M. Masfrangeas fit bien: Oh! oh! mais ce n'était pas trop sérieux.

Une bonne salade de chicorée à l'huile de noix vierge, pressée au

Frau, avec force chapons à l'ail, termina le repas.

Puis ma mère servit le dessert: de bons petits fromages de Cubjac,

des noix, des pommes, puis une tourte aux confitures et un gâteau

d'amandes. Ces pâtisseries campagnardes faites par elle étaient

réussies à souhait, comme le remarqua M. Masfrangeas.

Cependant, mon oncle avait toujours de nouvelles santés à proposer.

Après M. Masfrangeas, ce fut sa dame; puis l'aînée des demoiselles

Masfrangeas, puis la seconde, la troisième...

Mais leur père se récriait en riant:

--C'est assez, allons! allons!

--Dans une famille il ne faut pas de préférence, disait mon oncle:

la plus jeune n'est pas bâtarde, que diable!

Et M. Masfrangeas vidait son verre en déclarant qu'il ne boirait

plus.

--Mange donc, lui dit mon oncle en lui donnant un morceau de la

tourte bien coupé en coin.

Puis quand la tourte fut avalée:

--Si nous buvions à la santé de Gustou, qui a tué le levraut? dit

mon oncle.

--C'est assez bu, Rétou, dit M. Masfrangeas en posant la main sur

son verre.

--Allons, eh bien! à la santé de la petite Nancy, qui est allée, à

demi-lieue, au Bois-du-Chat, pour ramasser les oronges! Hein?

--Ah ça! est-ce que tu voudrais me faire griser?

--Non pas, je te connais, mon vieux Frangeas, ce n'est pas trois ou

quatre bouteilles qui te font peur.

--Autrefois, oui.

--Tiens, du gâteau d'amandes.

Au bout d'un moment:--L'ingratitude, dit mon oncle, est un grand

défaut. Tu ne refuseras pas au moins, mon ami, de boire à la santé

de ma belle-soeur, qui nous a fait si bien souper?

--Ha! pour ça non, et ce sera de bon coeur, dit M. Masfrangeas en

tendant son gobelet.

Et nous trinquâmes tous à la santé de ma chère mère.

--Ah! dit-elle, si mon pauvre Nogaret était là, comme il serait

heureux!

--C'était un homme comme il n'y en a guère, dit M. Masfrangeas,

d'une voix devenue profonde tout d'un coup: bon comme le bon pain,

franc comme l'or, droit, courageux et honnête, et toujours prêt à se

sacrifier pour les autres...

Et il continua ainsi un moment, faisant l'éloge de son défunt ami.

Pendant ce temps, mon oncle, les paupières abaissées, tapotait de

petits coups sur la table avec son couteau, et ma mère et moi nous

essuyions nos larmes qui coulaient doucement.

Il y eut un instant de silence après cette pieuse ressouvenance;

puis ma mère dit:

--Mes pauvres amis, je vais vous donner le café.

--Tiens, mon fils, me dit mon oncle en me donnant dessous, va

chercher des cigares; Frangeas en fumera bien un ou deux.

Le café était servi lorsque je revins. Je posai les cigares devant

M. Masfrangeas qui en prit un. Cependant mon oncle avait tiré de sa

poche sa pipe que je trouvais si jolie, et qui était tout simplement

une pipe de terre avec une garniture de cuivre brillant, et un

couvercle retenu par une petite chaîne; et il la bourrait.

J'apportai une braise pour allumer cigare et pipe, et puis chacun

remua pour faire fondre le sucre. Après avoir vidé leur tasse à

moitié, mon oncle et M. Masfrangeas firent un fort brûlot avec de

bonne eau-de-vie d'Azerat. Ce faisant, ils se mirent à parler de

Delcouderc qui allait passer aux assises dans quelques jours, et ils

tombèrent d'accord qu'il serait condamné à mort. Pour les autres,

ses complices, Marie Grolhier et Thibal, on ne savait trop.

--Ce sont tous de fameux coquins, dit M. Masfrangeas.

Là-dessus, mon oncle me dit en riant:

--Tu ne veux pas fumer un cigare, Hélie?

--Sainte Vierge! s'écria ma mère, y pensez-vous, Sicaire; un enfant

de seize ans!

--A propos, dit M. Masfrangeas, puisqu'il sera un homme bientôt,

vous êtes-vous décidée; que comptez-vous en faire, d'Hélie?

--Ça dépendrait un peu de lui, dit ma mère, mais il n'a d'idée pour

aucun état.

Et c'était bien la vérité.

--Vous savez ce que je vous ai dit; s'il veut entrer à la

Préfecture, dans les bureaux, je m'en charge. Qu'en dites-vous?

--Je voudrais bien assez, dit ma mère.

--Et toi, Hélie?

--Je veux bien, monsieur Masfrangeas, répondis-je, pour ne pas

paraître ingrat devant tant d'intérêt. D'ailleurs, j'avais tant

entendu vanter cette administration, que ça me flattait aussi.

--Il va aller quelques jours au Frau avec son oncle, reprit ma mère;

alors, au retour, vous pourriez le faire entrer.

--C'est cela; je vais en parler à M. de Marcillac.

C'est ainsi que fut décidée mon entrée dans la carrière de

bureaucrate. Si mon père eût vécu, qui était prote à l'imprimerie

Lavertujon, il m'eût fait apprendre son métier; mais ma mère se

figurait, la pauvre femme, que les bureaux c'était plus relevé. Tout

ce qu'elle avait ouï conter à M. Masfrangeas, de préfets, de

députés, ne lui en avait pas donné une petite idée.

Mon oncle et M. Masfrangeas achevaient tranquillement leur _gloria_,

et je les admirais naïvement pendant ce temps. M. Masfrangeas était

le bon vrai portrait du Périgordin: tête grosse, encadrée d'un grand

faux-col qui lui guillotinait les oreilles, cheveux châtains

ébouriffés, yeux bruns, figure rouge. Il avait les traits un peu

forts, mais toute sa figure pétillait d'esprit et respirait le bon

sens pratique de notre race.

Mon oncle Sicaire ne ressemblait en rien à son ami: il avait les

traits réguliers, le nez droit et les yeux gris-bleu. Tandis que M.

Masfrangeas était entièrement rasé, manque deux petits favoris qui

ne dépassaient pas les oreilles, lui avait rapporté des chasseurs

d'Afrique une barbe noire et frisée qui allait bien à sa figure

hâlée. Sur son front carré ses cheveux coupés ras faisaient des

pointes régulières. Mes yeux allaient de l'un à l'autre; il me

tardait qu'ils eussent fini, pour aller voir les baraques de la

foire.

Mais ma mère arriva avec une toupine de prunes:

--Ce sont des prunes du Frau, c'est moi qui les ai faites; vous

allez bien en tâter, monsieur Masfrangeas.

--Pour sûr, j'en goûterai avec plaisir pour cette double raison.

Et nous prîmes une prune.

Je pensais que c'était fini; mais mon oncle allongeant le bras vers

le cabinet me dit:

--Porte cette petite roquille, Hélie.

--Qu'est-ce que tu veux me faire boire encore? dit M. Masfrangeas.

--Ça, dit mon oncle, en prenant la petite bouteille, c'est de

l'eau-de-vie faite par mon grand-père, en l'an onze.

--Bigre! fit M. Masfrangeas.

--Ça fait, reprit mon oncle, qu'elle a ses quarante et un ans. Après

ça, si tu as peur qu'elle te fasse mal? ajouta-t-il en goguenardant.

--Les bonnes choses ne font jamais mal, dit M. Masfrangeas en

tendant sa tasse après l'avoir bien rincée.

Cette vénérable eau-de-vie fut bue avec recueillement, et M.

Masfrangeas exprima ainsi sa façon de penser:

--On devrait se mettre à genoux pour boire cela!

--Malheureusement, il n'en reste plus que deux ou trois pintes, ce

sera pour quand Hélie se mariera.

Je me mis à rire, et ma mère dit:--Alors elle a encore le temps de

vieillir, ça ne sera pas demain.

--Non, reprit mon oncle, et en ce moment, il pense plutôt à aller

voir les baraques; nous allons y aller, tu vas voir, mon fils.

Nous nous levâmes. Après tous les remerciements et les compliments

coutumiers, M. Masfrangeas embrassa ma mère:

--Eh bien, c'est entendu, n'est-ce pas, quand ce garçon reviendra du

Frau, vous me l'enverrez; d'ici là, j'aurai arrangé tout cela.

En sortant, nous prîmes par la place de la mairie, parce que mon

oncle voulait aller voir de sa jument, et au bout de la rue

Saint-Silain, nous voilà descendant la rue Taillefer. Je les

regardais aller devant tous deux. M. Masfrangeas avait une grande

lévite bleu foncé, un pantalon gris et un chapeau de même couleur à

longs poils. Avec ça une cravate haute, et un gilet à fleurs, sur

lequel battaient les breloques de sa montre. Il représentait bien

ainsi le petit bourgeois cossu de l'époque.

