et
sa fille la plus jeune, une belle drole qui s'appelait Francette;
Un autre Nogaret, qui était fermier du moulin du Bleufond, près de
Montignac, et son aînée;
Un autre cousin Nogaret aussi, meunier au moulin du Coucu, près de
Nailhac, avec un petit de quinze ans, bien eycarabillé, appelé
Frédéry. Ce Nogaret était le plus pauvre de la famille, n'ayant
qu'un petit moulin à une paire de meules où l'eau manquait l'été, en
sorte qu'il lui fallait porter moudre le blé des pratiques, au
Temple-de-l'Eau ou à Cherveix; et pour faire son travail, il n'avait
que deux méchantes bourriques: avec ça, force petits enfants.
Après ça, il y avait un frère de ma défunte mère, mon oncle
Chasteigner, de Sorges, venu avec sa femme et deux de mes cousins.
Puis mon cousin Estève et son frère Aubin.
Et les amis ensuite.
M. Masfrangeas, que j'avais été chercher la veille à Coulaures au
passage de la voiture;