III.

_Matamua!_

Il fut un temps, il fut, très jadis, un temps de gloire nationale et

de féodalité, d'importance sociale, de richesse publique et

privée,--il fut, dans la nuit ancienne, un temps de Dieux et de héros.

_Matamua!_

Alors la race autochtone régnait sur les Iles et les Eaux réjouies

d'adorer les _Atuas_* universels, et Taaroa, leur père, et Téfatou, le

roi de la terre, et Hina, déesse de la lune. Alors les prêtres

sanglants prélevaient sur la vie généreuse la dîme essentielle du

Sacrifice. Alors les femmes étaient honorées, plus d'une ayant été

choisie pour le baiser divin, et maintes traditions attestaient que

les mères de la race lui avaient mérité, au prix d'elles-mêmes et de

rituels massacres dans le temple ouvert au sommet de l'Ile, l'origine

céleste: au prix de massacres rituels qui ne devaient, à travers les

âges, point cesser, afin que ne cessât point la Race.

* Les grands dieux

Mais les âges s'écoulèrent, et, un jour, l'homme blanc apparut,

l'ennemi des Dieux. Il interdit les sacrifices, et bientôt l'on vit la

race forte dégénérer, s'étioler. Et bientôt elle ne sera plus.

A ses derniers survivant les missionnaires chrétiens s'efforcent de

faire une âme et une chair chrétiennes; et les marchands leur

enseignent le travail forcé, lucratif, le négoce; et les magistrats

leur récitent le Code Napoléon; et les arbitres de l'élégance leur

montrent à porter des faux-cols, des gants, des habits, des corsets,

des robes.

Les Maories écoutent, subissent les nouveaux maîtres, et semblent leur

obéir. Mais dans ces yeux résignés persiste, invincible, le rêve vers

_Matamua_, et chaque jour, par nombreuses théories nostalgiques, les

Maories s'en vont la bas où sont les aïeux, dans la main de ténèbres

des Dieux reniés, des Dieux qui se contentaient, jadis, de quelques

gouttes de sang, et qui prendront tous, maintenant qu'on leur refuse

tout.

Car la race entière périra pour avoir transgressé le serment des

Mères.

Non, les missionnaires n'ont pas conquis au Christ l'âme maorie. Ils

l'ont seulement, cette âme, amollie et troublée, et chez les femmes

leur influence, plus active que sur les hommes, a eu le singulier

effet d'exalter, aux dépens du rude et bon roi de la Terre, leur culte

pour la divinité féminine, Hina, la Lune, la déesse du mensonge et de

la pitié. C'est à Hina que le plus volontiers elles font les honneurs

du passé, en des fêtes au clair de la lune, célébrées par les baisers,

les chants et les danses, et cette légende:

_Hina disait à Téfatou:

--Faites revivre l'homme quand il sera mort.

Le Dieu de la terre répondit à la Déesse de la lune:

--Non, je ne le ferai point revivre. L'homme mourra;

la végétation mourra ainsi que ceux qui s'en nourrissent;

la terre mourra, la terre finira, elle finira pour

ne plus renaître.

Hina répondit:

--Faites comme il vous plaira. Moi, je ferai revivre

la lune.

Et ce que possédait Hina continua d'être. Ce que possédait

Téfatou périt et l'homme dut mourir._

Ce goût de la pitié, qui n'était pas dangereux tant qu'il

s'équilibrait par la pratique auguste du sacrifice où les hommes

apprenaient à savourer l'extase de l'héroïsme, elles-mêmes les femmes

sentent ce qu'il a, solitaire, de mortellement équivoque.--Mais rien

de plus ne leur reste de _Matamua_, et elles se repaissent de ce

vestige.

Rien de plus,--et leur beauté, et leur âme, inaltérables.

La jeunesse éternelle des éléments s'affirme, avec les caractères de

leurs diverses essences, plus nécessairement en la Maorie qu'en toute

autre femme. La légèreté versatile de l'air est dans sa pensée, dans

ses sentiments, dans sa parole. La profondeur agitée de l'eau est dans

son regard. Ses pieds solides tiennent à la terre aussi fortement que

les racines des arbres. Le feu solaire flambe dans ses sens. Il en

résulte un être singulier, puéril et majestueux, sculptural en ses

rares instants d'immobilité, aux yeux très candides et très aigus,

avec un charme unique, indéfinissable, peut-être impénétrable, et que

les voyageurs s'accordent à désigner, renonçant à le définir: _le

charme maorie_.

Je vois l'artiste, devant cet être, s'efforçant de lui dérober ses

secrets. Je le vois contemplant cette enfant énigmatique, et pourtant

nue dans son âme comme dans son corps, malgré, non pas aucune ruse,

mais l'extrême mobilité de sa fantaisie qui précipite et brouille

perpétuellement le kaléidoscope de ses pensées, unité nuancée d'une

succession de contradictoires caprices qu'on croirait simultanés, tant

des uns aux autres le passage est rapide. Je le vois poursuivant sa

passionnante chasse au mystère et faisant parler le silence. Il sent

peser sur cette jeune vivante l'ombre du vieux passé. Il cherche dans

ce visage, où la chaleur du sang permet à peine aux souvenirs

personnels de s'inscrire, les traces de cet insondable passé que la

fécondité de la terre n'a pas permis aux aïeux de Téhura de fixer sur

le sol par de durables monuments: car les végétaux ont lentement et

sûrement repris à la pierre, dont le domaine est dans la nuit de la

terre, la surface du sol, qui leur appartient*. La Maorie se laisse

posséder, elle ne se livre pas. Toujours au bord du dernier mot elle

se tait, au bord du seul mot qui eût tout dit, et son incompréhensible

sourire intervient avec le silence, réservant l'intime vérité hors des

prises humaines. Et la certitude ne sera jamais. Non plus la

lassitude: avec le sourire, voici que tout l'être s'est renouvelé,

sollicitant à de nouvelles études, gaiement, la curiosité jamais

émoussée.

* Il convient d'ajouter que "l'expansion coloniale" de l'occident

civilisateur a vivement achevé l'oeuvre des végétaux.

Peu à peu, dans les recherches de l'artiste, le type d'une Eve

dernière s'informe, physique et comme végétale, le robuste

jaillissement d'un jeune arbre dans l'aboutissement épuisé d'une

hérédité longue, avec la consécration de l'antiquité fabuleuse qui

fait le fond de ses regrets et de son orgueil, avec le sceau de ce

vieux, de cet insondable passé où rêvent ses instincts, ses plaisirs,

ses terreurs. Elle a dans Jadis son orient et rien ne naîtra d'elle,

idole et prêtresse d'un culte défunt.

Noa Noa(#11646) · 第 6 / 64 题