Mon oncle, lui, était habillé en meunier, de drap blanc en entier;

veste dite: sans-culotte, gilet boutonné carrément, avec deux

rangées de boutons de cuivre poli, culotte à pont-levis; tout cela

était blanc, et le chapeau de feutre ras était blanc aussi. C'était

un vrai chapeau périgordin, à larges bords, à calotte ronde, comme

on n'en fait plus guère; les meuniers d'à présent suivent la mode.

La seule chose qui ne fût pas blanche dans l'habillement de mon

oncle, c'était une cravate de soie noire, nouée tout bonnement, et

sur laquelle se rabattait le bord-de-cou de sa chemise en bonne

toile de ménage.

Ces deux bons amis avaient bu, à eux deux, six ou sept bouteilles,

puis le café, des glorias, de l'eau-de-vie, et ils s'en allaient

tranquilles, la tête froide et les jambes solides; ils étaient

contents, comme nous disons, et voilà tout.

Au fond de la rue Taillefer, l'hôtellerie du _Chêne Vert_ flambait,

et par toutes les fenêtres on voyait les servantes aller et venir en

portant des piles d'assiettes.

--Romieu a fait bigrement des bons dîners là, avec M. Sauveroche et

d'autres bons vivants, dit M. Masfrangeas. C'est une bien ancienne

auberge, ajouta-t-il. Vergnaud, Ducos et d'autres députés de la

Gironde y ont logé au commencement de la Révolution.

Tout en parlant, nous coulions par la rue de Condé, jusque derrière

la tour Mataguerre et nous entrâmes dans l'écurie où était la

jument. La Grise, nous entendant, tourna la tête et rossignola tout

bellement en reconnaissant son maître.

--Tu vas voir, ma vieille... Et il alla la détacher et il la mena

boire au bac dans la cour. Après il appela le garçon, se fit donner

quatre litres de civade, les cribla bien, ôtant les petites pierres,

et les donna à sa bête. Pendant ce temps, M. Masfrangeas s'était

retiré dans un coin, et on entendait sur la litière comme un

bruissement qui n'en finissait pas.

La botte donnée, la paillade faite, nous remontâmes vers le

Triangle. La place était, en ce temps-là, élevée au-dessus du niveau

des routes qui la bordent, et entourée de banquettes de pierre avec

de beaux arbres; on a rasé tout ça depuis et on a eu tort, selon

moi.

Ce soir-là, on menait grand bruit sur la place. Les lampions

fumaient avec une sale odeur de graillon, car on ne voyait pas alors

des baraques éclairées au gaz, comme aujourd'hui.

M. Masfrangeas s'arrêta devant une baraque assez propre pour

l'époque. Sur l'estrade, un grand hussard rouge avec des tresses

blondes qui lui plaquaient sur les joues, soufflait à en crever dans

un trombone à coulisse. A côté de lui, un pierrot tout enfariné

s'essoufflait dans un cornet à piston. De l'autre côté de l'entrée,

un gamin faisait des roulements superbes sur le tambour et un

paillasse tapait à tour de bras sur sa grosse caisse, avec

accompagnement de cymbales.

Au milieu de l'estrade, devant l'entrée, se promenait les bras nus,

les épaules décolletées, une belle fille en maillot rose et en jupe

de gaze très écourtée que chaque coup de reins, lorsqu'elle se

retournait, raccourcissait encore. Je ne sais pas ce qui décida M.

Masfrangeas, mais la musique finie, il dit: Entrons là, et nous

entrâmes, aux premières places, qu'il paya en faisant changer cent

sous.

Après avoir vu des tours de force, d'adresse, d'équilibre, des

farces comiques, la jeune fille aux jupes courtes dansa sur la corde

avec beaucoup de joliesse, ce qui intéressa grandement M.

Masfrangeas et me fit plaisir aussi à moi, sans que je susse

pourquoi d'ailleurs.

Après cette représentation, nous allâmes voir un éléphant savant qui

faisait aussi des tours d'équilibre, et soupait ensuite en public,

servi par un singe habillé comme un petit pastronnet.

Au sortir de là nous nous promenâmes un peu dans la place, et en

passant nous vîmes une baraque où on montrait des oiseaux savants.

Dans une autre, des ours se battaient avec des chiens. Tous les

bouchers de la ville étaient là en amateurs, et avaient amené leurs

dogues et leurs boule-dogues pour les éprouver et faire des paris.

Les abois enragés des chiens et les grognements féroces des ours

faisaient un train assourdissant; aussi à peine entendait-on le

bruit des chaînes de l'homme sauvage qui mangeait les poulets tout

vivants, et dont la baraque était en face.

Tout en nous promenant, est-ce que nous n'allons pas voir sur la

porte de l'hôtel Védrenne, le curé Pinot, de chez nous, qui fumait

tranquillement sa pipe en prenant le frais. Comme ça m'étonnait, mon

oncle et M. Masfrangeas se mirent à rire de ma bêtise.

--Il grille plus de tabac que moi, dit mon oncle, en bourrant sa

pipe.

Après avoir passé devant le théâtre bien éclairé, où on jouait _La

Grâce de Dieu_, M. Masfrangeas proposa de prendre un verre de punch,

et nous entrâmes au café Rose Beauvais.

Fayolle l'improvisateur y était justement pour lors, et il chantait

une de ses chansons patoises, qu'il coupait de brocards à l'adresse

des assistants.

Lorsqu'il vit M. Masfrangeas, il le salua de trois couplets patois

qui se peuvent tourner ainsi:

C'est monsieur Masfrangeas,

De la Préfecture,

Qui s'est certes fait friser

Chez Jean La Verdure!

Tout le monde s'esclaffa de rire, en voyant la tête broussailleuse

de M. Masfrangeas, et en pensant à La Verdure, qui était un petit

perruquier du côté du Pont-Vieux, qui ne savait point seulement ce

que c'était qu'un fer à friser.

--Encore! encore! Fayolle! cria-t-on.

Et Fayolle continua:

Il aime le bouteillon,

C'est un franc Périgord,

Lorsqu'il voit un cotillon,

Il y court tout d'abord!

Les battements de mains et les éclats de rire recommencèrent, et M.

Masfrangeas riait plus fort que les autres. Le silence un peu fait,

il cria:

--Va toujours, Fayolle!

Et mon Fayolle reprit:

Vif comme il n'y a personne,

Bon homme tout de même,

Pour arranger quelqu'un

Il ne tire pas en arrière!

C'était bien la vérité, aussi tout le monde applaudit longtemps et

quelques-uns qui connaissaient M. Masfrangeas vinrent lui toucher de

main; et lui riait de bon coeur avec tout le monde. Aujourd'hui, ça

ne se ferait plus, les messieurs de la Préfecture ne s'y prêteraient

pas. Je ne veux pas dire pour ça qu'ils soient fiers, mais ce n'est

plus le genre. En ce temps on était plus proche de la Révolution; la

bourgeoisie sortie du peuple tout fraîchement, ne s'était pas encore

élevée au-dessus de lui, et M. Masfrangeas n'oubliait pas que son

père était un simple ouvrier tanneur d'Excideuil.

Au sortir du café, nous montâmes jusqu'au Pouradier, histoire de

prendre l'air. Il y avait foule sur les boulevards, et en

redescendant, étant en face du palais de justice fini depuis cinq ou

six ans, M. Masfrangeas proposa d'entrer sur le Bassin, où il y

avait beaucoup de marchands et de baraques.

Mon oncle acheta trois ou quatre bagues de la Saint-Mémoire en

perles de couleur variées, et puis nous voici allant, vaguant de çà

de là dans la foule, comme des badauds, regardant les marchands et

les baraques.

Tout d'un coup, M. Masfrangeas s'arrêta devant la loge d'une géante.

Une géante de quinze ans, appelée Caroline, disait un grand tableau

où était tiré son portrait en grande toilette de soirée, avec force

chaînes, carcans et le reste.

--Il faut voir cela, dit mon futur chef.

Mon oncle lui envoya, en se penchant un peu, quelque brocard que je

n'entendis pas: je n'ouïs que la réplique faite en patois:

--Avec ça que tu craches dessus!

J'étais si nice alors, que je ne pus m'expliquer sur quoi mon oncle

ne crachait pas. Depuis, je l'ai compris et je puis bien dire que M.

Masfrangeas se trompait grandement.

Jamais je n'ai connu d'homme plus honnête avec les femmes que mon

oncle.

Mais M. Masfrangeas, à ce moment-là, voulait lui rendre la monnaie

de sa pièce, en le badinant sur les bagues qu'il venait d'acheter,

parce que c'est de coutume chez nous que ceux qui vont à la

Saint-Mémoire apportent une bague pour leur bonne amie.

A propos de ce patois, il me faut dire que ce soir-là, comme

toujours, les deux amis employaient souvent notre langage paysan.

C'était une coutume générale alors, même dans la bonne bourgeoisie,

de parler le patois, et d'en faire entrer des mots et même des

phrases dans les parlements faits en français. De là, ces locutions

patoises, ces tournures de phrases translatées de périgordin en

français dont nous avons l'accoutumance. J'en devrais parler au

passé, car, si autrefois, chacun tenait à gloire de parler

familièrement notre vieux patois, combien de Périgordins l'ignorent

aujourd'hui! Cette coutume a disparu avec les bonnes coiffes à

barbes, de nos grand'mères, avec nos vieilles moeurs simples et

fortes, notre amour des coteaux pierreux, et ces habitudes de vie

rustique, qui avaient fait cette race robuste et vaillante, dont

Beaupuy, Daumesnil et Bugeaud sont des types remarquables.

