LE MOULIN DU FRAU

I

C'était à Périgueux, le soir de la Saint-Mémoire de l'année 1844.

Nous étions à souper dans notre petit logement de la rue Hiéras; il

y avait là mon oncle Sicaire, le meunier du Frau, et son vieux

camarade et ami, M. Masfrangeas, chef de bureau à la Préfecture,

puis moi troisième, jeune drole de seize ans. La quatrième place

était celle de ma mère; mais la pauvre femme ne s'asseyait que par

moments, tant elle était occupée du service, comme c'est la coutume

chez les petites gens, dans notre vieux Périgord. Parmi les amis de

mon pauvre défunt père, ma mère était en grande réputation de bonne

ménagère et de fine cuisinière, et ce soir-là elle ne la faisait pas

mentir; aussi lorsqu'après la soupe et le bouilli, elle apporta un

gros barbeau en court-bouillon, M. Masfrangeas ouvrit les nasières

et, en se penchant un peu, renifla doucement le fumet bon sentant

qui montait du plat: Ha! Ha!

--Tu vois Frangeas, dit mon oncle, que je suis de parole; je t'avais

promis de te faire manger un barbeau de quatre livres pour le moins,

et le voilà.

--C'est vrai, et tu fais bonne mesure, car celui-là en pesait au

moins cinq.

Là dessus mon oncle servit à son ami, dont il écourtait le nom par

coutume d'enfants, de même que l'autre l'appelait Rétou, un gros

morceau de la bête, et la tête, à laquelle tenait un joli morceau du

collet.

--Ho! Ho! faisait M. Masfrangeas, là! là! doucement! Mais on voyait

bien, quoiqu'il ne fût pas façonnier, que c'était un peu par

honnêteté, et que cette part ne lui faisait pas peur, et la preuve,

c'est qu'il y revint.

--Tiens, cherche là dedans les instruments de la Passion, dit mon

oncle, en lui donnant la tête, on dit qu'ils y sont tous; pour moi,

je ne les y ai jamais vus.

--C'est que vous êtes un païen, mon pauvre Sicaire, dit ma mère, qui

fort en retard, mangeait seulement sa soupe.

--Le gueux! reprit mon oncle en se riant, j'ai bien cru le manquer;

j'en ai eu tout mon faix de le tirer de son trou, sous le roc de

Marty.

--Tu finiras par y rester quelque jour, dit M. Masfrangeas, sans

autrement s'émouvoir; mais il disait ça sans y croire, pour parler,

et de vrai, il était bien attrapé à sa tête de barbeau.

--Bah! fit mon oncle, nous autres meuniers, nous plongeons comme des

loutres.

Après le barbeau, ma mère apporta un beau plat d'oronges cuites sur

le gril avec de l'huile fine et un petit hachis dedans.

--Diantre! madame Nogaret, vous nous traitez joliment bien, dit M.

Masfrangeas.

--Je n'ai pas grande peine à ça, voyez-vous, monsieur Masfrangeas;

c'est Sicaire qui a porté les champignons, comme le barbeau, et

aussi l'autre bête qui est à la broche.

--Oui, oui, mais il n'y a que vous pour arranger les affaires aussi

vous serez bien; toujours la plus fine cuisinière que je connaisse

dans notre pays où elles ne sont pas rares pourtant. Le chef de la

Préfecture n'est qu'un gargotier au prix de vous.

Et la pauvre bonne femme souriait, heureuse de voir son hôte

content; toutefois allant à la cuisine et songeant à son défunt

mari, mon père, qui aimait à se réjouir à table avec ses amis, elle

essuyait ses yeux mouillés.

Nous buvions de bon petit vin du Frau, et mon oncle ne le ménageait

pas. Les gobelets d'une roquille étaient toujours pleins, et il

conviait souvent M. Masfrangeas à vider le sien en trinquant. D'eau

sur la table, il n'y en avait point, selon l'ancienne coutume du

pays, et personne n'en demandait.

Après un petit moment, pendant lequel j'avais levé les assiettes, ma

mère revint apportant un levraut piqué de lard sur le rable et les

cuisses, et allongé dans son plat, comme une grenouille qui saute à

l'eau.

