Cette sincérité du narrateur, déjà si précieuse en elle-même, est
servie, dans _le Moulin_, par une justesse de vision des plus
rares--et mise en valeur par une prose singulièrement expressive,
mais qui, par bonheur, n'a aucun rapport avec le style tendu,
compliqué, surchargé, dont les professionnels du pittoresque font un
usage si fatigant. Elle est au contraire aisée, courante, toute
spontanée... Et comme elle convient, comme elle s'adapte aux choses
et aux personnages représentés!
Personnages? Ce n'est pas le mot. Un «personnage» est toujours plus
ou moins de convention, et je vous répète que nous avons affaire ici
à la nature seule. Vous n'y trouverez donc point de personnages,
vous y verrez uniquement les gens du terroir périgourdin, chacun
avec son allure propre, ses traits, ses façons et ses dires, si
fidèlement reproduits qu'on s'écrie à toute minute: Mon Dieu, que
c'est vrai, comme c'est cela!--Et, notez-le bien, car ce n'est pas
la moindre originalité de ce livre si particulier, jamais ils ne
sont amenés de force dans le récit, ils y paraissent, ils y passent
à leur heure, vous les y rencontrez comme on les rencontre dans la
vie... Et si vous ne les reconnaissez pas à première vue, c'est que
vous y mettrez de la mauvaise volonté, tant ils sont d'une
ressemblance criante! Tenez, les voici, «messieurs» et paysans:
Les meuniers du Frau, les Nogaret, laborieux et rangés, mais de
coeur généreux, accueillants aux porte-besace, serviables aux
voisins dans la gêne, et qui, républicains fiers de leur quatorze
quartiers de meunerie, ne s'en laissent pas plus imposer par la
grosse importance des bourgeois tout neufs que par les grands airs
des hobereaux en bottes molles et en casquette à deux becs;--M.
Silain de Puygolfier, type du gentillâtre insouciant et dissipateur,
chasseur de lièvres et de bergères, buveur, joueur, perdant aux
cartes l'argent de la paire de boeufs qu'il vient de vendre sur le
foirail; sa fille, «la demoiselle», qui vieillit au logis, délaissée
et charmante, regardant avec une mélancolie résignée les métairies,
attachées de temps immémorial au castel de famille, s'en aller une à
une aux mains des marchands de biens;--le petit tailleur sec et
taciturne qui, après avoir ruminé toute la semaine l'article
socialiste de _la Ruche_ en tirant l'aiguille sur son établi,
s'évertue inutilement, dans les veillées d'hiver où l'on _énoise_, à
catéchiser la tablée des métayères et des bouviers, lesquels
réservent leur attention effarée à des histoires de l'autre monde:
la chasse volante, le loup-garou, la biche-blanche, contées en
tremblant par le garçon-meunier Gustou;--Nancy, la bâtarde de
l'hospice; la bonne Mondine, servante chez les Nogaret; le facteur
Brizon; le rebouteux Labrugère; et le curé, et le sacristain, et le
sorcier, et le maréchal, et les muletiers, conducteurs de minerai,
et les charbonniers de nos forges disparues, dont les hauts
fourneaux flambaient toute la nuit, embrasant la nappe noire des
étangs! qui sais-je encore? car ils y sont tous, nos ruraux, et
saisis sur le vif, définitivement fixés par le meunier Hélie ou par
le maître Eugène Le Roy, que, j'ai beau faire, je ne puis distinguer
l'un de l'autre.
Nos paysages ont trouvé leur peintre, qu'on ne surpassera point: les
coutumes, les travaux et les fêtes de nos campagnes, un conteur qui
ne sera pas égalé. Si vous ouvrez le volume, vous ne le fermerez pas
avant de l'avoir lu tout entier, d'une affilée,--et vous le
reprendrez souventes fois, je vous le prédis: vous surtout,
compatriotes, que les exigences de la vie retiennent dans la
grand'ville, mais qui gardez au coeur le regret violent du «pays»,
où vous reviendrez sur le tard pour y vieillir doucement et reposer
à côté de vos anciens.
Ah! quelle joie pour nous, les _Parisiens_, quel enchantement qu'un
ouvrage pareil! Il est de ceux qu'on installe sur le bas rayon de la
bibliothèque, dans la rangée des «amis», à portée de la main. C'est
là que je le placerai. En attendant, je vais commander pour lui une
de ces reliures solides et cossues d'autrefois, une reliure en veau
fin, couleur des armoires de noyer aux veines foncées qui décorent
nos fermes et nos manoirs périgourdins: je veux à ce livre un
vêtement durable comme lui.
_Alcide DUSOLIER._