Aujourd'hui, on voit des Périgordins qui n'aiment pas l'ail, et ne

savent pas le patois!

Mais il n'y a plus que quelques vieilles badernes comme moi qui

regrettent ces choses.

Ce petit écart de mon récit, expliquera pourquoi j'emploie, en

écrivant en français, des expressions qui ne sont pas françaises, et

pourquoi je donne à des mots français leur signifiance patoise. Les

anciens me comprendront tout de même, et ceux qui n'ont pas tout à

fait oublié les coutumes du pays; les autres, non, mais je n'y puis

rien. C'est que je ne suis pas un savant, il s'en faut de plus de

cent empans. Je ne suis pas allé au collège, à mon grand regret, car

tout enfant, j'avais bonne envie d'apprendre, mais mes parents

n'avaient pas le moyen. Lorsque je voyais passer, allant en

promenade, les collégiens d'alors, avec leur habit bleu de roi à

boutons dorés, et leur chapeau haut de forme, ce n'était pas cet

habillement dans lequel j'aurais été mal à l'aise que j'enviais;

mais les facilités qu'ils avaient de s'instruire. Le latin surtout;

oh! que j'aurais voulu l'apprendre. J'avais trouvé une vieille

histoire romaine, et j'aurais aimé lire dans leur langue, les

historiens de cette Rome antique que je trouvais si grande.

Depuis, j'ai attrapé quelques bribes de çà de là, mais rien qui

vaille la peine d'en parler. Le fonds manque du tout; aussi je

conviens qu'il m'est impossible d'écrire autrement que j'ai parlé

depuis quarante ans que je suis revenu au Frau. Que l'on m'excuse

donc si je patoise en français, et si je francise en patois.

Tant que j'y suis, il faut que j'explique une autre affaire. Si on

trouve quelquefois, par-ci, par-là, des F et des B, il ne faut pas

s'en étonner. Nous autres paysans nous lâchons un: foutre, ou un:

bougre, assez facilement, de manière que si on n'en avait pas

rencontré on aurait trouvé ça bien étonnant de ma part. D'ailleurs,

voyons, on entend de ces paroles tous les jours, sans s'en fâcher,

et que ça entre dans l'entendement par les yeux ou par les oreilles,

c'est kif-kif, comme disait mon oncle. Et puis enfin, c'est sans

malice que nous nous servons de ces mots-là, mais tout bonnement

pour orner un peu notre langage et lui donner du nerf.

Pour en revenir à la géante, à bien dire la vérité, elle n'avait pas

tant de chaînes et de colliers et de dentelles que sur le tableau,

mais, au demeurant, l'enseigne ne trompait point. Ce n'était pas une

de ces grandes créatures, de ces colosses de femmes aux allures de

grenadier, aux traits homasses, avec des moustaches. Non, c'était

comme le disait le tableau une fille de quinze ans à peu près, de

six pieds de haut, bien faite, avec une jolie figure fraîche et un

sourire tout jeune, qui contrastait fort avec ses formes très

accusées.

Je ressentis, à la vue de cette belle créature, je ne sais quel

sentiment encore inconnu. Il me semblait que j'aurais eu du plaisir

à me coucher à ses pieds, à la regarder toujours, à dormir près

d'elle comme un enfant près de sa mère.

M. Masfrangeas, dans ce temps, faisait quelques questions au jeune

phénomène, qui répondait très bien avec une voix douce qui

augmentait le plaisir que j'avais de la voir. Elle montra de très

près ses bras superbes et les fit tâter aux gens qui étaient là;

puis relevant honnêtement sa robe jusqu'au-dessous du genou, elle

offrit un mollet magnifique à leur admiration: voyez, Messieurs, il

n'y a rien de postiche, vous pouvez vous en assurer. M. Masfrangeas

s'en assura assez longtemps, et quelques autres après lui; mais

lorsque poussé, je ne sais par quel sentiment, je voulus vérifier à

mon tour, elle laissa retomber sa robe, et me dit en se riant: vous

êtes trop jeune mon petit ami!

J'étais timide d'habitude, mais ce soir-là, j'avais bu un peu plus

que de coutume, et je répartis:

--Trop jeune! mais j'ai seize ans, un an de plus que vous!

Tout le monde se mit à rire, y compris la géante, et nous sortîmes

là-dessus.

--Ce punch, dit M. Masfrangeas, ça altère; si nous prenions un petit

bol de vin à la française!

--Tout à l'heure, dit mon oncle. Et nous continuâmes à nous promener

dans la foule.

Nous voilà arrêtés devant une baraque de lutteurs. Ah, il n'y avait

pas de luxe dans cet établissement; six ou huit grandes barres

soutenaient une toile toute rapetassée. Sur le devant, des planches

sur des barriques faisaient une estrade, ou étaient rangés cinq

lutteurs éclairés par des lampions de suif qui puaient fort. Ils

étaient là, en maillot, les bras croisés pour mieux montrer leurs

muscles, et, bien campées sur des cous énormes, leurs têtes au front

bas, avaient une expression ennuyée et bestiale qui n'était pas bien

plaisante à voir. Au-dessus de l'entrée une bande de calicot faisait

savoir au public que l'arène était dirigée par le célèbre Jeanty,

dit _Le Rempart du Périgord_.

--Tiens! fit tout d'un coup mon oncle, le _Canau_!

En entendant ça, un des lutteurs se pencha vers la foule et dit:

--Qui parle du _Canau_?

--Ici, répondit, mon oncle en s'approchant.

L'hercule se pencha encore, cherchant son homme de ses gros yeux

myopes qui lui sortaient de la tête. Sur son front ridé, ses cheveux

roux se tortillaient en mèches courtes qui, avec sa grosse tête et

ses yeux, lui donnaient la ressemblance d'un boeuf, d'un bon gros

animal pas méchant.

Il lui fallut mettre le nez sur mon oncle pour le reconnaître.

--Ah, c'est toi! dit-il en lui serrant la main.

Puis après:

--C'est la dernière séance, il est dix heures et demie, entre avec

ta société, et dans une demi-heure nous pourrons parler un peu.

Mon oncle se retourna, mais pour lors, je composais toute sa

société, M. Masfrangeas avait disparu.

En regardant bien, nous le vîmes devant un musée de figures de cire,

mais il n'était plus seul, Mme Masfrangeas et ses trois demoiselles

le tenaient et n'avaient pas l'air de vouloir le lâcher.

Il vint nous dire qu'il se trouvait forcé de faire entrer toute sa

famille au musée, ayant eu l'imprudence de le promettre, et il nous

quitta en pestant, après nous avoir secoué la main.

Nous entrâmes dans la baraque des lutteurs, précédés du _Canau_. En

passant devant le bureau représenté par une petite femme sèche qui

n'avait pas l'air trop jovente, le bourgeois dit: Ce sont des amis,

et après nous avoir installés, il alla à ses affaires.

Bientôt après entrèrent dans l'arène, entourée d'une corde tendue

sur des piquets, deux des lutteurs de la troupe: ils se donnèrent la

main et s'empoignèrent. La lutte dura quelques minutes, et l'un

d'eux fut renversé tout bravement à terre, puis l'autre lui tendit

la main pour se relever.

Un autre couple lui succéda, et ce fut toujours à peu près la même

chose. Tout ça ne m'amusait guère, car il me semblait que ces

gens-là n'y allaient pas bon jeu bon argent, et qu'ils paraissaient

plus occupés de faire des effets de muscles, que de lutter pour la

victoire qui paraissait arrangée d'avance.

Mais tout d'un coup, voici un meunier qui entre dans la baraque avec

deux autres individus.

--Voilà Poncet, dit mon oncle, ça se passera mal.

C'est que la réputation de Poncet était grande. Ses tours de force

étaient connus de tous. Il chargeait une barrique de vin sur une

charrette, comme un autre un panier de vendange. On racontait aussi

qu'un jour, luttant dans une baraque avec un ours, et se sentant un

peu pressé, il avait cassé les reins à la bête en la serrant dans

ses bras.

Mon oncle alla à lui, et l'emmena dans un coin de la baraque.

--C'est le _Canau_, tu sais bien, le _Canau_ de Saint-Médard, qui

est le patron; ménage-le, ça lui ferait du tort.

Ha foutre! c'est lui qui est le _Rempart du Périgord_, dit Poncet;

eh bien! n'aie crainte, je ne lui veux pas de mal, le pauvre chien,

je ne veux pas l'empêcher de gagner sa vie. Mais quant à ses hommes,

je sais que dans leur auberge, ils se sont vantés de me tomber, et

je les foutrai tous sur le cul!

Après cette déclaration énergique, Poncet se mit à regarder avec les

autres.

En ce moment, le _Rempart du Périgord_ était sur l'estrade, et

invitait les amateurs qui pouvaient se trouver parmi le public à

entrer, car il y avait déjà deux caleçons de demandés. Lorsqu'il

revint, mon oncle lui dit deux mots à l'oreille pour le prévenir de

ce qui allait se passer.