--Que dis-tu de cette bête, Frangeas?

--Je dis, mon vieux Rétou, que c'est un joli levraut d'avocat, et

qu'il est rôti si à point qu'il y aura du plaisir à lui dire deux

mots; oui.

--Surtout, ajouta mon oncle, avec une aillade comme les sait faire

ma belle-soeur, hein?

--Seulement, reprit M. Masfrangeas, une chose me dérange; tu n'étais

pas, bien entendu, en règle avec la loi.

--Quelle loi?

--Hé! la nouvelle loi du trois de ce mois. Dorénavant on ne pourra

plus chasser qu'à de certaines époques, et avec ça il faudra un

permis qui coûtera vingt-cinq francs.

--Une propre loi! s'écria mon oncle. Ah ça, ce vieux farceur de

Philippe a donc encore besoin d'argent pour doter quelqu'un de ses

enfants? S'il n'y a que moi, pour lui foutre vingt-cinq francs, il

attendra longtemps!

Ah! il va bien, le fils d'Égalité; le mois dernier, c'était la loi

sur les patentes: voilà que nous ne pourrons plus faire moudre,

travailler, sans le payer; aujourd'hui, nous ne pourrons plus tuer

un lièvre dans notre rétouble sans le payer encore!

--Allons! allons! faisait M. Masfrangeas en riant, pour le calmer;

mais mon oncle était parti.

--L'argent! l'argent! ils ne connaissent que ça, lui et toute sa

clique; il faut payer deux cents francs de taille pour être

électeur; ça fait que des vieilles bêtes, comme chez nous ce grand

_Champalimaou_ de Loubignat, nomment nos messieurs à cinq cents

francs, et moi et tant d'autres, nous n'avons que le droit de payer;

de payer pour travailler, de payer pour respirer, de payer pour

chasser!

Mais ça ne peut pas durer longtemps comme ça!

--Mon pauvre Rétou, dit M. Masfrangeas, ça durera plus que nous.

--Jamais de la vie! s'écria mon oncle, dans quelques années tu

verras ça. Vous autres, dans les bureaux, vous ne savez pas ce qui

se passe. Les maires ne disent à la Préfecture que ce qui peut faire

plaisir au gouvernement. Laisse faire un peu, les gens sont bien

sots, mais ils commencent à s'embêter d'être écrasés sous la charge

et rondinés comme des ânes qu'on mène au moulin.

--Tu as raison, mauvaise tête, mettons-le, dit M. Masfrangeas; mais

avec tout cela le levraut va se refroidir.

--C'est vrai; tu vas voir.

--Hélie, mon fils, dit mon oncle en aiguisant son couteau avec le

mien, c'est le moment de descendre à la cave. A droite, dans le

coin, tu prendras dans la grande caisse où il y a de la paille,

trois bouteilles de ce vin de Saint-Pantaly que l'ami Cluzel avait

donné à ton pauvre père... et ne les secoue pas, tu entends.

--Trois bouteilles! fit M. Masfrangeas, et qu'en veux-tu faire?

--Pardieu, les boire, dit mon oncle en attrapant le levraut.

--C'est trop, nous en avons déjà bu quatre.

--Ah, bah! quatre et trois font sept; qu'est-ce que c'est que ça à

nous trois, car je ne compte pas ma belle-soeur.

Quand je remontai, M. Masfrangeas était en train de dire ses deux

mots au rable du levraut. Mon oncle déboucha doucement une des

bouteilles et remplit les verres, puis, prenant le sien, il le leva:

Nous allons commencer par boire à la santé de l'ami Masfrangeas! Et

les verres se choquèrent, et chacun vida le sien rubis sur l'ongle.

--Eh bien! Comment le trouves-tu, Frangeas?

--C'est un crâne vin, du bouquet, de la finesse, passablement de

corps... Cela vaut mieux que tous les bordeaux du commerce.

--Qu'on fait avec du vin de Domme et de Bergerac, acheva mon oncle.

Allons, mon vieux, un autre petit morceau de cette cuisse, tiens...

Le moulin du Frau · 第 11 / 25 题