Le _Canau_ revint aussitôt vers le public et dit: Messieurs, on

m'apprend à l'instant que le fameux Poncet est dans mon

établissement, et qu'il veut lutter avec tout le personnel de

l'arène. Cet amateur distingué est trop connu à Périgueux, pour que

je rappelle ses tours de force. C'est une vraie chance de tomber sur

une séance comme celle-là. Entrez, Messieurs, entrez, nous allons

commencer.

Cette annonce fit encore entrer une trentaine de personnes,

curieuses de voir lutter Poncet.

Le premier amateur qui sortit du recoin où on se déshabillait

derrière une toile, était un garçon boulanger, tout jeune, sans un

poil de barbe, mais bien bâti: ses bras développés par la maie

étaient énormes, mais ses jambes paraissaient un peu faibles en

proportion.

Quoiqu'il n'entendît rien aux finesses de la lutte, il se défendit

bien, donna du fil à retordre à son homme et se fit applaudir à

plusieurs reprises. Il fut enfin couché sur le dos par un coup

d'habileté plutôt que de force, comme on s'accorda à le dire.

Le deuxième amateur était loin d'avoir la force du premier; aussi ne

pesa-t-il guère aux mains de son partenaire, l'_Invincible

Auvergnat_.

Pendant ce temps, Poncet se déshabillait. Lorsqu'il arriva, enfin,

trapu, carré, poilu comme un loup, en balançant ses bras noueux et

longs, ces bras terribles qui avaient broyé la charpente de l'ours,

il y eut de grands claquements de mains.

--Hé bien, vous autres, dit-il en se campant dans l'arène, il paraît

que vous voulez me tomber: Je vous attends, venez comme vous

voudrez.

Les lutteurs s'étaient entendus, et l'un d'eux s'avança au milieu de

l'arène. Celui-là avait nom: _Le Fort de la Halle_; c'était un

Parisien, ancien porteur à la Halle aux farines, bien fait, et

connaissant toutes les ruses du métier.

Il donna en coyonnant la main à Poncet:

--Entre meunier et porteur de farine, on ne se fait pas de mal,

n'est-ce pas?

--Que non, dit Poncet.

Le plan des lutteurs, qui étaient revenus de leurs vantardises,

était de commencer par fatiguer le meunier, en lui dépêchant d'abord

les moins forts, et de réserver le plus dangereux, le _Colosse du

Nord_, qui, venant le dernier, le tomberait bien sûr.

C'est pour cela que l'habile Parisien commençait, mais il n'eut

guère le temps de montrer son escrime; en moins de trois minutes, il

était enlevé et posé à terre comme un enfant.

--Vous êtes mon maître, dit-il à Poncet en se relevant.

L'_Invincible Auvergnat_ lui succéda, et ne pesa pas davantage dans

les mains du meunier.

Celui qui vint après, avait nom: _Le Tombeau-des-Forts_, et sa

personne était bien répondante à son nom. Il avait le regard en

dessous et méchant, comme un taureau qui va donner un coup de corne,

et de fait il passait pour traître.

Poncet vit d'abord qu'il avait affaire à une méchante bête, mais il

ne s'en étonna pas.

Ce _Tombeau-des-Forts_ avait, à ce qu'on disait, des moyens secrets

et des coups de reins auxquels on ne pouvait résister. Cependant le

meunier résista, et au bout de dix minutes il fut clair que le

lutteur ne pensait plus qu'à se défendre. Toutes ses feintes, toutes

ses habiletés ne servaient de rien, et le meunier restait là planté

en terre comme un chêne, et ses bras serrant toujours davantage.

Enragé, écumant, le _Tombeau-des-Forts_ essaya de passer la jambe,

ce qui fit crier tout le monde. Mais Poncet, furieux, ayant repris

son aplomb, lui donna, de colère, une serrée terrible qui lui fit

faire couic, et l'envoya à trois pas, les quatre fers en l'air,

comme un chien dont on se débarrasse.

--Bravo! bravo! Et pendant deux minutes, les mains battirent ferme

en l'honneur de Poncet.

Le _Tombeau-des-Forts_ se retira en s'époussetant, l'oreille basse

et le regard mauvais.

C'était au tour du _Colosse du Nord_, il s'avança pesamment au

milieu de l'arène.

--Si vous êtes fatigué, dit-il à Poncet, nous pourrions remettre la

partie à demain.

--Merci bien, mais je ne suis pas fatigué. Le temps de souffler un

peu seulement.

Ce _Colosse du Nord_, n'avait pas volé son nom. C'était un homme de

cinq pieds neuf pouces, avec des membres à proportion. Ses cuisses

étaient grosses comme le corps, et ses bras gros comme les cuisses

d'un homme ordinaire; avec ça des épaules à porter un boeuf et des

poings à l'assommer. Par exemple; il y avait de la graisse dans ce

grand corps, et son ventre commençait à le gêner un peu. Jusque-là,

il n'y avait pas eu de gageures, tout le monde était pour ainsi dire

sûr de Poncet. Mais le _Colosse du Nord_, avec cette taille et ces

membres de géant, imposa à quelques amateurs, qui parièrent pour

lui. Voyant ça, mon oncle s'écria:

--Une pistole contre un écu pour Poncet!

--Tenu! tenu! firent plusieurs.

--Voyons, vous êtes, un, deux, trois, quatre, ça va.

Et les enjeux furent mis entre les mains d'un tiers.

Puis les deux hommes se crochèrent.

Ils commencèrent par se tâter l'un l'autre, chacun cherchant à

deviner le côté faible de son adversaire. Puis ils s'engagèrent

sérieusement, et sur leurs jarrets et leurs bras, les tendons se

dessinaient en saillie. Le lutteur se méfiait des bras du meunier,

et s'arc-boutait sur ses reins pour ne pas lui donner de prise; mais

cette position qui l'éloignait de son homme le gênait pour

l'attaque. Il réussit pourtant à le faire branler un peu sur ses

jambes, mais tous ses efforts commençaient à le faire souffler.

Alors Poncet raidit ses bras, et l'attira un peu à lui. Se sentant

serré de près, l'hercule voulut se servir de sa masse, pesa sur le

meunier et le poussait, afin de saisir, dans un mouvement de recul,

l'instant de l'enlever. Mais Poncet porta un jarret en arrière, et

ne bougea plus. C'était beau à voir, ma foi, ces deux hommes qui

luttaient, butés l'un contre l'autre comme deux taureaux entêtés.

Leur front luisant sous la flamme rouge des lampions, leurs nasières

ouvertes à y fourrer le pouce, leurs yeux brillants, leur bouche

serrée, marquaient que cette fois c'était pour de bon. Tous leurs

membres accusaient leurs efforts; leurs tendons sortaient de la

chair, comme des cordes, et les veines de leur cou se gonflaient

comme prêtes à crever. Cependant Poncet sentant l'hercule souffler,

serra peu à peu ses bras terribles, et finit par le tenir

étroitement serré contre lui. L'autre, mâché par ces bras noueux

durs comme des câbles, se laissa étreindre davantage, et tous ses

efforts pour reprendre un peu de liberté furent inutiles.

Lorsque Poncet le tint bouclé, serré à en perdre haleine, il le

porta à gauche, à droite comme un arbre que le vent va déraciner,

augmentant à mesure ce balancement, et finalement par un effort

vigoureux, l'enleva et le coucha à terre.

Si l'on claqua des mains, si on cria: Bravo! vive Poncet! point

n'est besoin de le dire. Tous les gens qui étaient là, braillaient,

grisés par la victoire du Périgordin. Lui, cependant, le maître de

tous, s'essuyait le front avec son bras, et reprenait haleine. Mon

oncle ayant empoché ses quatre écus, lui criait d'aller se vêtir.

Poncet leva la main et dit:

--Ce matin, j'avais fantaisie de lutter avec tous; mais à cette

heure, je suis fatigué. D'ailleurs il ne reste plus que le patron,

qui est mon ancien camarade Jeanty, et je vous dirai bonnement que

quand nous étions encore des droles, et que nous luttions pour nous

exercer sur la promenade où on fait des cordes, là-bas à Excideuil,

il me couchait toujours. De longtemps donc il est mon maître, il

n'est besoin de le montrer, je le reconnais.

Personne ne fut pris à cette défaite, on se mit à rire, et le

_Canau_ vint secouer la main de Poncet, pour lui marquer qu'il le

comprenait bien, après quoi le meunier alla s'habiller derrière le

rideau, dans le coin.

Cependant tout le monde s'écoulait, et en s'en allant, il y en avait

qui disaient:

--C'est bien dommage que M. Savy ne se soit pas trouvé là.

Quand tout le monde fut sorti, Jeanty passa un paletot sur son

maillot, et Poncet étant prêt, mon oncle dit: Il y a douze francs à

manger, nous allons faire un vin chaud. Et nous voilà partis pour un

petit café voisin. Sur la sortie de la baraque, la bourgeoise de

Jeanty arrêta son homme:

--Ne bois pas trop, Jeanty, tu entends... Messieurs, ne le faites

pas boire, il ne pourrait pas travailler demain.

--N'ayez crainte, lui dit Poncet; un petit vin chaud avec des

anciens camarades, ça ne peut pas lui faire de mal.

Ce petit vin chaud de trois pintes fut servi au bout d'un moment,

dans une bassine à faire les confitures, faute d'un bol assez grand.

Et la quantité ne faisait pas tort à la qualité, car mon oncle avait

commandé tout ce qu'il y avait de meilleur en fait de vin vieux.

Tandis que nous buvions en trinquant à chaque verrée, j'appris

plusieurs choses, entre autres que le _Canau_ avait été ainsi

baptisé, parce qu'un jour dans la classe, le régent lui ayant

demandé comment on appelait un cours d'eau artificiel, il avait

répondu: Un _Canau_! ce qui avait fait esclaffer tous les autres, et

lui avait valu une bonne gifle.

Puis il raconta sa vie, le pauvre _Canau_. A cause de ses mauvais

yeux, il n'avait pu apprendre de métier. Faut y voir, pas vrai, pour

taper sur une enclume, pour équarrir une pièce de bois, ou monter

sur une tuilée, ou faire quoi que ce soit. Et alors ne pouvant, il

s'en était allé à Bordeaux, travailler sur le port où il gagnait sa

vie au jour la journée. Puis un soir à une foire de mars, il était

entré sur les Quinconces dans une baraque de lutteurs et s'était

essayé, et ma foi il s'était laissé embaucher.

Depuis ce temps, il courait les foires dans toute la France ou guère

ne s'en fallait; et un jour, la demoiselle d'un café où il allait, à

Beaucaire, pendant les foires, s'était amourachée de lui et l'avait

suivi. Comme c'était une fille de tête, elle avait vendu ses petits

bijoux, et ils avaient acheté une voiture et monté une baraque. Ah,

c'était une crâne femme, qui faisait marcher tout son monde

d'hercules à la baguette; et c'était elle qui tenait la bourse, et

ils avaient cent pistoles de placées chez un notaire, dans son pays

là-bas, et ils en auraient davantage, s'il n'avait pas fallu, il y a

six mois, retirer cent écus pour acheter un autre cheval, le leur

étant crevé à Orléans. Mais tout de même, cette vie ne lui allait

pas trop, il aurait mieux aimé bûcher sur une enclume, ou quelque

chose comme ça, à Excideuil, ou par là, tranquille avec sa femme...

--Alors, tu es marié? dit Poncet.

--Derrière la mairie!...

Et ils se mirent à rire tous.

Derrière la mairie? qu'était cela? mais je commençais à dormir sur

la table, et je n'en entendis pas plus long.

Lorsque mon oncle me réveilla, il y avait plantés devant nous, deux

agents de la police de la ville qui disaient bien tranquillement:

Allons, Messieurs, il est minuit passé, il faut s'en aller.

--Pas avant d'avoir trinqué ensemble.

--Ha! té! c'est vous Poncet.

--Hé oui! mettez-vous là donc, que nous trinquions un peu.

Bourgeois, deux verres!

Ils n'avaient pas l'air méchant du tout, ces deux sergents de ville.

Il y en avait un grand maigre, avec de fortes moustaches, qui

poussait de grosses bouffées d'un gros cigare de contrebande, et

s'appuyait sur sa canne sans rien dire. L'autre avait la sienne de

canne pendue par un cordon à un bouton de sa capote, et il bourrait

sa pipe; c'était un bon gros vivant qui riait toujours. Ils étaient

rouges tous les deux pour être entrés déjà dans beaucoup de cafés et

d'auberges pour faire fermer. A l'offre de trinquer, le gros

répondit:

--Sur le pouce alors, le commissaire ne badine pas aujourd'hui; il

est en permanence à son bureau, et il faut que nous allions au

rapport après notre tournée.

--Bah! dit Poncet, Claverie ne peut pas empêcher les gens de se

rafraîchir, que diable!

Après avoir trinqué tous ensemble, il fallut repiquer d'un autre

verre, et enfin nous sortîmes avec les agents.

Après que tout le monde se fut bien secoué la main, mon oncle me

dit:

--Maintenant mon petit, nous allons aller nous coucher; il est bien

temps. Demain, en nous levant nous irons voir si je peux m'arranger

pour cette mule que j'ai vue aujourd'hui, ou pour une autre. Après

ça, il me faut acheter une bastine, une bride et une casquette. Nous

rentrerons déjeuner ensuite et vers les deux heures nous partirons

pour chez nous.

Il mit le loquet dans la serrure, ouvrit doucement, et nous montâmes

l'escalier sans bruit: Il faut prendre garde de réveiller ta mère.

Après nous être vitement déshabillés, nous nous couchâmes dans le

même lit, car nous n'en avions que deux à la maison. Je songeai un

peu à la jeune géante, et je m'endormis.

Le lendemain matin il fallut voir les écuries des marchands, et

enfin, vers les dix heures, nous voici derrière la mule en question.

Ce qu'il fallut de temps pour faire le marché, et de jurements, et

de sacrements du maquignon, de coups dans les mains à tour de bras,

histoire de se mettre en train, ce serait trop long à dire. Enfin,

un accordeur vint là, qui fit couper la différence, mais ce ne fut

pas sans peine, au moins on l'aurait dit. Cet homme prit une main de

mon oncle et voulut prendre celle du maquignon pour les rejoindre,

mais l'autre cachait la sienne sous sa blouse, derrière son dos. Oh!

il ne taperait pas à trente-cinq pistoles, jamais de la vie! Est-ce

qu'on voulait lui manger les foies? La mule lui en coûtait

trente-huit, à la dernière foire de Niort! Une bête comme ça! douce

comme un agneau! et il allongeait un petit coup de manche de fouet

sur la croupe de la bête qui tressautait.

--Allons, disait l'accordeur, baillez-moi votre main!

--Non, ferai pas! le diable m'écrase!

--Donnez-la! je vous dis! allons foutre!

--Non! non! Je ne peux pas, là!

Et il détournait la tête comme s'il se fût agi d'avaler une

médecine.

Enfin l'accordeur lui attrapa la main, et la tira de force pour la

mettre dans celle de mon oncle: maintenant il fallait le faire

taper.

--Tapez là! tapez là, je vous dis!

--Mais vous me saignez! criait le maquignon.

Et il avait la voix piteuse et la figure malheureuse. On aurait juré

à le voir qu'il était contraint et forcé.

Enfin, comme tous ceux qui étaient là autour, à voir faire le

marché, lui criaient: Tapez! tapez! La Jeunesse! Allons, tapez!

moitié de son gré, moitié par force à ce qu'on aurait dit, il tapa:

tout doucement d'abord, suivant le mouvement que lui donnait

l'accordeur, puis plus fort, et enfin, s'étant décidé, il conclut

seul le marché par deux ou trois fortes tapes dans la main de mon

oncle en disant:

--Si je fais beaucoup d'affaires comme ça, je ferai banqueroute,

c'est sûr.

Après le marché, il fallut aller boire le vinage au _Coq Hardi_,

avec l'accordeur. Tout en buvant, mon oncle aligna sur la table

trente-cinq pistoles en écus de cent sous qu'il tira d'une ceinture

en cuir. Alors le maquignon demanda encore quarante sous pour le

licol: il avait vendu la bête, mais pas le licol! Mais mon oncle se

mit à rire, et se leva après avoir trinqué encore un coup.

La mule fut amenée à l'écurie auprès de la jument. Les deux bêtes

furent bien soignées et après il fallut aller déjeuner.

En passant dans la rue Taillefer, mon oncle s'arrêta chez Coustou

pour une casquette.

M. Coustou était un grand, gros, bel homme, qui était canonnier dans

la garde nationale. Je ne sais pas si ça venait du canon, mais il

était sourd comme un pot. Comme les gens sont sans pitié pour les

infirmités des autres, on racontait qu'un jour de fête, étant près

de la pièce et regardant d'un autre côté, il ne s'était pas aperçu

que le coup était parti, et avait demandé au porte-lance:

--Ça a craqué, petit?

Mon oncle lui cria:

--C'est pour une casquette!

--Ah, bien!

Et il alla chercher un chapeau à grands rebords.

--Non! une casquette! une casquette de meunier!

--Ah! diantre!

Et M. Coustou ayant enfin entendu, ou plutôt guidé par le doigt de

mon oncle, qui lui montrait les objets à travers les vitrines, mit

sur le comptoir des casquettes en drap blanc. L'oncle en choisit une

semblable de forme à celle de Louis XI, dans les petites histoires

de France des écoles de ce temps-là.

--Ça va bien, dit-il, pour rabattre sur les oreilles, quand on va à

l'affût des canards.

Après déjeuner, ma mère me remit mon petit paquet avec force

recommandations. Puis l'ayant embrassée tous les deux, nous fûmes à

l'écurie, où mon paquet fut attaché derrière la selle. Il fallut

après mener la mule chez Lanusse pour la faire harnacher, et cela

fait vitement, car les bastines ça va à toutes les bêtes, revenir

prendre la jument. Enfin, la dépense d'écuriage étant payée, avec

une bonne étrenne pour le garçon, me voilà grimpé sur la Grise.

L'oncle me raccourcit les étriers, saute sur la mule, et nous voilà

partis.

De crainte que tout ce tapage des baraques ne fît peur à la jeune

mule, mon oncle aima mieux passer par le quartier bas de la ville.

Devant la Préfecture, il dit: A cette heure, Masfrangeas doit être à

son bureau. Ça l'a ennuyé de nous quitter comme ça sitôt, je l'ai

bien connu. Il aurait mieux aimé être aux luttes de Poncet, que

d'aller voir des assassins avec des figures de cire.

En suivant la rue du Gravier, une femme, avec un foulard jaune sur

la tête, et des accroche-coeurs d'un noir luisant, nous cria de sa

fenêtre comme une effrontée:

--Hé! meunier, il y a de la moulure à prendre ici!

--Alors ça sera pour une autre fois, dit mon oncle sans se

retourner.

--Est-ce que tu la connais, oncle? dis-je dans mon innocence.

--Non, mon fils, c'est une folle qui crie comme ça à tous ceux qui

passent.

Nous voici devant le vieux moulin de Saint-Front; puis nous

traversons la descente du Grefle qui va au Pont Vieux; nous

attrapons la rue du Port-de-Graule, et nous voilà hors de la ville

sous la terrasse de Tourny. Il reste à passer les tanneries de

l'Arsault qui puent fort, et nous sommes en pleine campagne.

Les montures bien soignées, marchent d'un bon pas, et le chemin se

fait. Voici Trélissac et la maison de M. Magne, bien petite et

simple à côté du château d'aujourd'hui. Puis c'est le petit castel

de Trigonant et Antonne, et au-delà de l'Isle, Escoire avec sa

façade blanche et le pont nouvellement fini. C'est près de là, à la

rencontre de l'Haut-Vézère et de l'Isle, qu'était la villa de

Boulogne dont parlent nos anciens.

Quel beau pays, et quel plaisir de voyager ainsi. Nos bêtes s'en

allaient tranquillement; mon oncle devisait de choses et d'autres,

et moi je l'écoutais comme un oracle. En passant le long du parc des

Bories que ce vieux original de marquis de Saint-Astier vient de

donner, avec le château et la terre, au petit-fils de

Louis-Philippe, qui en avait bien besoin, le pauvre homme! l'oncle

coupa une branche pour émoucher sa mule que les taons tracassaient.

Le temps était beau, le soleil chaud déjà, mais l'air frais, et un

bon petit vent mouvait les blés dans la plaine comme les vagues d'un

lac.

Au beau milieu d'une terre, sans jardin ni arbres autour, voici une

grande maison isolée. Les contrevents sont fermés et à moitié

pourris. Les ardoises sont pleines de mousse, les murs sont noirs et

sales.

--Voilà la maison du Diable! dis-je.

Mon oncle se mit à rire, et me raconta qu'on avait été obligé

d'abandonner cette maison, parce qu'il y revenait. Des fantômes, sur

le coup de minuit, descendaient les escaliers avec des bruits de

chaînes. Il y avait pourtant des gens crânes qui avaient essayé d'y

habiter. Le dernier, c'était un capitaine en retraite qui n'avait

peur de rien, comme un homme qui avait sauvé sa peau de la retraite

de Russie. Il s'était fait arranger une chambre, et la première

nuit, s'était enfermé tout seul dans la maison. En se couchant, il

avait mis ses pistolets sur une table à côté de son lit, et son

sabre sous son traversin. Comme c'était un crâne homme, je l'ai dit,

il s'endormit tranquillement en attendant les revenants.

A minuit, il est réveillé par un pas lourd qui marchait dans le

grenier. Il allume sa chandelle, se lève, boucle son sabre autour de

lui, prend le chandelier d'une main, un pistolet de l'autre, et

ouvre la porte de la chambre, pendant que le revenant descendait

l'escalier avec un grand bruit de chaînes. Tandis qu'il est là, le

vent lui éteint sa chandelle; il la pose à terre, tire son sabre et

s'avance sur le palier tout noir. Ça descendait toujours, lentement,

et le capitaine attendait au débouché de l'escalier. Tout d'un coup

il s'en va voir quelque chose de blanc comme un mort dans son drap,

qui était là. Il lâche son coup de pistolet, et tombe à coups de

sabre sur le revenant. Après avoir bien bataillé il ne vit plus

rien, il n'entendit plus rien et fut se recoucher. Le lendemain

matin, il trouva que sa balle avait fait un trou dans le mur et que

la boiserie de l'escalier était hachée de coups de sabre.

De cette affaire il en eut assez. Des hommes en chair et en os, il

n'en avait point peur; mais que faire contre des fantômes sur

lesquels les balles et la lame d'un sabre ne font rien?

Entendre ça, en plein soleil, raconté par mon oncle qui n'y croyait

pas et riait des revenants, ça n'était rien; mais quand c'était

Gustou, notre garçon du moulin, qui racontait ça les soirs d'hiver,

avec des triboulements dans la voix, tandis que le vent soufflait

dans la haute cheminée, j'avais grand'peur.

A Laurière, nous laissons le chemin de Cubjac, et nous dépassons

Sarliac et La Bonnetie. Sur la route, on connaissait mon oncle et

les gens nous envoyaient leur: à Dieu sois! Sur la porte des

auberges, ceux qui revenaient, comme nous, de la Saint-Mémoire, et

qui s'étaient arrêtés pour boire un coup, sortaient pour voir qui

c'était.

A la forge de Saint-Vincent, un grand diable tout noir sortit et dit

à mon oncle:

--Ha! tu as fait foire, Nogaret?

--Hé oui, j'ai acheté cette petite mule.

--Ça te coûte dans les trente-cinq ou quarante pistoles, hé?

--Tu ne te trompes de guère.

--Et autrement? rien de nouveau? dit le forgeron.

--Toujours la même chose, mon pauvre. Les gros bourgeois cherchent

toujours quelque moyen de nous tirer de l'argent. Est-ce qu'ils

n'ont pas encore inventé de nous faire payer pour chasser?

--Tu coyonnes! ça n'est pas possible!

--C'est sûr, mon vieux. C'est Masfrangeas, tu sais Masfrangeas,

d'Excideuil, qui est à la Préfecture, qui me l'a dit.

--Ça ne peut pas durer comme ça! dit l'autre; mais ces Jean-foutre

ont tout dans leurs mains, l'argent, les juges, les gendarmes, les

soldats; et nous autres nous n'avons que nos bras.

--C'est égal, reprit mon oncle, d'après ce que j'ai ouï dire, j'ai

dans l'idée que d'ici quelque temps il y aura un chambardement pas

ordinaire, et ce ne sera pas trop tôt.

--Non, dit le forgeron; tu n'as rien?

--Si, tiens, et fouillant dans sa poche, l'oncle lui donna un

journal et deux ou trois petits papiers.

--Allons, bonsoir! et ils se secouèrent la main, après quoi nous

continuâmes notre route.

La petite mule marchait bien et dépassait la jument.

--Allons! allons! dit mon oncle, fais-moi marcher un peu la Grise

qui s'endort!

D'un coup de verge, je la fis avancer à la hauteur de la mule, puis

je dis à mon oncle:

--Et pourquoi l'appelles-tu la Grise, puisqu'elle est rouge?

--Ah! voilà; elle est née au moulin, et comme on appelait sa mère la

Grise, parce qu'elle l'était de vrai, nous avons donné le même nom à

la fille.

--C'est drôle, tout de même, fis-je.

--Ça n'est pas plus drôle que de voir un petit homme comme le

charron de Coulaures s'appeler Grand; ni un rousseau comme le

tisserand du Taboury s'appeler Brun. On voit tous les jours des Gros

qui sont minces, des Petit qui ont cinq pieds six pouces, et des

Blanc qui sont noirs; mais l'accoutumance fait qu'on n'y prend

garde.

A Savignac, il fallut nécessairement nous arrêter un peu. Un ami de

mon oncle, l'aubergiste du _Cheval-Blanc_, se planta sur la route,

les jambes écartées, les mains dans les poches, comme s'il eût voulu

nous barrer le passage. Quand nous fûmes arrêtés, il tourna autour

de la mule.

--Jolie petite mule; et tu as payé ça?

--Devine!

--Dans les quarante pistoles, hé?

--Pas tout à fait.

--Allons, attache tes bêtes à l'anneau, nous allons trinquer.

Quand il eut versé dans les trois verres au bout de la table,

l'aubergiste dit:

--C'est ton neveu?

--Oui, répondit l'oncle en me regardant, c'est mon neveu, et depuis

que mon pauvre frère est mort, il y a tantôt deux ans, c'est comme

mon fils.

--C'était un brave homme, ton aîné, Sicaire, reprit l'autre. Cette

gueuse de suette a tué bien des gens, mais je ne pense pas qu'elle

en ait emporté un meilleur.

--C'est comme ça, mon pauvre, les bons s'en vont les premiers.

Allons, à ta santé, nous allons partir.

Et l'oncle ayant bu, alluma sa pipe.

En sortant de Savignac, je questionnai mon oncle.

--Pourquoi donc que vous vous appeliez tous deux Sicaire, mon père

et toi?

--Mon petit, c'est que le père de mon arrière-grand-père, qui vint

comme garçon au Frau, il y a une centaine d'années, était de

Brantôme, et s'appelait Sicaire, comme de juste; car il faut que tu

saches qu'à Brantôme ils s'appellent tous Sicaire, en l'honneur de

leur saint, comme à Jumilhac, ils s'appellent tous Aubin; en

Limousin, tous Léonard ou Martial; et du côté de Marseille, tous

Marius, principalement les perruquiers. Il y a comme ça des pays où

tous les enfants sont nommés de même au baptême. J'ai ouï dire à mon

grand-père, qui le tenait de Roux-Fazillac, que tous les députés du

département de la Haute-Saône, à la Convention, s'appelaient Claude,

de leur petit nom. Mais pour en revenir à nous autres, tu sais que

c'est la coutume du pays, que les grands-pères soient parrains de

leurs petits-enfants. Le père de mon arrière-grand-père donc, qui

s'était marié avec la fille du meunier du Frau, nomma ses

petits-enfants tous du nom de Sicaire. Lorsque son fils, qui

s'appelait Hélie, en eut à son tour, il leur donna son nom. Et ça

s'est toujours continué ainsi: une nichée de Sicaires, et une nichée

d'Hélies. Ça n'est pas toujours aisé de s'y reconnaître avec cette

mode, mais on appelle communément l'aîné du nom de la famille.

Ainsi, on appelait notre aîné à tous, qui est mort il y a six ans:

Nogaret; ton père, on l'appelait Sicaire, et moi, le plus jeune, on

m'avait fait un petit nom avec notre nom: on m'appelait Rétou.

Nous laissâmes, sur ces propos, Chardeuil à notre gauche, et au bout

d'un petit moment nous voici à Coulaures. De passer là, sans

s'arrêter, il n'y fallait pas penser. D'ailleurs mon oncle avait

besoin de tabac. Il descendit et entra dans le bureau, qui était

chez un épicier, qui tuait des cochons l'hiver et faisait auberge.

Les rouliers s'arrêtaient là, et les postillons, pour boire un coup,

en sorte qu'il y avait toujours dans le coin du feu une soupière qui

se tenait au chaud.

Le vieux Puyadou sortit vers moi avec son bonnet de coton un peu

jaune et ses sabots:

--Donne-moi tes bêtes et entre, je vais les attacher.

Lorsque j'entrai, la vieille qui pesait le tabac, et faisait le

poids pincée par pincée, s'écria:

--Ha! mon pauvre, comme il a grandi ton neveu!

--La mauvaise herbe croit vite, dit mon oncle en riant.

--Oh! Je suis sûre, dit la Puyadoune, que ce n'est pas un méchant

garçon; d'ailleurs il ne tiendrait pas de son pauvre père.

Tous ces témoignages d'estime qui me revenaient sur mon défunt père,

me faisaient bien content, et aujourd'hui encore, après bien des

années, je n'y pense pas sans plaisir.

Avant pesé le tabac, la vieille mit la soupière sur la table et nous

convia à nous servir. L'oncle prit une pleine cuiller de soupe,

histoire de réchauffer l'assiette et m'en donna autant. Après que

nous eûmes fini, le père Puyadou, avec une grande pinte, nous

remplit notre assiette de vin. Là! là! disait mon oncle, mais

l'autre versait toujours.

--Ah! par ma foi, dit la vieille, pour faire un bon chabrol il faut

que la cuiller baigne: et puis vous n'êtes pas encore au Frau.

--Il nous faut une grosse heure, dit mon oncle. Et votre Jeantain

n'est pas encore rentré?

--Oh! il viendra demain matin sur le coup de onze heures ou midi.

C'est lui qui ferme toutes les foires.

--Je l'ai vu en passant dans la rue Limogeanne devant chez

Guillaumin; mais il y avait beaucoup de monde; je ne lui ai pas

parlé.

--Oui; il avait pas mal d'affaires à prendre: un quintal de sel, du

sucre, de la chandelle; ça lui a pris du temps; et puis tu sais,

Nogaret, il aime un peu à s'amuser, dit la vieille.

--Ah! par ma foi, interrompit le vieux Puyadou, les garçons ce n'est

pas comme les filles; pourvu qu'ils reviennent avec leurs deux

oreilles, c'est tout ce qu'il faut.

Nous nous mîmes à rire et nous repartîmes.

En sortant de Coulaures, il nous fallut quitter la route pour suivre

un chemin qui remontait dans la même direction que l'Isle.

--Avec tout ça nous nous sommes amusés, fit mon oncle, nous

n'arriverons guère avant la nuit.

--C'est le tabac qui en est cause, dis-je.

--J'aurais bien pu en prendre à Périgueux, mais vois-tu, il faut

toujours donner du débit à ceux qui nous en donnent. Les Puyadou

font moudre chez nous et presser l'huile, et nous, nous leur prenons

le sel, le poivre, l'empois et tout ce qui nous fait besoin. Par ce

moyen chacun fait ses affaires, et l'argent ne sort pas du pays. Il

faut qu'il circule entre tous les gens de métier: cordonnier,

tailleur, tisserand, faure, menuisier. Tous ces gens-là vont chez

Puyadou, n'est-ce pas, boire un coup ou acheter quelque chose; il

est juste qu'il leur en revienne une partie en travail.

Ils vont aussi chez les marchands, et chez le notaire, et chez le

curé, pour se marier, faire baptiser ou enterrer; il faut donc que

les aubergistes, les marchands, le notaire et le curé fassent

travailler ces gens-là, leur fassent faire des souliers, des habits,

de la toile, des meubles, et leur fassent ferrer leurs chevaux et

leurs boeufs, sans quoi ils sont bonnement perdus.

Ce qui ruinait nos pays avant la Révolution, c'est que les seigneurs

recevaient tous leurs revenus, percevaient leurs rentes, leurs

redevances, tiraient tout ce qu'ils pouvaient de leurs gens, et s'en

allaient fricasser tout ça à Paris ou à Versailles. Aussi les

pauvres diables de leurs terres crevaient de faim.

--Tiens, dit mon oncle en étendant le bras sur la droite; tu vois ce

village? C'est Fazillac; c'est de là que le conventionnel

Roux-Fazillac tenait son nom. Il est un de ceux qui nous ont aidé à

sortir de cette misère. Malheureusement depuis, les bourgeois que le

peuple a aidés à faire la Révolution, une fois établis dans les

châteaux, enrichis par les biens nationaux, se sont mis du côté des

nobles et sont aussi durs pour le peuple que les anciens seigneurs:

il y en a quelques-uns qui sont restés avec nous, mais guère.

Ils ont changé le système; ce n'est plus la noblesse qui est

dominante, mais la richesse. Il faut payer tant pour faire les lois,

tant pour nommer ceux qui les font.

Quant au peuple, il est toujours esclave. Comme on a fait accroire

aux gens que tous sont égaux, il n'y a pas moyen de rétablir les

privilèges pour la bourgeoisie: alors, qu'est-ce qu'ils font? Sous

la couleur d'un impôt, ces bons messieurs empêchent de chasser tous

ceux qui n'ont pas vingt-cinq francs à leur donner, et voilà comment

il n'y a plus de privilèges.

Tout en parlant ainsi, nous arrivons à la Croze, puis à Chaumont.

Les chemins étaient mauvais comme partout; je conviens que c'était

ennuyeux, mais on en avait plus de plaisir d'arriver. A la Pouge,

nous prenons un petit chemin qui va au Frau.

Au bout d'un moment nous arrivons. Le moulin est sur la gauche et la

maison à quarante pas sur la droite, un peu élevée sur le terme. Mon

oncle envoie à ce moment deux ou trois coups de fouet à toute volée,

et voici la Finette, notre chienne courante, qui s'en galope vers

nous, en jappant de sa voix forte et les tétines pendantes, car elle

nourrissait. La vieille Mondine sort sous l'auvent de l'escalier,

avec sa quenouille dans son fichu. Elle lève les bras en l'air:

--Sainte Vierge! voilà Hélie!

Et elle rentre aussitôt pour faire le souper, pensant que nous

sommes affamés.

Enfin, en dernier lieu, Gustou sort du moulin; Gustou qui ne s'est

jamais pressé, qui n'a jamais dit un mot plus vite que l'autre. Il

sort lentement, en pantalon gris clair, le gilet déboutonné, tout

déparpaillé et un bonnet de coton sur la tête. Toute son attention

est prise par la mule; les deux mains dans les poches de son gilet,

il la regarde, tourne tout autour, tandis que mon oncle, toujours

sur la bête, le regarde faire en riant un petit.

--Eh bien, qu'en dis-tu, Gustou?

--Ça fera une bonne petite mule.

--Bonsoir, Hélie! Tu es donc venu nous voir; allons, c'est bien

pensé.

Et là-dessus, après m'avoir serré la main, Gustou prend les brides

et mène nos montures à l'écurie.

Notre maison était une bonne vieille maison périgordine à toit aigu,

bâtie sur la pente du coteau. On y accédait par une rampe pavée de

gros cailloux de rivière, tout comme notre rue Hiéras, et on

arrivait dans une cour formée par des murs de soutènement. Du côté

de la cour, la maison tournée au levant, avait de plain pied, le

cellier et le cuvier. La grange et l'écurie étaient dans un bâtiment

séparé, en équerre sur la cour, à droite. Le premier et seul étage

étant du côté de la cour, se trouvait de niveau avec le jardin, du

côté du coteau. On y montait par un escalier de pierre extérieur,

abrité par un auvent soutenu par des piliers massifs. Là, sous

l'auvent étaient les seilles, ou les seaux si l'on veut, et le

chambalou pour les porter, et la grande oulle à faire cuire pour les

cochons. De l'auvent on entrait dans la cuisine, et ensuite il y

avait d'un côté deux chambres où couchaient mon oncle et la Mondine,

et de l'autre une grande plaisante chambre regardant sur la rivière

et le moulin, avec deux lits à l'ange, où couchaient ceux qui

venaient à la maison. Lorsqu'elle me vit entrer, la Mondine

entortilla vitement la ficelle autour de la queue de la poêle

qu'elle avait sur le feu, et vint m'embrasser à plusieurs fois en

s'extasiant sur ma taille, ma force et ma bonne figure:

--Tu vas voir, mon petit Hélie, le souper sera bientôt prêt;

tourne-toi vers le feu.

--Ah ça, dit mon oncle en plaisantant, tu le prends donc pour un

étranger, que tu fricasses là quelque chose?

--J'avais fait de la soupe et des haricots, mais ça n'aurait pas de

bon sens, vois-tu, Sicaire, de faire souper comme ça ce drole, pour

le premier soir que le voilà chez lui.

--Comment, comment, chez lui?

--Sans doute chez lui, le pauvret. A qui donc que tu laisseras ça

tien, Sicaire?

--Ha! ha! à ce compte-là, tu as raison, Mondine, il est bien chez

lui.

--Oui, oui, j'ai raison, et je lui fais un bon petit saupiquet avec

un quartier de dinde; je sais qu'il l'aime, le pauvre drole.

Je m'étais assis dans le coin du feu pendant ce temps, quoi qu'il ne

fît pas froid, au contraire; mais c'est toujours bon de se mettre

près du feu quand on a voyagé. Les pieds sur les grands landiers de

fonte, je revoyais avec plaisir toutes les choses qui m'étaient

connues dès l'enfance. C'était la maie avec son couvercle, le vieux

buffet et son vaissellier au-dessus, où on voyait bien rangée

d'ancienne vaisselle d'étain, puis des plats et des assiettes de

faïence, rondes ou découpées à pans, avec des fleurs comme on n'en a

jamais vu, et des coqs superbes, pourtraiturés comme ceux que je

faisais sur mes cahiers, mais avec de si belles couleurs: du rouge,

du jaune, du vert, du bleu. Les couleurs n'étaient pas toujours bien

placées, mais que faisait cela.

Puis, dans le coin, la vieille pendule dans sa grande boîte de

noyer, percée d'un rond vitré qui laissait voir le balancier battre

lentement les secondes. Au mur étaient accrochés les chaudrons et

les bassines de cuivre. Au milieu, la table massive avec une barre

d'appui pour les pieds et ses deux bancs de chaque côté.

Je me levai et je fis le tour de la cuisine, reconnaissant tout ce

mobilier campagnard: la chaise où j'avais mis mon nom en chicotant

avec la pointe d'un couteau, et le crochet à peser pendu derrière la

porte d'entrée. Je passe devant la porte de l'escalier du grenier

avec son trou du chat, fermé par une planchette pendue à

l'intérieur, au moyen d'une ficelle, et que nos chattes écartaient

avec la patte pour passer. Puis voici les marmites, les tourtières,

l'oulle aux châtaignes. Sur des planches sont les toupines de

confit; et le râtelier au pain, garni de tourtes, est au fond de la

cuisine solidement attaché aux poutres. Aux poutres encore, pendent

des quartiers de lard et aussi de la graisse pliée dans la toile du

ventre, et posée sur des cercles en vimes suspendus comme des

balances.

Je reviens vers la cheminée: au-dessus, au râtelier, le vieux fusil

à pierre à un coup, avec lequel mon oncle ne manquait guère le

lièvre, et puis une grande canardière dont le canon a bien cinq

pieds de long.

Il y a quarante-cinq ans de ça; mais je pourrais refaire

l'inventaire, je crois qu'il n'y manquerait guère de choses. Mon

grand-père reviendrait au monde, qu'il trouverait encore la plus

grande partie des affaires qu'il y avait de son temps. Nous aimons

beaucoup, chez nous, garder comme ça les vieilleries qui nous

viennent de nos anciens et leur ont servi.

La nuit était venue cependant. La Mondine alluma le chalel de cuivre

et le pendit dans la cheminée à seule fin de voir au fricot. Puis

elle mit la touaille, les assiettes, les cuillers d'étain, les

fourchettes. Pour ce qui est des couteaux, dans nos pays, chacun a

toujours le sien dans sa poche; le couteau est inséparable de

l'homme, et c'est la première chose que les droles demandent à leur

père quand ils commencent à marcher.

Tout étant prêt, mon oncle prit une pinte et s'en fut tirer à boire.

La Mondine sortit sur l'escalier et cria à Gustou, qui arriva un

moment après sans se presser; puis elle accrocha le chalel à une

cannevelle encochée qui pendait du plancher du grenier, au-dessus de

la table.

Mon oncle, comme le maître de la maison, était assis au bout de la

table sur une chaise; moi à sa droite, Gustou à sa gauche, sur les

bancs, et la Mondine allant et venant:

--Tu vois, Hélie, dit-elle, je t'ai donné ton assiette.

C'était un beau coq, avec une superbe queue de toutes couleurs, que

je voulais toujours avoir quand j'étais petit. C'est miracle que je

ne l'aie jamais cassée.

Gustou mangeait sa soupe à l'ancienne mode avec sa cuiller et sa

fourchette. Mon oncle avait perdu cette coutume au régiment, et moi

à la ville. La Mondine, elle, avait l'habitude de manger debout en

se promenant avec son assiette, allant de la table au foyer. Une

habitude bien conservée, par exemple, c'est celle du chabrol; chacun

de nous avala sa pleine assiette de vin.

J'étais bien de goût de manger, ce voyage à cheval m'avait creusé,

et puis en ce temps-là, je n'avais pas besoin de ça. Après avoir

mangé la moitié de l'aile de dinde, je pris une pleine assiette de

haricots bien arrosés avec de l'huile de noix. Tout le monde me

regardait faire avec plaisir.

--Bien manger, dit Gustou, c'est signe de bonne conscience et de bon

estomac.

Tandis que nous étions à table, la Finette tournait autour de nous,

attrapant un morceau de l'un, un morceau de l'autre, et mon oncle

lui fit donner le reste de la soupe, car il n'aimait pas à voir

pâtir les bêtes autour de lui.

Après souper, Gustou prit la lanterne pour aller soigner nos

montures, et mon oncle alluma sa pipe.

--Puisque nous faisons la noce, dit-il, donne-nous un peu de pineau,

Mondine.

Et nous nous mîmes à boire, en parlant de choses et d'autres.

--La demoiselle m'a bien parlé de toi l'autre jour, tu sais, Hélie,

me dit la vieille servante.

--Il te faudra aller la voir, cette pauvre demoiselle Ponsie, ajouta

mon oncle.

--Bien sûr, répondis-je en demandant de ses nouvelles.

--Elle est toujours brave et bonne, dit la Mondine, et point

méprisante pour le pauvre monde. On pourrait chercher à vingt lieues

à la ronde, pour trouver une demoiselle qui la vaille.

--Et avec ça, dit mon oncle, elle reste à la pendille.

--Ça veut dire que les messieurs de par ici sont bien bêtes,

repartit la vieille: une demoiselle comme ça!

--C'est que vois-tu, il leur faut de l'argent avec la fille, et il

n'y en a guère à Puygolfier.

--Les hommes ne valent pas cher! que veux-tu que je te dise,

Sicaire.

--Tu veux dire les messieurs, hé Mondine!

--Oh! je ne parle pas pour toi. Je t'ai assez porté sur mes bras

pour te connaître. Je sais bien que tu ne regarderais pas à

l'argent, tant qu'à la convenance. D'ailleurs, les Nogaret n'ont

jamais été avares; de tout temps, ils ont été de braves gens. Ton

grand-père, celui du temps de la grande Révolution, n'était pas des

plus tendres, mais c'était un homme franc, juste et courageux comme

on n'en voit guère. Ton père et tes oncles étaient bons comme du

pain de fleur de farine. Le père d'Hélie, le pauvre, ressemblait au

grand-père, mais il avait avec ça, la bonté de son père en plus.

Lorsque Gustou remonta, il posa sa lanterne sur la table, but une

goutte de pineau et s'en fut se coucher dans sa chambre au moulin.

Nous en fîmes autant bientôt; la Mondine avait mis des draps à un

des lits de la grande chambre, et lorsque je fus couché, elle vint

me border dans les couvertures, comme lorsque j'étais petit, puis

s'en alla après avoir fermé les courtines.

Le moulin du Frau · 第 12 / 25 题